--«Il me dira tout la prochaine fois,» songeait-elle en s'en allant.

Malgré qu'elle en eût, ce silence la tourmentait. Elle aimait le jeune

homme d'un amour réel, quoique bien différent de celui qu'elle

manifestait en paroles. Elle adorait en lui, par-dessus tout, l'amant

physique; mais, si corrompue fût-elle par sa vie et par son milieu, ou

peut-être à cause de cette corruption même, la noblesse d'âme du poète

ne la laissait pas indifférente. Elle y trouvait cette sorte de ragoût

singulier que les débauchés de l'ancienne école éprouvaient à séduire

des dévotes. D'ailleurs, même les délices sensuelles de cet amour ne

cesseraient-elles pas, du jour où serait brisé le cercle d'illusions

qu'elle avait tracé autour de lui? Et quelqu'un avait essayé de le

briser, ce cercle magique. Ce quelqu'un ne pouvait être que Colette.

Tout semblait le prouver. Mais d'autre part, quelle raison l'actrice

pouvait-elle avoir de la poursuivre de sa haine, elle, Suzanne, qu'elle

ne devait pas connaître, même de nom? Colette était la maîtresse de

Claude. Et madame Moraines retrouvait encore ici cet homme de qui elle

s'était défiée dès le premier jour. Pour que Colette eût parlé d'elle à

René, il fallait que Claude eût lui-même parlé d'elle à Colette. Ici les

idées de la jeune femme se confondaient. Larcher ne l'avait jamais vue

avec René. Ce dernier, elle le savait par son propre témoignage, dont

elle ne doutait pas, n'avait jamais fait de confidence à son ami.

--«Je suis sur une mauvaise piste,» conclut Suzanne. Elle eut beau se

raisonner, elle n'arriva pas à se convaincre que son amant fût attristé

à cause de ce prétendu article de journal. Un danger menaçait sa chère

intrigue. Elle le sentait. Cette sensation s'aggrava encore de ce que

lui dit son mari, au lendemain même du jour où elle avait constaté le

trouble inexplicable de René. Sept heures allaient sonner. Suzanne se

tenait seule à songer dans le petit salon qui l'avait vue envelopper le

jeune homme de ses premiers fils, aussi ténus, aussi souples que ceux

dont l'araignée enserre la mouche égarée dans sa toile. Il était venu, à

ses cinq heures, plus de personnes que de coutume, et Desforges entre

autres, qui sortait seulement. Paul Moraines parut, bruyant à son

ordinaire, la gaieté peinte sur le visage, et, la prenant par la

taille,--elle s'était levée nerveusement à cette brusque entrée:

--«Un baiser,» dit-il, et il l'embrassa; «deux baisers,» et il

l'embrassa de nouveau, «pour me récompenser d'avoir été sage...--Oui,»

ajouta-t-il en réponse à une interrogation des yeux de Suzanne, «cette

visite à madame Komof, que je devais depuis si longtemps... j'en arrive.

Et sais-tu qui j'ai rencontré là?... Devine?... René Vincy, le jeune

poète. Je ne comprends pas pourquoi Desforges l'a trouvé poseur. Mais il

est charmant, ce garçon-là. Il me revient, à moi... Nous avons causé

longtemps... Je lui ai dit que tu serais contente de le revoir. Ai-je

bien fait?»

--«Très bien fait,» répondit Suzanne; «qui as-tu vu encore chez la

comtesse?»

