«Monseigneur, le retour de monsieur de Montegue (_sic_ pour
Montaigu) a été délayé (différé) et embarrassé, comme déjà vous
avés sçu; mais asteure (à cette heure) il part avecque les
résolutions du roi qui, nous espérons, vous seront agréables, come
ont esté à Sa Majesté et à la reine les nouvelles de votre
générosité envers leur cousine, Mme de Chevreuse, une action si
noble qu'elle ajoute à votre gloire et sert à vos serviteurs; car
toute cette court qui a esté honorée de la présence et
cognoissance de cette dame la juge aussi bonne que belle, allant
en perfection et égualité ensemble (_sic_). Pour moi, monseigneur,
j'ai receu par M. de Montegue tels témoignagnes de votre faveur et
estime qu'ils m'obligent d'être tous les jours de ma vie,
monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
«HOLLANDE[365].»
[365] Ainsi Holland lui-même donnait un air français à son nom,
et tout le monde favorisait cette habitude de dénaturer les noms
étrangers, les modernes comme les anciens.
Mais Richelieu n'était pas dupe de Holland et de Mme de Chevreuse, et,
malgré tous ces beaux semblants, ses fidèles agents l'avertissaient de
toutes les intrigues qui se formaient en Angleterre, et contre la jeune
reine et contre la France.
Année 1624. FRANCE, 1624-1627.
LETTRE DE D'EFFIAT, DE JUILLET. Rich avoit demandé à la cour son
ami, le comte de Carlile, pour achever l'œuvre commencée;
maintenant ils sont divisés.--LE MÊME, 28 AOUT. Rich a écrit en
Angleterre qu'il a vu le cardinal, lequel lui avoit demandé s'il
aimoit mieux que le comte de Tillières retournât ou que d'Effiat
demeurât. Rich a rendu ici un compte fidèle des honneurs que le
roi, la reine mère et le cardinal lui ont faits.--LE COMTE DE
HOLLAND A RICHELIEU, 25 OCTOBRE. Il se plaint qu'on ne veut pas
s'engager sur l'affaire du Palatinat que le prince de Galles a
fort à cœur.--D'EFFIAT, 24 NOVEMBRE. Le roi d'Angleterre dit
qu'ayant fait Rich comte de Holland et donné la Jarretière au
comte de Carlisle en considération du mariage, le roi de France ne
peut pas ne pas donner le cordon à d'Effiat, son ambassadeur.
Année 1625. FRANCE, t. XXXVII.
RICHELIEU A D'EFFIAT, DU 10 MAI: «Carlile et Holland connaissent
mal la France.»--LE MÊME, 20 JUILLET, L'ÉVÊQUE DE MENDE, quand Mme
de Chevreuse était encore en Angleterre: «On sçait ses mauvais
déportemens, sa coquetterie, et les faiblesses de son
mari.»--AOUT, BILLET EN CHIFFRE DE L'ÉVÊQUE DE MENDE: «Mme de
Chevreuse doit faire ses couches en Angleterre, et pendant qu'elle
dit qu'elle veut s'en aller, elle fait sous main que le roi
d'Angleterre lui défend de partir.»--AUTRE LETTRE A L'ÉVÊQUE DE
MENDE, du même mois, sur le même sujet: «Elle est logée chez lord
Holland. La faiblesse du mari est si grande qu'on en a honte. Elle
pleura beaucoup à Boulogne lorsque son mari dit qu'elle ne
passeroit pas. Elle est cinq ou six jours avec Buckingham, et ne
voit pas la reine un quart d'heure. Chaque jour elle et la
maréchale de Thémines mangent de la chair publiquement.»--LE MÊME,
en chiffre et du commencement d'août: «On n'a pas de plus grand
ennemi que Buckingham. Il tâche de mettre mal la reine dans
l'esprit du roi. La reine, d'un autre côté, ne fait pas ce qu'elle
peut pour gagner le roi qui est amoureux d'elle. Elle ne le voit
point ou ne le voit que malgré elle. Buckingham veut placer sa
sœur auprès de la reine. C'est un esprit dangereux; elle est aux
gages des ministres, et elle pourra gâter l'esprit de la reine.
Effiat part demain avec les vaisseaux (vaisseaux français que les
Rochellois avaient pris et conduits en Angleterre, chap. II, p.
