Cette parole correspondait à une pensée qui l'avait assiégé à plusieurs

reprises, qu'il avait toujours repoussée comme folle, et qui,

maintenant, avec la netteté propre aux idées dans les minutes de

délibération suprême, prenait forme et corps devant lui. Il remit le

pistolet dans le tiroir, s'assit dans son fauteuil,--le fauteuil de

Suzanne,--et il se laissa rouler dans cet abîme de la rêverie tragique

où les images se dessinent avec un relief extraordinaire, où les

raisonnements se font rapides comme dans la fièvre, où s'élaborent les

résolutions désespérées. «Mon aimé...» se répétait-il, en se ressouvenant

de ce que Suzanne lui avait écrit dans le billet. Oui, malgré ses

mensonges, malgré la comédie qu'elle lui avait jouée, et dont il

repassait en esprit les innombrables scènes, malgré cette abjection de

son intrigue avec Desforges, elle l'avait vraiment, elle l'avait

passionnément aimé. Sans la sincérité de cet amour, leur histoire

commune était-elle intelligible une minute? Quel autre mobile avait pu

la jeter à lui? Ce n'était pas l'intérêt? René était si pauvre, si

humble, si au-dessous d'elle. Ni la gloriole de séduire un auteur à la

mode? Elle-même avait exigé que leur liaison demeurât secrète. Ni la

coquetterie? Elle ne l'avait pris à aucune rivale, elle ne s'était pas

disputée, jour par jour, semaine par semaine. Oui, si monstrueux que fût

cet amour, mélangé à cette corruption, à cette fourberie, elle l'avait

aimé, elle l'aimait encore. Cette âme, dont la lèpre morale l'avait

consterné d'horreur, demeurait pourtant capable d'une sincérité. Quelque

chose s'agitait en elle, qui valait mieux que sa vie, mieux que ses

actions. René consentait enfin à écouter la voix qui plaidait pour sa

maîtresse, et il regardait bien en face cette vénalité dont la

découverte l'avait terrassé. Son entrée à l'hôtel Komof, et ses

premières impressions puériles d'aristocratie, la possession de Suzanne

et la grâce des moindres détails de sa parure, en lui révélant le décor

du grand luxe et sa minutie raffinée, l'avaient initié à bien des

mystères. Le mirage de haute vie évoqué par ses premiers rêves naïfs de

poète et de bourgeois, s'était dissipé à ses yeux pour lui laisser une

vision presque juste des effrayantes prodigalités que comporte une

opulente existence à Paris. À l'heure présente, et tandis que son amour,

qui voulait vivre, s'appliquait à justifier Suzanne, à la comprendre du

moins, à découvrir en elle de quoi ne pas la mépriser entièrement, il

entrevoyait, grâce à cette connaissance plus vraie du monde, le drame

intime qui s'était joué dans sa maîtresse... Claude le lui avait dit en

propres termes: «Il y a sept ans, les Moraines étaient ruinés...»

Ruinés! Ces trois syllabes se traduisaient maintenant pour le jeune

homme par l'exacte image de ce qu'elles comportent de renoncements et

d'abaissements. Suzanne avait grandi dans le luxe et pour le luxe.

C'était son atmosphère, c'était sa vie. Son mari, ce Marneffe en habit

noir,--le poète continuait à juger ainsi le pauvre Paul,--avait dû, le

premier, la pousser dans la voie funeste. Desforges s'était présenté.

Elle avait cédé. Elle n'aimait pas... Et quand elle avait aimé,

pouvait-elle briser sa chaîne?... Oui, elle le pouvait, en lui

proposant, à lui, René, de tout quitter, tous les deux, pour vivre

ensemble, à jamais!...

--«Tout quitter?... Tous les deux?... Pour vivre ensemble?...» Il se

surprit à prononcer ces mots, comme dans un songe. Mais était-ce trop

tard? Cette offre de tout sacrifier à leur amour, de tout abolir du

passé, sinon cet amour, d'y enfermer, d'y emprisonner leur être entier,

tout le présent et tout l'avenir, s'il allait la faire, à Suzanne, lui,

maintenant? S'il allait lui dire: «Tu me jures que tu m'aimes, que cet

amour est la seule vérité de ton coeur, la seule. Prouve-le-moi. Tu

n'as pas d'enfants, tu es libre. Prends ma vie et donne-moi la tienne.