Tandis que son mari lui égrenait un chapelet de noms familiers, elle

pensait: «René est allé chez madame Komof. Pourquoi?...» Depuis le début

de leurs mystérieuses relations, c'était sa première sortie mondaine. Il

avait si souvent redit à sa maîtresse: «Je voudrais n'avoir ici-bas que

toi et mon travail...» Et cette visite, si en dehors de tout son

programme de vie depuis des mois, il la lui avait cachée, à elle, au

lieu que c'était son habitude tendre de l'avertir à l'avance de ses

moindres mouvements. Et il avait rencontré Paul, qui avait dû se

montrer ce qu'il était, exactement le contraire du portrait tracé par sa

femme! Celle-ci eut un mouvement de mauvaise humeur contre ce brave

garçon qui avait commis la grande faute d'aller chez la comtesse le même

jour que le poète, et elle lui dit, presque aigrement:

--«Je suis sûre que tu n'as pas écrit à Crucé pour l'Alençon...»

--«Hé bien! J'ai écrit,» répondit Moraines d'un air de triomphe, «et tu

l'auras.» Il s'agissait de vieilles dentelles, dont le collectionneur,

espèce de courtier clandestin de toutes les élégances, avait parlé à

Suzanne, et que cette dernière voulait se faire donner par son mari. De

temps à autre, elle lui demandait ainsi quelque présent qu'elle pût

montrer, et dont l'origine conjugale lui permît de dire à des amis bien

choisis: «Paul est si gentil pour moi. Voyez le cadeau qu'il m'a encore

fait l'autre jour...» Elle oubliait d'ajouter que l'argent de ce cadeau

provenait d'ordinaire de Desforges, d'une manière indirecte, il est

vrai. Quoique le baron ne s'occupât d'affaires que dans la mesure exigée

par le sage gouvernement de sa fortune, il rencontrait souvent des

occasions de spéculer avec une quasi-certitude, et il en faisait

gracieusement profiter Moraines. C'est ainsi que récemment la Compagnie

du Nord, dont Desforges était administrateur, avait racheté une ligne

d'intérêt local, réputée perdue. Paul avait pu, prévenu à temps,

réaliser, sur la hausse subite des actions de cette ligne, un bénéfice

de trente mille francs dont une partie allait payer les précieuses

dentelles. Cette petite opération financière avait même produit, par

ricochet, une scène assez singulière entre la jeune femme et René. Elle

l'avait interrogé, à l'un de leurs rendez-vous, sur la somme qu'avait

rapportée le _Sigisbée_ et elle avait ajouté:

--«Où as-tu placé tout cet argent?»

--«Je ne sais pas,» avait dit René en riant, «ma soeur m'a acheté des

obligations avec les premiers mille francs, et puis j'ai gardé le reste

dans mon tiroir.»

--«Veux-tu me laisser te parler, moi aussi, comme une soeur?»

avait-elle répondu. «Nous avons un ami qui est administrateur du Nord et

qui nous a donné un renseignement précieux.--Me promets-tu le

secret?...» Et elle lui avait expliqué toute la combinaison du rachat

d'actions. «Donne un ordre dès demain,» avait-elle conclu, «tu gagneras

ce que tu voudras...»

--«Tais-toi!» avait repris le poète en lui fermant la bouche avec sa

main, «je sais que tu me parles ainsi par tendresse mais je ne peux pas

te laisser me donner des conseils de ce genre. Je ne m'estimerais plus.»

Il avait été si sincère en lui parlant ainsi, que Suzanne n'avait pas

osé insister. Cette délicatesse lui avait bien paru un peu ridicule.

Mais s'il n'avait pas eu de ces naïvetés-là, ce côté «gobeur,» comme

elle disait dans cet affreux patois parisien qui déshonore même le plus

beau des sentiments: la confiance, lui aurait-il plu à ce degré? C'est

bien aussi cette jeunesse d'âme dont elle avait peur. Si jamais il était

éclairé sur les dessous réels de sa vie, quelle révolte contre elle de

ce coeur trop noble, trop incapable de pactiser avec l'honneur pour

lui pardonner jamais! Et l'éveil lui avait été donné. En songeant aux

divers signes de danger constatés coup sur coup: la tristesse de René,

sa colère contre Colette Rigaud, ses réticences, sa rentrée subite dans

le monde, Suzanne se dit: «Ç'a été une faute de ne pas provoquer une

explication tout de suite...» Aussi lorsqu'elle entra dans l'appartement

de la rue des Dames à quelques jours de là, sa volonté était bien nette

de ne pas commettre cette faute une seconde fois. Elle vit au premier

regard que le jeune homme était plus troublé encore et plus sombre, mais

elle ne fit pas semblant de remarquer ce trouble ni la froideur avec

laquelle il reçut son baiser d'arrivée. Elle eut seulement un sourire

mélancolique pour dire:

