bouche fine la plus brûlante des liqueurs: la certitude d'être aimé,
«n'ayez pas peur de moi... Quand aurons-nous une heure à nous comme
celle-ci? C'est moi qui vous supplie de rester... Voyez,» ajouta-t-il
gracieusement en se reculant plus loin d'elle, «je vous obéis. Je vous
ai obéi quand cela m'était si cruel!... Ah! Vous me croyez!...» fit-il
en voyant que les traits de madame Moraines n'exprimaient plus le même
effroi. «Voulez-vous être bonne?...» continua-t-il, avec ce rien
d'enfantillage qui plaît tant aux femmes, et qui leur fait dire à
toutes, depuis les grandes dames jusqu'aux filles, qu'un homme est
mignon, «asseyez-vous là, sur ce fauteuil où je me suis tant assis pour
travailler, et puis soyez bonne encore, n'ayez pas l'air d'être en
visite...» Il s'était rapproché d'elle pour la forcer de s'asseoir, et
il lui enlevait son manchon; il lui dégrafait son manteau. Elle se
laissait faire avec un sourire triste, comme de quelqu'un qui cède.
C'était l'agonie de la madone que ce sourire, le dernier acte dans cette
comédie de l'Idéal qu'elle avait jouée. Il lui retira son chapeau aussi,
une espèce de toque assortie à son manteau. Il s'était agenouillé devant
elle, et il la contemplait avec cette idolâtrie qu'une femme sera
toujours sûre de provoquer chez son amant, si elle lui donne une de ces
preuves de tendresse qui flattent à la fois chez l'homme la tendresse et
la fatuité, les passions hautes du coeur et les passions basses. Le
poète se disait: «Faut-il qu'elle m'aime, pour être venue chez moi, elle
que je sais si pure, si religieuse, si attachée à ses devoirs?» Tous les
mensonges qu'elle lui avait servis soigneusement lui revenaient, comme
des raisons de croire davantage à sa sincérité, et il lui disait: «Que
je suis heureux de vous avoir ici, et à ce moment!... Ne craignez rien,
nous sommes si seuls! Ma soeur est sortie pour toute l'après-midi, et
l'esclave...»--il appela Françoise de ce nom pour amuser
Suzanne--«l'esclave est occupée là-bas... Et je vous ai!... Voyez, c'est
mon petit domaine à moi, cette chambre, l'asile où j'ai tant vécu! Il
n'y a pas un de ces recoins, pas un de ces objets qui ne pourrait vous
raconter ce que j'ai souffert durant ces quelques jours... Mes pauvres
livres...»--et il lui montrait la bibliothèque basse--«je ne les ouvrais
plus. Mes chères gravures... je ne les regardais plus... Cette plume,
avec laquelle je vous avais écrit, je ne la touchais plus... J'étais là,
juste à la même place que vous, à compter les heures, indéfiniment...
Dieu! Quelle semaine j'ai passée!... Mais qu'est-ce que cela fait,
puisque vous êtes venue, puisque je peux vous contempler?... Une peine
que vous me laissez vous dire, ah! c'est du bonheur encore!...»
Elle l'écoutait, fermant à demi les yeux, abandonnée à la musique de ces
paroles, sans que la volupté profonde qui l'envahissait l'empêchât de
suivre son projet.--L'émotion du danger empêche-t-elle un adroit
escrimeur de se rappeler sur le terrain les leçons de la
salle?--L'assurance qu'il lui avait donnée de leur solitude l'avait fait
tressaillir de joie, le coup d'oeil jeté sur cette petite chambre si
intime, si minutieusement rangée et parée, l'avait ravie comme un signe
qu'elle ne s'était pas trompée au sujet du passé de René. Tout ici
révélait une vie studieuse et séparée, la pure et noble vie de l'artiste
qui s'enveloppe d'une atmosphère de beaux songes. Et plus que tout,
c'était le jeune homme qui lui plaisait, avec ses prunelles brûlantes,
sa câline manière de s'approcher d'elle, et elle comprenait que ce
chemin des confidences réciproques sur leurs souffrances communes devait
la conduire à son but sans qu'elle risquât de rien diminuer de son
prestige.
--«Et moi,» répondait-elle, «croyez-vous que je n'ai pas souffert?
Pourquoi vous le nier?... Vos lettres?... Dieu m'est témoin que je ne
voulais pas les lire. Je suis restée un jour entier avec la première
dans ma poche, sans pouvoir la détruire et sans déchirer l'enveloppe.