Pars avec moi et je te pardonne, et je crois en ton coeur?...»--«Je

deviens fou,» fit-il en rejetant toute son âme en arrière, lorsque ce

projet se présenta devant lui, si précis qu'il voyait Suzanne, là, qui

l'écoutait... Fou? mais pourquoi?... Les phrases lues dans sa jeunesse

sur le rachat des prostituées par l'amour, idée si profondément humaine

qu'elle a tenté les plus grands artistes, lui remuèrent dans la pensée.

La plus divine figure de courtisane amoureuse qui ait jamais été peinte,

l'Esther de Balzac, avait tant séduit ses rêves d'autrefois, et chez les

natures comme la sienne, en qui les impressions littéraires précèdent

les autres, celles de la vie, des rêves pareils ne s'en vont pas tout à

fait du coeur... Il aimait Suzanne, et Suzanne l'aimait. Pourquoi

n'essaierait-il pas, au nom de ce sentiment sublime, de l'arracher,

elle, à l'infamie où elle gisait, de s'arracher, lui, à ce gouffre noir

de la mort vers lequel il se sentait attiré? Pourquoi ne lui

apporterait-il pas cette occasion unique de réparer les hideuses misères

de sa destinée?... Mais elle, que répondrait-elle?... «Je saurai enfin

si elle m'aime,» reprenait René.--«Oui, si elle m'aime, avec quelle

ardeur elle saisira ce moyen d'échapper au bagne de luxe où elle est

enchaînée! Et si elle dit non?...» Un frémissement d'épouvante le secoua

tout entier à cette pensée... «Il sera temps d'agir alors,» conclut-il.

La tempête déchaînée par la subite invasion de ce projet dura près de

trois heures. Le jeune homme s'y abandonnait sans comprendre que son

parti était pris d'avance, et que ces allées et venues de ses idées ne

faisaient que déguiser à ses propres yeux le sentiment qui dominait en

lui par-dessus tout: l'appétit, le besoin furieux de ravoir sa

maîtresse. Quand ce plan d'une fuite en commun eût été plus insensé,

plus impraticable, plus contraire à toute espérance de succès, il s'y

serait livré comme au plus raisonnable, au plus facile, au plus assuré,

parce que c'était en effet le seul qui conciliât l'ardeur irrésistible

de son amour et les exigences de dignité sur lesquelles son honneur

encore vierge ne transigerait du moins jamais.

--«À l'action...» se dit-il enfin. Il s'assit à sa table, pour écrire à

Suzanne un billet, dans lequel il lui demandait d'être chez elle le

lendemain, à deux heures de l'après-midi. Il courut lui-même jeter cette

lettre à la boîte, et il éprouva, en rentrant, cette détente qui suit

les résolutions définitives. Lui qui s'était, durant la semaine et après

son premier, son sauvage accès de violence, senti incapable de la plus

faible énergie, jusqu'à n'avoir pu rouvrir le manuscrit de son

_Savonarole_, il se mit sur-le-champ à tout préparer, comme si la

réponse de Suzanne ne pouvait pas être douteuse. Il compta la somme

d'argent enfermée dans son tiroir: un peu plus de cinq mille francs.

C'était de quoi suffire aux premiers embarras. Et ensuite?... Il calcula

de quel capital il avait le droit de disposer dans la fortune de la

famille, restée indivise entre sa soeur et lui. La grande affaire

était de passer les deux premières années, durant lesquelles il

terminerait son drame et le ferait jouer. Il publierait, aussitôt après,

son roman, que le succès de sa pièce pousserait, comme une vague pousse

une vague, puis son recueil de vers. Un horizon de travaux et de

triomphes se développait devant lui. De quel effort ne serait-il pas

capable, soutenu par cet élixir divin: le bonheur, et par la volonté de

rendre à Suzanne ce luxe qu'elle lui aurait sacrifié? Sa soeur le

surprit, quand elle rentra, qui rangeait des papiers, classait des

livres, mettait à part des gravures.

--«Que fais-tu là?...» demanda-t-elle.

