--«Je suis sûr qu'_il_ n'en a pas fait autant...» se dit-il, en songeant

aux heures d'insomnie que René avait dû traverser, «ni Suzanne...» elle

était si bouleversée la veille, «ni Moraines». Une indisposition de sa

femme mettait ce brave garçon aux cent coups. «Quel joli titre de

comédie: Le plus heureux des quatre!...--Je le placerai, ce mot-là...»

Sa plaisanterie le divertit lui-même, et quand le docteur Noirot lui eut

répété, au cours de son massage: «Le facies de monsieur le baron est

excellent ce matin, et quels muscles!... C'est souple, c'est robuste,

c'est ferme, des muscles de trente ans...» l'impression du bien-être

acheva d'abolir en lui presque toute amertume. Il n'eut qu'une seule

idée: comment empêcher que la scène de la veille changeât quoi que ce

fût à une existence si confortable, si bien adaptée à sa chère

personne?... Il y pensait en buvant son chocolat, au sortir du massage:

une espèce de mousse légère et parfumée que son valet de chambre battait

avec un tour de main étudié chez un maître. Il y pensait, en galopant au

Bois par le plus limpide ciel de printemps. Il y pensait, assis à la

table du déjeuner, vers midi et demi, en face de sa vieille parente qui

dirigeait toute une partie de sa maison: la lingerie, l'argenterie, les

comptes des domestiques, en attendant qu'elle devînt la soeur de

charité de ses infirmités dernières. Sa conclusion fut pour le grand mot

de toute politique sage, tant privée que publique: Attendre! «Il faut

laisser le petit jeune homme faire des sottises et se couler tout

seul... Soyons très aimable et n'ayons rien vu...» Il se rendait rue

Murillo de pied, vers deux heures, en ruminant cette résolution. Il

s'arrêta devant la devanture d'un magasin d'antiquités qu'il connaissait

bien, et il y remarqua une montre Louis XVI, en or ciselé, avec un

encadrement de roses et une miniature exquise: «Voilà,» songea-t-il, «un

excellent moyen de lui prouver que je suis pour le _statu quo_.» Il paya

ce gentil bibelot un prix très raisonnable et se félicita doublement de

cet achat, quand il vit, à son entrée dans le petit salon où se tenait

Suzanne, combien la jeune femme attendait sa visite avec angoisse. Ses

yeux meurtris et sa pâleur révélaient qu'elle avait dû passer la nuit à

bâtir des plans pour sortir de l'impasse où la scène avec René l'avait

acculée. À la manière dont elle le regarda, le baron comprit qu'elle

n'espérait pas avoir échappé à sa perspicacité. Ce fut comme un suprême

hommage qui finit de panser la blessure de son amour-propre, et il

éprouva un réel plaisir à lui tendre l'écrin où se trouvait enfermée la

petite montre, en lui demandant:

--«Ceci vous plaît-il?»

--«Ravissant,» dit Suzanne, «et ce berger et cette bergère... ils sont

vivants.»

--«Oui,» reprit Desforges, «ils ont l'air de chanter la romance de

l'époque:

_J'ai tout quitté pour l'ingrate Sylvie,

Elle me quitte et prend un autre amant...»_

Il avait dû jadis quelques jolis succès de salon à une voix de ténor

fine et bien manoeuvrée, il fredonna le refrain de la célèbre

complainte, avec une variante de sa façon:

_«Chagrins d'amour ne durent qu'un moment,

Plaisirs d'amour durent toute la vie...»_

--«Si vous voulez mettre ce berger et cette bergère sur un coin de votre

table, ils y seront mieux que chez moi...»

--«Que vous me gâtez!» répondit Suzanne, un peu embarrassée.

--«Non, fit Desforges, je me gâte moi-même... Ne suis-je pas votre ami

avant tout?» Puis, lui baisant la main, il ajouta d'un ton sérieux, et

qui contrastait avec son badinage: «Et vous n'en aurez jamais de

meilleur...»

Et ce fut tout. Un mot de plus, et il compromettait sa dignité. Un mot

de moins, et Suzanne pouvait le croire sa dupe. Elle éprouva, pour la

délicatesse avec laquelle il venait de la traiter, un mouvement de

reconnaissance,--d'autant plus sincère que cette délicatesse lui

permettait de ne plus penser qu'à René. Ç'avait été là un comble

d'anxiété durant son insomnie de la nuit: comment ménager l'un en

gardant l'autre, maintenant que les deux hommes s'étaient vus, s'étaient

pénétrés? Rompre avec le baron? Elle y avait pensé, mais comment faire?