Vous lire, c'était vous écouter de nouveau, et je m'étais tant promis
que non! J'avais tant demandé à mon ange gardien la force de vous
oublier... Ah! j'ai bien lutté!...» Ici la madone, apparut pour la
dernière fois. Elle leva ses yeux au ciel,--représenté, pour la
circonstance, par un plafond auquel le poète avait appendu de petites
poupées japonaises. Il passa dans ces beaux yeux le reflet des voiles de
cet ange gardien dont elle avait osé parler, s'envolant là-bas,
là-bas... Puis elle reporta ces yeux bleus sur René, et avec tout
l'abandon d'un coeur vaincu, elle lui dit:
--«Je suis perdue maintenant, mais qu'importe? Je vous aime trop... Je
ne sais plus rien, sinon que je ne peux pas supporter de vous savoir
malheureux...»
Des sanglots la secouaient, convulsifs, et de nouveau sa tête s'abattit
sur l'épaule du jeune homme, qui recommença de lui donner des baisers.
Comme enfantinement, elle lui mit les bras au cou et elle appuya ses
seins contre cette poitrine, où elle put sentir battre un coeur
affolé. Elle vit encore passer dans le regard de René cette fièvre du
désir qui conduit les plus timides et les plus respectueux aux pires
audaces. Elle dit encore: «Ah! Laissez-moi,» et se releva pour
s'échapper des bras qui la pressaient, mais cette fois elle recula du
côté du lit. Il la poursuivit, et, en la serrant contre lui, il sentit
ce corps si souple tout entier contre le sien. Les mots de l'amour le
plus insensé lui venaient aux lèvres, et, emportant Suzanne entre ses
bras dont la force était décuplée par la passion, il la mit sur le lit,
et, s'y jetant à côté d'elle, il la couvrit des plus ardentes caresses
jusqu'à ce qu'elle lui appartînt complètement, dans une de ces étreintes
qui abolissent tout, chez un enfant de vingt-cinq ans, même le pouvoir
d'observer si les sensations qu'il éprouve sont partagées. Comment donc
René eût-il gardé la force de recueillir en cet instant suprême les
indices qui lui auraient dévoilé la comédie jouée par sa maîtresse? Rien
que sa toilette intime eût suffi pourtant à démontrer dans quelle
intention elle était arrivée rue Coëtlogon. Elle avait une de ces robes
donc la souple étoffe ne redoute pas les froissements, une ceinture au
lieu de corset, pas un bijou, pas trace d'un de ces jupons empesés qui
peuvent servir d'obstacle, mais de la soie molle et de la batiste; enfin
elle était comme nue dans ses vêtements et prête à l'amour. Mais enlacé
à cette créature exquise, s'enivrant, malgré cette toilette, des plus
secrètes beautés d'un corps si gracieux, si jeune, si parfumé, dans le
silence de cette chambre où les balbutiements et les soupirs de la
volupté semblaient presque de grands bruits, le jeune homme ne se
demanda pas s'il avait raison ou tort d'adorer cette femme; ni s'il en
était la dupe. Et puis, est-on jamais dupe de goûter le bonheur?
XIV
JOURNÉES HEUREUSES
Lorsque Suzanne quitta l'appartement de la rue Coëtlogon, ce petit
appartement silencieux dont René voulut lui ouvrir la porte lui-même,
afin de lui épargner le regard désapprobateur de Françoise, la suite de
leurs rendez-vous prochains était déjà convenue entre eux. Arrivée dans
la petite ruelle, et quoique la prudence lui commandât de s'en aller,
comme sur le trottoir de la rue du Mont-Thabor, toute droite et sans
tarder, elle tourna la tête. Elle vit René debout, derrière le rideau de
la fenêtre qui ouvrait sur le jardinet. Le charme de son roman avait si
bien envahi cette âme, prudente d'ordinaire jusqu'à la froideur, qu'elle
eut un sourire et un geste de la main pour le poète qui la regardait
ainsi partir dans le crépuscule, du fond de cette chambre où elle avait
pleinement triomphé, car tous ses calculs s'étaient trouvés justes.