--«Tu vois,» répondit-il, «je me dispose à partir.»

--«À partir?...»

--«Oui,» reprit-il, «je compte aller en Italie.»

--«Et quand cela?» fit Émilie stupéfaite.

--«Mais sans doute après-demain.»

Il était de bonne foi dans sa réponse. Il avait calculé qu'il faudrait à

Suzanne environ vingt-quatre heures pour ses préparatifs à elle, si elle

se décidait. Si elle se décidait? Ce seul doute sur l'issue de sa

démarche lui faisait maintenant tant de mal qu'il ne le discutait même

pas. Depuis la scène de l'Opéra, où il l'avait laissée pâle et comme

foudroyée dans l'ombre de l'arrière-loge, il s'était imposé la plus

surhumaine contrainte, en endiguant le flot de ses désirs passionnés.

Son espérance soudaine était comme une brèche ouverte, par laquelle ce

flot se précipitait, furieux, effréné, d'un jet si violent qu'il

renversait, emportait tout. Sa folie alla, par cette matinée qui précéda

l'entrevue, jusqu'à passer chez deux ou trois marchands d'objets de

voyage de l'avenue de l'Opéra, pour y examiner des malles. Depuis le

départ de Vouziers, personne, dans la famille Vincy, n'avait quitté

Paris, même pour vingt-quatre heures. Il n'y avait, rue Coëtlogon, comme

instruments d'emballage, que deux vieux coffres mangés aux vers, et

trois valises de cuir délabrées de vétusté. Ces soins matériels, qui

donnaient comme une réalité concrète aux chimères du jeune homme,

trompèrent la fièvre de son attente jusqu'à l'heure du rendez-vous.

L'hallucination du désir avait été si forte que la vue des circonstances

réelles ne se produisit en lui qu'au moment où il entra dans le petit

salon de la rue Murillo. Tout restait à faire.

--«Madame va venir...» avait dit le domestique, en le laissant seul dans

cette pièce. Il n'y était pas revenu depuis le jour où il lisait ses

vers les plus choisis à celle qu'il considérait alors comme une madone.

Était-ce, de la part de cette dernière, une suprême ruse que ces cinq

minutes d'abandon, avant leur entretien, dans cet endroit, si rempli

pour lui de souvenirs? Ils se dressèrent en effet devant lui, ces

souvenirs, mais pour le remuer d'une tout autre émotion que celle dont

se flattait Suzanne. Ce cadre d'élégance, tant admiré jadis, lui faisait

horreur maintenant. Il lui semblait qu'une vapeur d'infamie flottait

autour de ces objets, dont beaucoup avaient dû être payés par Desforges.

Cette horreur accrut encore en lui la volonté d'arracher celle qu'il

aimait à ce passé de honte, et, quand elle apparut sur le seuil de la

porte, ce n'est pas la tendresse qu'elle rencontra dans ses yeux, mais

le fixe, l'implacable éclat de la résolution prise. Quelle résolution?

De tous deux elle était la plus émue à présent, la plus incapable de se

maîtriser. La blancheur de sa longue robe de dentelle faisant ressortir

les teintes jaunies de son visage, épuisé par l'anxiété de ces derniers

jours. Elle n'avait pas eu besoin d'avoir recours au crayon noir pour

cerner ses yeux, comme il arrive aux comédiennes du monde aussi bien

qu'aux autres; ni d'étudier le geste par lequel, à la vue du jeune

homme, elle mit la main sur son coeur, en s'appuyant au mur, afin de

ne pas tomber. Au premier regard, elle avait compris qu'il lui faudrait

livrer une rude bataille pour le reconquérir, et tout son être

tremblait. Il y eut entre les deux amants un de ces passages de silence

où il semble que l'on entende frémir le vol de la destinée, tant ils

sont redoutables et solennels. La durée de celui-ci fut intolérable pour

la malheureuse, qui le rompit la première en disant d'une voix très

basse:

--«Mon René, que tu m'as fait souffrir!...» Et, s'avançant vers lui,

folle d'émotion, elle lui prit les deux mains et s'abattit sur sa

poitrine, cherchant ses lèvres pour un baiser. Il eut l'énergie de la

repousser.