56). Chevreuse sur la fin s'est porté avec courage.»--RICHELIEU A
M. DE BLAINVILLE qui succédait à d'Effiat, 10 ET 11 NOVEMBRE: «Les
Anglois semblent n'avoir de chaleur que quand il faut prendre un
parti préjudiciable à la France... La France pourroit bien
s'accommoder avec l'Espagne plutôt que de souffrir les hauteurs de
Buckingham. M. de Chevreuse lui en a écrit. Enfin, on peut faire
connoître à Buckingham que, s'il veut aller en France, il faut
qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il n'y
sera pas le bien venu. Tel est encore le naturel des Anglois, que
si on parle bas avec eux il parlent haut, et si on parle haut ils
parlent bas.»--13 DÉCEMBRE. Lettre commune de Blainville et de
l'évêque de Mende. Ils justifient leur conduite énergique et
accusent celle de d'Effiat et de M. de Chevreuse: «Avec les
Anglois, il faut agir avec vigueur.»
Année 1626. FRANCE, 1624-1827.
LETTRE DE BLAINVILLE, 26 JANVIER 1626: «Buckingham offrit hier à
la reine d'Angleterre de la faire entrer au conseil et de lui
donner part aux affaires. La reine d'Angleterre s'en excusa, par
l'avis de Blainville, sur son âge et parce qu'elle n'entend point
la langue; elle pria Buckingham de lui conserver cette bonne
volonté pour d'autres occasions et de lui laisser la disposition
de sa maison et qu'on ménageât un peu plus les catholiques.
Blainville croit que Buckingham tendoit plus d'un piége à la
reine, qu'il vouloit la rendre odieuse et avoir aussi le moyen de
la voir plus souvent. Buckingham est inquiet à cause de la tenue
du parlement. Les Anglois voient avec peine les préparatifs que
fait le marquis de Spinola, déclaré amiral de ces mers sous le roi
d'Espagne. L'ambassadeur de Savoie dit que son maître engagera si
bien les affaires dans le Milanais, que le roi sera obligé de
faire la paix avec les Huguenots. Les armements que la France fait
ne sont pas inutiles. Le traité fait par le feu roi d'Angleterre
et celui de France, par lequel il n'est pas permis à un des deux
rois d'assister les rebelles de l'autre, va finir. Il envoie la
proclamation publiée le jour précédent contre les catholiques; il
l'appelle leur extrême-onction et croit qu'il la faut faire voir
au comte d'Holland.»
5 MARS.--Lettre commune de M. de Blainville et de l'évêque de
Mende. «Intelligence de Buckingham en France. Courriers qui lui
viennent, et qui gâtent tout et décréditent les ministres du roi.
Buckingham et ses partisans ne sont venus à des accommodements
secrets que parce qu'on leur a fait connoître la faiblesse et la
force de la France.»
L'ÉVÊQUE DE MENDE, 2 AVRIL: «Il a trouvé les affaires fort
brouillées à son retour de France. Il a engagé Buckingham à rendre
visite à M. de Blainville dont la vanité est grande. Le parlement
persiste dans la résolution de ruiner le duc. Le roi se voit
obligé à le défendre. Le duc a voulu sacrifier les catholiques,
croyant appaiser le parlement, et feroit souvent le même sacrifice
s'il lui avoit réussi.»
LE MÊME, MAI: «Buckingham est accusé par Bristol d'avoir fait
mourir le feu roi d'Angleterre. C'est un artifice des Anglois pour
lier les mains au roi. Buckingham se flatte que s'il est condamné
par la chambre basse, il sera absous par la haute, et il se
trompe. On accuse Carlile, Holland, etc.»--LE MÊME, 24 MAI: «On
poursuit vivement Buckingham. Le roi est allé au parlement
déclarer que Buckingham n'a rien fait que par son ordre, et il a
fait arrêter deux gentilshommes qui avoient parlé contre lui, ce
qui a fort aigri le parlement, qui ne veut plus travailler qu'on
ne mette ces deux hommes en liberté. Si le roi les rend, il perd
son crédit. Le parlement est résolu de déclarer Buckingham auteur
des désordres qui sont entre le roi et le peuple, et charge le
comte d'Arondel de le poursuivre. Mende a dit à celui-ci que la
reine ne désapprouveroit pas sa conduite, et à l'autre
(Buckingham) que s'il rompoit avec les parlementaires il
trouveroit des voisins qui l'assisteroient. Les catholiques sont
persuadés que leur salut dépend de cette division. Si on ne tend
les bras à Buckingham, il se hâtera de faire la paix avec
l'Espagne. Il promet de donner dans peu de jours quelque
satisfaction pour les catholiques. On a délivré commission pour
les domaines de la reine.»--LE MÊME, 25 MAI: «Buckingham, croyant
pouvoir justifier l'emprisonnement des deux gentilshommes, a fait
opiner la chambre haute. Holland est le seul qui ait parlé pour
lui. Carlile s'est tu; tous les autres ont été contre. La même
chambre, malgré les brigues du duc, a donné un avocat à Bristol.
