Il vit sa soeur rester devant lui, toute pâle, comme écrasée par la

dureté de l'accent avec lequel il lui avait parlé. Il eut honte lui-même

de son emportement. C'était une telle injustice que de faire expier à la

pauvre Émilie la douleur qui le rongeait! Mais il n'était pas à une de

ces minutes où l'on revient sur un tort semblable, et, au lieu de se

jeter dans les bras de celle qu'il avait si cruellement frappée à sa

place la plus sensible, il quitta la pièce, fermant la porte avec

violence; il prit son chapeau dans l'antichambre; et, de la place où

elle était demeurée, les jambes brisées, Émilie put l'entendre qui

sortait de l'appartement. Le brave Fresneau, qui, après avoir été

surpris par l'éclat de la voix de René, avait entendu, lui aussi, le

bruit de sa sortie, entra dans la chambre à son tour, afin d'apprendre

ce qui se passait. Il aperçut sa femme, dans la pénombre, comme morte.

Et il lui saisit les mains en lui disant: «Qu'arrive-t-il?...» d'une

façon si affectueuse qu'elle se tapit contre sa poitrine, en sanglotant:

--«Ah! mon ami, je n'ai que toi au monde!...»

Elle pleurait, la tête sur l'épaule de l'excellent homme, qui ne savait

plus s'il devait maudire ou bénir son beau-frère, tant il était à la

fois désespéré de la douleur de sa femme et touché du mouvement qui

l'avait précipitée vers lui:

--«Voyons,» disait-il, «sois raisonnable. Raconte-moi ce qu'il y a eu

entre vous.»

--«Il n'a pas de coeur, il n'a pas de coeur,» fut la seule réponse

qu'il put obtenir.

--«Mais si! mais si!...» répondait-il, et il ajouta cette parole

profonde, avec la lucidité que les sentiments vrais donnent aux moins

perspicaces: «Il sait trop combien tu l'aimes, voilà tout, et il en

abuse...»

Tandis que Fresneau consolait Émilie de son mieux, sans lui arracher

pourtant le secret de sa discussion avec le poète, ce dernier marchait à

travers les rues, en proie à une nouvelle attaque du chagrin qui, depuis

la veille, lui dévorait l'âme. Suzanne avait eu raison de penser qu'une

voix plaiderait en lui contre ce qu'il savait, contre ce qu'il avait vu.

Qui donc a pu aimer et être trahi, sans l'entendre, cette voix qui

raisonne contre toute raison, qui nous dit d'espérer contre toute

espérance? C'en est fini de croire et pour toujours. Comme on voudrait

douter au moins! Comme on regrette, à l'égal d'une époque heureuse, les

jours, si cruels pourtant, où l'on n'en était encore qu'au soupçon,

mais pas à l'atroce, à l'intolérable certitude! Hélas! René aurait payé

de son sang l'ombre de l'ombre d'un doute, et plus il reprenait tous les

détails qui l'avaient mené à l'évidence, plus cette évidence s'enfonçait

dans son coeur. «Mais si elle avait fait une visite innocente?...»

hasardait la voix de l'amour... Innocente? Et se serait-elle cachée de

sa voiture pour entrer? Serait-elle partie par l'autre porte, voilée,

marchant de ce pas et fouillant la rue de ce regard qu'elle avait pour

s'en aller de ses rendez-vous avec lui? Et puis l'apparition de

Desforges presque aussitôt, à l'autre sortie!... Et toutes les preuves

fournies par Claude s'accumulaient: l'opinion du monde, la ruine des

Moraines à une époque, la place procurée au mari, l'offre que Suzanne

lui avait adressée à lui-même de lui faire gagner de l'argent, et ses

mensonges avérés. «Quelles preuves puis-je avoir plus fortes,» se

disait-il, «à moins de les surprendre couchés dans le même lit?...»