--«Non,» disait-il, «je ne veux pas...»

--«Ah!» gémit-elle en se tordant les bras, «tu y crois donc toujours, à

ces abominables soupçons!... Et tu n'es pas venu, et tu m'as condamnée

ainsi sans m'entendre!... Et quelles preuves avais-tu pourtant?... De

m'avoir vue sortir d'une maison!... Et pas un doute en ma faveur, pas

une seule des vingt hypothèses qui pouvaient plaider pour moi!... Si je

te disais pourtant que dans cette maison habite une amie malade, que

j'étais allée voir ce jour-là?... Si je te disais que la présence de

l'autre personne, dont la vue t'a rendu fou, avait la même cause? Si je

te le jurais sur ce que j'ai au monde de plus sacré, sur...»

--«Ne jurez pas,» interrompit René durement, «je ne vous croirais pas,

je ne vous crois pas...»

--«Il ne me croit pas, même maintenant; mon Dieu! Que faire?» Elle

marchait, à travers la chambre, en répétant: «Que faire? Que faire?»

Durant toute cette semaine, elle avait tourné et retourné cette idée

qu'il pouvait cependant être assez irrité contre elle pour ne pas la

croire. Qu'il lui restât un soupçon, un seul, et elle était perdue. Il

la suivrait de nouveau ou la ferait suivre. Il saurait qu'à chaque

visite à la maison de la prétendue amie, elle se rencontrait avec

Desforges, et ce serait à recommencer? À quoi bon continuer de mentir,

alors? Et puis, elle en avait assez de tant de tromperies. Maintenant

que la plus sincère des passions grondait dans son coeur, elle

éprouvait le besoin de dire à son amant la vérité, toute la vérité,

mais, en la lui disant, de lui crier aussi cette passion, et, cette

fois, il faudrait bien qu'il entendît ce cri suprême, et qu'il y crût.

Et, comme hors d'elle: «C'est vrai,» dit-elle, «je te mentais... tu veux

tout savoir, tu sauras tout...» Elle s'arrêta une minute, et passa les

mains sur son visage, avec égarement... Hé bien! Non! Elle se sentait

incapable de se confesser ainsi... Il la mépriserait trop, et,

imaginant, à mesure qu'elle parlait, une espèce de compromis incohérent

entre son besoin de sincérité et l'épouvante que René la prît en dégoût,

elle continuait: «C'est une affreuse histoire, vois-tu... Mon père

mort... Des lettres à racheter avec lesquelles des misérables pouvaient

salir sa mémoire... Il fallait de l'argent, beaucoup... Je n'avais

rien... Mon mari me repoussait... Alors, cet homme... J'ai perdu la

tête, et puis il m'a tenue, il me tient par ce secret!... Ah! ne sens-tu

pas que je ne t'ai menti que pour t'avoir, que pour te garder?...»

Tandis que ces mots se pressaient au hasard sur sa bouche, René la

contemplait. Cette histoire de l'honneur de son père ainsi sauvé n'était

qu'un nouveau mensonge; il le comprenait, il le voyait. Mais ce dernier

cri, poussé avec une ardeur presque sauvage, n'en était pas un. Et que

lui importait le reste? Il allait savoir si cet amour, la seule

sincérité dont elle se réclamât maintenant, aurait la force de triompher

de tout ce qui n'était pas lui.

--«Tant mieux!» répondit-il. «Oui, tant mieux si vous êtes l'esclave

d'un infâme passé qui vous accable! Tant mieux, si cette dépendance à

l'égard de cet homme vous fait cette horreur!... Vous me dites que vous

m'avez aimé, que vous m'aimez, que vous ne m'avez menti que pour me

garder?... Cet amour, je vous apporte l'occasion de m'en donner une

preuve après laquelle je n'aurai plus le droit de douter. Ce passé, je

viens vous offrir de l'effacer à jamais, tout entier, d'un coup... Moi

aussi, je vous aime, Suzanne, ah! profondément! Ce que j'ai ressenti

quand j'ai dû apprendre ce que j'ai appris, voir, ce que j'ai vu, ne me

le demandez pas. Si je n'en suis pas mort, c'est que l'on ne meurt pas

de désespoir. Je suis prêt cependant à tout oublier, à tout pardonner,

pourvu que je sache, pourvu que je sente que vraiment vous m'aimez. Je

suis libre et vous êtes libre aussi, puisque vous n'avez pas d'enfants.

