Le fiacre détala et croisa le coin de la rue Coëtlogon. «Il pleure

maintenant,» se dit Claude, «s'il me voyait, tout de même, aller chez

Colette!...» Il ne se doutait guère qu'à peine rentré chez lui, le jeune

homme avait demandé à sa soeur stupéfiée qu'on lui préparât son

costume de soirée. La pauvre Émilie voulut l'interroger; elle fut

accueillie par un «je n'ai pas le temps de causer...» si sec et si dur

qu'elle n'osa pas insister. C'était un vendredi, et René, comme il

l'avait dit à Claude, savait que Suzanne était maintenant à l'Opéra. Il

avait calculé que c'était sa soirée de quinzaine. Pourquoi l'idée de la

revoir sans plus tarder, s'était-elle emparée de lui, avec tant de

force, qu'il bouscula sa soeur tour à tour et Françoise? Allait-il

réaliser sa menace et insulter sa perfide maîtresse en public? Ou bien

voulait-il repaître ses yeux de cette beauté si menteuse, une dernière

fois avant son départ? Il avait pu, l'autre semaine, quand il courait au

Gymnase après l'entretien avec Colette, se raisonner et discuter son

soudain projet. L'analogie extérieure de cette démarche avec celle

d'aujourd'hui lui fit mieux sentir, tandis que la voiture l'emportait

vers l'Opéra, combien tout avait changé en lui et autour de lui, et en

si peu de temps. Avec quelle espérance il se rendait au théâtre alors,

et maintenant sur quelle pensée de désespoir! Et pourquoi cette

démarche?... Il se posa cette question en gravissant l'escalier, mais il

se sentait poussé par une force supérieure à tout calcul, à tout désir.

Depuis qu'il avait vu Suzanne entrer dans la maison de la rue du

Mont-Thabor et en sortir, il agissait comme un automate. Lorsqu'il

s'assit dans son fauteuil d'orchestre, le ballet de _Faust_, que l'on

donnait ce soir-là, était sur le point de s'achever. La première

impression de la musique sur ses nerfs tendus fut un attendrissement

presque morbide; des larmes affluèrent à ses yeux, si abondantes

qu'elles brouillaient le verre de sa lorgnette, quand il la braqua sur

la portion de la salle où se trouvait la baignoire de Suzanne,--cette

baignoire où elle lui était apparue si divinement pudique et jolie au

lendemain de la soirée chez la comtesse Komof, ni plus pudique ni plus

jolie que maintenant... Elle se tenait sur le devant, dans une toilette

bleue cette fois, avec des perles autour de son cou délicat et des

diamants dans ses cheveux blonds. Une autre femme, que René n'avait

jamais vue, était assise auprès d'elle, brune toute en blanc et parée de

bijoux. Trois hommes s'apercevaient dans l'ombre de la loge. L'un était

inconnu du poète, les deux autres étaient Moraines et Desforges. Oui, le

malheureux les tenait tous les trois sous ses yeux: cette femme vendue à

ce viveur âgé, et ce mari qui en profitait.--Du moins, René le croyait

ainsi.--Ce tableau d'infamie changea son attendrissement en fureur. Tout

se réunissait pour l'affoler: l'indignation de rencontrer tant de grâce

idéale sur le visage de cette Suzanne qui, cette après-midi encore,

s'échappait, furtive, d'un rendez-vous immonde, la jalousie physique,

portée à son comble par la présence du rival heureux, enfin une espèce

d'impuissante humiliation à retrouver cette perfide maîtresse, heureuse,

admirée, dans l'éclat de sa royauté mondaine, tandis qu'il était là,

lui, sa victime, à mourir de douleur, sans l'avoir châtiée!

Le ballet fini, et quand l'entr'acte commença, René en était arrivé à

cette crise de la colère que le langage quotidien appelle si justement

la rage froide. Durant ces minutes-là, et par un contraste analogue à

celui qui s'observe dans certains accès de folie lucide, la frénésie de

l'âme s'accompagne d'une complète domination des nerfs. L'homme peut

aller et venir, sourire et causer, il a toutes les apparences du calme,

et, au dedans de lui, c'est un tourbillon d'idées meurtrières. Les pires

audaces alors semblent toutes naturelles, et aussi les pires cruautés.

