affectera profondément le monde littéraire. M. René Vincy, l'auteur
applaudi du _Sigisbée_, vient d'attenter à ses jours dans son
appartement de la rue Coëtlogon. M. René Vincy s'est tiré un coup de
pistolet dans la région du coeur. Hâtons-nous de dire, pour rassurer
les nombreux admirateurs du jeune poète, que cette tentative n'aura pas
de suites fatales. Notre sympathique confrère s'est en effet grièvement
blessé, mais la balle a pu être extraite, et les nouvelles sont des plus
rassurantes.
«On se perd en conjectures sur le mobile de cet acte de désespoir.»
--«Ah! Colette,» s'écria Claude, «c'est toi qui l'as tué!»
--«Non,» gémit l'actrice, hors d'elle-même, «ce n'est pas possible... Il
ne mourra pas... Tu vois, le journal assure qu'il va mieux... Ne dis pas
cela! Je ne m'en consolerais pas... Est-ce que je savais, moi? Je t'en
voulais si fort... Tu avais été si dur... J'aurais tout fait pour me
venger... Mais vas-y, cours-y... Tiens, ton chapeau, tes gants, ta
canne.--Pauvre petit René, je lui enverrai des fleurs. Il les aimait
tant... Et tu crois que c'est à cause de cette femme?...»
Tout en parlant, avec cette incohérence où se trahissait à la fois son
émotion de bonne fille malgré tout, et son enfantillage de comédienne,
elle avait achevé d'habiller son amant, et elle le poussait vers la
porte.
--«Et où te retrouverai-je?» demanda-t-il.
--«Hé bien! à six heures ici pour aller dîner au Bois... Mon Dieu!»
ajouta-t-elle, «si je n'avais pas ces deux rendez-vous chez la modiste
et chez la couturière, j'irais avec toi. Mais je ne peux pas les
manquer...»
--«Tu y tiens donc encore, à ce dîner au Bois?...» reprit Claude.
--«Ne sois pas méchant,» répondit-elle dans un baiser, «il fait si joli
et j'ai trop envie de t'aimer à la campagne...»
Sur cette phrase qui finissait de la peindre tout entière, avec ses
passages subits des attendrissements les plus sincères au goût passionné
du plaisir, Larcher rendit son baiser à sa maîtresse, saisi d'un vague
mépris pour lui-même, tant il se trouvait faible devant ses moindres
caprices, même à cette heure où il venait d'apprendre une catastrophe
qui le touchait d'aussi près. Il s'élança dans l'escalier; il descendit
les trois étages, quatre marches par quatre marches; il se jeta dans une
voiture, et un quart d'heure plus tard il en ouvrait la portière devant
cette grille de la rue Coëtlogon qu'il avait franchie, de même, quelques
mois plus tôt, lorsqu'il venait chercher René pour le conduire à la
soirée de l'hôtel Komof... Brusquement, toutes les pensées qu'il avait
eues à cette place lui revinrent à la mémoire, et le ciel sinistre de ce
soir-là, et la froide lune qui courait parmi les nuages mobiles, et
l'étrange pressentiment qui lui avait serré le coeur. Maintenant le
jour délicieux de mai remplissait le ciel de lumière, les feuilles
verdoyaient dans la bande étroite du jardinet, devant les fenêtres du
rez-de-chaussée des Fresneau. Ce printanier décor d'une vie si paisible
représentait trop bien ce qu'avait été longtemps le destin de René; ce
qu'il fût demeuré s'il n'avait jamais rencontré Suzanne. Et cette fatale
rencontre, qui en avait été l'auteur indirect? Claude essaya vainement
de secouer ce remords en se disant! «Pouvais-je prévoir ce malheur?...»