Remontée en fiacre à la station du coin de la rue d'Assas, et tandis
qu'elle s'acheminait vers le magasin du Bon-Marché où elle avait
commandé sa voiture, les détails divers de sa conversation lui
revenaient, et, en les repassant, elle s'applaudissait de la manière
dont elle les avait conduits. Dès qu'une femme est la maîtresse d'un
homme, les débats sur la façon de se retrouver deviennent aussi faciles
et aussi délicieux qu'ils étaient auparavant odieux et difficiles. Tout
à l'heure c'était un désenchantement, un rappel à la réalité. Après la
possession, ces mêmes débats deviennent une preuve d'amour, parce qu'ils
enveloppent une promesse de bonheur. Dans le quart d'heure même qui
avait suivi leur ardente étreinte, et après la comédie de fausse honte
dont s'accompagne, durant ces minutes-là, le retour à la décence,
Suzanne avait commencé l'attaque et dit à son amant:
--«Il faut que j'aie de vous une promesse... Si vous voulez que je ne me
reproche pas cet amour comme un crime, jurez-moi de ne pas aller dans
le monde à cause de moi. Vous devez travailler, et vous ne savez pas ce
que c'est que cette vie... Ce magnifique talent, ce génie, vous les
gaspilleriez en futilités, en misères, et j'en serais la cause!... Oui,
promettez-moi que vous n'irez chez personne...» Et tout bas: «Chez
aucune de ces femmes qui tournaient autour de vous, l'autre soir...»
Comme René l'avait tendrement embrassée, après cette phrase où l'artiste
pouvait voir un hommage rendu à son oeuvre future, et l'amoureux
l'expression délicate d'une secrète jalousie!
Il avait répondu un timide:
--«Pas même chez vous?»
--«Surtout pas chez moi,» avait-elle dit. «Maintenant je ne pourrais pas
supporter que vous serriez la main de mon mari... Tu dois me
comprendre...» avait-elle ajouté, en bouclant les cheveux du jeune homme
d'un geste caressant. Il était à terre, lui, à ses pieds, et elle assise
de nouveau sur le fauteuil. Elle pencha son visage qu'elle cacha sur
l'épaule de René: «Ah!» soupira-t-elle, «ne m'en faites pas dire
davantage...» puis, après quelques minutes: «Ce que je voudrais être
pour vous, c'est l'amie, qui n'entre dans la vie de celui qu'elle aime,
que pour y apporter de la joie et du courage, de la douceur et de la
noblesse, l'amie qui aime et qui est aimée dans le mystère, en dehors de
ce monde moqueur et qui flétrit les plus saintes religions de l'âme...
C'est une si grande faute que j'ai commise,» cette fois elle cacha son
visage dans ses jolies mains; «que ce ne soit pas cette série de
bassesses et de vilenies qui m'ont fait tant d'horreur chez les
autres... Épargne-les-moi, mon René, si tu m'aimes comme tu me l'as
dit... Mais m'aimes-tu vraiment ainsi?...»
À mesure qu'elle défilait ce coquet rosaire de mensonges, elle avait pu
voir le ravissement se peindre sur la physionomie de son romanesque et
naïf complice, que cette beauté de sentiment extasiait. Elle remettait à
son front l'auréole de madone qu'elle avait déposée pour se laisser
aimer... Et, mélangeant de la sorte la ruse à la tendresse, et les
calculs du positivisme le plus précis aux finesses de la sensibilité la
plus subtile, elle l'avait conduit à accepter, comme seule digne de la
poésie de leur amour, la convention suivante. Il prendrait sous un faux
nom, et dans un quartier pas très éloigné de la rue Murillo, un petit
appartement meublé, pour s'y rencontrer deux fois, ou trois, ou quatre
par semaine. Elle lui avait suggéré les Batignolles, mais avec tant
d'adresse qu'il pouvait s'imaginer avoir trouvé lui-même cette dernière
idée, comme les précédentes d'ailleurs. Il se mettrait à la recherche
dès le lendemain, et il lui écrirait, poste restante, sous de certaines
initiales, à un certain bureau. Ce surcroît d'inutiles précautions
attestait à René dans quelle servitude vivait son pauvre ange,--si l'on
peut appeler cela vivre! «Pauvre ange,» lui avait-il dit en effet, comme
elle étouffait une plainte sur le despotisme de son mari, en se
comparant elle-même à une bête traquée, «que tu dois avoir souffert!...»
Et elle avait levé derechef ses prunelles vers le plafond en ne montrant
plus que le blanc de ses yeux, par un de ces mouvements si bien joués
que, des années après, l'homme qui a été attendri par cette pantomime,
se demande encore: «N'était-elle pas sincère?...»
Il n'était pas besoin de cette perfection de comédie pour que René
accédât avec bonheur au plan proposé par la savante élève de Desforges.