Une idée avait traversé le cerveau du poète: aller dans cette loge où

trônait madame Moraines, et lui dire tout son mépris! Comment? Il ne

s'en inquiétait guère. Ce qu'il savait, c'est qu'il lui fallait se

soulager, quoi qu'il dût en résulter. En suivant le couloir, à ce moment

rempli d'élégants de tous âges, il était à ce point aliéné de lui-même,

qu'il heurta plusieurs personnes sans seulement y prendre garde ni

prononcer un mot d'excuse. Il demanda enfin à l'ouvreuse de lui indiquer

la sixième baignoire à partir de l'avant-scène à droite.

--«Celle de M. le baron Desforges?» dit cette femme.

--«Parfaitement,» répondit-il «il paie aussi le théâtre,» pensa-t-il,

«c'est trop naturel!...» Mais déjà on lui avait ouvert la porte, il

avait traversé le petit salon qui précédait la loge proprement dite, il

voyait Moraines se retourner, lui sourire avec sa franche et simple

physionomie, et l'excellent homme lui secouait la main à l'anglaise, en

lui disant, comme s'ils fussent habitués à se rencontrer chaque jour:

--«Vous allez bien?...» Et, interpellant sa femme qui avait aperçu René

sans que rien, sur son visage, marquât le moindre étonnement: «Ma bonne

amie,» fit-il, «Monsieur Vincy...»

--«Mais je n'ai pas oublié Monsieur,» répondit Suzanne en saluant le

visiteur d'une gracieuse inclinaison de la tête, «bien qu'il paraisse,

lui, m'avoir oubliée...»

La parfaite aisance avec laquelle cette phrase fut prononcée, le sourire

qui la souligna, l'obligation honteuse de serrer la main à ce mari qu'il

considérait comme un souteneur légal, et de saluer le baron Desforges en

même temps que les autres personnes présentes dans la loge, tous ces

petits détails contrastaient trop fortement avec la fièvre intérieure du

jeune homme pour qu'il n'en demeurât pas, quelques minutes, comme

déconcerté. La vie mondaine est ainsi. Des scènes tragiques s'y

produisent, mais sans éclat et parmi les fausses amabilités des

conversations, les habituels compromis des manières et le futil décor du

plaisir, Moraines avait offert un siège à René derrière Suzanne, et

celle-ci le questionnait sur ses goûts musicaux, avec autant d'apparente

indifférence que si cette visite n'eût pas eu pour elle une

signification redoutable. Desforges et Moraines causaient avec l'autre,

dame. René les entendait faire des remarques sur la composition de la

salle. Il n'était pas habitué, lui, à cette maîtrise de soi qui permet

aux femmes du monde de parler chiffons ou musique avec une dévorante

anxiété au fond de leur coeur. Il balbutiait des réponses aux phrases

de Suzanne, sans comprendre lui-même ce qu'il disait. À une seconde, et

comme elle se penchait un peu de son côté, il respira le parfum

d'héliotrope qu'elle employait d'ordinaire. Cette impression remua en

lui le souvenir des baisers qu'il lui avait donnés. Il osa enfin la

regarder. Il vit ces lèvres sinueuses, ce teint rosé, ces prunelles

bleues, ces cheveux blonds, ces épaules et cette gorge où sa bouche

avait erré, dont ses mains retenaient dans leur paume la forme divine.