Je suis prêt, moi, à tout quitter pour vous, et je viens vous demander

si vous êtes prête à en faire autant. Nous irons ensemble où vous

voudrez: en Italie, en Angleterre, dans un pays où nous soyons sûrs de

ne rien retrouver de ce qui fut votre vie d'autrefois. Et cet autrefois,

je l'abolirai. J'en trouverai la force dans ma croyance en votre

coeur, après ce que vous aurez fait. Je me dirai:--Elle ne me

connaissait pas, et, du jour où elle m'a connu, rien n'a plus existé

pour elle que son amour.--Mais d'accepter cet abject partage, que vous

m'arriviez au sortir des bras de cet homme et salie par ses baisers; ou

bien, si vous rompez avec lui, d'être là, misérable, à me défier de

cette rupture, à jouer auprès de vous ce rôle avilissant d'espion que

j'ai joué une fois déjà?... Non, Suzanne, ne me le demandez pas. Nous en

sommes venus au point où nous devons être l'un pour l'autre ou tout ou

rien, des amants qui trouvent dans leur amour de quoi se faire une

famille, une patrie, un monde, ou des étrangers qui ne se connaissent

plus.--À vous de choisir...»

Il avait parlé avec l'énergie concentrée d'un homme qui s'est pris la

main et qui s'est fait le serment d'aller jusqu'au bout de sa volonté.

Si insensée que fût cette proposition au regard d'une Parisienne

habituée à ne rencontrer la passion que sous une forme conciliable avec

les exigences et les commodités de la vie sociale, Suzanne n'eut pas une

minute de doute. René s'exprimait dans la pleine vérité de son coeur,

mais cette vérité comportait un tel excès d'amour qu'elle ne douta pas

non plus de son triomphe final sur les révoltes et sur les folies du

jeune homme.

--«Ah!» répondit-elle toute frémissante, «que tu es bon de me parler

ainsi! Que tu m'aimes! Que tu m'aimes! Oui, que tu m'aimes!...» Elle

frissonnait en prononçant ces mots, et penchait un peu sa tête, comme si

le bonheur de cette évidence eût été presque impossible à soutenir.

«Dieu! que c'est doux!...» dit-elle encore. Puis, s'avançant vers lui,

et lui prenant la main, presque avec timidité cette fois, pour la lui

serrer d'une pression lente: «Enfant que tu es, que viens-tu

m'offrir?... S'il ne s'agissait que de moi, comme je te dirais: Prends

toute ma vie, et tu ne sais pas comme j'y aurais peu de mérite!... Mais

la tienne, est-ce que je peux l'accepter? Tu as vingt-cinq ans et j'en

ai plus de trente. Ferme les yeux et vois-nous dans dix ans... Je suis

une vieille femme et tu es encore un jeune homme... Et alors?... Et puis

ton travail, cet art auquel tu es si attaché que j'en ai été

jalouse?--Pourquoi te le cacher maintenant?--Il te faut Paris pour

écrire... Je te verrais triste auprès de moi... Je te verrais m'aimant

par devoir, par pitié, malheureux, esclave!... Non, je ne le

supporterais pas!... Mon amour, quitte ce projet insensé, dis que tu me

pardonnes sans cela, dis-le, mon René, dis-le!...»

Elle s'était rapprochée du jeune homme à mesure qu'elle parlait,

appuyant sa gorge contre lui, cherchant sa bouche. Il sentit, avec un

tressaillement de désir à la fois, et une nausée contre le plan de

séduction attesté par ce détail, qu'elle n'avait pas de corset. Il la

prit par le poignet, et le lui tordit en la rejetant loin de lui,

durement:

--«Ainsi tu ne veux pas,» dit-il avec exaltation, «répète-moi que tu ne

veux pas...»