--«Il faut que je te fasse un reproche, mon René; pourquoi ne m'as-tu

pas prévenue que tu irais faire une visite à la comtesse? Je me serais

arrangée de manière à t'éviter une rencontre qui a dû t'être bien

pénible?»

--«Pénible?» répondit René avec une ironie que Suzanne ne lui

connaissait pas, «mais M. Moraines a été charmant pour moi...»

--«Oui,» reprit-elle, «tu as fait sa conquête. Lui, si sarcastique

d'habitude, il m'a parlé de toi avec un enthousiasme qui m'a fait mal...

Est-ce qu'il ne t'a pas invité à venir à la maison?... Tu peux être

fier. C'est si rare qu'il fasse bon accueil à un visage nouveau... Mon

pauvre René,» continua-t-elle en appuyant ses deux mains sur l'épaule de

son amant, et posant sa tête, de profil, sur ces deux mains, «que tu as

dû souffrir de cette amabilité!»

--«Oui, j'ai bien souffert,» répondit René d'une voix sourde. Il

regardait ce gracieux visage si près du sien. Il se rappelait ce qu'elle

lui avait dit au Louvre devant le portrait de la maîtresse du Giorgione:

«Mentir avec une physionomie si pure!...»--Elle lui avait menti

cependant. Et qui lui prouvait qu'elle ne lui eût pas menti toujours? Il

avait, en proie aux tourments de la défiance et depuis la rencontre de

Paul, subi un assaut d'affreuses hypothèses. Le contraste avait été trop

fort entre l'accueil que lui avait fait Moraines et le caractère de mari

tyrannique décrit par Suzanne: «Pourquoi m'a-t-elle trompé sur ce point

encore?» s'était demandé René, qui était venu chez madame Komof sans but

bien précis, mais avec l'espérance secrète, au fond de lui, qu'il

entendrait parler de Suzanne par les gens de son monde. Ceux-là du moins

devaient la connaître! Hélas! D'avoir causé avec Moraines lui avait

suffi pour le jeter de nouveau dans le pire abîme du doute. Une vérité

lui était devenue évidente: Suzanne s'était servie de son mari comme

d'un épouvantail afin de n'avoir pas à le recevoir chez elle, lui, René?

Pourquoi? sinon qu'elle avait un mystère à cacher dans sa vie. Quel

mystère?... Colette s'était par avance chargée de répondre à cette

question. Sous l'influence de cet horrible soupçon, René avait conçu un

projet d'une exécution très simple, et dont le résultat lui parut devoir

être décisif: profiter de l'invitation du mari pour demander à Suzanne

d'aller chez elle. Si elle disait oui, c'est qu'elle n'avait rien à

dissimuler; si elle disait non?... Et le jeune homme, en qui revenaient

toutes ces pensées, continuait à regarder ce visage adoré, sur son

épaule. Comme chacun de ces traits si fins remuait en lui une rêverie!

Ces prunelles d'un bleu frais et clair, combien il avait eu foi en

elles! Ce front d'une coupe si noble, de quelles pensées délicates il

l'avait cru habité! Cette bouche menue et sinueuse, avec quel tendre

abandon il l'avait écoutée parler!... Non, ce qu'avait raconté Colette

n'était pas possible!... Mais pourquoi ces mensonges, un premier, un

second, un troisième?... Oui, elle lui avait menti trois fois. Il n'y a

pas de mensonges insignifiants. René le sentait, à cette minute, et que

la confiance subit, comme l'amour, la grande loi du tout ou rien. Elle

est ou elle n'est pas. Ceux qui ont dû la perdre le savent trop.

