peine à s'endormir durant cette nuit qui le séparait de cette entrevue.
Il ne doutait pas de l'issue cependant. Mais il avait beau se raidir
dans ses ressentiments contre son ancien ami, il ne pouvait arriver à le
haïr. Il avait trop sincèrement aimé cet être singulier, si attachant,
quand il ne déplaisait pas du premier coup, par sa bonne foi dans la
mobilité, par son tour d'esprit original, par ses défauts mêmes qui ne
faisaient de tort qu'à lui, et surtout par une espèce de générosité
native, indestructible et invincible. Au moment de rompre pour toujours,
René se rappelait la façon délicate dont l'auteur connu avait accueilli
ses premiers essais... Claude, alors très pauvre, était répétiteur à
l'institution Saint-André, lorsque René lui-même y était écolier de
sixième. Dans cette honnête et pieuse maison, une légende entourait ce
professeur excentrique. Des élèves prétendaient l'avoir rencontré qui
se promenait en voiture découverte avec une femme très jolie et habillée
de rose. Puis Claude avait disparu de la pension. René l'avait retrouvé,
témoin de Fresneau lors du mariage d'Émilie, et à demi célèbre déjà. Ils
avaient causé. Claude lui avait demandé à voir ses vers. Avec quelle
indulgence de frère aîné l'écrivain de trente ans avait lu ces premiers
essais! Comme il avait tout de suite traité son jeune confrère en égal!
Avec quelle finesse de jugement il avait appliqué à ces ébauches les
procédés de la grande critique, celle qui encourage un artiste et lui
indique ses fautes, sans l'en écraser. Et puis était survenue l'histoire
du _Sigisbée_, à l'occasion duquel Claude s'était dévoué à René comme si
lui-même n'eût pas été auteur dramatique. Le poète connaissait assez la
vie littéraire pour savoir que la simple bienveillance, d'une génération
à la suivante, est chose rare. Son rapide succès lui avait déjà fait
éprouver cette sensation, la plus amère peut-être des années
d'apprentissage: l'envie rencontrée chez les maîtres que l'on admire le
plus, à l'école desquels on s'est formé, à qui l'on voudrait tant offrir
son brin de laurier. Chez Claude Larcher le goût du talent des autres
était aussi instinctif, aussi vivant que s'il n'eût pas eu déjà quinze
années de plume. Et cette amitié plus que précieuse, unique, allait
sombrer!... Mais était-ce sa faute, à lui, René, qui se retournait dans
son lit, prenant et reprenant ses souvenirs l'un après l'autre? Pourquoi
Larcher avait-il parlé à l'atroce Colette comme il avait fait? Pourquoi
avait-il trahi son jeune ami, son frère cadet? Pourquoi?... Cette
douloureuse question conduisait René à des idées dont il se détournait
instinctivement. Le célèbre «Calomniez, calomniez, il en reste toujours
quelque chose» de Basile, traduit une des plus tristes et des plus
indiscutables vérités sur le coeur humain. Certes René se serait
méprisé de douter de Suzanne après leur explication. Mais il y a un
résidu empoisonné de méfiance que laisse dans l'âme tout soupçon, même
dissipé, et si le jeune homme avait osé regarder jusqu'au fond de son
être, il en aurait trouvé la preuve dans la curiosité maladive qu'il
ressentait d'apprendre par Claude lui-même les raisons complètes de la
mensongère accusation lancée contre sa maîtresse. Cette curiosité, les
réminiscences d'une si longue liaison, une espèce d'appréhension de
revoir un homme qui, par sa situation d'aîné, avait toujours eu barre
sur lui, si l'on peut dire, tout contribuait à diminuer la colère de
l'amant blessé. Il s'efforçait de la retrouver en lui, comme au soir où
il arpentait l'avenue de l'Opéra en sortant de la loge de Colette,--et
il n'y parvenait pas. Comme tous les gens qui se savent faibles, il
voulut mettre tout de suite un événement irréparable entre lui et
Claude, et, quand ce dernier, introduit par Françoise, dès les neuf
heures du matin, s'approcha les mains tendues, avec un «bonjour, René,»
le poète garda sa main, à lui, dans sa poche. Les deux hommes restèrent
un moment debout en face l'un de l'autre, et très pâles. Le visage de
Larcher, hâlé par le voyage, offrait cette physionomie contractée qui
révèle les ravages de l'idée fixe. Sous le coup de l'insulte, ses yeux
s'étaient enflammés. René le connaissait emporté jusqu'à la folie, et il
put croire que cette main dont il avait refusé l'étreinte se lèverait
pour un soufflet. La volonté fut plut forte que l'orgueil offensé, et
Claude reprit, d'une voix où tremblait la fureur contenue:
--«Vincy, ne me tentez pas... Mais non, vous êtes un enfant, c'est à moi
d'avoir de la raison pour deux... Allons! Allons!... Écoutez, René, je
sais tout, vous comprenez, tout, oui, tout... Je suis venu hier. Votre
soeur m'a dit que vous étiez brouillé avec moi et bien d'autres choses
qui ont commencé de m'éclairer. Votre silence m'avait frappé au coeur.