Les juges, assemblés pour savoir si les rois pouvoient être
dénonciateurs ou témoins, et étant sur le point de prononcer que
non, il les a empêchés de prononcer. Il y a des choses si infâmes,
si sordides dans les accusations de Bristol contre le duc, qu'on
n'ose les écrire. On croit que Bristol sortira glorieux et que
Buckingham succombera.»
LE MÊME, 6 JUIN: «Il a fait voir à Buckingham la compassion qu'a
le cardinal pour sa fortune, et il a, à la prière de Buckingham,
fait connoître au roi d'Angleterre qu'il ne devoit jamais
l'abandonner, et que c'étoit plutôt le roi qu'on attaquoit que le
favori. On a mis en liberté les deux membres de la chambre basse.
Le sieur George Eliot étant élargi a parlé d'une manière encore
plus offensante contre le duc qu'il n'avoit fait. Le parlement
demande le rappel du comte d'Arondel ou qu'on découvre ses crimes.
Le roi vient de faire deux barons, Goring et Carleton.»--LE MÊME,
11 JUIN: «On a élargi Arondel. Buckingham croit l'avoir gagné et
il se trompe; il n'a pu porter le roi à rompre le parlement. Le
roi d'Angleterre a tenu conseil avec Buckingham, Carlile, Holland
et autres ministres pour savoir si on romproit le parlement ou si
on le continueroit; quelques-uns ont été d'avis qu'il n'y avoit
point d'autres moyens de sauver Buckingham que de casser le
parlement. Buckingham a dit que le dessein étoit hardi dans la
nécessité où l'on étoit et qu'il ne vouloit pas pour ses intérêts
particuliers hasarder l'autorité de son maître. On a ajouté que la
rupture du parlement pourroit entraîner la ruine des Huguenots en
France, parce que le roi de France, connoissant la faiblesse de
l'Angleterre, ne manqueroit pas de les attaquer. La résolution est
prise de continuer, et s'ils peuvent obtenir des subsides du
parlement, ils s'en serviront pour le ruiner. Le dessein étoit, si
les affaires avoient réussi dans le parlement, de chasser les
François et de porter la guerre en France, ce qu'ils feront dès
qu'ils en auront le moyen, tant ils sont irrités de la paix de La
Rochelle, du traité de Monçon conclu avec l'Espagne, de l'arrêt de
leurs marchandises.»--LE MÊME, 24 JUIN: «Envoie copie de la lettre
que le roi d'Angleterre écrit à la chambre basse pour la presser
de régler les subsides. La chambre a répondu avec audace et mépris
qu'il falloit auparavant leur faire justice sur les griefs qu'elle
avoit présentés contre Buckingham. On parle de casser incessamment
le parlement. Un courrier de Savoie, arrivé depuis vingt-quatre
heures, donne espérance d'éluder la paix par ses artifices. Le roi
d'Angleterre est fort piqué de ce qui s'est dit dans le traité de
Monçon que, si les alliés refusent les conditions équitables, les
deux rois s'uniront pour les y contraindre. Mais ce prince devroit
se piquer davantage du refus absolu qu'on lui fait de lui donner
des subsides. Il ne peut digérer la paix de La Rochelle et l'arrêt
des vaisseaux et marchandises d'Angleterre; il en parle avec
chaleur. Le parlement proteste contre le duc de Buckingham comme
auteur des divisions entre le roi et son peuple. On ne peut
pousser plus loin la persécution contre les catholiques. Les
prisons sont devenues des couvents de religieuses. Mende écrit
qu'il a vu Buckingham en pleurs aux pieds de son maître. Si le roi
d'Angleterre casse le parlement, il faut qu'il en convoque un
autre six semaines après, n'ayant pas de quoi subsister. Bristol a
donné de nouvelles charges contre Buckingham, et son fils a donné
une relation touchant de qui s'est passé en Espagne toute
contraire à celle de Buckingham.»--LE MÊME, 26 JUIN: «Le roi a
cassé son parlement parce que le lendemain les deux chambres
s'unissoient pour porter la sentence contre le duc. Jamais prince
n'a été plus haï ni dans une plus grande nécessité que le roi
d'Angleterre. Le duc peut bien différer, mais non pas éviter sa
perte. Mende veut le porter à rompre avec le parlement afin de
donner, par ce moyen, le temps de respirer aux catholiques. On
poussoit Buckingham sur l'affaire d'Espagne. Bristol a été envoyé
à la Tour; on lui a offert son pardon, il l'a refusé disant que le
pardon n'étoit que pour les coupables. Le comte d'Arondel est
relegué dans sa maison avec toute sa famille. Le roi d'Angleterre
a arraché des registres la déclaration, autorisée de sa main, de
l'alliance d'Espagne, et celle de la chambre basse qui proteste
que les impositions faites sans son ministère sont de pures
violences.»--LE MÊME, 28 JUIN: «Il a écrit par Montaigu ce qui
s'est passé depuis la rupture du parlement. Londres a refusé un
million qu'on lui demandoit à emprunter. On demandoit aux
aldermans à chacun 50,000 fr., ce qu'ils ont refusé. On a donné à
Hamilton le commandement de quarante vaisseaux, il l'a refusé. Le
garde des sceaux a ordonné à Bristol de se préparer à répondre;
Bristol pourra demander son renvoi où le procès a été intenté.