--«Mon pauvre René...» répéta la voix de Suzanne. Elle le voyait dans

cet état d'extrême tristesse, où, d'être plaint, amollit le coeur,

l'ouvre tout entier.

--«Oui, bien pauvre,» reprit le jeune homme qui venait d'être remué par

cette marque de pitié reçue au moment où il en éprouvait le plus intime

besoin, et, la regardant jusqu'au fond des yeux: «Écoute, Suzanne,

j'aime mieux tout te dire. J'ai bien réfléchi. Cette vie que nous menons

ensemble ne peut pas durer. J'en suis trop malheureux... Elle ne suffit

pas à mon amour... Te voir ainsi, furtivement, une heure aujourd'hui,

une heure après-demain et ne rien savoir de ce que tu fais, ne rien

partager de ton existence, c'est trop cruel... Tais-toi, laisse-moi

parler... Il y avait une grosse objection à ce que je fusse reçu chez

toi, ton mari... Hé bien! je l'ai vu. J'ai supporté de le voir. Nous

nous sommes donné la main. Puisque c'est fait, permets-moi du moins

d'avoir les bénéfices de cet effort... Je le sais, ce n'est pas fier, ce

que je te dis là, mais je ne suis plus fier... Je t'aime... Je sens que

je vais me mettre à nourrir sur toi des idées mauvaises... Je t'en

supplie, permets-moi d'aller chez toi, de vivre dans ton monde, de te

voir ailleurs qu'ici, où nous ne nous rencontrons que pour nous

posséder...»

--«Pour nous aimer,» interrompit-elle en se séparant de lui, et secouant

sa tête, «ne blasphème pas...» et, se laissant tomber sur une chaise:

«Ah! mon beau rêve, ce rêve que tu avais compris cependant, auquel tu

semblais tenir comme moi, d'un amour à nous, rien qu'à nous, sans aucun

de ces compromis qui te faisaient horreur comme ils me font horreur...

c'en est donc fini!...»

--«Ainsi tu ne veux pas me permettre d'aller chez toi comme je te le

demande?» insista René.

--«Mais c'est la mort de notre bonheur que tu veux de moi,» s'écria

Suzanne; «tel que je te connais, si délicat, si sensible, tu ne te

supporteras pas dans mon intimité. Tout te blessera... Tu ne le connais

pas, ce monde où je suis obligée de vivre, et combien tu es peu fait

pour lui. Et puis, tu me tiendras responsable de tes désillusions.

Renonce à cette fatale idée, mon amour, renonces-y, je t'en conjure.»

--«Qu'avez-vous donc à cacher dans votre vie que vous ne voulez pas que

je voie?» interrogea le jeune homme, qui la regarda de nouveau fixement.

Il ne se rendait pas compte que Suzanne, en lui parlant, n'avait qu'un

but: lui faire dire la raison de cet inattendu désir de bouleverser

leurs relations,--et ce devait être la même raison qui l'avait rendu

triste l'autre jour, la même qui l'avait conduit chez madame Komof si

soudainement. Elle ne se méprit point au sens de l'interrogation de

René, et elle lui répondit, avec la voix brisée d'une victime qu'une

injustice écrase:

--«Comment, René, c'est toi qui me parles ainsi?... Mais non. Quelqu'un

t'a empoisonné le coeur... Ce n'est pas de toi que viennent de

semblables idées... Mais viens chez moi, mon ami, viens-y tant que tu

voudras... Quelque chose à te cacher de ma vie, moi qui aimerais mieux

mourir que de te faire un mensonge!...»