Elle se trouvait prise au piège des mensonges qu'elle faisait à son mari

depuis plusieurs années. Leur train de vie ne pouvait se soutenir sans

le secours de son amant riche. Briser avec lui, c'était se condamner

tout de suite à chercher une relation du même genre, ou bien à tomber

plus bas encore, dans cette prostitution payée comptant, chez les

procureuses, que la chronique attribuait à telle ou telle femme de sa

connaissance. D'un autre côté, garder Desforges, c'était rompre avec

René. Jamais le baron ne comprendrait qu'en aimant le poète elle ne lui

volait rien. Est-ce que les hommes admettent jamais de pareilles

vérités? Et voici que celui-là était assez spirituel, assez bon, pour ne

pas même lui parler de ce qu'il avait pu remarquer. Jamais, en payant

pour elle les notes les plus lourdes, il ne lui avait paru aussi

généreux qu'à cette minute où il lui permettait, par son attitude, de se

livrer tout entière au soin de reconquérir son jeune amant, des baisers

duquel elle ne pouvait, elle ne voulait pas se passer.

--«Il a raison,» se dit-elle quand Desforges fut parti, «c'est mon

meilleur ami...» et, tout de suite, avec cette admirable facilité

d'espérance que possèdent les femmes, lorsqu'un premier bonheur les

surprend, elle voulut croire que les choses s'arrangeraient aussi

aisément de l'autre côté. Étendue sur la chaise longue du petit salon,

et tandis que ses doigts maniaient distraitement la jolie montre, sa

pensée s'appliqua tout entière au poète et au procédé qu'il convenait

d'employer pour le reprendre. Il s'agissait de préciser la situation et

de la regarder bien en face. Que savait René? Il l'avait renseignée

lui-même sur ce premier point: il l'avait vue sortir de la maison de la

rue du Mont-Thabor, et il en avait vu sortir Desforges. Or le baron, par

prudence, ne s'en allait jamais par la même porte que sa maîtresse. Donc

René connaissait l'existence des deux entrées. L'avait-il vue, elle,

laisser sa voiture et marcher jusqu'à celle de ces entrées qui donnait

sur la rue de Rivoli? C'était bien probable. Si le seul hasard l'eût

fait se rencontrer avec elle, d'abord, puis avec le baron, il n'eût rien

pu conclure de ces deux rencontres. Non. Il l'avait épiée, suivie.

Poussé par quelle influence? Elle l'avait quitté au commencement de la

semaine, à leur dernière entrevue, si rassuré, si tendre, si heureux! Il

n'y avait qu'une cause possible à une reprise de soupçon assez violente

pour aller jusqu'à l'espionnage: le retour de Claude. Elle eut un

mouvement de haine contre ce personnage. «Si c'est à lui que je dois

cette nouvelle alerte, il me le paiera...» songeait-elle. Mais elle

revint aussitôt au danger qui, pour l'instant, lui importait plus que sa

rancune contre l'imprudent Larcher. Le fait était là, positif: pour une

raison ou pour une autre, René avait surpris le secret de ses

rendez-vous avec Desforges, et la douleur avait été si forte que,

sur-le-champ, il avait dû la lui crier. Que d'amour dans cette folle

démarche à l'Opéra qui avait failli la perdre. Au lieu de lui en vouloir

elle l'en chérissait davantage. C'était une preuve de passion, donc un

signe de sa puissance sur le jeune homme. Non, un amant qui aime avec

cette frénésie n'est pas difficile à ramener. Il fallait seulement

qu'elle le vît, qu'elle lui parlât, qu'elle lui expliquât de vive voix

cette visite rue du Mont-Thabor. Elle pouvait être allée tout simplement

chez une amie malade, qui fût aussi l'amie de Desforges. Mais la voiture

renvoyée devant Galignani?...--Elle avait eu envie de marcher quelques

pas. Mais les deux entrées?...--Tant de maisons honnêtes sont ainsi!...

Elle connaissait trop, par expérience, les côtés confiants du caractère

de René pour douter qu'il se laissât convaincre. Sur le premier moment,

il avait été terrassé par une évidence qui corroborait ses soupçons.