Ses yeux exprimèrent alors une sorte de sauvage délire dont madame

Moraines eut presque peur. Elle avait bien compris, rien qu'à

l'apparition du jeune homme, qu'il se passait quelque chose

d'extraordinaire; mais elle était sous le regard de Desforges, et il

s'agissait de ne pas commettre une seule faute. D'autre part, la moindre

imprudence de René pouvait la perdre. Toute sa vie dépendait d'un geste,

d'un mot du jeune homme, et elle le savait si instinctif qu'il était

capable de prononcer ce mot, de faire ce geste! Elle prit l'éventail et

le mouchoir de dentelle qu'elle avait posés sur le devant de la loge, et

elle se leva en passant sa main sur son front:

--«J'ai trop chaud ici,» fit-elle, en s'adressant au poète qui s'était

levé en même temps qu'elle... «Voulez-vous venir dans le petit salon,

nous y serons mieux pour causer.»

Quand ils furent assis tous deux sur le canapé de cette étroite

antichambre, elle lui dit à voix haute:

--«Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu notre amie madame Komof?» Puis,

à voix basse: «Qu'as-tu, mon amour? Que se passe-t-il?»

--«Il y a,» répondit René en étouffant sa voix, «que je sais tout, et

que je suis venu vous dire que vous êtes la dernière des femmes... Ce

n'est pas la peine de me répondre... Je sais tout, vous dis-je, je sais

à quelle heure vous êtes allée dans la maison de la rue du Mont-Thabor

et à quelle heure vous en êtes sortie, et qui vous y avez retrouvé... Ne

mentez pas; j'étais là, je vous ai vue. C'est la dernière fois que je

vous parle, mais vous entendez: vous êtes une misérable, une

misérable...»

Suzanne s'éventait tandis qu'il lui jetait ces phrases terribles.

L'émotion du coup qu'elles lui portaient ne l'empêcha pas de sentir

qu'il fallait à tout prix couper court à cette scène avec cet amant

affolé, qui visiblement ne se possédait plus. Elle se pencha du côté de

la loge et elle appela son mari:

--«Paul,» dit-elle, «voyez donc si la voiture est avancée... Je ne sais

pas ce que j'ai, si c'est la chaleur de la salle, mais je viens d'avoir

un étourdissement... Vous m'excuserez, monsieur Vincy?»

--«C'est extraordinaire,» disait Moraines au poète, qui dut sortir de la

loge avec le mari, «elle avait été si gaie ce soir... Mais ces salles de

théâtre sont trop mal aérées... Elle aura été désolée de n'avoir pu

causer avec vous davantage, elle admire tant votre talent! Revenez nous

voir... À bientôt, cher monsieur...»

Et il secoua de nouveau avec sa force habituelle la main du jeune homme,

qui le regarda disparaître du côté du vestibule où se tenaient les

valets de pied attendant leurs maîtres. Les premières mesures du

cinquième acte de _Faust_ commençaient à se faire entendre. Il eut un

nouvel accès de rage qui se soulagea par ce mot jeté presque à voix

haute dans le couloir, maintenant désert:

--«Ah! Je me vengerai!»

XVIII

LE PLUS HEUREUX DES QUATRE

Suzanne connaissait trop bien le coup d'oeil du baron Desforges pour

s'imaginer que la scène de la loge lui eût échappé tout entière. Qu'en

avait-il saisi? Que pensait-il? C'étaient pour elle deux questions d'une

importance capitale. Il lui fut impossible d'y répondre durant les

minutes qu'ils mirent, elle appuyée à son bras et lui la soutenant comme

s'il l'eût réellement crue souffrante, depuis la baignoire jusqu'au bas

de l'escalier qui donne sur le portique réservé aux voitures. Le visage

du baron était demeuré impénétrable. Elle-même ne se sentait pas la

force d'employer ses facultés habituelles d'observation. La comédie de

son malaise n'avait été qu'à moitié jouée, tant le coup subit de cet

entretien avec René l'avait frappée d'épouvante et aussi de douleur.