Il l'avait prévu, cependant. Il ne pouvait résulter que du mal de cette
transplantation subite du poète dans un milieu de luxe, où sa vanité et
sa sensualité s'étaient épanouies aussitôt. Le pire était arrivé. Par un
affreux hasard, soit. Mais qui avait provoqué ce hasard? La réponse à
cette question était cruelle pour un ami véritable, et ce fut le coeur
serré que Claude sonna à la porte de cette maison où régnaient jadis la
simplicité, le noble et pur amour, avec le travail. Que de mortels
miasmes y avaient pénétré à sa suite et que de tristesses! Il put le
constater une fois de plus au visage décomposé de Françoise, qui vint
lui ouvrir, et qui fut prise, à sa vue, d'une crise de sanglots. Elle
essuyait ses yeux avec le coin de son tablier bleu, tout en disant dans
son langage mêlé de mots de patois:
--«Ah! I'la faut-i!... Mon bon monsieur. Vouloir se périr ainsi, un
enfant que j'ai connu tout cheti et minaud comme une fille!... Jésus,
Marie, Joseph!--Entrez, monsieur Claude, vous trouverez madame Fresneau
et mademoiselle Rosalie... M. l'abbé Taconet est avec lui qui le
console...»
Émilie se tenait avec la petite Offarel dans cette salle à manger où
Claude avait été accueilli si souvent par un bienfaisant tableau
d'intimité. Le docteur venait sans doute de sortir, car une odeur
d'acide phénique remplissait la chambre, comme après un pansement. Une
fiole de cette substance, marquée d'une étiquette rouge, traînait sur la
table à côté d'une potion, près d'une soucoupe, et parmi des morceaux de
coton coupés en carré. Des bandes de linge enroulées, du taffetas, un
pot de pommade, étiqueté de rouge comme la fiole et couvert d'un papier
métallique, des épingles de nourrice, une ordonnance timbrée achevaient
de donner à cette pièce une physionomie de chambre d'hôpital. La pâleur
d'Émilie révélait assez les émotions qu'elle avait traversées depuis
quarante-huit heures. La vue de l'écrivain produisit sur elle le même
effet que sur Françoise. Il lui rappelait trop, par sa seule présence,
les journées anciennes où elle avait été si orgueilleuse de son René.
Elle fondit en larmes, et, en lui tendant la main, elle lui dit:
--«Comme vous aviez raison!...»
Rosalie, elle, avait jeté au visiteur un regard aussi explicite que si
elle l'eût accusé de vive voix du suicide de René. Il y avait dans ces
yeux de jeune fille une telle rancune, l'arrêt exprimé par eux
s'accordait si bien avec les secrets remords de Claude, qu'il détourna
ses yeux, à lui, et après un silence, il demanda:
--«Est-ce que je peux le voir?...»
--«Pas aujourd'hui,» répondit Émilie, «il est si faible. Le docteur
craint pour lui les émotions.» Et elle ajouta: «Mon oncle va vous dire
comment il se trouve...»
--«Et quand est arrivé ce malheur? Je n'ai rien su que par les
journaux.»
--«Les journaux en ont parlé,» fit Émilie, «moi qui avais pris tant de
précautions!»
--«Une petite note de rien...» repartit Claude qui devina la vérité à la
subite rougeur de Rosalie. Le vieil Offarel avait, sous ses ordres dans
son bureau, à la Guerre, un jeune homme qui s'occupait de littérature et
que l'écrivain connaissait un peu. Le sous-chef avait dû parler, et sa
fille le savait déjà. Il tenta de s'attirer un regard plus aimable, en
égarant les soupçons de madame Fresneau: «Les reporters furètent
partout,» disait-il; «pour peu qu'on soit connu, on ne leur échappe
pas...» Et il continua: «Mais les détails?»