Aujourd'hui déjà il devait douter, plaider en lui-même la cause de son

amour... Elle en était là de ses raisonnements lorsqu'on lui annonça que

sa voiture était avancée. Le désir de s'emparer à nouveau de René la

possédait si complètement, elle était d'autre part si persuadée que sa

présence enlèverait les dernières résistances, qu'un projet soudain se

saisit d'elle: pourquoi n'essaierait-elle pas de retrouver le jeune

homme tout de suite? Oui, pourquoi, maintenant qu'elle n'avait plus rien

à craindre de Desforges? Dans les brouilles du coeur, les plus rapides

raccommodements sont les meilleurs... Aurait-il en lui la force de la

repousser, si elle lui arrivait, dans ce petit intérieur témoin de sa

première visite, s'offrant à lui comme alors, lui apportant cette

nouvelle et indiscutable preuve d'amour, lui disant: «Tu m'as outragée,

calomniée, torturée... je n'ai pu supporter ni tes doutes ni ta

douleur... me voici!» Elle n'eut pas plutôt conçu la possibilité de

cette démarche décisive qu'elle s'y attacha comme à un moyen sûr

d'échapper à l'angoisse qui la torturait depuis la veille. Elle

s'habilla d'une manière si rapide, que sa femme de chambre Céline en

demeura étonnée, et cependant elle n'avait jamais été plus jolie

qu'avec la robe de printemps grise et claire qu'elle avait choisie: une

robe un peu serrée aux jambes, comme on les portait cette année-là,

souple fourreau qui la dessinait tout entière. Et, sans hésiter, elle

jeta le nom de la rue Coëtlogon à son cocher. Cette femme si

calculatrice, si préoccupée de tout ménager, en était arrivée là!

--«Pour une fois!...» se disait-elle, tandis que son coupé traversait

Paris, «j'arriverai plus vite...» Les sèches idées de prudence avaient

bien vite fait de céder la place à d'autres: «Pourvu que René soit chez

lui?... Mais il y est. Il attend une lettre de moi, un signe quelconque

de mon existence.» C'était à peu près la même question qu'elle se posait

et pour y répondre dans les mêmes termes, lors de sa première visite en

mars, deux mois et demi auparavant. Elle put mesurer, à la différence

des émotions ressenties, quel chemin elle avait parcouru depuis cette

époque. Dans ce temps-là, elle courait vers le logis du jeune homme,

attirée par le plus fougueux des caprices, mais un caprice seulement.

Aujourd'hui, c'était bien l'amour qui brûlait son sang de ses fièvres,

l'amour qui a faim et soif de l'être aimé, l'amour qui ne voit plus que

lui au monde, et qui marcherait vers son désir sous la gueule d'un canon

chargé, sans trembler. Oui, elle aimait avec son corps, avec son

esprit, avec tout son être; elle le sentait à la fureur d'impatience où

la jetait le train de sa voiture, pourtant rapide, à son épouvante que

sa démarche se trouvât vaine. Elle reconnut la grille qui fermait

l'entrée de la ruelle, avec une émotion extrême. C'était maintenant un

coin vert et frais, grâce aux beaux arbres dont le feuillage frémissait

derrière le mur du jardin, à droite, sous la caressante lumière de cette

gaie après-midi du mois de mai. Non, elle n'était pas aussi troublée

l'autre fois, quand elle avait demandé au concierge si M. Vincy était à

la maison. Il y était cette fois encore. Elle sonna, et, comme l'autre

fois, le tintement de la clochette lui résonna jusqu'au fond du coeur.

Elle entendit une porte s'ouvrir, des pas s'avancer, tout légers, tout

lestes. Elle se souvenait de l'approche de gendarme écoutée jadis à

cette même place. Ce n'était pas la bonne qui venait lui ouvrir

maintenant, ce n'était pas non plus René. Elle connaissait si bien le

bruit particulier de sa démarche. Elle pressentit qu'elle allait se

trouver devant la soeur de son amant, cette Émilie dont l'absence

avait favorisé son autre visite. Elle n'eut pas le temps de raisonner

sur les désavantages de cet incident inattendu. Déjà madame

Fresneau,--c'était bien elle--avait entr'ouvert la porte et montré un

visage qui ne laissa plus de doute à Suzanne, tant était grande la

ressemblance entre la soeur et le frère. Émilie, elle non plus,

n'hésita pas sur l'identité de la visiteuse, et, sans doute, les

nouvelles souffrances de René durant ces derniers jours, jointes aux

révélations de Claude durant leur entretien, avaient exaspéré son

antipathie contre madame Moraines, car elle ne put dissimuler une

expression d'hostilité passionnée, et elle répondit à la demande de la

jeune femme, du ton le plus pincé:

--«Non, madame, mon frère n'est pas là...» Puis, son affection de

soeur lui suggérant une ruse subite pour prévenir toute question sur

l'heure possible de la rentrée de René, elle ajouta: «Il est parti en

voyage ce matin même...»

