--«Il sauvera René...» songeait-il après avoir vu la soutane du grand

Chrétien disparaître derrière la porte du collège, qu'il avait si

souvent franchie lui-même autrefois, dans les années mauvaises. Sa

rêverie devint alors singulièrement sérieuse et mélancolique. Il

marchait, presque machinalement, du côté de sa maison de la rue de

Varenne, où il n'avait pas reparu depuis ces quelques jours, et il

laissait son esprit flotter autour des idées que la conversation, et

plus encore la seule existence du prêtre, avaient éveillées en lui. C'en

était fini de la félicité physique éprouvée deux heures auparavant sur

le balcon de Colette. Toutes les misères de la vie sans dignité qu'il

menait depuis deux ans refluaient à la fois dans sa mémoire, rendues

plus misérables par la comparaison avec les magnificences cachées de la

vie du devoir dont il venait de contempler un exemplaire accompli. Cette

impression amère du mépris de soi augmenta, quand il se retrouva, dans

son appartement, rempli du souvenir de tant d'heures coupables et

douloureuses. Vingt images se présentèrent dans lesquelles se résumait

tout le drame dont il avait été un des acteurs: René lui lisant le

manuscrit de _Sigisbée_, la première représentation aux Français, la

soirée chez madame Komof et l'apparition de Suzanne en robe rouge,

Colette chez lui au lendemain de cette soirée, puis René de nouveau lui

racontant sa visite chez madame Moraines, son départ à lui pour Venise,

son retour, les scènes qui avaient suivi, les deux passions parallèles

qui s'étaient développées dans son coeur et dans celui de son ami pour

finir par le suicide de l'un et l'avilissement de l'autre. «L'abbé a

raison,» songea-t-il, «tout cela, c'est de grandes saletés...» Il se dit

ensuite: «Oui, l'abbé sauvera René, il le forcera de partir, une fois

guéri, de voyager six mois, un an; il reviendra, délivré de cette

horrible histoire. Il est jeune... Une âme de vingt-cinq ans, c'est une

plante si vigoureuse, si verte! Qui sait? Il se laissera peut-être

toucher par Rosalie, il l'épousera... Enfin, il triomphera. Il a

souffert, il ne s'est pas avili... Mais moi?» En quelques minutes, il

dressa le tableau de sa situation actuelle: trente-cinq ans bien passés,

pas une raison sérieuse de vivre, désordre en dedans et désordre au

dehors, dans sa santé et dans sa pensée, dans ses affaires d'argent et

dans ses affaires de coeur, un sentiment définitif du néant de la

littérature et des hontes de la passion, avec une incapacité absolue

d'abdiquer le métier d'homme de lettres et de quitter le libertinage...

«Est-il vraiment trop tard?...» se demanda-t-il en marchant dans sa

chambre de long en large. Il aperçut, comme un port lointain, la maison

de sa vieille parente, de cette soeur de son père, isolée en province,

à laquelle il écrivait deux ou trois fois chaque hiver, et presque

toujours, depuis des années, pour lui demander de l'argent. La petite

chambre qui l'attendait se peignit dans sa pensée, avec sa fenêtre

ouverte sur une prairie. Un coteau fermait cette prairie, que traversait

une rivière bordée de saules. Pourquoi ne pas faire là une retraite, où

il essaierait de se reprendre? Pourquoi ne pas tenter une dernière fois

de s'arracher aux vilenies d'une existence sur laquelle il n'avait plus

une illusion? Que ne partait-il tout de suite, et sans même revoir cette

femme qui lui avait été plus funeste que Suzanne à René?... L'agitation

où le jeta cette vue subite d'un salut encore possible le chassa de son

appartement, non sans qu'il eût dit à Ferdinand de préparer sa malle. Il

sortit, et il se laissa conduire au hasard de ses pas jusqu'à l'entrée

des Champs-Élysées. Par cette claire soirée de la fin de mai, les

équipages passaient, passaient, innombrables. L'antithèse entre ce décor

mouvant du Paris des fêtes, tant aimé autrefois, et le décor immobile

qu'il rêvait maintenant à une conversion suprême séduisit l'artiste. Il

s'assit sur une chaise, et il regarda ce défilé, reconnaissant

celui-ci, celle-là, et se rappelant les histoires, ou vraies ou fausses,

qu'il savait sur chacun ou chacune... Une voiture tout à coup attira son

attention parmi les autres. Il ne se trompait pas... Un élégant

vis-à-vis approchait, emportant madame Moraines avec Desforges assis à

son côté et Paul Moraines en face. Suzanne souriait au baron qui,

évidemment, emmenait sa maîtresse et le mari au bois,--sans doute pour y

dîner. Elle n'aperçut pas l'ami de René qui, après avoir suivi des yeux

longtemps la jolie tête blonde tournée à demi vers le protecteur, se mit

à rire et dit tout haut:

--«Quelle comédie que la vie et quelle sottise d'en faire un drame!»

puis il tira sa montre et se leva précipitamment:

--«Six heures et demie, je serai en retard chez Colette...»

Et il héla un fiacre qui passait à vide, pour arriver rue de

Rivoli--cinq minutes plus tôt!

Février-Octobre 1887.

TABLE

Pages

DÉDICACE 1

I. Un coin de province à Paris 1

II. Âmes naïves 21

III. Un Amoureux et un Snob 41

IV. Le _Sigisbée_ 61

V. L'aube de l'amour 88

VI. La logique d'un observateur 112

VII. Profil de Madone 130

VIII. L'autre profil de la Madone 150

IX. Une comédienne de bonne foi 175

X. Dans le piège 200

XI. Déclarations 221

XII. Loyauté cruelle 243

XIII. At home 269

XIV. Journées heureuses 291

XV. Les rancunes de Colette 320

XVI. Histoire d'un soupçon 343

XVII. Évidences 377

XVIII. Le plus heureux des quatre 409

XIX. Tout ou rien 437

XX. L'abbé Taconet 475

_Achevé d'imprimer_

le trente octobre mil huit cent quatre-vingt-sept

PAR

ALPHONSE LEMERRE

(Aug. Springer, _conducteur_)

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS

_PARIS_

Mensonges · 第 26 / 26 段