En principe, et simplement parce qu'il aimait, il eût accueilli
n'importe quel projet, avec béatitude et dévotion. Mais le programme
esquissé par Suzanne correspondait en outre à toutes les portions
artificielles de son être. Le caractère clandestin de cette intrigue
enchantait le lecteur de romans qui se délectait d'avance à l'idée d'un
pareil mystère à porter dans la vie. La phraséologie par laquelle la
jeune femme s'était posée en muse soucieuse de son travail, avait flatté
en lui l'égoïsme de l'écrivain qui rêve de concilier l'art avec l'amour,
le plaisir de la volupté avec la solitude et l'indépendance nécessaires
à la composition. Enfin le poète, après de longues journées de torture,
se sentait comme des ailes à l'esprit et au coeur. Telle était
l'ardeur de sa félicité qu'il ne remarqua même pas l'étonnement
douloureux dont le visage de sa soeur resta empreint durant la soirée
qui suivit la visite de Suzanne. Qu'avait entendu Françoise?
Qu'avait-elle rapporté à madame Fresneau? Toujours est-il que cette
dernière souffrait visiblement. La profonde ignorance de certaines
femmes à la fois romanesques et pures leur réserve de ces surprises.
Elles s'intéressent aux choses de l'amour, parce qu'elles sont femmes,
et elles prêtent la main à des débuts de relations qu'elles croient
innocentes comme elles. Ensuite, lorsqu'elles entrevoient les
conséquences brutales auxquelles ces relations aboutissent presque
nécessairement, leur surprise serait comique si elle n'était pas aussi
cruelle que respectable. D'après la description faite par la bonne,
Émilie n'avait pas de doute sur l'identité de la visiteuse, et les
autres indices donnés par Françoise, les bruits de baisers surpris, la
durée de cette visite, le désordre mal réparé du lit, l'exaltation du
regard de René, un de ces instincts aussi que les femmes les plus
honnêtes possèdent à leur service dans ces occurrences-là, tout la
conduisait à penser que madame Moraines avait été la maîtresse de René,
là, chez eux! Et la mère de famille, la bourgeoise pieuse, se révoltait
contre cette pensée, en même temps qu'elle se souvenait des larmes
amères aperçues sur les joues pâles de Rosalie. Songeant à la jeune
fille dont elle avait pu mesurer la sincère tendresse, et à la grande
dame inconnue pour laquelle sa naïveté avait si imprudemment pris parti,
elle en venait à se demander:
--«Si René s'était trompé sur le compte de cette femme?...»
Mais elle était soeur aussi,--une soeur complaisante jusqu'à la
faiblesse,--et elle ne trouvait pas la force de faire la moindre
observation à son frère, en le voyant si heureux. Elle avait trop nourri
d'inquiétudes à constater le désespoir du jeune homme pendant la
dernière semaine. Ce mélange de sentiments opposés l'empêcha de
provoquer aucune confidence nouvelle, et, de son côté, la possession
rendait René discret, comme il arrive quelquefois, par l'excès de
l'amour où elle le jetait. Il ne pouvait plus parler de Suzanne
maintenant. Ce qu'il éprouvait pour elle n'était plus exprimable avec
des mots! Il avait trouvé, presque tout de suite, dans la silencieuse et
bourgeoise rue des Dames, et au milieu du quartier des Batignolles,
indiqué par Suzanne, le petit appartement désiré. Presque tout de suite
aussi, les circonstances s'étaient arrangées pour qu'il fût libre de
voir Suzanne uniquement. Il n'y avait pas huit jours qu'elle était sa
maîtresse, et Claude Larcher, le seul de ses confrères qu'il fréquentât
beaucoup, quittait Paris. René, qui l'avait négligé ces derniers temps,
le vit arriver rue Coëtlogon vers six heures et demie du soir, en
costume de voyage, pâle et défait, avec sa physionomie des mauvaises
crises. On venait de se mettre à table pour le dîner.
--«Le temps de vous serrer la main,» dit Claude sans s'asseoir, «je
prends l'express du Mont-Cenis à neuf heures, et je dois dîner à la
gare.»
--«Vous resterez longtemps absent?» interrogea Émilie.
--«_Chi lo sa?_» fit Claude, «comme on dit dans cette belle Italie où je
serai demain.»
--«Voyez-vous ce chançard,» s'écria Fresneau, «qui va pouvoir lire
Virgile dans sa patrie au lieu de le faire traduire à des ânes?»