Tout cela aigrit le peuple contre Buckingham.»
LE MÊME, 4 JUILLET: «Il a écrit par Montaigu, par ordre du roi
d'Angleterre, le lendemain que le parlement fut cassé. Le roi
assembla un grand conseil pour faire autoriser les impositions sur
le peuple. Personne n'en ose ouvrir la bouche. On envoie par les
provinces des lettres royales qui ne font que trop connaître la
misère de la cour. On ne croit pas qu'ils gagnent beaucoup par
cette quête. On a voulu faire des emprunts dans Londres, on n'a eu
que des refus. Cependant Montaigu croit que dans peu le roi sera
au-dessus de ses affaires et qu'il sera craint et redouté plus
qu'aucun autre. Buckingham veut se faire absoudre par la chambre
de l'Étoile. On ne croit pas qu'il y ait des personnes assez
hardies pour le décharger des accusations de la chambre basse. Le
roi d'Angleterre donne de bonnes paroles pour les catholiques, et
en même temps il donne des commissions pour les poursuivre.
Buckingham dit que les promesses en leur faveur n'ont été faites
que pour endormir le pape. On doit s'en plaindre et les menacer de
ne pas s'engager pour les affaires d'Allemagne. Il est important
de faire connaître aux catholiques qu'on ne les abandonne pas. On
tâchera de tirer d'eux une somme considérable. Mais Mende ne leur
conseille pas de rien donner. Montaigu va solliciter le payement
des 400,000 écus. Il dira que la reine a ses domaines, ce qui
n'est pas. Jamais princesse n'a été plus maltraitée. Le comte de
Carlile a conté à Mende les discours que Monsieur lui a faits, si
pleins de haine et de mépris pour le roi que par respect on n'ose
les écrire. Les dames du cabinet d'en haut (évidemment Mme de
Chevreuse, la maréchale Ornano, la reine Anne) tiennent les
Anglois fidèlement avertis. On dit Monsieur et la reine en bonne
intelligence.»--RÉPONSE DU CARDINAL, 10 JUILLET: «Si les Anglois
mettent des impôts sur les marchandises de France, on en mettra en
France sur celles d'Angleterre. On fera ce qu'on pourra pour
soulager les catholiques. On laisse à Mende de se roidir ou de se
relâcher sur ce qui concerne la maison de la reine.»--LE MÊME, 16
JUILLET: «On a quelque lumière que les Anglois veulent se
prévaloir des mécontentements de Monsieur et faire déclarer les
Rochelois en sa faveur. L'ambassadeur de Savoie est le principal
promoteur de cette affaire. On a surpris un paquet de Mme de
Rohan, la mère, qui excite le sieur de Soubise, son fils, qui est
retiré en Angleterre, à faire du pis qu'il pourra. Il faut tâcher
de découvrir sur cela tout ce qu'on pourra. On a découvert de
grandes cabales par la prise de Chalais: on fera ce qu'il faut
pour y remédier.»
L'ÉVÊQUE DE MENDE PAR COURRIER EXTRAORDINAIRE: «La ville de
Londres accorde 200,000 livres, monnaie de France, au roi
d'Angleterre. Le roi d'Angleterre s'approprie les deux tiers des
biens des catholiques. On a retranché douze tables dans sa maison.
On a envoyé dans les provinces affermer certaines viandes, de même
que les charrettes, ce qui ne produira pas 40,000 écus par an, et
rallume la haine contre le gouvernement. On a tenu conseil sur
l'emploi de la flotte. Les uns vouloient qu'on l'envoyât à la
rencontre de la flotte d'Espagne; les autres qu'elle demeurât sur
les côtes pour interrompre le commerce; un troisième a conseillé
de l'employer à reprendre les îles que les Rochelois ont perdues,
assurant Buckingham que c'étoit le moyen de se faire absoudre par
le parlement. Buckingham a fait mine de rejeter ce conseil et a
consulté en même temps le moyen de l'exécuter. Le comte d'E.
