le poète sur le revirement d'opinions qui s'était fait dans sa soeur à
l'endroit de madame Moraines, s'il eût eu l'esprit assez libre pour
penser à autre chose qu'à son amour. Mais cet amour l'absorbait tout
entier. Pour lui, maintenant, les journées se répartissaient en deux
groupes: celles où il devait se rencontrer avec Suzanne, celles qu'il
devait passer sans la voir. Ces dernières, qui étaient de beaucoup les
plus nombreuses, se distribuaient ainsi d'habitude: il restait au lit
assez tard dans la matinée, à rêver. Il éprouvait cette diminution de
l'énergie animale, conséquence inévitable des excès de l'amour sensuel.
Il vaquait à sa toilette, avec cette minutie qui, à elle seule, révèle
aux femmes d'expérience qu'un jeune homme est aimé. Cette toilette
finie, il écrivait à sa madone. Elle lui avait imposé la douce tâche de
lui tenir le journal de ses pensées. Quant à elle, il n'avait pas une
ligne de son écriture. Elle lui avait dit: «Je suis si surveillée, et
jamais seule!» Et il l'en plaignait, tout en se livrant à ce travail de
correspondance détaillée auquel Suzanne l'assujettissait. Pourquoi? Il
ne se l'était jamais demandé. Cette posture de Narcisse sentimental en
train de se mirer sans cesse dans son propre amour, convenait si bien à
ce qu'il y avait en lui de profondément vaniteux, comme chez presque
tous les écrivains. Suzanne n'avait pas assez réfléchi aux anomalies de
la nature de l'homme de lettres pour avoir spéculé sur cette vanité. Le
journal de René lui plaisait à relire, quand il n'était pas là, comme un
souvenir enflammé des caresses données et reçues, simplement. Quand le
poète avait ainsi fait sa prière du matin à sa divinité, l'heure du
déjeuner sonnait déjà. Aussitôt après, il allait à la Bibliothèque de la
rue de Richelieu prendre avec conscience des notes pour son
_Savonarole_, auquel il s'était remis. Il y travaillait d'arrache-pied,
durant la fin de l'après-midi, et jusque dans la soirée. Il y
travaillait,--sans plus jamais ressentir, comme à l'époque du
_Sigisbée_, cette plénitude de talent qui du cerveau passe dans la
plume, si bien que les mots se pressent dans la mémoire, que les images
se dessinent avec les contours et les couleurs de la réalité, que les
personnages vont et viennent, que l'effort d'écrire enfin se transforme
en une ivresse à la fois légère et puissante d'où nous sortons
épuisés;--mais quelle fatigue délicieuse! Il fallait à René, pour
échafauder les scènes de son drame actuel, une tension presque
douloureuse de toute sa pensée, une pire tension pour mettre en vers les
morceaux qu'il avait, au préalable, esquissés en prose. Sa verve ne
s'éveillait plus en fougues heureuses. Il y avait à cela plusieurs
raisons d'ordres très divers, une toute physique d'abord; le gaspillage
de sève vitale qu'entraîne toute passion partagée;--une, morale: la
préoccupation constante de Suzanne et l'incapacité de l'oublier jamais
entièrement;--une, intellectuelle, enfin, et la plus puissante: le poète
subissait, et il ne s'en rendait pas compte, cette influence du succès,
meurtrière même aux plus beaux génies. En concevant et en écrivant, il
commençait de penser au public. Il apercevait en esprit la salle de la
première représentation, les journalistes à leurs fauteuils, les gens du
monde, ici et là, et, sur le devant d'une baignoire, madame Moraines. Il
entendait à l'avance le bruit des applaudissements, aussi démoralisant
pour les auteurs dramatiques que le chiffre des éditions peut l'être
pour les romanciers. La vision d'un certain effet à produire se
substituait en lui à cette vision désintéressée et naturelle de l'objet
à peindre, pour le plaisir de le peindre, qui est la condition
nécessaire de l'oeuvre d'art vivante. Trop jeune encore pour posséder
cette habileté des mains, grâce à laquelle les vétérans de lettres
arrivent à écrire des phrases passionnées, sans émotion aucune, et de
manière à tromper même les plus fins critiques, René cherchait en lui
une source, un jaillissement d'idées qu'il ne trouvait pas. Son drame ne
se faisait pas dans sa pensée, naturellement, nécessairement. Les
figures tragiques du moine florentin au profil de bouc, du terrible
pontife Alexandre VI, du violent Michel-Ange, du douloureux Machiavel,
et du redoutable César Borgia, ne s'animaient pas devant ses yeux,
malgré les documents amassés, les notes prises, les pages indéfiniment
raturées. Alors il posait sa plume; il regardait le ciel bleuir à
travers la guipure des rideaux de sa fenêtre; il écoutait les petits
bruits de la maison: une porte qui se fermait, Constant qui jouait,
Françoise qui grondait, Émilie qui passait légère, Fresneau qui marchait
lourdement, et il se prenait à compter combien d'heures le séparaient de
son prochain rendez-vous avec sa maîtresse.