Je vous avais cru l'amant de Colette. L'imbécile! Elle n'a heureusement
pas deviné que c'était là le point où m'atteindre... En sortant de chez
vous, j'ai couru chez elle. Je l'ai trouvée, et seule. J'ai appris là
l'infamie qu'elle avait commise et ce qu'elle vous avait dit dans sa
loge. Elle triomphait, la coquine. Alors j'ai pris le vrai parti...» Et
il se mit à marcher de long en large, dans la chambre, absorbé dans le
souvenir de la scène qu'il évoquait, et comme oublieux de son
interlocuteur: «Je l'ai battue, mais battue... comme un manant. Que cela
m'a fait du bien! Je l'avais jetée par terre, et je frappais, je
frappais! Elle criait: Pardon! Pardon! Ah! je l'aurais tuée--avec
délices! Et qu'elle était belle avec ses cheveux défaits, ses seins qui
sortaient de sa robe de chambre déchirée! Elle s'est roulée à mes pieds
ensuite, mais c'est moi qui n'ai pas voulu et qui suis parti... Elle
pourra montrer les noirs de son corps à son amant de cette nuit, et
raconter qui les lui a faits!... Que cela soulage quelquefois d'être une
brute!...» Puis, s'arrêtant brusquement en face de René: «Et tout cela
parce qu'elle avait touché à vous!... Oui ou non,» insista-t-il avec son
même accent de colère, «est-ce à cause de ce que vous a dit cette fille
que vous êtes brouillé avec moi?...»
--«C'est à cause de cela,» répondit René froidement.
--«Très bien,» reprit Claude en s'asseyant, «alors nous pouvons causer.
Pas de malentendus entre nous, n'est-ce pas? Vous me permettrez donc de
poser tous les points sur tous les i. Si j'ai bien compris, cette
gredine de Colette vous a dit deux choses. Procédons par ordre... Voici
la première: je lui aurais raconté que vous êtes l'amant de madame
Moraines... Excusez-moi,» insista-t-il sur un geste du poète. «De vous à
moi, et quand il s'agit de notre amitié, je me moque des solennelles
conventions du monde qui défendent de nommer une femme. Je ne suis pas
du monde, moi, et je la nomme... Première infamie. Colette vous a menti.
Je lui avais dit ceci exactement,--je me rappelle ma phrase comme si
c'était d'hier; je regrettais mes paroles en les prononçant:--Je crois
que le pauvre René devient amoureux de madame Moraines...--Je ne savais
rien que votre émotion quand vous m'aviez parlé de cette femme. Mais
Colette vous avait vu soupant à côté d'elle et très empressé. Nous avons
plaisanté, comme on plaisante sur ces hypothèses-là, sans y attacher
d'autre importance, moi du moins... C'est égal. Vous étiez mon ami.
Votre sentiment pouvait être sérieux, il l'était. J'ai eu tort, et je
vous en demande pardon, là, franchement, et malgré l'affront que vous
venez de m'infliger,--sur la foi de la dernière des filles, à moi, votre
meilleur, votre plus vieil ami.»
--«Mais, malheureux!» s'écria René, «puisque vous saviez, vous, que
c'était une fille, pourquoi m'avez-vous vendu à elle? Et encore, si vous
n'aviez parlé que de moi, je vous pardonnerais...»