--«Je t'en supplie, mon René,» reprit-elle avec des larmes dans sa voix

et dans ses yeux, «ne me repousse pas... Mais puisque nous nous aimons,

ah! soyons heureux!... Prends-moi comme je suis, avec toutes les misères

de ma vie... C'est vrai... J'aime le luxe, j'aime le monde, j'aime ce

Paris que tu hais... Non, je n'aurai pas le courage de tout quitter, de

tout briser... Prends-moi ainsi, puisque tu sais bien, puisque tu sens

que je te dis vrai quand je te jure que je t'aime, comme je n'ai jamais

aimé... Ah! Garde-moi!... Je serai ton esclave, ta chose. Tu

m'appelleras, je viendrai. Tu me chasseras, je m'en irai... Ne me

regarde pas avec ces yeux, je t'en conjure, laisse fondre ton

coeur!... Quand tu es venu à moi, est-ce que je t'ai demandé si tu

avais une autre maîtresse? Non, je n'ai eu qu'une idée: te rendre

heureux. Si je t'ai tout caché des tristesses de mon existence, dis!

comment peux-tu m'en vouloir? Vois, je suis par terre devant toi, et je

te supplie...» Elle s'était jetée à ses pieds, en effet. Que lui

importait la prudence maintenant, et la possibilité de l'entrée d'un

domestique? Et elle s'attachait à ses vêtements, en se traînant sur les

genoux. Elle était admirable de beauté, les yeux fous, son ardent visage

éclairé par tous les feux de la passion, et montrant à plein la sublime

courtisane qu'elle avait toujours été, mais voilée. Les sens de René

étaient bouleversés, mais un souvenir cruel lui revint tout d'un coup,

et il lui jeta, comme une insulte, avec un ricanement:

--«Et Desforges?...»

--«N'en parle pas,» gémit-elle, «n'y pense pas! Si je pouvais le

renvoyer, le mettre à la porte, est-ce que tu crois que j'hésiterais? Ne

sens-tu pas que je suis prise? Mon Dieu! mon Dieu! on ne torture pas une

femme ainsi... non,» ajouta-t-elle d'un air sombre, toujours à genoux,

mais immobile et baissant la tête: «Non, je ne peux pas...»

--«Alors, accepte ce que je t'ai offert,» dit René, «il en est temps

encore... Fuyons ensemble...»

--«Non,» reprit-elle d'un air plus sombre. «Non, je ne peux pas non

plus... Vois, il me serait si facile de te promettre et de ne pas

tenir!... Mais j'ai trop menti...» Elle s'était levée. La crise de nerfs

qu'elle venait de traverser avait sa réaction, et elle répéta d'une voix

épuisée: «Je ne peux pas non plus... Je ne peux pas...»

--«Et que voulais-tu donc de moi?» s'écria-t-il avec un accent furieux,

«Pourquoi te traînais-tu à mes pieds tout à l'heure? Un laquais de

plaisir, voilà ce que je serais pour toi?... Un jeune homme chez qui tu

irais te débarbouiller des caresses du vieux!... Ah!...» et, la colère

l'emportant, à la brutalité du langage il joignit celle du geste, et il

marcha sur elle, le poing levé, avec un visage si terrible qu'elle crut

qu'il allait la tuer. Elle reculait, livide d'épouvante, les mains

tendues.

--«Pardon, pardon,» disait-elle éperdue. «Ne me fais pas mal, ne me fais

pas mal!»

Elle s'abrita ainsi derrière une table sur laquelle se trouvait, parmi

d'autres menus objets, une photographie du baron dans un cadre de

velours. Les yeux de René s'étaient détournés de Suzanne, il luttait

contre la tentation monstrueuse de frapper cette femme sans défense. Il

n'eut pas plutôt vu le portrait qu'il eut un rire d'insensé. Il le

saisit, et la prenant, elle, par les cheveux, il lui frotta ce portrait

sur la bouche, cruellement, au risque de l'ensanglanter, et, continuant

de rire comme un fou, il répétait:

--«Tiens, voilà ton amant! voilà ton amant, ton amant, ton amant!...»

Puis il jeta le cadre à terre et il le piétina. Il ne se fut pas plutôt

livré à cette action de démence qu'il eut honte de lui-même. Il regarda

Suzanne, une dernière fois, les cheveux épars, les yeux fixes, écrasée

de terreur dans le coin de la chambre. Il ne prononça pas un mot, et il

sortit, sans qu'elle eût eu, elle, la force d'articuler une parole.