Que cette réponse fût un mensonge, le concierge s'était comme chargé de

le démontrer à l'avance. Mais que ce mensonge fût une soudaine invention

d'Émilie, cela, Suzanne ne pouvait pas le penser. Elle dut croire et

elle crut que madame Fresneau obéissait à une consigne donnée par son

frère. Elle n'essaya pas d'en savoir davantage, et se contenta de dire

en s'inclinant un: «Madame...» où la grâce parfaite de la mondaine

prenait la seule revanche qui lui fût permise sur la maussaderie presque

impolie de la bourgeoise. Mais cette grâce n'empêcha point qu'elle

n'éprouvât plus qu'un désappointement, une réelle douleur. Que l'étrange

accueil d'Émilie s'expliquât ou non par des indiscrétions de René, elle

ne se le demandait même pas. Elle se disait: «Il ne veut plus me

revoir;» et cette idée lui perçait le coeur. Quand elle fut dans la

rue, elle se retourna pour jeter un coup d'oeil sur la fenêtre de

cette chambre où elle s'était donnée à son amant, pour la première fois.

Cette première fois, elle s'était, en s'en allant, retournée de même, et

elle avait pu le voir, lui, debout derrière le rideau à moitié relevé.

Ne se remettrait-il pas à cette place, pour la regarder partir, quand sa

soeur lui aurait dit qui venait de sonner à la porte? Elle attendit

cinq minutes, debout sur ce coin de trottoir, et ce lui fut comme un

nouveau malheur que ces rideaux demeurassent baissés. Elle monta dans

son coupé, en proie à toutes les agitations d'une femme qui aime

véritablement et qui change de projet à chaque seconde. Après des débats

infinis avec elle-même, elle se décida, elle qui n'écrivait jamais, à

écrire au poète le billet suivant:

* * * * *

Samedi, cinq heures.

Je suis allée rue Coëtlogon, René, et votre soeur m'a dit que vous

étiez en voyage. Mais je sais que ce n'est pas vrai. Vous étiez là, à

deux pas de moi, qui ne vouliez pas me recevoir, dans cette chambre dont

chaque meuble devrait pourtant vous rappeler une heure où vous ne pouvez

pas douter que j'aie été sincère. Quelle raison avais-je de vous mentir

alors? Je vous en supplie, voyez-moi, ne fût-ce qu'une minute. Venez

lire dans mes yeux ce dont vous m'aviez juré de ne plus douter, que vous

êtes mon tout, ma vie, mon ciel. Depuis hier soir, je ne vis plus. Vos

horribles paroles me résonnent toujours dans les oreilles. Non, ce n'est

pas vous qui les avez prononcées. Où auriez-vous pris tant d'amertume,

presque de haine?... Ah! Comment avez-vous pu me condamner ainsi sans

m'entendre, sur la foi d'un soupçon dont vous aurez honte, quand je vous

en aurai fait toucher au doigt la misère? Oui, je devrais vous en

vouloir, être indignée contre vous, mais je n'ai dans le coeur que

tendresse pour toi, mon René, que désir d'effacer de ton âme tout ce que

les ennemis de notre bonheur ont pu y graver. Cette démarche, si

contraire à ce qu'une femme se doit à elle-même, je m'étais tant réjouie

de la faire, tu ne pouvais pas douter du sentiment qui me l'inspirait.

Ne me réponds pas. Je sens, même en t'écrivant, combien une lettre est

impuissante à montrer le coeur. Je t'attendrai après-demain lundi, à

onze heures, dans _notre asile_. J'aurais le droit de te dire que je

veux t'y voir, car un accusé a toujours le droit de se défendre. Je ne

te dirai qu'un mot: Viens-y, si tu as vraiment aimé, ne fût-ce qu'un

jour, celle qui ne te ment pas, qui ne t'a jamais menti, qui ne te

mentira jamais, je te le jure, mon unique amour.