--«Très chançard, en effet!...» dit avec un rire énervé l'écrivain,
qui, reconduit par René jusqu'à la grille de la rue où l'attendait son
fiacre chargé de ses bagages, éclata en sanglots; «Ah! Cette
Colette!...» dit-il. «Vous vous rappelez, quand vous êtes venu rue de
Varenne?... Dieu! était-elle jolie ce jour-là!... Elle m'a plaisanté au
sujet des femmes... Hé bien! C'est d'une femme que j'ai la honte d'être
jaloux aujourd'hui, d'un monstre avec qui elle s'est liée intimement, en
quelques jours, à ne plus la quitter, cette Aline Raymond, une infâme
connue comme telle dans tout Paris. Son nom seul me salit la bouche à
prononcer. Ah! cela, non, je n'ai pas pu le supporter, et je m'en
vais... Je n'avais pas d'argent, imaginez-vous, j'ai déniché un usurier
qui m'a prêté à soixante pour cent. Celui-là, par exemple, je le mettrai
dans ma prochaine comédie... Il a trouvé à me servir mieux que le
trou-madame d'Harpagon, mieux que le luth de Bologne, mieux que le jeu
de l'oie renouvelé des Grecs et fort propre à passer le temps lorsque
l'on n'a que faire... Savez-vous ce que j'ai dû acheter et revendre
audit usurier, outre l'argent vivant?... Deux cent cinquante
cercueils!... Vous entendez bien.... Est-ce énorme, cela?... Enfin,
l'usurier, ma vieille parente de province à qui j'ai écrit bassement,
mon éditeur, la _Revue parisienne_ à qui j'ai promis de la copie par
traité, signé, s'il vous plaît... j'ai six mille francs! Ah! Quand le
train va m'emporter, chaque tour de roue me passera sur le coeur, mais
je la fuirai; et, quand elle apprendra que je suis parti, par une lettre
que je lui écrirai de Milan, quelle vengeance pour moi!...» Il se frotta
les mains joyeusement, puis hochant la tête: «Ç'a toujours été comme
dans la ballade du comte Olaf, de Heine... Vous vous souvenez, quand il
parle d'amour à sa fiancée et que le bourreau se tient devant la
porte... Il s'est toujours tenu, ce bourreau, à la porte de la chambre
où j'aimais Colette... Mais, quand il a pris les jupes et le visage
d'une Sapho, non, c'était à en mourir!... Adieu, René, vous ne me
reverrez que guéri...»
Et, depuis lors, aucune nouvelle de cet ami malheureux auquel René
pensait surtout pour comparer la femme qu'il idolâtrait et qui était si
digne de son culte, à la dangereuse, à la féroce actrice. L'absence de
Claude lui était une raison pour ne plus jamais reparaître au foyer du
Théâtre-Français. Pourquoi se serait-il exposé à recevoir les bordées
d'outrages dont Colette couvrait sans nul doute son amant fugitif,
lorsqu'elle en parlait? Grâce à cette même absence, tout lien était
rompu aussi entre le poète et le monde où Larcher l'avait patronné. Sous
l'influence de sa passion naissante pour Suzanne, l'auteur du
_Sigisbée_ avait négligé jusqu'aux plus élémentaires devoirs de la
politesse. Non seulement il n'avait pas mis de cartes chez les diverses
femmes qui l'avaient si gracieusement prié, mais il n'était même pas
retourné chez la comtesse. Cette dernière, assez grande dame et assez
bonne personne à la fois pour comprendre la nature irrégulière des
artistes, et pour leur pardonner ces irrégularités, s'était dit: «Il
s'est ennuyé chez moi...» et elle ne l'avait plus invité, sans lui en
vouloir. Elle était d'ailleurs en train, pour l'instant, d'imposer à sa
société un pianiste russe et spirite qui se prétendait en communication
directe avec l'âme de Chopin. René, qui se trouvait tranquille de ce
côté, eut encore la chance que madame Offarel se froissât de ce qu'ils
n'avaient pas assisté, Émilie et lui, au fameux dîner préparé une
semaine durant, à grand renfort de courses à travers Paris. Fresneau s'y
était rendu seul.
--«En voilà une expédition où tu m'as envoyé!» avait-il dit à sa femme
en revenant. «Quand j'ai parlé de ta migraine, la vieille Offarel a fait
un _ah!_ qui m'a coupé bras et jambes. Quand je lui ai raconté que René
se trouvait absent, auprès d'un ami malade,--quelle drôle d'excuse,
entre parenthèses, mais passons!...--elle m'a demandé:--Est-ce dans un
château?--Et à table, ce malheureux Claude a fait les frais du dîner.