partira le 25 avec douze vaisseaux, et Buckingham, trois semaines
après, avec les vingt-huit autres. Ils n'ont pas de vivres pour
deux mois. Le roi d'Angleterre attend de grands effets de
l'intelligence qui est entre Monsieur et la reine, et que presque
toute la cour conspire à ce dessein. Buckingham entretenoit le roi
d'Angleterre de la correspondance qui est entre le cardinal et Mme
de Chevreuse, et qu'elle le caresse à deux fins: l'une pour éviter
l'éloignement dont elle est menacée; l'autre pour couvrir ses
intrigues. La reine d'Angleterre a fort protégé Buckingham pendant
le parlement, et pour reconnaissance il n'est jour que lui et
Carlile ne fassent tous leurs efforts pour irriter le roi
d'Angleterre contre elle. Ils vont lui donner un parfumeur de
Lombardie pour maître d'hôtel; la reine a prié le roi de ne la pas
obliger à le recevoir. On lui a donné pour dames du lit la
duchesse de Buckingham, la comtesse d'Amblie, la marquise
d'Hamilton, les comtesses de Carlile et d'Holland. On a mis ce
nombre afin d'exclure les dames françoises du carrosse. La reine a
demandé la duchesse de Lenox et la comtesse d'Arondel. On n'a
point reçu la duchesse de Buckingham. La reine a prié qu'on ôtât
la comtesse de Carlile, ce qu'elle n'a pu obtenir. On a aussi
nommé un officier pour auditeur des domaines. Tout cela se fait
pour éloigner les François et pour placer les valets et les
créatures de Buckingham. Carleton va ambassadeur extraordinaire en
France pour le fait des domaines. Il est nécessaire de lui faire
sentir fortement le peu de satisfaction qu'a le roi des mauvais
traitements qu'on fait à la reine, sa sœur. Carlile et Buckingham
tâchent de donner des maîtresses au roi, et on croit qu'ils lui
ont fait voir la comtesse d'Oxford.»
LE MÊME, 26 JUILLET: «Rien n'est plus extravagant que les Anglois.
Buckingham, qui ne juroit que par Mende, veut absolument chasser
les François. On est très-fâché du mariage de Monsieur (avec Mlle
de Montpensier), parce qu'on croit toutes les cabales finies. La
flotte étoit préparée contre la France et Soubise avoit ordre de
se joindre aux Rochellois avec six vaisseaux qu'on tenoit tout
prêts. Les agents de Savoie sont les principaux boute-feux. Les
Anglois ont promis toute sorte de secours à ceux de La Rochelle
pour reprendre les îles. Jamais temps ne fut plus propre pour
attaquer La Rochelle. Les Anglois ne sont en état nullement de la
secourir. Le comte de Tillières passe en France sous le prétexte
d'aller faire un compliment sur le mariage de Monsieur, mais en
effet pour représenter l'état où l'on est.»
LE MÊME, 2 AOÛT: «Le duc de Buckingham songe fort à passer en
France. La passion qu'il a pour les dames cause beaucoup
d'extravagances et le cabinet d'en haut trouble fort les
affaires.»
LE MÊME, DE LA FIN DE JUILLET OU DU COMMENCEMENT D'AOÛT: «La reine
envoie Tillières en France. On a mis, par force, quatre dames du
lit auprès d'elle. On nie qu'on ait donné promesse de soulager les
catholiques. On tâche d'étonner la reine pour lui faire changer de
domestiques et ensuite de religion. Ils voudroient faire la paix
avec l'Espagne et ils ont chargé Gondomar de leurs propositions.
Il faut traverser cette paix dont Carleton doit faire quelque
ouverture. Les Anglois en veulent particulièrement au cardinal,
persuadés que, pendant son ministère, ils ne pourront pas jeter en
France les divisions qu'ils ont projetées. Ils n'ont armé qu'afin
de donner plus de hardiesse aux mécontents de la cour de prendre
les armes. Soubise, par ordre du roi d'Angleterre, a envoyé à La
Rochelle promettre que Buckingham iroit lui-même avec sa flotte
les secourir. Cependant ils n'ont que douze vaisseaux. Ils en
arrêteront vingt-deux marchands, en cas que La Rochelle accepte
leurs offres. Carleton va pour demander l'éloignement des
François. Il faut lui répondre fortement jusqu'à le menacer d'une
rupture. Ils ne sont pas en état de rien faire sans la tenue d'un
parlement, et le parlement est la ruine de Buckingham. Soubise n'a
point de chausses ni le duc de quoi lui en donner. Celui-ci a
toujours la fantaisie d'aller en France.»--LE MÊME, 10 AOÛT: «Il
envoie un gentilhomme donner avis qu'on a signifié à tous les
François ordre de se retirer, sans leur permettre de voir ni le
roi ni la reine d'Angleterre. La reine est pénétrée de douleur.
Cette résolution a été prise depuis le retour de Montaigu et sur
l'assurance qu'il a donnée qu'on la pouvoit exécuter sans péril.