--«Il est rentré avant-hier,» dit Émilie, «vers les quatre heures, et
tout de suite j'ai deviné à sa figure qu'il avait quelque chose... Mais
quoi! J'étais si habituée à le voir triste depuis quelque temps!... Il
m'avait annoncé un grand voyage en Italie. Je l'ai interrogé:--Tu pars
toujours demain?...--Non, m'a-t-il dit, et il m'a prise contre lui et il
m'a embrassée longtemps, longtemps avec des sanglots. Je lui ai
demandé:--Qu'as-tu?...--Rien, m'a-t-il répondu, où est Constant?--Cette
question m'a étonnée. Il savait bien que le petit ne revient pas de la
pension avant six heures.--Et Fresneau? a-t-il dit encore. Puis il a
poussé un grand soupir et il a passé dans sa chambre. Je suis restée
cinq minutes à me tâter: je ne devais peut-être pas le laisser seul.
Puis j'avais peur. Dans ses passages de désespoir, il est si facile à
s'emporter... Et voilà que j'entends une détonation.--Ah! je l'entendrai
toute ma vie!...»
Elle s'arrêta, trop émue pour continuer, et après une nouvelle crise de
larmes:
--«Et que dit le docteur?» reprit Claude.
--«Qu'il est hors de danger, sauf une complication impossible à
prévoir;» répondit Émilie, «il nous a expliqué que ce malheureux
pistolet--c'est moi qui le lui ai donné!--était un peu dur de détente.
L'effort par lequel il a dû presser sur la gâchette a fait dévier la
balle... Elle a traversé le poumon sans toucher le coeur, et elle est
ressortie de l'autre côté... À vingt-cinq ans!... Mon Dieu! mon Dieu!
quelle misère! Non! il ne nous aime pas, il ne nous a jamais aimés!...»
Comme elle se lamentait ainsi, montrant à nu la plaie de son âme, cette
souffrance de la tendresse prodiguée en vain que connaissent surtout les
mères, l'abbé Taconet parut sur le seuil de la porte de la chambre du
malade. Il serra la main à Claude, auquel il avait pardonné d'avoir
jadis quitté l'école Saint-André sans crier gare, et il répondit au
double regard inquisiteur de sa nièce et de Rosalie:
--«Il va reposer, et moi, il faut que je regagne mon école.»
--«Me permettez-vous de vous accompagner?» fit Claude.
--«J'allais vous le demander,» dit le prêtre.
Les premières minutes durant lesquelles les deux hommes marchèrent
ensemble furent silencieuses. L'abbé Taconet en avait toujours imposé à
Larcher par un de ces caractères irréprochables qui contrastent trop
avec la bassesse des moeurs courante pour que leur seule existence ne
constitue pas un blâme constant au regard d'un enfant du siècle, comme
était l'écrivain, perdu de vices et affamé d'idéal. Encore maintenant et
tandis que l'abbé allait auprès de lui de son pas un peu lourd, il le
regardait, en songeant aux abîmes moraux qui le séparaient de ce prêtre.
Le directeur de l'école Saint-André était un homme grand et fort, de
cinquante ans environ. À première vue, rien, dans sa robuste corpulence,
n'annonçait l'ascétisme de sa vie. La grosseur de ses joues et la
coloration de son teint lui auraient même donné un air poupin, si le pli
sérieux de sa bouche et surtout la beauté de son regard n'eussent
corrigé cette première apparence. La sorte d'imagination propre aux
artistes, qui, élaborée par l'hérédité, avait produit la mélancolie
morbide de la mère de René, le talent du poète et son attrait pour
toutes les choses brillantes, comme la tendresse désordonnée d'Émilie à
l'égard de son frère; cette imagination qui empêche l'esprit de
s'arrêter au fait présent et positif, mais qui teinte sans cesse les
objets de couleurs trop brillantes ou trop sombres; cette dangereuse,
cette toute puissante faculté allumait aussi ses éclairs dans les yeux
bleus du prêtre. Seulement la discipline catholique en avait corrigé
l'excès, comme la foi profonde en avait sanctifié l'emploi. Il y avait
une sérénité dans cet ardent regard, celle de l'homme qui s'est endormi
chaque soir et réveillé chaque matin, durant des années, sur une idée de
dévouement. Cette idée à laquelle la conversation avec l'abbé Taconet
revenait toujours, Claude en connaissait la formule si précise et si
définie: reconstituer l'âme française par le Christianisme. Telle
était, d'après ce robuste ouvrier de la vie morale, la tâche réservée
dans notre époque à tous les hommes de bonne volonté. Claude n'ignorait
pas non plus quelles espérances ce prêtre, vraiment supérieur, avait
placées sur son neveu. Que de fois il l'avait entendu qui disait: «La
France a besoin de talents chrétiens!...» Aussi le regardait-il avec une
curiosité singulière, étudiant sur ce visage si calme d'habitude un
passage d'anxiété,--il aurait presque voulu de doute. Ils marchaient sur
le trottoir de la rue d'Assas, et ils allaient franchir la rue de
Rennes, quand l'abbé s'arrêta pour interroger son compagnon:
--«Ma nièce m'a dit que vous connaissiez cette femme qui a poussé mon
neveu à cet acte de désespoir. Dieu n'a pas permis que ce pauvre enfant
disparût ainsi. Le corps guérira, mais il ne faut pas que l'esprit
retombe... Qui est-elle?»