--«Ah! Comme je l'aime! Comme je l'aime!» se disait-il, exaltant sa
passion par son ardeur à prononcer tout haut cette phrase. Puis il se
délectait à se ressouvenir du petit appartement meublé où aurait lieu ce
rendez-vous, attendu avec une si fiévreuse impatience. Il avait eu,
dans ses recherches, la main plus heureuse que son inexpérience ne
l'avait fait espérer à Suzanne. Cet appartement se composait de trois
chambres assez coquettement meublées par les soins de madame Malvina
Raulet, une dame brune, d'environ trente-cinq ans, dont les manières
discrètes, la toilette presque sévère, la voix adoucie, les yeux
avenants, avaient tout de suite enchanté René. Madame Malvina Raulet se
donnait comme veuve. Elle vivait officiellement des petites rentes que
lui aurait laissées feu Raulet, personnage chimérique dont elle
définissait la profession par cette phrase vague: «Il était dans les
affaires.» En réalité, l'astucieuse et fine loueuse du logement meublé
n'avait jamais été mariée. Elle était, pour le moment, entretenue par un
homme sérieux, un médecin de quartier, père de famille, qu'elle avait
enjôlé avec son air distingué et sans doute par de secrètes séductions,
au point d'en tirer cinq cents francs par mois, payés le premier et
d'une façon fixe, à la manière d'un traitement de fonctionnaire. Comme
elle était avant tout une femme d'ordre, elle avait imaginé d'augmenter
ce revenu mensuel en détachant de son appartement, beaucoup trop vaste
pour elle, trois pièces dont l'une pouvait servir de salon, une autre de
chambre à coucher, la dernière de cabinet de toilette. L'existence de
deux portes sur le palier lui permit d'attribuer à ces trois pièces une
entrée particulière. Le mobilier presque élégant qu'elle y disposa lui
venait du plus funèbre héritage. Elle avait été, pendant dix années de
sa vie, la maîtresse d'un fou, payée par la famille qui n'avait pas
voulu que cette folie fût déclarée. À la mort du malheureux, Malvina
avait touché vingt mille francs, promis à l'avance, et gardé tout ce qui
garnissait la maison, théâtre de son étrange métier. Le sinistre et
hideux dessous de cette existence ne devait jamais être connu de René.
Mais dans ce vaste Paris, si propice aux intrigues clandestines, combien
parmi les beaux jeunes gens qui vont à un rendez-vous dans un endroit
pareil, se rendent compte de l'histoire de la personne qui leur fournit
un asile d'amour tout préparé! Le poète ne se doutait guère non plus
qu'au premier coup d'oeil, cette personne aux attitudes
irréprochables, avait vu clair dans ses intentions. Il s'était donné
comme habitant Versailles et obligé de venir à Paris deux ou trois fois
la semaine. Par enfantillage, il avait choisi comme nom d'emprunt celui
du héros de roman qui l'avait séduit le plus dans sa jeunesse, le
paradoxal d'Albert de _Mademoiselle de Maupin_. Tout en écrivant ce nom
au bas du petit billet d'engagement que madame Raulet lui fit signer, il
avait posé sur la table son chapeau, dans le fond duquel la rusée
hôtesse put lire les véritables initiales de son locataire de passage,
et elle reprit:
--«Monsieur d'Albert voudra-t-il que ma domestique se charge aussi du
service, ce sera cinquante francs de plus par mois?...»
Ce prix exorbitant fut demandé avec un ton de voix si candide, et,
d'autre part, madame Raulet lui paraissait si respectable, que le jeune
homme n'osa pas discuter. Il la regarda cependant avec une première
défiance. Son aspect démentait toute idée d'exploitation de l'adultère.