XX

L'ABBÉ TACONET

Deux jours après cette scène terrible, et comme le ciel du mois de mai

s'était de nouveau fait pimpant, bleu et tiède, Claude Larcher se

trouvait, vers les deux heures de l'après-midi, accoudé au balcon de

l'appartement de Colette qui donnait sur le jardin des Tuileries. Il

venait de passer plusieurs nuits à la suite chez sa maîtresse. Les deux

amants s'étaient repris d'un de ces caprices qui sont d'autant plus

fougueux dans les liaisons de ce genre et plus avides, que le souvenir

des querelles de la veille s'y mélange à la certitude de la brouille du

lendemain. L'homme et la femme se donnent alors sans réserve. Il semble

que la longue suite des plaisirs, jadis goûtés en commun, ait comme

façonné leurs corps l'un pour l'autre, et auprès de ces renouveaux de

possession ardente, presque frénétique, toute autre volupté perd sa

saveur. Claude réfléchissait à cette loi singulière des habitudes

amoureuses, en achevant un cigare dont la vapeur s'azurait au gai

soleil. Il regardait les voitures se croiser dans la rue, et, sous les

feuillages légers du jardin, le défilé des promeneurs. Il s'étonnait

lui-même de la parfaite béatitude où ces quelques jours d'assouvissement

l'avaient plongé. Ses jalousies douloureuses, ses trop légitimes

fureurs, le juste sentiment de sa dégradation, tout s'abolissait parce

que Colette avait fait ses volontés et consigné à la porte Aline aussi

bien que Salvaney. Cela ne durerait pas, il le savait trop; mais la

présence de cette femme lui procurait une félicité si entière qu'elle

détruisait ses craintes pour l'avenir, comme ses rancunes pour le passé.

Il fumait son cigare avec une lenteur paisible, et par instant il se

retournait pour la voir, elle, à travers la fenêtre ouverte, qui, vêtue

d'une robe chinoise toute rose et brodée de fleurs d'or,--la soeur de

celle de la loge,--se balançait sur un fauteuil canné à bascule. Au

bout de ses pieds chaussés de bas d'une soie rose comme celle de la

robe, elle remuait, en se balançant, des mules marocaines, garnies,

elles aussi, de broderies. Le fumoir, celui-là même où avait eu lieu la

scène de la lettre, était rempli de fleurs. Aux murs se voyaient toutes

sortes de souvenirs qui se rapportaient à la carrière de l'artiste: des

aquarelles représentant des intérieurs de loges, des tambourins de

cotillon, des photographies et des couronnes. Un chat très petit, un

angora blanc, dont un oeil était bleu, l'autre noir, jouait avec une

balle, renversé sur le dos, tandis que Colette continuait de se

balancer, tantôt souriant à Claude à travers les bouffées d'une

cigarette russe, tantôt lisant un journal qu'elle tenait à la main, et

elle fredonnait une adorable romance de Richepin, récemment mise en

musique par un étrange compositeur du nom de Cabaner:

_«Un mois s'ensauve, un autre arrive.

Le temps court comme un lévrier...»_

--«Mon Dieu!» songeait l'écrivain en écoutant ces couplets du seul poète

de notre âge qui ait su rivaliser de grâce avec les divines chansons

populaires, «ces vers sont bien beaux, le ciel est bien bleu, ma

maîtresse est bien jolie... Au diable l'analyse!...»

La jeune femme interrompit cette calme rêverie d'amant heureux, en

jetant un léger cri. Elle s'était levée de son fauteuil, tenant le

journal dans sa main qui tremblait. Après avoir examiné, suivant son

habitude, la troisième page, celle où se trouvent les nouvelles de

théâtre, elle avait passé à la seconde, puis à la première, et ce

qu'elle venait d'y lire l'avait bouleversée, car elle balbutiait, en

tendant la feuille à Claude:

--«C'est trop horrible!...»

Claude, épouvanté lui-même par cette agitation fébrile et soudaine,

saisit le journal, et il y lut, sous la rubrique: _Échos de Paris_:

Mensonges · 第 24 / 26 段