--«Ce que sont toutes les femmes,» répondit l'écrivain qui ne put
résister au plaisir d'étaler devant le prêtre sa prétendue connaissance
du coeur humain.
--«Si vous aviez confessé, vous ne diriez pas toutes les femmes,»
interrompit le prêtre. «Vous ne savez pas ce que c'est que la Chrétienne
et jusqu'où elle peut aller dans le sacrifice...»
--«Ce que sont presque toutes les femmes, soit,» reprit Claude avec une
nuance d'ironie, et il commença de raconter ce qu'il savait de
l'histoire de René, puis il esquissa de Suzanne un portrait assez exact,
à grand renfort d'expressions psychologiques, parlant de la multiplicité
de sa personne, d'une condition première de son moi et d'une condition
seconde: «Il y a en elle», disait-il, «une femme qui veut jouir du luxe,
et elle garde un amant qui la paie; il y a une femme qui veut jouir de
l'amour, et elle a pris un amant tout jeune; une femme assoiffée de
considération, et elle vit avec un mari qu'elle ménage. Et l'amant
d'argent, l'amant d'amour, le mari de décor, je parierais qu'elle les
aime tous les trois,--d'une manière différente. Certaines natures sont
ainsi, comme ces boîtes chinoises qui en contiennent six ou sept
autres... C'est un animal très compliqué!...»
--«Compliqué?» fit l'abbé en hochant la tête. «Je sais: vous avez de ces
mots, pour n'en pas prononcer d'autres bien simples. C'est tout
simplement une malheureuse qui vit à la merci de ses sensations... Tout
cela, c'est de grandes saletés.» Son noble visage exprima un dégoût
profond, tandis qu'il prononçait cette phrase brutale. Il était visible
que l'idée des choses de la chair lui causait l'espèce de répugnance
irritée qu'elle donne aux prêtres qui ont dû lutter contre l'énergie
d'un tempérament fait pour l'amour. Ce dégoût céda aussitôt la place à
une tristesse profonde et l'abbé continua: «Ce qui m'épouvante pour
René, ce n'est pas cette femme. D'après ce que vous m'en dites, son
caprice assouvi, elle l'aurait laissé. Malade, elle n'y pensera plus.
C'est l'état moral dont cette aventure témoigne chez ce pauvre garçon...