Elle avait pu craindre que le jeune homme, évidemment hors de lui, ne

fît un éclat et ne la perdît à jamais. En même temps, sa passion très

sincère, très vivante, avait saigné de ce terrible outrage et de cette

découverte plus terrible encore. Tandis que, relevant sa robe à traîne,

elle assurait sur les marches ses souliers de satin bleu, elle était

secouée d'un frisson, comme il arrive au sortir d'un mortel danger que

l'on a eu pourtant le courage de braver. Elle souriait à demi, avec des

lèvres frémissantes dans un visage qu'envahissait la pâleur. Ce fut un

véritable soulagement pour elle que de s'asseoir dans l'angle de son

coupé où son mari prit place auprès d'elle. Devant lui, du moins, elle

n'avait pas besoin de se dominer. Au moment où le cheval partit, elle se

pencha, comme pour un dernier salut. La clarté d'un bec de gaz portait

en plein sur le masque du baron qui exprimait maintenant sa vraie

pensée. Suzanne ne s'y méprit pas une seconde:

--«Il sait tout...» dit-elle. «Que devenir?...»

Le coupé avait disparu depuis un instant que Desforges était encore là,

qui tiraillait sa moustache,--signe chez lui d'une préoccupation

extrême. Comme il faisait beau, il n'avait pas commandé sa voiture.

C'était son habitude, par les temps secs, de marcher jusqu'à son cercle

favori, rue Boissy-d'Anglas, depuis l'endroit où il avait passé la

soirée, même quand cet endroit était un petit théâtre situé à l'autre

extrémité des boulevards. Tout en fumant son cigare, le troisième de la

journée,--le docteur Noirot n'en permettait pas davantage,--il aimait à

traverser Paris, son Paris qu'il se piquait avec raison de connaître et

de goûter comme personne. Ce n'était pas un cosmopolite que Desforges,

il avait en horreur les voyages, ce qu'il appelait «la vie de colis.»

Cette promenade à pied le soir, c'était son délice. Il en profitait pour

«faire sa caisse,»--c'était un de ses mots,--pour repasser en esprit les

divers incidents de la journée, et mettre en parallèle ses recettes d'un

côté, ses dépenses de l'autre: «Avoir fait du massage, de l'escrime, du

cheval le matin...» Colonne des recettes, c'était emmagasiner de la

santé. «Avoir bu du bourgogne à dîner, ou du porto rouge, son péché

mignon, ou mangé des truffes, ou aimé Suzanne...» Colonne des

dépenses... Quand il s'était permis un petit excès contraire aux règles

très réfléchies de sa conduite, il pesait avec soin le pour et le

contre, et il concluait par un «ça valait» ou «ça ne valait pas la

peine...» motivé comme un arrêt de justice. Et puis ce Paris, où il

habitait depuis sa plus lointaine enfance, lui était toujours une

occasion de souvenir. Le cynisme se joignait en lui à la finesse, et il

ne pratiquait pas que l'épicuréisme des sens. Il professait l'art de

jouir des bonnes heures en se les rappelant. Dans telle maison, il avait

eu des rendez-vous avec une charmante maîtresse; telle autre lui

remémorait des dîners exquis en compagnie fine. «Il faut se faire quatre

estomacs, comme les boeufs, pour ruminer,» disait-il, «ils n'ont que

cela de bon, je le leur ai pris.» Mais quand la voiture des Moraines fut

partie, par ce soir de mois de mai qui était pourtant bien tiède, bien

doux, et quoique la journée eût été pour lui particulièrement heureuse

jusqu'à la visite de René Vincy dans la baignoire, il commença sa

promenade sur les impressions les plus tristes et les plus amères.