Cette formule ravivait en lui l'affreuse image des caresses séniles

promenées sur ce beau corps, et il fermait les yeux de douleur. Puis il

pensait à la visite de sa maîtresse rue Coëtlogon, au billet qu'il avait

là, dans sa poche: «Et elle ose me demander de me voir!... Que peut-elle

vouloir me dire?... Oui, j'irai à ce rendez-vous, et ce sera là ma

vengeance, de l'insulter comme Claude insulte Colette!... Non,»

continuait-il, «ce serait m'abaisser jusqu'à elle; la vraie vengeance,

c'est de l'ignorer. Je n'irai pas...» Il était ballotté de l'une à

l'autre de ces deux idées, et il se sentait impuissant à choisir, tant

son appétit de revoir Suzanne était profond, et tant était sincère sa

résolution de ne pas retomber dans le piège de ses mensonges. Son

anxiété devint si grande qu'il voulut demander conseil à Claude. Alors

seulement il s'étonna que cet ami fidèle n'eût pas envoyé prendre des

nouvelles dès le matin, comme il l'avait annoncé.

--«Allons-y, mais, si tard, ce sera une visite inutile,» se disait René

en gagnant la rue de Varenne et l'hôtel Saint-Euverte. Il était environ

dix heures et demie du soir quand il sonna à la grande porte. Il vit de

la lumière, à une des fenêtres de l'appartement occupé par l'écrivain.

Claude était chez lui en effet, contre toute probabilité. René le trouva

qui se tenait, cette fois, dans la première des trois pièces du haut, le

fumoir. Une lampe à globe rose éclairait d'un joli jour cette pièce

étroite, qu'un grand morceau de tapisserie décorait, et une photographie

représentant le _Triomphe de la mort_, attribué à Orcagna. Dans un coin

la flamme bleuâtre de l'esprit-de-vin brûlait sous une bouilloire. La

théière avec ses deux tasses à thé, un flacon de vin d'Espagne et des

bouchées au foie gras, sur un plateau de porcelaine, témoignaient que

l'hôte de ce tranquille logis attendait quelqu'un. De petites cigarettes

russes à long bout de papier dans une coupe, les favorites de Colette,

indiquèrent assez à René qui était ce quelqu'un. Il n'aurait pas osé y

croire cependant sans le visible embarras de son ami, qui finit par lui

dire, avec un sourire un peu honteux:

--«Ma foi, j'aime mieux que vous le sachiez: _canis reversus ad vomitum

suum_.--Oui, j'attends Colette. Elle doit venir après le théâtre. Vous

serait-il désagréable de la rencontrer?...»

--«Franchement,» fit René, «j'aime mieux ne pas la voir.»

--«Et vous,» interrogea Claude, «où en êtes-vous?...» Et, quand le poète

lui eut raconté, en quelques mots, sa situation actuelle, la scène à

l'Opéra, la visite de Suzanne, puis la demande de rendez-vous par

lettre, il reprit: «Que vous répondre? Avec ma faiblesse actuelle,

est-ce que j'ai qualité pour vous parler? Qu'importe? J'y vois bien

juste pour moi, tout en me laissant choir à chaque pas, comme un

aveugle. Pourquoi n'y verrais-je pas juste pour vous, qui aurez

peut-être plus d'énergie que je n'en ai? Vous êtes plus jeune, et

surtout vous n'êtes pas tombé encore... Voici. Êtes-vous décidé à

devenir, comme moi, un maniaque d'érotisme, un insensé qui va dans la

vie où le conduit son sexe, un avili lucide,--c'est la pire espèce?...