--«Passons à ce second point,» interrompit Claude avec sa même voix
méthodique et résolue, «c'est-à-dire au second mensonge. Elle vous a
raconté que je lui avais appris les relations de madame Moraines et de
Desforges. C'est faux. Elle les savait, depuis longtemps, par tous les
Salvaneys avec qui elle a dîné, soupé, flirté et le reste... Non, René,
s'il y a un reproche que je m'adresse, à moi, ce n'est pas d'avoir causé
de madame Moraines avec elle, je ne lui en ai rien dit qu'elle ne connût
mieux que moi... C'est de ne pas en avoir parlé à coeur ouvert avec
vous, lorsque vous êtes venu chez moi. Je n'ignorais rien des turpitudes
de cette Colette du monde, et je ne vous les ai pas dénoncées, quand il
en était temps encore!... Oui, je devais parler, je devais vous avertir,
vous crier: Courtisez cette femme, séduisez-la, ayez-la, ne l'aimez
pas... Et je me suis tu! Ma seule excuse, c'est que je ne la jugeais pas
assez désintéressée pour entrer dans votre vie comme elle l'a fait... Je
me disais: il n'a pas d'argent, il n'y a pas de danger...»
--«Ainsi,» s'écria René qui se contenait à peine depuis que Claude
avait commencé de parler de Suzanne en de pareils termes, «vous croyez
aux infamies que Colette m'a rapportées sur madame Moraines et le baron
Desforges?»
--«Si j'y crois?» répondit Larcher en regardant son ami avec étonnement.
«Suis-je donc un homme à inventer une histoire comme celle-là sur une
femme?»
--«Lorsqu'on a fait la cour à cette femme,» dit le poète en prononçant
ces mots très lentement, et leur donnant l'intonation du plus pur
mépris, «et qu'elle vous a repoussé, c'est bien le moins pourtant qu'on
la respecte!...»
--«Moi!» s'écria Claude, «moi! j'ai fait la cour à madame Moraines! Moi!
moi! moi!... Je comprends, elle vous l'a dit...» Il éclata de son rire
nerveux... «Quand nous racontons de ces traits-là dans nos pièces, on
nous accuse de les calomnier, les gueuses! Les calomnier! Comme si
c'était possible! Toutes les mêmes. Et vous l'avez crue!... Vous avez
cru de moi, Claude Larcher, cette vilenie que je déshonorais une honnête
femme, par vengeance d'amour-propre blessé? Voyons, René, regardez-moi
bien en face. Est-ce que j'ai la figure d'un hypocrite? Est-ce que vous
m'avez jamais connu tel? Vous ai-je prouvé que je vous aimais? Hé bien!
Je vous donne ma parole d'honneur que celle-là vous a menti, comme
Colette. Elle a voulu nous brouiller, comme Colette. Ah! Les scélérates!
Et j'étais là-bas, je mourais de douleur, et pas un mot de pitié parce
qu'entre deux baisers cette drôlesse, pire que les autres, m'avait
accusé d'une saleté!... Oui, pire que les autres. Elles se vendent, pour
du pain; et celle-là, pourquoi? Pour un peu de ce misérable luxe des
parvenus d'aujourd'hui.»
--«Taisez-vous, Claude, taisez-vous,» dit René d'une voix terrible.
«Vous me tuez.» Une tempête de sentiments s'était déchaînée en lui,
soudaine, furieuse, indomptable. Il ne doutait pas que son ami ne fût
sincère, et cette sincérité, jointe à l'accent de conviction avec lequel
Claude avait parlé de Desforges, imposait au malheureux amant une vision
de la fausseté de Suzanne, si douloureuse qu'il ne put pas la supporter.
Il ne se possédait plus, et s'élançant sur son cruel interlocuteur, il
le saisit par les revers de son veston et les lui secoua si fort qu'un
parement de l'habit se déchira: «Quand on vient affirmer des choses
pareilles à un homme sur la femme qu'il aime, on lui en donne des
preuves, entendez-vous, des preuves, des preuves...»
--«Vous êtes fou,» repartit Claude en se dégageant, «des preuves, mais
tout Paris vous en donnera, mon pauvre enfant! Ce n'est pas une
personne, c'est dix, c'est vingt, c'est trente, qui vous raconteront
qu'il y a sept ans les Moraines étaient ruinés. Qui a placé Moraines
dans une compagnie d'assurances? Desforges. Il est administrateur de
cette compagnie, comme il est administrateur du Nord, député, ancien
conseiller d'État, que sais-je? Mais c'est un personnage énorme que
Desforges, sans qu'il en ait l'air, et qui peut suffire à bien d'autres
dépenses! Qui trouvez-vous là quand vous allez rue Murillo? Desforges.