Suzanne ne s'y était pas méprise. Il savait tout. Cette entrée du poète

l'avait saisi d'autant plus, que, cette après-midi même, en sortant de

la maison de ses rendez-vous par la rue de Rivoli, il s'était trouvé nez

à nez avec le jeune homme qui l'avait regardé fixement: «Où diable ai-je

vu cette figure-là?» s'était vainement demandé Desforges. «Où avais-je

la tête?» s'était-il dit quand Paul Moraines avait nommé René Vincy à

Suzanne. Tout de suite, à la physionomie du visiteur, il avait flairé un

mystère. Quand Suzanne avait passé dans l'arrière-salon, il s'était

placé de manière à suivre l'entretien du coin de l'oeil. Sans entendre

ce que disait le poète, il avait deviné à l'expression de ses yeux, aux

plis de son front, au geste de sa main, qu'il faisait une scène à

Suzanne. La fausse indisposition de cette dernière ne l'avait pas dupé

un quart de minute. Il était de ceux qui ne croient aux migraines des

femmes que sous bénéfice d'inventaire. Le tremblement de la main de sa

maîtresse sur son bras, en descendant l'escalier, avait achevé de le

convaincre; et, maintenant, en traversant la place de l'Opéra, au lieu

de s'extasier comme d'ordinaire sur la vaste perspective de l'avenue

éclairée depuis peu à l'électricité ou sur la façade du théâtre qu'il

déclarait préférer à toutes les Notre-Dame, il se formulait à lui-même

les vérités les plus mortifiantes.

--«J'ai été mis dedans,» se disait-il, «à mon âge! Voilà qui est un peu

fort... et pour qui?» Toutes les circonstances se combinaient pour lui

rendre cette humiliation plus cruelle: la perfection de ruse avec

laquelle Suzanne l'avait trompé, sans qu'il pût concevoir un soupçon, un

seul;--la soudaineté foudroyante de la découverte;--la qualité de son

rival enfin, un petit jeune homme, un écrivailleur de hasard! Vingt

détails lui revenaient, pêle-mêle, et les uns plus désolants que les

autres: la piteuse et gauche mine qu'il avait trouvée au poète lors de

leur unique rencontre, le lendemain de la soirée à l'hôtel Komof; des

rêveries de Suzanne, depuis inexplicables, et auxquelles il avait pris à

peine garde, des allusions faites par elle à des visites du matin chez

le dentiste, au Louvre ou au Bon-Marché. Et il avait tout avalé, lui, le

baron Desforges! «J'ai été trop bête!» se répéta-t-il à voix haute.

«Mais comment a-t-elle pu?...» Ce qui achevait de l'accabler, c'était de

ne pas comprendre la façon dont elle s'y était prise, même à cet instant

où l'attitude de René dans la loge ne lui laissait aucun doute. Non, il

n'y avait pas de doute possible. Pour qu'il se fût permis cette scène,

et que Suzanne l'eût prise de la sorte, il fallait qu'elle fût sa

maîtresse. «Mais comment?» se demandait-il, «elle ne l'a pas reçu chez

elle, je l'aurais su par Paul. Elle ne l'a pas vu dans le monde. Il ne

va nulle part...» Il dit encore une fois: «J'ai été trop bête!...» Et il

ressentit un véritable mouvement de colère contre celle qui était la

cause du trouble pénible auquel il était en proie. Il avait dépassé le

café de la Paix, et il dut écarter deux femmes qui l'abordaient avec

des discours infâmes. «Ma foi,» se dit-il, «elles se valent toutes!...»

Il fit encore quelques pas et s'aperçut qu'il avait laissé son cigare

s'éteindre. Il le jeta d'un geste presque violent: «Et les cigares sont

comme les femmes...» Puis il haussa les épaules, en constatant ce

mouvement de puérile humeur: «Frédéric, mon ami,» lui murmura la voix

intérieure, «vous avez été une bête et vous continuez...» Il tira un

second cigare de son étui, le fit craquer à son oreille, et avisa un

bureau de tabac où l'allumer. Le Havane se trouvait par hasard être

délicieux. Le baron en aspira la fumée en connaisseur: «J'avais tort,»

pensa-t-il, «voilà qui ne trompe pas...»