Alors courez à ce rendez-vous. Suzanne ne vous donnera pas une raison,

pas une... Mais, malheureux, après ce que vous lui avez dit, si elle

était innocente, vous lui feriez horreur et elle ne voudrait plus vous

voir!... Elle est venue chez vous. Pourquoi? Pour vous tenir là, dans

votre chambre et vous mettre sa beauté sur les sens. Elle vous appelle,

où? Précisément dans l'endroit où vous pourrez le moins résister à cette

beauté... Elle vous dira ce que disent les femmes, dans ces

circonstances... Des mots... Des mots et encore des mots... Mais vous la

verrez, vous entendrez le frisson de sa jupe... Et puis quelle poudre de

cantharides que la trahison! Vous le saurez, quand vous vous jetterez

sur elle, comme une bête... et, adieu les reproches!... Tout sera

effacé,--pour dix minutes. Mais après?... Vous avez vu mon courage

d'hier. Regardez bien mes lâchetés d'aujourd'hui, et dites-vous, comme

l'autre devant l'ivrogne en train de vomir au coin de la borne: Voilà

pourtant où j'en serai dimanche!... Après tout, si vous ne vous sentez

pas capable de vous passer d'elle, s'il vous faut de ce vin-là, comme à

cet ivrogne, dussiez-vous être malade à en mourir, cette lâcheté est

une solution. Moi, je l'ai prise. Saoulez-vous de cette femme. Votre

amour ou vous, vous y resterez. Nous allons bien au mauvais lieu quand

la luxure nous démange. Suzanne sera votre mauvais lieu, comme Colette

est le mien... Seulement, rappelez-vous ce que je vous aurai dit ce

soir: c'est la fin de tout... Du talent? je n'en ai plus... De

l'honneur? où le placerais-je maintenant que j'ai pardonné ce que j'ai

pardonné?... Ah!» conclut-il avec un accent déchirant, «vous êtes encore

à temps de vous sauver. Vous êtes en haut de l'escalier qui mène à

l'égoût, entendez le cri d'un malheureux qui est en bas et qui en a

jusqu'aux épaules... Et maintenant, adieu, si vous voulez ne pas voir

Colette... Pourquoi vous a-t-elle dit ce qu'elle vous a dit?... Vous ne

saviez rien, et quand on ne sait rien, c'est comme si ce n'était pas...

Encore adieu, aimez-moi, René, et plaignez-moi.»

--«Non,» se disait le poète en rentrant chez lui, «je ne descendrai pas

dans cette fange...» Pour la première fois peut-être, depuis qu'il

assistait, en témoin attristé, aux douloureuses amours de Claude, il

comprenait vraiment de quel mal son misérable ami était atteint. Il

venait de découvrir, chez lui même, la monstruosité sentimentale qui

dégradait l'amant de Colette: l'union du plus entier mépris et du plus

passionné désir physique pour une femme, définitivement jugée et

condamnée. Oui, après tout ce qu'il savait, il désirait encore Suzanne,

il désirait cette gorge palpée par Desforges, cette bouche baisée par

Desforges, toute cette beauté que la débauche du viveur vieillissant

n'avait pu que souiller, sans la détruire. C'était cette chair blonde et

blanche qui troublait son sang, plus rien que cette chair! Voilà où en

était descendu son noble amour, son culte pour celle qu'il avait d'abord

appelée sa Madone. S'il cédait à cet immonde désir, une première fois,

Claude avait raison, tout était fini. La nausée devant les abîmes de

corruption où se débattait son ami avait été si forte qu'elle lui rendit

l'énergie de se dire: «Je me donne ma parole d'honneur de ne pas aller

rue des Dames lundi,» et, cette parole, il sut la tenir. À l'heure même

où Suzanne l'attendait dans le petit salon bleu, frémissante de désir et

désespérée, il frémissait, lui aussi, mais enfermé dans sa chambre, et

se répétant: «Je n'irai pas, je n'irai pas...» Il songeait à son ami, et

il reprenait: «Pauvre Claude!» sentant à plein coeur toute la détresse

de ce vaincu de la luxure, vaincu dans la lutte qu'il engageait à son

tour. Il se plaignait en plaignant la victime de Colette, et cette pitié

aidait son courage, comme aussi les habitudes religieuses prolongées si

tard dans sa vie. Il avait cessé de pratiquer, depuis qu'il avait cessé

d'être pur; et il s'était laissé gagner par cette atmosphère de doute

que tout artiste moderne traverse plus ou moins, avant d'en revenir au

christianisme, comme à la seule source de vie spirituelle. Mais, au

moment même du doute, le muscle moral développé par la gymnastique de

l'enfance et de l'adolescence continue à déployer sa force: dans cette

résistance au plus pressant appel du désir physique, le neveu et l'élève

de l'abbé Taconet retrouvait cette énergie à son service. Quand les

douze tintements de midi eurent sonné à la pendule de la rue Coëtlogon,

en même temps qu'ils sonnaient à la pendule de la rue des Dames, il se

dit: «Suzanne est rentrée chez elle... Je suis sauvé.»