--«Mais alors pourquoi m'as-tu menti l'autre jour?» s'écria René. Vaincu

par le désespoir qu'il croyait lire dans ces beaux yeux, désarmé par

l'offre qu'elle venait de lui faire, incapable de garder plus longtemps

le secret de sa peine, il éprouvait ce besoin de dire ses griefs qui

équivaut, dans une querelle avec une femme, à passer sa tête au lazzo.

--«Moi, je t'ai menti!...» répondit Suzanne.

--«Oui,» insista-t-il, «quand tu m'as dit que tu étais allée au théâtre

en tête-à-tête avec ton mari.»

--«Mais j'y suis allée...»

--«Moi aussi,» interrompit René; «il y avait quelqu'un d'autre dans ta

loge.»

--«Desforges!» fit Suzanne; «mais tu es fou, mon pauvre René, tu es

fou... Il est venu nous rendre visite dans un entr'acte et mon mari l'a

gardé jusqu'à la fin de la pièce. Desforges!» continua-t-elle en

souriant, «mais ce n'est personne... Je n'ai seulement pas songé à t'en

parler... Voyons, sérieusement, tu ne peux pas être jaloux de

Desforges?...»

--«Tu étais si gaie, si heureuse,» reprit René d'une voix qui cédait

déjà.

--«Ingrat,» dit-elle, «si tu avais pu lire au dedans de moi! Mais c'est

cette nécessité de toujours dissimuler qui fait le malheur de ma vie, et

te voir, toi, me la reprocher! Non, René, c'est trop dur! C'est trop

injuste!...»

--«Pardon! Pardon!» s'écria le jeune homme que le naturel parfait de sa

maîtresse remplissait d'une irrésistible évidence. «C'est vrai!

Quelqu'un m'a empoisonné le coeur, cette Colette... Que tu avais

raison de te défier de Claude!»

--«Je ne me suis pas laissé faire la cour par lui,» dit Suzanne, «les

hommes ne pardonnent pas cela.»

--«Le misérable!» reprit le poète avec violence, et comme pour se

débarrasser de ses angoisses en les disant: «Il a su que je t'aimais.

Comment?... Parce que j'étais gauche, embarrassé, la seule fois où je

lui ai parlé de toi... Il me connaît si bien!... Il a tout supposé et

tout dit à sa maîtresse, et d'autres infamies... Mais non, je ne peux

pas te les répéter.»

--«Répète, mon ami, répète,» insista Suzanne. Elle avait sur son visage

en ce moment le fier et résigné sourire des innocents qui marchent à la

mort; elle continua: «On t'a dit que j'avais eu des amants avant toi?»

--«Si ce n'était que cela,» fit René.

--«Quoi, alors, mon Dieu?» reprit-elle. «Que m'importe d'ailleurs ce que

l'on t'a dit, mais que toi, mon René, tu aies pu le croire!... Allons,

confesse-toi, tout de même, pour ne rien garder sur le coeur. J'ai au

moins le droit d'exiger cela.»

--«C'est vrai,» répondit le jeune homme, et aussi honteux que si c'eût

été lui le coupable, il balbutia plutôt qu'il ne prononça les mots

suivants: «Colette m'a dit tenir de Claude que tu étais... Non! je ne

peux pas l'articuler... enfin, que Desforges...»

--«Encore Desforges,» interrompit Suzanne en souriant avec une douce

ironie, «mais c'est trop comique!...» Elle ne voulut pas que René

formulât l'accusation qu'elle devinait maintenant. Sa dignité de

maîtresse ne devait pas descendre à une telle discussion. «On t'a dit

que Desforges avait été mon amant, qu'il l'était encore, sans doute...

Mais ce n'est même plus infâme, tant c'est bouffon.--Pauvre vieil ami,

lui qui m'a connue haute comme cela... Il était toujours chez mon père.

Il m'a vue grandir. Il m'aime comme sa fille. Et c'est cet homme-là!...