* * * * *

Quand Suzanne eut terminé cette lettre, elle la relut. Un dernier

instinct de diplomatie l'avait fait hésiter devant la signature. Elle

était si complètement prise qu'elle en eut honte, et elle écrivit son

nom au bas de ce billet, image exacte de l'étrange situation morale où

elle s'était laissé entraîner. Elle y mentait une fois de plus, en

jurant qu'elle ne mentait pas, et rien n'était plus vrai, plus spontané,

moins artificiel que l'émotion qui lui dictait cette tromperie suprême,

après tant d'autres. Elle sonna, et, contre toute prudence encore, elle

donna au valet de pied cette lettre dont une seule phrase pouvait la

perdre, pour qu'il la fît porter tout de suite rue Coëtlogon, par un

commissionnaire. Depuis ce moment, et durant les trente-six heures qui

la séparaient du rendez-vous qu'elle avait fixé, elle vécut dans un état

de surexcitation nerveuse dont elle ne se serait jamais crue capable.

Cette femme, si maîtresse d'elle-même et qui s'était engagée dans cette

aventure, comme elle se maintenait dans le monde, depuis des années,

avec le machiavélisme d'une rouée, se sentait impuissante à suivre, à

former aucune espèce de projet pour la conduite qu'elle tiendrait avec

son amant. Elle devait, ce samedi soir, dîner dans le monde. Elle fit sa

toilette, ce qui ne lui était jamais arrivé, comme une somnambule, sans

même se regarder dans la glace. Elle ne trouva pas un mot à dire, durant

tout ce dîner, à son voisin, qui était l'inévitable Crucé. Sous prétexte

que son malaise de la veille continuait, elle avait demandé son coupé

pour dix heures. Elle rentra sans prendre garde aux discours que lui

tenait son mari, dont la présence lui était intolérable; c'était à cause

de lui, et parce qu'il restait à la maison le dimanche, qu'elle avait dû

reculer jusqu'au lundi le rendez-vous avec René. Si seulement ce dernier

consentait à ce rendez-vous? Avec quelle angoisse, tout en abandonnant

son manteau au domestique, elle regarda le plateau où l'on déposait le

courrier du soir. L'écriture du poète n'était sur aucune enveloppe. Tout

ce triste dimanche, elle le passa au lit, accablée soi-disant par la

migraine; en réalité, elle essayait de rassembler ses idées pour le cas

où il ne la croirait pas, quand elle lui expliquerait la visite rue du

Mont-Thabor, par l'histoire de l'amie malade... Mais il y croirait. Elle

n'admettait pas qu'il n'y crût point. Cela lui était trop douloureux. Sa

fièvre de désir et d'angoisse, d'espérance et d'appréhension, fut portée

à son comble le lundi matin, tandis qu'elle montait l'escalier de la

maison de la rue des Dames. Si René l'attendait, caché comme d'habitude

derrière la porte à demi tirée, c'est que son billet avait suffi à le

toucher. Elle était sauvée... Mais non. Elle vit cette porte fermée. Sa

main tremblait, en glissant la clef dans la serrure. Elle entra dans la

première chambre, qui était vide et les volets clos. Elle s'assit dans

l'ombre de cette pièce dont chaque détail lui parlait d'un bonheur si

récent,--si lointain! C'était le salon d'une bourgeoise rangée, avec des

fauteuils et un canapé en velours bleu que des carrés de guipure au

crochet protégeaient à la hauteur de la tête. Les quelques livres que

René avait apportés montraient dans l'étagère leurs dos réguliers et

bien époussetés. L'ordre méticuleux de la respectable madame Raulet

avait même veillé à ce que la pendule de bronze doré, représentant une

Pénélope, fût remontée avec exactitude. Suzanne écoutait le battement du

balancier remplir le silence de cette chambre. Les secondes passaient,

puis les minutes, puis les quarts d'heure, et René ne venait pas. Il ne

viendrait pas. Cette femme, habituée, depuis sa première jeunesse, à

toujours aller jusqu'au bout de son désir, subit, à cette évidence, un

véritable accès de désespoir. Elle se mit à pleurer comme une enfant, et

de vraies larmes qui tombaient, tombaient, sans qu'elle songeât à jouer

la comédie, cette fois. Elle voulut écrire, puis, quand elle eut trouvé

du papier dans le buvard que son amant laissait sur la table du milieu,

ouvert l'encrier, pris la plume, elle repoussa tous ces objets en se

répétant: «À quoi bon?» et, pour laisser une trace de son passage, si

René venait après son départ, elle posa sur cette table ce mouchoir

parfumé avec lequel elle avait essuyé ses larmes amères. Elle se dit:

«Il aimait ce parfum!...» Auprès de ce mouchoir, elle mit aussi ses

gants qu'il lui boutonnait toujours à leurs fins de rendez-vous; et elle

partit, la mort dans le coeur, après être allée dans la chambre à

coucher où le lit dormait sous son couvre-pied de dentelle. Qu'elle

avait été heureuse dans cette chambre! Était-ce bien possible que ces

heures-là fussent passées--et pour toujours?