Quand vous rencontrez madame Moraines au théâtre? Desforges... Et vous
croyez que le lascar est un homme à filer l'amour platonique avec cette
femme jolie et mariée à son cocquebin de mari? C'est bon pour vous et
moi, ces bêtises-là. Mais un Desforges!... Ah! çà, où avez-vous donc vos
yeux et vos oreilles quand vous êtes chez elle?»
--«Je n'y suis allé que trois fois,» dit René.
--«Que trois fois?» répéta Claude, et il regarda son ami. Les plaintives
confidences d'Émilie, la veille, ne lui avaient laissé aucun doute sur
les rapports de Suzanne et du jeune homme. Cette imprudente exclamation
lui fit entrevoir quel caractère singulier ces rapports avaient dû
revêtir. «Je ne vous demande rien,» continua-t-il; «il est arrêté que
l'honneur nous ordonne de nous taire sur ces femmes-là, comme si
l'honneur véritable ne consisterait pas à dénoncer au monde entier leur
infamie. On épargnerait tant d'autres victimes!... Des preuves? Vous
voulez des preuves. Mais cherchez-en vous-même. Je ne connais que deux
moyens pour savoir les secrets d'une femme: ouvrir ses lettres ou la
faire suivre. Soyez tranquille, madame Moraines n'écrit jamais...
Faites-la filer...»
--«Mais c'est ignoble ce que vous me conseillez là!» s'écria le poète.
--«Il n'y a rien de noble ou d'ignoble en amour,» répliqua Larcher. «Moi
qui vous parle, je l'ai bien fait. Oui, j'ai mis des agents aux trousses
de Colette!... Une liaison avec une coquine, mais c'est la guerre au
couteau, et vous regardez si le vôtre est propre...»
--«Non, non,» répondit René en secouant la tête, «je ne peux pas.»
--«Alors, suivez-la vous-même!» continua l'implacable logicien, «je
connais mon Desforges. C'est quelqu'un, ne vous y trompez pas. Je l'ai
pioché autrefois, quand je croyais encore à cette sottise,
l'observation, pour avoir du talent. Cet homme est un étonnant mélange
d'ordre et de désordre, de libertinage et d'hygiène. Leurs rendez-vous
doivent être réglés, comme tout dans sa vie: une fois par semaine et à
la même heure, pas trop près du déjeuner, ça troublerait sa digestion;
pas trop près du dîner, ça gênerait ses visites, son besigue au cercle.
Espionnez-la donc. Avant huit jours vous saurez à quoi vous en tenir. Je
voudrais vous dire que j'ai des doutes sur l'issue de cette enquête!...
Ah! mon pauvre enfant, et c'est moi qui vous ai jeté dans cette fange!
Vous aviez une vie si heureuse ici, et je suis venu vous prendre par la
main pour vous mener dans ce monde infâme où vous avez rencontré ce
monstre. Et si ce n'avait pas été celle-là, ç'aurait été une autre...
Tous ceux que j'aime, je leur fais du mal!... Mais dites-moi donc que
vous me pardonnez! J'ai besoin de votre amitié, voyez-vous. Allons, un
bon mouvement...» Et comme Claude tendait les mains au jeune homme, ce
dernier les prit, les serra de toute sa force et se laissa tomber sur un
fauteuil, le même où Suzanne s'était assise, en fondant en larmes et
s'écriant:
--«Mon Dieu! que je souffre!...»
Claude avait donné huit jours à son ami. Quatre ne s'étaient pas écoulés
que René arrivait à l'hôtel Saint-Euverte par une fin d'après-midi, le
visage si bouleversé que Ferdinand ne put se retenir d'une exclamation
en lui ouvrant la porte:
--«Mon pauvre monsieur Vincy» dit le brave domestique, «est-ce que vous
allez être comme Monsieur, à vous brûler le sang?»
--«Mon Dieu! Que se passe-t-il?» s'écria Claude quand René entra dans le
fameux «souffroir.» L'écrivain était assis à sa table, qui travaillait
en fumant. Il jeta sa cigarette, et, à son tour, son visage exprima
l'anxiété la plus vive.