Non, René, jure-moi que tu ne l'as pas cru... Est-ce que j'ai mérité que

tu me juges ainsi?...»

XVII

ÉVIDENCES

Il y a, dans cette étrange maladie morale de la jalousie, des périodes

délicieuses: celles de l'entre-deux des accès. Pour quelques jours, ou

pour quelques heures, les sensations de l'amour reprennent leur divine

saveur, comme celles de la vie dans une convalescence. Suzanne avait si

bien convaincu René de la folie de ses soupçons, qu'il voulut rivaliser

de générosité avec elle. Cette permission d'aller rue Murillo, demandée

si instamment, il refusa d'en profiter. Deux ou trois phrases

prononcées avec un certain regard et un certain tour de tête prévaudront

toujours contre les pires défiances d'un amant épris, à moins qu'il

n'ait vu des yeux de sa tête une preuve de la trahison--et encore?...

Mais ici les éléments dont se composait ce premier soupçon étaient si

fragiles! Et ce fut avec une bonne foi absolue que le jeune homme dit à

sa maîtresse, elle-même véritablement ravie de ce résultat inespéré:

--«Non, je n'irai pas chez toi... J'étais fou de vouloir rien changer à

notre amour. Nous sommes si heureux dans ce mystère...»

--«Oui, jusqu'à ce qu'un méchant te fasse douter de moi,» répondit-elle.

«Promets-moi seulement de tout me dire.»

--«Je te le jure, mon amour» répliqua-t-il, «mais je te connais

maintenant, et je suis sûr de moi.»

Il le disait et il le croyait. Suzanne le crut aussi; et elle

s'abandonna au charme de cette reprise de bonheur, en comprenant bien

qu'elle aurait une seconde bataille à livrer, lors du retour de Claude.

Mais ce dernier pouvait-il en dire plus qu'il n'en avait dit? D'ailleurs

elle serait prévenue de ce retour par René, et si la première entrevue

des deux hommes n'aboutissait pas à une rupture définitive entre eux, il

serait temps d'agir. Elle mettrait son amant en demeure de briser avec

Claude ou de cesser de la voir. Elle était d'avance sûre de la réponse.

Le poète, lui, malgré ses protestations, se sentait sans doute moins

maître de lui, car son coeur battit avec une émotion singulière

lorsque sa soeur lui dit à brûle-pourpoint, une semaine environ après

la scène avec Suzanne, et comme il rentrait de la Bibliothèque:

--«Claude Larcher est revenu...»

--«Et il a osé se présenter ici?» s'écria René.

--«C'est moi qui l'ai reçu,» fit Émilie, et, visiblement embarrassée,

elle ajouta: «Il m'a demandé quand il te trouverait?»

--«Il fallait lui répondre: Jamais» interrompit le jeune homme.

--«René!» répondit Émilie, «un si vieil ami et qui t'a été si bon, si

dévoué, est-ce que je pouvais?... J'aime mieux ne rien te cacher,»

continua-t-elle, «je lui ai demandé ce qu'il y avait entre vous. Il m'a

paru si étonné, oui, si douloureusement étonné... Non, cet homme-là n'a

rien fait contre toi, René, je te le jure. C'est un malentendu... Je lui

ai dit de venir demain matin, qu'il serait sûr de te trouver.»

--«De quoi te mêles-tu?» reprit René avec emportement, «est-ce que je

t'ai chargée de t'occuper de mes affaires?»

--«Comme tu me parles!» dit Émilie que l'accent de son frère venait de

frapper au coeur, et les larmes lui étaient venues aux yeux.

--«Allons, ne pleure pas,» fit ce frère, honteux de sa brusquerie, «cela

vaut peut-être mieux ainsi. Je verrai Claude. Je le lui dois. Mais

ensuite, je ne veux plus jamais que son nom soit prononcé devant moi.

Entends-tu, jamais, jamais...»

Mensonges · 第 19 / 26 段