Lettre très-touchante de la reine d'Angleterre à M. de Mende pour
le prier de représenter ses malheurs à la reine mère. Il assure
que tout ce qu'on peut mander des mauvais traitements que reçoit
la reine d'Angleterre est beaucoup au-dessous de la vérité.--LE
MÊME: «Sur le refus que les François faisoient de se retirer, le
roi d'Angleterre est venu lui-même à _Somerset-House_ leur
ordonner de sortir dans les vingt-quatre heures de ses États. On
avoit mis près de la reine deux très-mauvais prêtres, Godefroy et
Rozier; on a eu bien de la peine à obtenir qu'on y laissera un
père de l'Oratoire avec son compagnon, à ces conditions qu'ils
n'écriront point en France de la conduite de la reine, et qu'ils
ne parleront qu'en présence de témoins. On cherche Calcédoine pour
le faire mourir. Quelques conseillers ayant voulu représenter que
la France pourroit se venger, Buckingham et Carlile ont parlé du
roi avec le dernier mépris. La maison de la reine est remplie
d'hérétiques et des parentes de Buckingham; et le roi a dit
publiquement qu'il y a plus de huit mois qu'on avoit disposé de
toutes les charges et qu'on avoit résolu que la reine n'auroit
plus ni vêpres ni messe. On a fait ce qu'on a pu afin que le père
de Sancy demeurât. Le roi ne l'a pas voulu permettre.»--LE MÊME,
15 AOUT: «On a chassé les François par violence. La vanité de
Blainville, les intrigues de la reine régnante et de Monsieur ont
causé tout cela. On a su que Blainville publioit partout la
faiblesse et la nécessité où est l'Angleterre. L'éloignement de la
Duvernay (Mme du Vernet, sœur du duc de Luynes, dame d'atour de
la reine Anne, compromise dans l'affaire de Chalais) a beaucoup
contribué à faire prendre cette résolution. La liberté qu'ils ont
eue dans les cabinets a fait ce mal. Ils croient donner par là
plus de hardiesse à Monsieur de continuer ses cabales. Toute
l'envie est contre le cardinal. On a envoyé à La Rochelle pour
savoir quel secours on en pouvoit attendre.»--LE MÊME, 18 AOUT:
«On a défendu aux François d'approcher de la maison de la reine;
son confesseur, faute de logement, couche dans la chapelle. Il
n'est plus permis à la reine d'entendre la messe publiquement. On
a eu beaucoup de peine à lui conserver son médecin et son
apothicaire. Le roi d'Angleterre règle sa famille. Il veut qu'il
n'y ait plus qu'une table pour lui et pour la reine. On veut
traiter avec l'Espagne. Gerbier a fait deux voyages à Bruxelles à
cette fin. Ils croient qu'on amasse beaucoup de vaisseaux à
Blavet, et que les galères de Marseille étoient dans ces mers; ils
en sont très-alarmés. Si on interrompoit le commerce, le peuple
pourroit bien faire justice des favoris.»
MÉMOIRE DU MÊME A SON RETOUR D'ANGLETERRE. «Les Anglois veulent
faire la paix avec l'Espagne. On croit que Gondomar est chargé de
cette affaire et que les voyages de Le Clerc et de Gerbier à
Bruxelles sont à cette fin. Ils espèrent, étant d'accord avec les
Espagnols, pouvoir soutenir les Huguenots en France. Peu de temps
avant l'emprisonnement du maréchal d'Ornano, Buckingham prit le
commandement de la flotte avec dessein d'attaquer les îles de Ré
et d'Oléron, ou de surprendre quelque port en Bretagne ou en
Normandie. Pembroc et Arondel le dirent à l'évêque de Mende. Après
l'emprisonnement du maréchal, et même depuis le retour de
Montaigu, ils ont cru que Monsieur pourroit passer en Angleterre.
Buckingham s'en est expliqué à l'évêque de Mende et au comte de
Tillières. Pembroc a dit au premier qu'on étoit convenu entre Mme
de Chevreuse, les dames et les galants, que deux fois l'année on
passeroit la mer, sous prétexte de raccommoder le roi et la reine
d'Angleterre, et que la reine mère, dans la crainte que sa fille
ne fût maltraitée, leur donneroit cette liberté. Comme ils jugent
qu'ils pourront être traversés par le cardinal, ils songent à le
perdre. Les raisons qu'ils disent en avoir sont la paix des
Huguenots, le traité de la Valteline et l'éloignement de la
Vieuville.»--LE MÊME, AMIENS, 24 AOUT. «Les Anglois sont dans le
plus grand étonnement du monde du mariage de Monsieur, et disent
qu'il faut que le cardinal soit un ange ou un diable pour avoir
démêlé toutes ces fusées. Ils proposent déjà de rétablir une
partie des personnes auprès de la reine.»--LE CARDINAL A M. DE
MENDE, 27 AOUT. «Il le croit encore en Angleterre. Il loue son
courage et dit qu'en ces occasions on doit souffrir le martyre;
qu'il pleure avec des larmes de sang l'état malheureux de la reine
d'Angleterre. Le roi envoie M. de Bassompierre témoigner le juste
ressentiment qu'il a de cette perfidie. On prendra tous les
conseils que vous pouvez vous imaginer pour la dignité d'un si
grand prince, et pour empêcher que l'âme d'une si vertueuse
princesse ne soit en hasard.»