--«Vous aviez raison,» dit René d'une voix étranglée, «c'est la dernière
des femmes.»
--«L'avant-dernière,» interrompit Claude avec amertume, et, parodiant le
mot célèbre de Chamfort: «il ne faut par décourager Colette... Mais
qu'avez-vous fait?»
--«Ce que vous m'avez conseillé,» répondit René avec une âpreté d'accent
singulière, «et c'est moi qui viens vous demander pardon d'avoir douté
de vous... Oui, je l'ai épiée. Quelles sensations! Un jour, deux jours,
trois jours... Rien. Elle a fait des visites, couru des magasins, mais
Desforges est venu rue Murillo chacun de ces jours-là! Quand je le
voyais entrer, du fond de mon fiacre qui stationnait au coin de la rue,
j'avais des sueurs d'agonie... Enfin, aujourd'hui, à deux heures, elle
sort en voiture. Mon fiacre la suit. Après deux ou trois courses, sa
voiture arrête devant Galignani, vous savez, le libraire anglais, sous
les arcades de la rue de Rivoli. Elle en descend. Je la vois qui parle
à son cocher, et le coupé qui repart à vide. Elle marche quelques pas
sous les arcades. Elle avait une toilette sombre.--Si je la lui connais,
cette toilette!...--Mon coeur battait. J'étais comme fou. Je sentais
que je touchais à une minute décisive. Je la vois qui disparaît sous une
porte cochère. J'entre derrière elle. Je me trouve dans une grande cour
avec une espèce de passage à l'autre extrémité. La maison avait une
autre sortie rue du Mont-Thabor. Je fouille du regard cette dernière
rue... Non. Elle n'aurait pas eu le temps de filer... À tout hasard, je
m'installe, surveillant la porte. Si elle avait là un rendez-vous, elle
ne sortirait point par où elle était entrée. J'ai attendu une heure et
quart dans une boutique de marchand de vins, juste en face. Au bout de
ce temps, je l'ai vue reparaître, un double voile sur la figure... Ah!
ce voile et cette démarche! C'est comme la robe, je les connais trop
pour m'y tromper... Elle était sortie, elle, par la rue du Mont-Thabor.
Son complice devait s'échapper par la rue de Rivoli. J'y cours. Après un
quart d'heure, la porte s'ouvre et je me trouve face à face, vous
devinez avec qui?... Avec Desforges! Cette fois, je la tiens, la
preuve!... Ah! la coquine!...»
--«Mais non! Mais non!» répondit Claude, «c'est une femme, et toutes se
valent. Voulez-vous que je vous rende confidence pour confidence,
c'est-à-dire horreur pour horreur? Vous savez comme Colette me traitait
quand je lui mendiais un peu de pitié? Je l'ai battue, l'autre soir,
comme un portefaix, et voici ce qu'elle m'écrit. Tenez...» et il tendit
à son ami un billet qu'il avait, ouvert devant lui, sur sa table. René
le prit machinalement, et il put lire les lignes suivantes:
* * * * *
Deux heures du matin.
Tu n'es pas venu, m'amour, et je t'ai attendu jusqu'à maintenant. Je
t'attendrai encore aujourd'hui toute la journée, et ce soir, chez moi,
depuis l'heure où je rentrerai du théâtre. Je suis de la première pièce
et je me dépêcherai. Je t'en supplie, viens m'aimer. Pense à ma bouche.
Pense à mes cheveux blonds. Pense à nos caresses. Pense à celle qui
t'adore, qui ne peut se consoler de t'avoir fait de la peine et qui te
veut, comme elle t'aime--follement,
Ta petite COLETTE.
* * * * *
--«Pour une lettre d'amour, c'est une lettre d'amour, hein?» dit Larcher
avec une espèce de joie féroce. «C'est plus cruel que le reste, d'être
aimé ainsi, parce que l'on s'est conduit comme un Alphonse! Mais, je
n'en veux plus, ni d'elle, ni d'aucune autre... Je hais l'amour
maintenant, et je vais m'amputer le coeur. Faites comme moi.»