Cette sensation agréable commença de changer le cours de ses idées. Il

regarda autour de lui. Il était en ce moment presque à l'extrémité du

boulevard. Les passants allaient et venaient, comme en plein jour. Les

voitures filaient, rapides. Le gaz éclairait d'une manière presque

fantastique les feuillages nouveaux des arbres. À droite, au fond, la

Madeleine dressait sa masse sombre, et le ciel bleuissait, plein

d'étoiles. Ce tableau parisien amusa les yeux du baron qui reprit ses

réflexions avec un esprit un peu plus rasséréné; «Ah! çà,» se

demanda-t-il, «serais-je jaloux?» Il lui arrivait d'ordinaire, quand on

citait devant lui un exemple de cette triste passion, de hocher la tête

et de dire: «On fait la cour à votre maîtresse... Mais c'est un hommage

rendu à votre bon goût.»--«Moi, jaloux! Ce serait complet!» Quand nous

nous sommes dressés à jouer dans le monde un certain personnage, pendant

des années, nous le jouons aussi pour nous tout seuls, et en tête à tête

avec nous-mêmes. Desforges eut honte de cette faiblesse,--comme un

officier, envoyé en mission, la nuit, en temps de guerre, rougit d'avoir

peur, et refuse d'admettre en lui cette sensation: «Ce n'est pas vrai,»

se répondit le baron à lui-même, «je ne suis pas jaloux.» Il ramassa

toute sa pensée et se figura Suzanne entre les bras de René. Il eut un

léger chatouillement de vanité heureuse à constater que cette image, si

elle ne lui était pas agréable, ne lui donnait pas non plus cette crise

de souffrance aiguë qui est la jalousie. Par contraste, il revit

l'entrée du poète dans la loge, son visage altéré, l'indomptable

frénésie de douleur dont frémissait tout son être. C'était là un vrai

jaloux, et dans la pleine crise de la funeste manie. L'antithèse entre

le calme relatif qu'il venait de constater en lui et le désespoir de son

rival, fut une telle flatterie pour l'orgueil du baron qu'il eut une

seconde de réelle volupté. Il se surprit à prononcer son mot familier,

celui qu'il tenait de son père, l'habile spéculateur, qui le tenait

lui-même de sa mère, une belle et forte Normande associée à la fortune

du premier baron Desforges, le préfet du grand empereur: «De la

jugeotte!...»--«Et pourquoi serais-je jaloux? En quoi Suzanne m'a-t-elle

trompé? Est-ce que j'attendais d'elle un amour comme cela qu'a dû rêver

ce benêt de poète? À cinquante ans passés, que lui demandais-je? D'être

aimable? Elle l'a été. De me faire un intérieur à côté du mien, de quoi

tuer mes soirées? Elle me l'a fait. Hé bien! alors?... Elle a rencontré

un garçon jeune, robuste, qui ne se ménage pas, avec une peau fraîche et

qui sent bon, une jolie bouche. Elle se l'est payé. Elle ne pouvait

cependant pas me demander de le lui offrir... Mais de nous deux, le

cocu, c'est lui!...» Il était devant la porte de son cercle quand il se

formula cette conclusion à la gauloise. La brutalité du mot qui lui

était venu à l'esprit le soulagea une seconde. «C'est égal,» pensa-t-il,

«que dirait Crucé?» L'adroit collectionneur lui avait autrefois vendu un

faux tableau à un prix exorbitant, et Desforges nourrissait à son égard,

depuis lors, cette espèce d'estime rancunière que les hommes très fins

gardent à ceux qui les ont joliment dupés. Il se représenta le petit

salon du club, et le futé personnage racontant l'aventure de Suzanne et

de René aux deux ou trois collègues choisis parmi les plus envieux.

Cette idée fut odieuse au baron, au point qu'elle l'empêcha de monter

l'escalier, et il marchait dans la direction des Champs-Élysées en la

combattant: «Bah! ni Crucé ni les autres n'en sauront rien. C'est encore

heureux qu'elle n'ait pas choisi pour amant tel ou tel de ces gommeux

d'aujourd'hui...» Et il se retourna pour regarder les fenêtres du cercle

de la rue Royale qui donnent sur la place de la Concorde,--tout

éclairées. «Au lieu de cela, elle a pris quelqu'un qui n'est pas du

monde, que je ne rencontre jamais, et elle ne l'a ni présenté ni

patronné. Il faut lui rendre cette justice qu'elle y a mis des formes...