Avoir vingt-cinq ans, avoir été élevé comme il l'a été, se sentir si
nécessaire à la meilleure des soeurs, posséder en soi ce don
incomparable que l'on appelle le talent, ce qui peut, mis au service de
convictions fortes, produire de si grandes choses, l'avoir reçu, ce don
divin, à un moment tragique de l'histoire de son pays, savoir que demain
ce pays peut sombrer à jamais dans une tempête nouvelle, oui, savoir que
son salut, c'est notre oeuvre à tous, à vous, à lui, à moi, à ces
passants...» il montrait devant eux quelques gens sur le trottoir, «et
que tout cela ne pèse pas dans la balance contre le chagrin d'être
trompé pas une coquine! Mais...» et il insista, comme si son discours
s'adressait à Claude autant qu'au blessé qu'il venait de quitter
«qu'espérez-vous donc rencontrer dans cette redoutable région des sens
où vous vous engagez, sous prétexte d'aimer, sinon le péché avec son
infinie tristesse?... Vous parlez de complication. Elle est bien simple
la vie humaine. Elle tient tout entière dans les dix commandements de
Dieu. Trouvez-moi un cas, je dis un seul, auquel ils n'aient pas répondu
d'avance?... Y a-t-il donc un aveuglement sur les hommes de cet âge,
qu'un enfant, que j'ai connu si pur, en soit arrivé là en si peu de
temps, pour avoir seulement respiré la vapeur du siècle?... Ah!
monsieur,» ajouta-t-il avec l'accent déchirant d'un père trahi par son
fils, «j'étais si fier de lui! J'en espérais tant!...»
--«Vous en parlez comme s'il était mort,» interrompit Claude, qui se
sentait tout ensemble attendri et irrité à l'égard de son interlocuteur.
D'une part, il le plaignait de sa visible souffrance, de l'autre, il ne
pouvait supporter les idées que venait d'énoncer le prêtre, quoiqu'elles
fussent aussi les siennes dans ses crises de remords. Comme beaucoup de
sceptiques de nos jours, il soupirait sans cesse vers la simplicité de
la foi, seul principe de la suite dans le vouloir, et sans cesse le goût
des complexités intellectuelles ou sentimentales lui montrait dans une
foi, quelle qu'elle fût, une mutilation, il n'osait ajouter: une bêtise.
Il éprouva subitement le besoin irrésistible de contredire l'abbé
Taconet et de défendre ce René sur lequel, en arrivant rue Coëtlogon, il
se lamentait lui-même: «Et pensez-vous,» continua-t-il, «que cet enfant
ne sortira pas de cette épreuve plus fort, plus capable d'exercer et de
développer ce talent d'écrire auquel vous croyez, vous, du moins,
monsieur l'abbé?... Ah! écrire, si ce n'était que découvrir des idées en
chambre, comme un géomètre devant son tableau noir, pour les énoncer,
là, posément, tranquillement, en termes bien choisis, bien nets, mais le
premier venu pourrait s'établir écrivain, comme on s'établit ingénieur
ou notaire. Il n'y faudrait que de la patience, de la méthode et du
loisir!... Écrire, c'est bien autre chose...» Et, s'exaltant à mesure
qu'il parlait: «C'est vivre d'abord, et avoir de la vie un goût à soi,
une saveur unique, une sensation, là, dans la gorge... C'est se
transformer soi-même en champ d'expériences, en sujet auquel inoculer la
passion. Ce que Claude Bernard faisait avec ses chiens, ce que Pasteur
fait avec ses lapins, nous devons le faire, nous, avec notre coeur, et
lui injecter tous les virus de l'âme humaine. Nous devons avoir éprouvé,
ne fût-ce qu'une heure, les mille émotions dont peut vibrer l'homme,
notre semblable,--et tout cela pour qu'un inconnu, dans dix ans, dans
cent ans, dans deux cents, lise de nous un livre, un chapitre, une
phrase peut-être, qu'il s'arrête et qu'il dise: Voilà qui est vrai, et
qu'il reconnaisse le mal dont il souffre... Oui, c'est un jeu terrible
que celui-là, et l'on court le risque d'y rester. Avec cela que le
médecin qui dissèque ne court pas le risque de se couper avec son
scalpel, et, quand il visite un hôpital de cholériques, de tomber
foudroyé... C'est vrai, René a failli disparaître, mais quand il écrira
sur l'amour maintenant, sur la jalousie, sur la trahison de la femme, il
y aura un peu de son sang sur ses phrases, du sang rouge et qui a battu
dans une artère, et non pas de l'encre prise dans l'encrier des autres.