--«Est-ce que je le peux?» répondit René. «Non! Vous ne savez pas ce que
cette femme était pour moi!...» Et tout d'un coup, s'abandonnant à
toutes les fureurs de la passion qui grondaient en lui, il commença de
gémir, la face convulsée, versant des pleurs, tordant ses mains. «Vous
ne le savez pas, ni combien je l'ai aimée, ni combien j'ai cru en elle,
ni ce que je lui ai sacrifié! Et puis cette chose hideuse, elle, dans
les bras de ce Desforges! Ah!...»--et il fut comme secoué par une
nausée. «Elle m'aurait trompé avec un autre seulement, avec un homme à
qui je pourrais penser avec haine, avec rage,--mais sans ce dégoût...
Voyez, je ne peux même pas être jaloux de celui-là...--Pour de l'argent!
Pour de l'argent!...» Et se levant et serrant le bras de Claude avec
frénésie: «Il est administrateur du Nord, vous me l'avez dit... Hé!
bien! savez-vous ce qu'elle m'a proposé l'autre jour?... De me faire
gagner de l'argent d'après ses conseils... Moi aussi, j'aurais été
entretenu par le baron... C'est tout naturel, n'est-ce pas, que le vieux
paie tout, et la femme, et le mari, et l'amant de coeur!--Ah! si je
pouvais!... Elle va être à l'Opéra ce soir: si j'y allais? Si je la
prenais par les cheveux et si je lui crachais au visage, là, devant son
monde, en leur criant à tous qu'elle est une fille, la plus dégradée, la
plus malpropre des filles?...» Puis se laissant retomber sur sa chaise
et fondant en larmes: «Elle m'a pris... si vous aviez vu, heure par
heure!... Vous m'aviez bien dit de me méfier des femmes! Mais quoi! Vous
aimiez une Colette, une actrice, une créature qui avait eu des amants
avant vous! Au lieu qu'elle!... Il n'y a pas une ligne de son visage qui
ne jure que c'est impossible, que j'ai rêvé... C'est comme si j'avais vu
mentir les anges... Oui, je tiens la preuve, la preuve certaine... Elle
descendait ce trottoir de la rue du Mont-Thabor, avec ce même pas...
Pourquoi ne lui ai-je pas couru dessus, là, dans cette rue, au seuil de
cette porte infâme? Je l'aurais étranglée de mes mains, comme une
bête... Ah! Claude, mon bon Claude! et moi qui ai pu vous en vouloir à
cause d'elle!... Et l'autre! J'ai marché sur le plus noble coeur, je
l'ai piétiné, pour aller vers ce monstre!... Ce n'est que justice, j'ai
tout mérité!... Mais qu'est-ce qu'il y a donc dans la nature qui puisse
produire de pareils êtres?...»
Longtemps, longtemps, cette lamentation continua. Claude l'écoutait, la
tête appuyée sur sa main, sans rien répondre. Il avait souffert, et il
savait que de crier sa souffrance soulage. Il plaignait le malheureux
enfant qui sanglotait, de tout son coeur, et l'analyste lucide qui
était en lui ne pouvait se retenir d'observer la différence entre la
sorte de désespoir propre au poète et celui qu'il avait éprouvé
lui-même, tant de fois, dans des circonstances semblables. Il ne se
souvenait pas d'avoir jamais, même à ses pires heures, agonisé ainsi
sans se regarder mourir, au lieu que René lui donnait le spectacle d'une
créature vraiment jeune et sincère, qui ne tient pas un miroir à la main
pour y étudier ses larmes. Ces étranges réflexions sur la diversité de
la forme des âmes, ne l'empêchèrent pas d'avoir mieux qu'une sympathie,
une émotion profonde dans la voix, pour reprendre enfin, lorsque René
s'arrêta de sa plainte:
--«Notre cher Henri Heine l'a dit: L'amour, c'est la maladie secrète du
coeur... Vous en êtes à la période d'invasion... Voulez-vous le
conseil d'un vétéran du lazaret? Bouclez votre malle et mettez des
lieues et des lieues entre vous et cette Suzanne... Un joli nom et bien
choisi! Une Suzanne qui se ferait payer par ses vieillards!... À votre
âge, vous guérirez vite... J'ai bien guéri, moi. Si je sais comment et
quand, par exemple!... J'en suis encore stupéfié... Mais voilà trois
jours que je n'aime plus Colette!... En attendant, je ne veux pas vous
laisser seul; venez dîner avec moi. Nous boirons sec et nous ferons de
l'esprit. Cela venge des misères du coeur...»