Tout à l'heure encore, si elle était si tremblante, c'est à cause de

moi... Pauvre petite!...»

--«Oui, pauvre petite!...» reprit-il en continuant son monologue

intérieur sous les arbres de l'avenue. «Cet animal est capable de lui

faire expier durement son caprice. Était-il assez en colère, ce soir?

Quel manque de goût et de savoir-vivre! Et dans ma loge!... Quelle

ironie!... Si ce brave Paul n'était pas le mari que j'ai formé, elle

était perdue. Et puis voilà le secret de nos rendez-vous entre ses

mains. Il va falloir quitter la rue du Mont-Thabor!... Non! Ce garçon-là

est inhabitable!...» C'était une de ses expressions favorites. Il eut un

nouveau mouvement d'humeur, contre le poète cette fois; mais comme il

se piquait d'être un homme d'esprit et de ne pas trop se duper lui-même,

il s'interrompit dans cet accès: «Je vais lui en vouloir d'être jaloux

de moi, maintenant. Ce serait un comble... Pensons plutôt à ce qu'il

peut faire? Du chantage? Non. C'est trop jeune encore... Un article dans

quelque journal? Un poète à prétentions sentimentales!... Ce ne doit pas

être son genre... S'il pouvait se brouiller avec elle, par

indignation?... Ce serait trop beau! Un pauvre diable, à cet âge-là, qui

a de l'argent comme un crapaud des plumes, et sous la main une maîtresse

jolie, amoureuse, avec tous les raffinements de l'élégance autour

d'elle, et gratis, il y renoncerait!... Allons donc... Mais s'il lui

demande de rompre avec moi et qu'elle soit assez folle de lui pour

céder?...» Il eut la vision, immédiate et précise, des dérangements que

cette rupture amènerait dans sa vie: «D'abord plus de Suzanne, et où en

trouverai-je une autre, si charmante, si spirituelle, qui ait cette

allure, et mes habitudes?... Et puis, que d'emplois de soirée à

organiser, sans compter que je n'ai pas à Paris de meilleur ami que cet

excellent Paul!...» Il eut besoin, pour se rassurer contre ces tristes

éventualités, de se rappeler les liens d'intérêt qui le rendaient

indispensable au ménage Moraines. «Non,» conclut-il, au moment même où

il arrivait devant la porte de son hôtel du Cours-la-Reine, «elle ne me

sacrifiera pas, il ne la lâchera pas, et tout s'arrangera... Tout

s'arrange toujours...»

Cette assurance et cette philosophie n'étaient sans doute pas aussi

sincères que l'aurait voulu la vanité d'homme fort qui était la seule

petitesse du baron, car il montra, pour la première fois de sa vie, une

impatience injuste à l'égard du remarquable valet de chambre, son élève,

qui présidait, depuis des années, à sa toilette de nuit. Pourtant, s'il

restait en lui, avec la préoccupation de la conduite à tenir, plus de

froissements intimes qu'il ne consentait à se l'avouer, cet aimable

égoïste n'en dormit pas moins ses sept heures d'affilée, comme toutes

les nuits. Parmi les principes d'hygiène systématique d'après lesquels

il s'exerçait à vieillir, le respect de son propre sommeil venait en

première ligne. Grâce à une vie, modérément, continuement active, grâce

à une nourriture surveillée, grâce à une régularité absolue dans le

lever et le coucher, grâce au soin, comme il disait encore, «de se

déshabiller à minuit le cerveau de toute idée noire,» il avait conquis

une si parfaite habitude de reposer à heure fixe qu'il aurait fallu

l'annonce d'une nouvelle Commune,--la plus gênante des contrariétés

qu'il prévît,--pour le tenir éveillé. Quand il ouvrit les yeux, le

lendemain, les idées rafraîchies par cette excellente nuit, ce qui

pouvait lui rester d'irritation était si bien dissipé qu'il se rappela

les événements de la veille avec un sourire.

Mensonges · 第 21 / 26 段