Elle me l'a déshabillé, il n'en est pas resté un cheveu!... Et c'est un
égoïste, et il a de mauvaises manières, et il a la santé perdue, et il
n'a aucun avenir, et ceci et cela, et patati et patata... Brr... brr...
S'il n'y avait pas eu le piquet du père Offarel!... Il m'a encore gagné,
le vieux malin... Ah! il y avait encore là Passart. Fais-moi penser à le
recommander à notre oncle pour l'école Saint-André... C'est un charmant
garçon. Entre nous, je crois que la petite Rosalie en tient pour lui...»
Émilie avait dû sourire de la perspicacité surprenante de son mari. Elle
avait entendu autrefois madame Offarel se plaindre des assiduités du
jeune professeur de dessin, et elle se rendit compte tout de suite qu'il
avait été prié à la dernière minute, pour bien prouver qu'à défaut de
René, on avait sous la main d'autres prétendants. Puis les dames Offarel
étaient demeurées deux semaines sans mettre les pieds rue Coëtlogon,
elles qui ne laissaient guère passer quatre soirs sans paraître à la fin
du dîner. Quand elles se décidèrent à revenir, toujours à cette même
heure, et après ces deux semaines, elles entrèrent, escortées du dit
Passart, grand garçon blond et gauche, avec des lunettes et un visage
timide, le teint semé de taches de rousseur. Émilie n'eut pas longtemps
à chercher le motif de cette visite en commun. Il s'agissait de rendre
son frère jaloux, naïve manoeuvre que la vieille dame découvrit tout
de suite en disant:
--«M. Offarel se trouvait occupé ce soir, et M. Passart a bien voulu
nous servir de cavalier... Allons, Rosalie, donne une place à M. Jacques
auprès de toi...»
La pauvre Rosalie ne s'était plus retrouvée en face de René, depuis la
cruelle explication qu'elle avait eue avec Émilie. Elle était bien émue,
bien tremblante, et le coeur lui avait fait bien mal durant le trajet
entre la rue de Bagneux et la rue Coëtlogon; court trajet, mais qui lui
avait paru interminable. Elle eut cependant la force de couler un regard
du côté de son ancien fiancé, comme pour lui attester qu'elle n'était
pas responsable des mesquins calculs de sa mère, et la force aussi de
répondre froidement en s'asseyant dans un angle, et mettant un autre
siège devant elle:
--«J'ai besoin de cette chaise pour y poser mes laines... M. Passart ne
voudra pas m'en priver...»:
--«Mais voilà une place libre,» interrompit Émilie qui fit asseoir le
jeune homme auprès d'elle et vint ainsi au secours de la courageuse
enfant. Cette dernière, quoiqu'elle sût très bien qu'une affreuse scène
l'attendait à la maison, se refusa obstinément à jouer le rôle auquel on
la conviait. Il eût été si naturel cependant que le dépit lui inspirât
cette petite vengeance! Mais les femmes vraiment délicates et qui savent
aimer n'ont pas de ces dépits. Rendre jaloux l'homme qui les a
abandonnées leur fait horreur, parce qu'il leur faudrait être coquettes
avec un autre; et cette idée, elles ne la supportent pas. Preuve divine
d'amour que cette scrupuleuse fidélité quand même, et qui grave pour
toujours une femme dans le regret d'un homme!... Pour toujours...--mais
quand il s'agit de l'heure présente et du résultat immédiat, ces
sublimes amoureuses font fausse route, et les coquettes ont raison.
Lorsque les années auront fui, et que l'amant vieilli passera la revue
de ses souvenirs, il comprendra, par comparaison, la valeur unique de
celle qui n'aura pas voulu le faire souffrir,--même pour le ramener. En
attendant, il court après les gredines qui lui versent le philtre amer
de cette avilissante, de cette ensorcelante jalousie! Il est juste de
dire, à l'excuse de René, qu'en immolant Rosalie à Suzanne, il croyait
du moins faire ce sacrifice à un amour véritable. Et comme sa soeur
lui vantait, le lendemain, la noblesse d'attitude de la jeune fille, ce
fut bien sincèrement qu'il répondit par cette parole empreinte de la
plus naïve fatuité:
--«Quel dommage qu'un si beau sentiment soit perdu!»
--«Oui,» répéta Émilie en soupirant, «quel dommage!»