Il ne l'était pas, et son impuissance à suivre dans sa pleine rigueur le

conseil donné par Claude aurait dû lui en être la preuve. Ni ce lundi,

ni les jours qui suivirent, il ne se décida nettement, bravement, à

quitter cette ville où respirait cette femme, dont il se croyait, dont

il se voulait délivré. Il se donnait, pour rester à Paris, toutes sortes

de prétextes spécieux: «Je suis aussi loin d'elle, dans cette chambre,

que je le serais à Venise ou à Rome, puisque je n'irai pas chez elle et

qu'elle ne viendra pas ici...» En réalité il attendait,--il n'aurait su

dire quoi. Mais il sentait que cette passion était trop ardente pour

s'éteindre de la sorte. Une rencontre aurait lieu entre Suzanne et lui.

Comment? Où? Qu'importait, elle aurait lieu. Il ne s'avouait pas cette

lâche et secrète espérance. Mais elle était si bien en lui qu'il ne

quittait plus son logement de la rue Coëtlogon, toujours prêt à recevoir

une nouvelle lettre, à se voir l'occasion d'une démarche suprême. La

lettre n'arrivait pas. Aucune démarche n'était tentée, et il se mangeait

le coeur. Quelquefois ce désir de se retrouver en face de Suzanne,

qu'il subissait sans l'admettre, s'exaspérait au point de le jeter

subitement à sa table, et là, il écrivait à l'adresse de cette infâme

des pages de l'amour le plus effréné. Sa rage intérieure se donnait

carrière en des lignes folles où il l'insultait et l'idolâtrait, où il

entremêlait les mots de tendresse aux paroles de haine. C'est alors que

les lamentations de Claude retentissaient de nouveau dans son souvenir,

et il lacérait ce papier, confident de la plainte insensée qu'il

étouffait en lui. Il se couchait sur des idées de désespoir, pensant à

la mort comme au seul bienfait qu'il pût désirer maintenant. Il se

levait sur des idées pareilles. L'éclat du jour, si radieux dans ce

renouveau de toute la nature, lui était intolérable, et le poète qui

survivait en lui, malgré tout, aspirait vers cette heure du crépuscule,

où la détresse de la lumière s'accorde trop bien avec la détresse

intime. Car, dans les ténèbres commençantes, il pouvait goûter la

douceur des larmes. C'était l'heure aussi que sa pauvre soeur

redoutait pour lui davantage. Ils s'étaient réconciliés dès le lendemain

de leur dispute:

--«Tu es fâché contre moi, toujours?» était-elle venue lui demander, avec

cette grâce dans le retour, propre à la véritable tendresse.

--«Non,» avait-il répondu, «tous les torts étaient à moi; mais je t'en

conjure, si tu ne veux pas me revoir injuste et mauvais comme l'autre

jour, ne me parle plus jamais de ce dont tu m'as parlé...»

--«Plus jamais,» avait-elle dit, et elle tenait sa promesse. Cependant

elle voyait son frère dépérir, ses joues se creuser encore, et surtout

un feu sombre brûler au fond de ses yeux, qui lui faisait peur; et c'est

pour cela qu'à cette heure dangereuse de la fin du jour, elle venait

s'asseoir auprès de lui. Fresneau était au Luxembourg qui promenait

Constant. Elle avait trouvé un prétexte pour rester à la maison. Elle

prenait la main de ce frère adoré, et cette muette caresse attendrissait

l'infortuné, démesurément. Il répondait à cette étreinte, sans parler

non plus. Cette détente dans une émotion plus douce durait jusqu'à la

minute où l'idée de Desforges ressuscitait en lui, soudaine. Il le

voyait possédant Suzanne. Il disait à Émilie: «Laisse-moi...» Elle lui

obéissait dans l'espérance de l'apaiser. Elle partie, il se jetait sur

le lit où Suzanne lui avait appartenu, et la jalousie lui tordait le

coeur dans sa tenaille brûlante. Ah! Quelle agonie!

Combien de jours s'étaient écoulés ainsi? À peine sept, mais qui lui

avaient paru infinis, comme sa souffrance. En regardant le calendrier,

vers le matin du huitième, il vit que la fin du mois de mai approchait.