Et voilà une belle page de plus à joindre au patrimoine littéraire de
cette France que vous nous accusez d'oublier. Nous la servons à notre
manière. Ce n'est pas la vôtre, mais elle a sa grandeur. Savez-vous que
c'est un martyre aussi que de souffrir ce qu'il faut souffrir pour
s'arracher des entrailles _Adolphe_ ou _Manon_?...»
--«_Beati pauperes spiritu..._» répondit le prêtre, «je crois bien avoir
entendu soutenir quelque chose d'approchant à l'École normale, il y a
quelque trente ans, quand je me promenais dans le préau avec des
camarades qui ont fait du bruit dans le monde. Ils avaient moins de
métaphores et plus d'abstraction que vous, ils appelaient cela
l'antinomie de l'art et de la morale... Les mots sont des mots, et les
faits sont des faits... Puisque vous parlez de science, que diriez-vous
d'un médecin qui, sous le prétexte d'étudier sur lui-même une maladie
contagieuse, se la donnerait et avec lui à toute une ville? Ces grands
écrivains que vous enviez, songez-vous quelquefois à la tragique
responsabilité qu'ils ont prise en propageant leur misère intime? Je
n'ai pas lu ces deux romans que vous avez nommés, mais le _Werther_ de
Goethe, mais le _Rolla_ de Musset, je me les rappelle. Croyez-vous que
dans le coup de pistolet que vient de se tirer René, il n'y ait pas un
peu de l'influence de ces deux apologies du suicide? Savez-vous que
c'est une chose effrayante de penser que Goethe est mort, que Musset
est mort, et que leur oeuvre peut encore mettre une arme à la main
d'un enfant qui souffre?... Non! les maladies de l'âme veulent qu'on ne
les touche que pour les soulager, et cette espèce de dilettantisme de la
misère humaine, sans pitié, sans bienfaisance, que je connais bien, me
fait horreur... Croyez-moi,» conclut-il en montrant à l'écrivain la
croix dressée au-dessus de la porte de l'église du couvent des Carmes,
«personne n'en dira plus que celui-là sur la souffrance et sur les
passions, et vous ne trouverez pas le remède ailleurs.»
--«Il trompe comme le reste,» dit Claude, que la certitude du prêtre
achevait d'irriter: «c'est en son nom que vous avez élevé René, et vous
avouez vous-même que votre espérance a été déçue.»
--«Les voies de Dieu sont impénétrables,» répondit l'abbé Taconet, dans
le regard duquel passa un muet reproche qui fit rougir Claude. Il avait
cédé à un vilain mouvement, dont il eut honte, en cherchant à toucher
l'oncle de René à une place douloureuse, parce que la discussion
tournait contre lui. Les deux hommes dépassèrent sans parler le coin de
la rue de Vaugirard et de la rue Cassette, et ils arrivèrent devant la
porte de l'école Saint-André au moment où une division d'enfants y
rentrait, venant du lycée. C'étaient des garçons de quinze à seize ans,
au nombre de quarante environ, tous bien tenus, tous l'air heureux, avec
cette physionomie franche et pure de l'adolescence que de précoces
désordres ne flétrissent pas. Leur salut, lorsqu'ils passèrent devant le
directeur, trahissait une telle déférence, une telle affection
personnelle, que l'influence profonde de ce rare éducateur aurait été
reconnaissable à ce seul signe; mais Claude savait, par expérience, avec
quelle minutie l'abbé Taconet s'acquittait de sa noble tâche; il savait
que tous ces enfants étaient suivis, par ces yeux vigilants et doux, de
journées en journées, presque d'heure en heure, et, prenant la main du
prêtre avec une soudaine émotion, il lui dit:
--«Vous êtes un juste, monsieur l'abbé, c'est encore là le plus beau
talent et le plus sûr!...»