René était tombé, au sortir de sa lamentation, dans cette espèce de coma
moral qui succède aux grands éclats de douleur. Il se laissa conduire,
comme un halluciné, par la rue du Bac, puis la rue de Sèvres et le
boulevard, jusqu'à ce restaurant Lavenue qui fait le coin de la gare
Montparnasse, et que hantèrent longtemps plusieurs peintres et
sculpteurs célèbres de notre époque. Les deux écrivains s'installèrent
dans un cabinet particulier que désigna Claude, et sur la glace duquel
il retrouva vite le nom de Colette, gravé gauchement entre des
vingtaines d'autres. Il montra ce souvenir d'anciennes soirées à son
ami, puis, se frottant les mains et répétant: «Il faut ironiser son
passé,» il ordonna un menu des plus compliqués, il demanda deux
bouteilles du Corton le plus vieux, et, durant tout le dîner, il ne
cessa d'émettre ses théories sur les femmes, tandis que son compagnon
mangeait à peine et regardait dans son souvenir le divin visage auquel
il avait tant cru! Était-ce bien possible qu'il ne rêvât point, que sa
Suzanne fût une de celles dont Claude parlait avec tant de mépris?
--«Surtout,» disait ce dernier, «ne vous vengez pas. La vengeance sur
l'amour, voyez-vous, c'est comme de l'alcool sur du punch qui brûle. On
s'attache aux femmes par le mal qu'on leur fait, autant que par celui
qu'elles nous font. Imitez-moi, pas le moi d'autrefois, celui
d'aujourd'hui, qui boit, qui mange, qui se moque de Colette, comme
Colette s'est moquée de lui. L'absence et le silence, voilà l'épée et le
bouclier dans cette bataille. Colette m'écrit, je ne lui réponds pas.
Elle est venue rue de Varenne. Porte close. Où je suis? Ce que je fais?
Elle n'en sait rien. Voilà qui les enrage plus que tout le reste. Une
supposition. Vous partez demain matin pour l'Italie, l'Angleterre, la
Hollande, à votre choix. Suzanne est là, qui vous croit en train de
communier pieusement sous les espèces de ses mensonges, et vous êtes,
vous, dans votre angle de wagon, à regarder fuir les fils du télégraphe
et à vous dire:--À deux de jeu, mon ange.--Et puis, dans trois jours,
dans quatre ou dans cinq, l'ange commence à s'inquiéter. Il envoie un
domestique, avec un billet, rue Coëtlogon. Et le domestique revient:--M.
Vincy est en voyage!--En voyage?... Et les jours se succèdent, et M.
Vincy ne revient pas, il n'écrit pas, il est heureux ailleurs. Que je
voudrais être là, pour voir la tête du Desforges, quand elle passera
sur lui sa colère. Car avec ces équitables personnes, c'est toujours à
celui qui reste de payer pour celui qui s'en va. Mais qu'avez-vous?...»
--«Rien,» dit René à qui Claude venait de faire mal en prononçant le nom
haï du baron, «je pense que vous avez raison, et je quitterai Paris
demain sans la revoir...»
C'est sur une phrase pareille que les deux amis se séparèrent. Claude
avait voulu reconduire son ami jusqu'à la rue Coëtlogon. Il lui serra la
main devant la grille, en lui répétant:
--«J'enverrai Ferdinand dès le matin s'informer de l'heure où vous
partez. Le plus tôt sera le mieux, et sans la revoir, surtout, sans la
revoir!»
--«Soyez tranquille,» répondit René.
--«Le pauvre enfant!» songea Claude en remontant la rue d'Assas. Il
marchait lentement du côté des fiacres qui stationnent le long de
l'ancien couvent des Carmes, au lieu de reprendre le chemin de sa propre
maison. Il se retourna pour vérifier si réellement son compagnon avait
disparu. Il s'arrêta quelques minutes, en proie à une visible
hésitation. Il regarda le cadran de la guérite de l'inspecteur, et put y
voir que l'aiguille marquait dix heures un quart.
--«Le théâtre commence à huit heures et demie, le temps de changer de
costume... Bah!» continua-t-il tout haut en se parlant à lui-même...
«Je serais trop bête de manquer une nuit pareille... Cocher, cocher,» et
il réveilla l'homme endormi sur le siège du fiacre dont le cheval lui
avait semblé le plus rapide, «rue de Rivoli, au coin de la statue de
Jeanne d'Arc, et allez bon train.»