XIX

TOUT OU RIEN

Quand le commissionnaire avait apporté la lettre de Suzanne rue

Coëtlogon, la famille Fresneau était à table. Françoise entra, tenant

l'enveloppe élégante entre ses gros doigts rouges, et, rien qu'au visage

de René au moment où il déchira cette enveloppe, Émilie devina de qui

venait le message. Elle trembla. Elle avait bien eu, poussée par la vue

du farouche désespoir de son frère, le courage de refuser la porte à

l'inconnue dans laquelle son instinct avait deviné la dangereuse femme,

cause certaine de ce désespoir, celle dont Claude Larcher lui avait

parlé, lors de sa visite, comme de la plus perverse créature. Mais de

dire au jeune homme ce qu'elle avait fait, elle le remettait d'heure en

heure, incapable maintenant de braver sa colère. Le regard que René jeta

sur elle, après la lecture de cette lettre, lui fit baisser les yeux,

toute rougissante. Fresneau, qui était en train de démembrer un poulet

avec une habileté rare,--il devait cette science, invraisemblable chez

lui, à son rôle de découpeur, durant sa jeunesse, chez son père, le chef

d'institution,--en demeura immobile, avec une aile piquée au bout de sa

fourchette. Puis il eut peur d'avoir été lui-même remarqué par sa femme,

et il se justifia de la stupeur peinte sur sa figure, en disant avec un

gros rire:

--«Voilà un couteau qui coupe comme le talon de ma grand'mère.»

Sa plaisanterie se perdit dans un silence qui dura jusqu'à la fin du

dîner, silence menaçant pour Émilie, inexplicable pour Fresneau,

inaperçu pour René qui avait la gorge serrée et ne toucha pas à un seul

plat. Françoise avait à peine fini d'enlever la nappe, et de poser, sur

la toile cirée à personnages, le pot à tabac près du carafon de liqueur,

que déjà le poète avait passé dans sa chambre, après avoir demandé à la

bonne une lampe pour écrire.

--«Il a l'air fâché?...» interrogea le professeur.

--«Fâché?...» répondit Émilie. «Ce sera sans doute quelque idée pour son

drame qui lui sera venue à l'esprit, et qu'il aura voulu noter tout de

suite... Mais c'est si mauvais de travailler aussitôt après le dîner...

Je vais le lui dire...»

Tout heureuse d'avoir imaginé ce prétexte, la jeune femme passa, elle

aussi, dans la chambre de son frère. Elle le trouva qui commençait de

griffonner une réponse au billet de Suzanne, sans même attendre la

lumière, dans le crépuscule. Il comptait sans aucun doute sur cette

venue de sa soeur, car il lui dit brusquement, et d'une voix où

grondait sa sourde colère:

--«Te voilà!... Il est venu quelqu'un me voir aujourd'hui à qui tu as

refusé la porte, en racontant que j'étais en voyage?...»

--«René,» dit Émilie en joignant les mains, «pardonne-moi, j'ai cru bien

faire... C'est vrai, dans l'état où je te voyais, j'ai eu peur pour toi

de la présence de cette femme.» Et, trouvant dans l'ardeur de sa

tendresse la force de dire toute sa pensée: «Cette femme,»

répéta-t-elle, «c'est ton mauvais génie...»

--«Il paraît,» reprit le poète avec une rage concentrée, «que tu me

prends toujours pour un enfant de quinze ans... Oui ou non? suis-je

chez moi ici?» continua-t-il en éclatant. «Si je ne suis pas chez moi,

dis-le, et je vais habiter ailleurs. J'en ai assez, entends-tu, de cette

tutelle... Occupe-toi de ton fils et de ton mari, et laisse-moi vivre à

ma guise...»

Mensonges · 第 22 / 26 段