SEPTEMBRE: Instruction donnée à M. le maréchal de Bassompierre
allant en Angleterre, signée à Nantes le 23 août 1626.
BASSOMPIERRE, 17 OCTOBRE: «Le roi d'Angleterre ne veut entendre
parler du rétablissement des officiers de la reine. Bassompierre
est si mal content de sa première audience qu'il auroit pris congé
de lui s'il en avoit eu la permission.»--LE MÊME, 30 OCTOBRE: «Il
a disposé les ministres d'Angleterre à faire raison au roi.
Buckingham y est fort porté et combat l'esprit opiniâtre du roi,
son maître, qui ne veut plus, dit-il, retomber sous la domination
et tyrannie que les François ont exercées sur lui en sa maison. Le
point le plus difficile est qu'ils ne veulent point d'évêque pour
grand aumônier, ni de réguliers.»
«Propositions de M. de Bassompierre et réponses des ministres
d'Angleterre. M. de Bassompierre appuie ses demandes sur les
articles signés le 20 de novembre 1624, insérés dans le contrat de
mariage de Madame Henriette, passé à Paris le 8 mai 1625 et
ratifié par le roi de la Grande-Bretagne. Il est expressément
promis que Madame aura le libre exercice de la religion catholique
pour elle et pour toute sa maison; qu'elle auroit un évêque et un
certain nombre de prêtres pour faire le service divin; que tous
les officiers de sa maison et ses domestiques seroient François et
catholiques choisis par Sa Majesté Très-Chrétienne. Par un autre
acte particulier du 12 décembre 1624, le roi Jacques promet que
tous ses sujets catholiques jouiront à l'avenir de plus de
franchise et bons traitements qu'ils n'eussent pu faire en vertu
d'aucuns articles accordés par le traité de mariage fait avec
l'Espagne. Cet acte fut confirmé ce même jour par le prince, son
fils, et celui-ci, étant revenu en son pays, avoit donné un autre
acte de confirmation à Londres, le 18 de juillet 1625. Les
ministres d'Angleterre conviennent des articles du 20 novembre, et
prétendent qu'ils ont été religieusement observés; mais que
l'évêque de Mende et Blainville mettoient la division entre les
sujets du roi et animoient les mal affectionnés du parlement
contre le roi et le repos de l'État; que les François prêtoient
leur nom pour louer des maisons où les prêtres avoient leur
retraite; qu'ils faisoient de la maison de la reine une retraite
pour tous les jésuites et les fugitifs; qu'ils décrioient ce qui
se passoit dans le particulier du roi et de la reine; qu'ils
inspiroient à la reine de l'aversion pour le roi, son mari, du
mépris pour la nation, du dégoût pour leurs manières, l'ayant
empêchée d'apprendre la langue; qu'ils l'avoient soumise à la
règle d'une obéissance monastique; qu'ils l'avoient menée au
travers du parc, soutenue du comte de Tillières, en dévotion, à un
gibet où on punit les malheureux condamnés, comme si on n'y avoit
mis à mort que des innocents; que c'étoit ce dernier acte qui
avoit fait perdre patience au roi; que cependant rien n'avoit
altéré la bonne union et intelligence qu'il vouloit entretenir
avec le roi de France, son frère; que Buckingham vouloit passer de
Hollande en France pour faire ses plaintes, et qu'en France on
n'avoit pas voulu le permettre. Quant à la liberté promise aux
catholiques, ils nient que cela ait été porté dans le traité, et
prétendent que l'écrit particulier passé sur ce sujet n'est qu'une
formalité; que d'ailleurs on n'a fait mourir ni jésuites ni
prêtres; que le roi d'Angleterre a lieu de se plaindre de ce que
contre les paroles données on avoit refusé de faire une ligne
offensive et défensive pour les affaires d'Allemagne; qu'après
être convenu que Mansfeld pourroit descendre à Calais avec un
corps d'infanterie angloise, auquel on joindroit un autre corps de
cavalerie françoise pour pénétrer en Alsace, on avoit refusé de le
recevoir, ce qui avoit coûté plus d'un million au roi
d'Angleterre, et fait périr dix mille Anglois; qu'il étoit
stipulé qu'on ne feroit point de représailles et que tout se
termineroit par une voie amiable; que cependant on venoit
d'arrêter et saisir les vaisseaux anglois et confisquer les
marchandises; qu'on n'a rien tenu de ce qui a été promis à ceux de
la religion réformée et particulièrement aux Rochelois par le
traité conclu par la médiation des ambassadeurs que le roi
d'Angleterre avoit envoyés exprès; qu'enfin on n'avoit pu obtenir
l'entier accomplissement de ce qui avoit été promis au roi de
Danemarck et à Mansfeld, ce qui a été très-préjudiciable à la
cause commune. Pour conclusion, on convient que l'article du
traité qui concerne la conscience de la reine sera ponctuellement
observé, qu'on s'en rapportera au témoignage de la reine même, et
qu'en considération de la reine on donnera aux catholiques romains
la liberté que la constitution et la sûreté de l'État peuvent
permettre. Donné par écrit le 13 novembre 1626.