Les habitudes de régularité bourgeoise qui avaient toujours présidé à sa

vie le décidèrent, bien que la démarche lui fît horreur, à se rendre

jusqu'à l'appartement de la rue des Dames. Il voulait régler le compte

de la propriétaire et donner congé. Il choisit l'après-midi pour cette

visite, afin d'être bien sûr qu'il ne rencontrerait pas Suzanne. «Comme

si elle ne m'avait pas déjà oublié...» se disait-il. Que devint-il, en

trouvant, sur la table du petit salon, non seulement le mouchoir et les

gants, mais un billet plié, avec cette suscription: «Pour M. d'Albert,»

qu'elle avait laissé là, au cours d'une seconde visite? Il l'ouvrit, ce

billet, avec des mains si tremblantes qu'il lui fallut cinq minutes pour

en lire les quelques phrases, dont plusieurs mots avaient été à demi

effacés par les larmes.

* * * * *

Je suis revenue ici, mon aimé! C'est dans notre asile et au nom des

souvenirs qui doivent s'y trouver, pour toi comme pour moi, que je te

supplie encore une fois de me revoir. Dis, ne songeras-tu pas à moi,

dans ce cher asile, sans ces horribles passages de haine que j'ai vus

dans tes yeux? Souviens-toi de la tendresse que je t'ai montrée ici, là

où tu es en lisant ces lignes. Non! je ne peux pas vivre si tu doutes de

ce qui est la seule vérité, la seule de ma vie. Je te le répète, je ne

suis ni indignée, ni froissée, je suis désespérée; et si tu ne le sens

pas, c'est que je ne peux plus rien te faire sentir, parce qu'à cette

minute il n'y a dans mon âme que mon amour et ma douleur. Adieu, mon

aimé!... Que de fois je t'ai dit ces mots sur le pas de cette porte! Et

puis j'ajoutais: Au revoir... Et, maintenant, il faudrait que ce fût

adieu vraiment, sur mes lèvres et dans mon coeur. Mais se peut-il que

ce soit à jamais et ainsi?...

* * * * *

--«Adieu, mon aimé!» se répéta le jeune homme. Il eut beau se raidir là

contre: ces mots si simplement tendres, la vue de ces murs, l'idée que

Suzanne était venue là, sans espérance de l'y revoir, comme en

pèlerinage vers les heures passées, tout contribuait à le jeter dans un

état de sensibilité folle, qu'il combattait vainement. «Son aimé!» se

redit-il soudain avec fureur, «et elle se donnait à l'autre pour de

l'argent!... Que je suis lâche!...» Pour échapper au frisson de regret

qui l'envahissait dans cette solitude, il sortit de la pièce

brusquement, et il alla sonner à la porte de madame Raulet. Le mielleux

visage de la logeuse d'amour apparut dans l'entre-bâillement de cette

porte. Elle fit entrer le jeune homme dans son petit salon à elle, garni

avec le reste des meubles qu'elle n'avait pu disposer dans l'autre.

Quand il lui annonça qu'il quittait l'appartement pour toujours, sa

physionomie trahit une contrariété non jouée:

--«Mais la petite note n'est pas prête...» répondit-elle.

--«J'ai tout le temps,» reprit René. Il ajouta, craignant de subir dans

la chambre d'où il sortait un nouvel assaut de désespoir: «Si je ne vous

dérange pas, j'attendrai ici...»

Quoiqu'il ne fût guère en humeur d'observation, il ne put s'empêcher de

remarquer que, durant les vingt minutes qu'il passa ainsi à l'attendre,

madame Raulet avait trouvé le temps de changer de toilette. Au lieu du

peignoir de chambre en cotonnade rayée dans lequel elle l'avait reçu,

elle revenait, vêtue d'une jolie robe de grenadine noire, taillée pour

la soirée;--dans le haut du corsage, les bandes d'étoffe alternaient

avec des bandes de guipure à travers lesquelles se devinait la blanche

peau de la coquette veuve. Elle avait dans les yeux un éclat plus vif,

aux joues une couleur plus rouge que d'habitude, et, après avoir déployé

sur la table cette note demandée, dont l'écriture témoignait que la

prudente personne y avait pensé d'avance, elle dit:

--«Vous m'excuserez d'avoir tardé. Je ne me sentais pas bien. J'ai de

telles palpitations au coeur!... Tenez!...» Elle prit la main du jeune

homme qu'elle posa sur sa gorge, avec un demi-sourire, sur lequel la

pire naïveté ne se serait pas trompée. Elle avait deviné la rupture

entre le faux d'Albert et sa maîtresse, rien qu'aux deux visites

solitaires de la jeune femme. Le congé significatif de René avait fini

de l'éclairer, et elle avait eu l'idée d'en profiter, soit qu'il lui

plût réellement avec sa beauté mâle et fine, soit qu'elle entrevît des

avantages analogues à ceux que lui rapportaient déjà l'étudiant et le

commis. Elle était encore fraîche et se croyait très séduisante. Mais,

lorsqu'elle eut fait le geste de porter à sa poitrine la main de son

locataire et qu'elle le regarda, elle vit dans ses yeux à lui une si

méprisante froideur, mélangée d'un tel dégoût, qu'elle lâcha cette main.

Elle reprit la note, et tâcha de couvrir sa confusion par un flot de

paroles, expliquant tel ou tel détail d'un compte augmenté

fantastiquement, que le poète ne daigna pas vérifier. Il lui remit la

somme qu'il lui devait, par moitié en papier, par moitié en or. L'échec

humiliant de sa tentative amoureuse n'avait pas aboli chez elle la force

du calcul, car elle vérifia les billets bleus en les regardant à

contre-jour, et, comme elle comptait les louis d'or, elle les examina

l'un après l'autre. Une pièce ne lui ayant pas semblé de poids, elle la

fit tinter, puis, après quelque hésitation:

--«Je vais être obligée de vous en demander une autre...» dit-elle.

Cette double impression d'éhontée luxure et de basse cupidité

s'accordait si bien avec les pensées de René, qu'il éprouva, pendant le

quart d'heure qu'il mit à porter de l'appartement dans son fiacre les

quelques objets intimes épars dans les trois pièces, cette gaieté

terrible, appelée si âprement et si justement par un humoriste la

«gaieté d'un croque-mort qui s'enterre lui-même.» Quand la voiture

roula, cette voiture de place cahoteuse, au drap taché, où il faisait

comme le déménagement lamentable de ce qui avait été son bonheur, cette

cruelle gaieté tomba pour laisser la place à la mélancolie la plus

navrée. Il reconnaissait chaque détour du chemin qu'il avait accompli

tant de fois dans l'extase du désir, qu'il n'accomplirait plus jamais.

Le ciel pesait gris et bas, sur la ville. C'était, depuis la veille, une

de ces reprises inattendues de l'hiver comme il s'en produit souvent à

Paris vers le milieu du printemps, et qui donnent des frissons de froid

à la jeune verdure. Quand le fiacre traversa la Seine qui coulait, si

morne, si verte, le malheureux la regarda et il songea:

--«Il est pourtant facile d'en finir...»

Il chercha dans sa poche le billet de Suzanne, après ce mouvement de

désespoir, comme pour se convaincre lui-même de la réalité de son

malheur. Il prit aussi le mouchoir et le respira--longtemps;--il mania

les gants, et il y retrouva la forme des doigts qu'il avait tant aimés.

Il sentit qu'il était allé, dans sa résistance à la tentation, jusqu'aux

dernières limites de sa force, et, quand il fut tout seul dans sa

chambre, après cette nouvelle crise aiguë de sa peine, il dit tout haut:

--«Je ne peux plus...»

Tranquillement, presque automatiquement, il ouvrit un tiroir de son

bureau, et il y prit, enveloppé dans sa gaine de peau de daim, un

revolver de poche que sa soeur lui avait donné, pour les soirs où il

rentrait du théâtre. Il fit jouer la batterie à vide. Il chercha le

paquet des cartouches, et il en soupesa une.--Pauvre machine humaine,

qu'il faut peu de chose pour tout endormir!--Il chargea le pistolet,

défit sa chemise, trouva de sa main gauche la place où battait son

coeur et il appuya le canon sur sa poitrine.

--«Non,» dit-il tout haut encore, «pas avant d'avoir essayé.»

Mensonges · 第 23 / 26 段