«Écrit passé entre le maréchal de Bassompierre et les ministres du
roi de la Grande-Bretagne sur le rétablissement des officiers
françois près de la reine, du 21 novembre. Bassompierre est
convenu, sous le bon plaisir du roi, de ce qui suit, et en promet
la ratification, savoir: que la reine aura un évêque, douze
prêtres, un grand chambellan, un secrétaire, un écuyer, deux dames
de la chambre du lit, trois femmes de chambre, qui sont la
nourrice, sa fille et Mlle Vantelet, une empeseuse, un gentilhomme
huissier de la chambre privée, M. Vantelet, un de la chambre de
présence, M. Goudonis, un valet de chambre privé, Montaigu, un
valet, un gentilhomme servant, un joueur de luth, Gautier, dix
musiciens, deux médecins dont Mayerne est le premier, un
chirurgien, un écuyer de cuisine, un apothicaire, un potager, un
pâtissier. L'évêque n'aura nulle autorité hors la maison de la
reine, n'ordonnera aucun prêtre, que les douze prêtres; il n'y
aura ni jésuites ni pères de l'Oratoire hors le confesseur de la
reine et son compagnon, qui sont de l'Oratoire; il ne reviendra
aucun des domestiques qui ont été licenciés, hors le médecin
Chartier. Bassompierre témoignera à la reine mère combien la
reine, sa fille, étoit honorablement servie par ses dames du lit,
que cependant elle pouvoit en mettre encore deux si elle le
souhaitoit.
«Signé: BASSOMPIERRE.»
COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1627. AVIS DU P. DE SANCI: «Buckingham
veut posséder la reine comme il possède le roi. Il a pour elle une
passion extravagante. Il voudroit la pouvoir faire changer de
religion pour gagner les protestants.»--Lettre de la reine
d'Angleterre à la reine, sa mère, «sur l'envie que Buckingham a
d'aller en France, et qu'elle ne peut se fier à lui.»--Mémoire
intitulé: _Raisons contre le voyage de Buckingham_
(vraisemblablement de Richelieu). «Il y a dix-huit mois qu'on lui
a refusé la permission qu'il demande, et on la lui a refusée
attendu l'inexécution du traité; et comme aujourd'hui il y a
contrevenu, on doit témoigner encore plus de fermeté. Lorsqu'on a
pressé le roi d'Angleterre pour le soulagement des catholiques, il
a répondu, par le conseil de Buckingham, que la clause du
soulagement des catholiques n'avoit été mise que pour obtenir la
dispense du mariage. Si on reçoit Buckingham auteur de cet
artifice, on met les catholiques anglois au désespoir, et le roi
perd sa réputation et son crédit. Buckingham est accusé dans le
parlement d'avoir donné des vaisseaux pour ruiner les Huguenots.
Il croit qu'en venant en France il leur donnera quelque espérance
de relever leurs affaires, et cabalera dans le royaume et
fomentera la division des grands. L'Angleterre n'est point en état
de soutenir les affaires d'Allemagne. La France peut bien
contribuer et ne pas les abandonner, mais elle ne veut pas les
épouser. Enfin on ne peut point faire d'accueil à un favori dont
il soit content, et moins à celui-ci qu'à un autre. On a vu qu'en
Espagne il s'est brouillé avec le comte Olivarez, et cette rupture
a causé la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne. Son voyage en
France l'a rendu ennemi du roi et de son principal ministre;
depuis, il n'en a parlé qu'avec mépris, et a partout témoigné son
animosité. Lorsqu'il fut à La Haye, il tâcha de rendre la personne
du prince d'Orange odieuse. On ne peut pas douter que son voyage,
donnant de la jalousie aux Espagnols, ne les porte à faire plutôt
la paix, ce qu'on doit éviter.»