Elle portait une robe de nuance sombre, joliment coupée, mais toute
simple. Sa montre passée dans sa ceinture était attachée à une de ces
chaînes de cou, jadis très en faveur dans la bourgeoisie française, et
qui lui venait certainement d'une mère adorée. Un médaillon renfermant
sous verre une mèche de cheveux blancs, ceux d'un père chéri, sans nul
doute, fermait son col modeste. Ses doigts longs passaient à travers des
mitaines de soie qui laissaient deviner l'or de son alliance. Il est
juste d'ajouter que cette veuve distinguée avait, outre le médecin, deux
amants très jeunes: l'un, étudiant en droit, l'autre, employé dans un
grand magasin de nouveautés, qui croyaient posséder en elle une femme du
monde, surveillée par une famille implacable! Ces deux amants
représentaient, dans l'équilibre de son budget, toutes sortes de petites
économies: des dîners au restaurant, des promenades en voiture, des
cadeaux de bijoux, des loges de théâtre, ce qui n'empêcha pas cette
vertueuse créature de dire au faux d'Albert:
--«La maison est bien tranquille, Monsieur. Vous êtes un jeune homme,»
ajouta-t-elle avec un sourire, «vous ne vous offenserez pas si je me
permets de vous faire observer que le moindre bruit, dans l'escalier, le
soir par exemple, serait un motif pour résilier notre contrat...»
René s'était senti rougir quand elle lui avait parlé ainsi. Dans l'excès
de sa naïveté, il trembla que l'honorable veuve ne lui donnât congé
après le premier rendez-vous. Cette ridicule crainte le poussa, au
sortir même de ce premier rendez-vous, et quand Suzanne fut partie, à
faire une visite à son hôtesse, sous le prétexte d'une petite
recommandation relative au service. Elle le reçut avec la politesse
gracieuse d'une femme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, qui n'a
rien vu, quoiqu'elle eût, à travers la fenêtre sur la rue, suivi du
regard madame Moraines. Cette dernière s'était en allée, le long du
trottoir, avec cette allure à laquelle un oeil parisien ne s'est
jamais trompé. Malvina savait désormais à quoi s'en tenir: son locataire
était l'amant d'une femme du monde, et du plus grand monde. Lui-même
cependant, quoique bien mis, n'avait ni dans sa coiffure, ni dans la
coupe de sa barbe, ni dans sa démarche, le je ne sais quel caractère qui
décèle le fils de famille. La loueuse pensa que, selon toute
probabilité, le loyer serait payé par la maîtresse et non par l'amant,
et elle regretta de n'avoir demandé que cinq cents francs par mois,
outre les cinquante du service.--Son appartement tout entier lui
revenait, à elle, à quatorze cents francs par an et sa bonne à tout
faire recevait quarante-cinq francs de gage!--N'importe, elle se
rattraperait sur le détail: le bois à fournir pour le feu, le linge, les
repas, si jamais le jeune homme s'avisait de déjeuner là, comme elle le
lui offrit.
--«C'est une excellente personne, et bien prévenante...» dit René à
Suzanne lorsque cette dernière l'interrogea sur madame Raulet. Mais
quoi? La confiance du poète n'avait-elle pas raison? À quoi lui eût-il
servi de se livrer, comme eût fait Claude, à une analyse pessimiste du
caractère de cette femme, sinon à se configurer d'avance mille dangers
de chantage, d'ailleurs imaginaires; car si Malvina était une nature
d'entremetteuse, vénale et retorse, c'était aussi une bourgeoise
sincèrement affamée de considération, et qui se proposait, une fois sa
pelote faite, de retourner dans sa ville natale, à Tournon, et d'y
mener une vie d'absolue décence. L'esclandre possible d'un procès où son
nom eût été mêlé suffisait à écarter de son imagination tout projet de
canaillerie violente. Elle poussait ce culte de la respectabilité à un
tel point, qu'elle forgea elle-même, sur son locataire, et auprès du
concierge, un mensonge compliqué. Suzanne et René devinrent un gentil
ménage, demeurant toute l'année à la campagne et un peu parent du défunt
Raulet. Ce fut elle aussi qui, avant toute demande, remit deux clefs au
soi-disant Albert, afin d'empêcher les relations avec ce concierge, même
les plus insignifiantes. Qu'importait à René la cause véritable de cette
complaisance? Les jeunes gens ont ce bon esprit de ne pas raisonner avec
les faits commodes à leurs passions. Ils s'engagent ainsi sur des
chemins périlleux, mais ils en cueillent, ils en respirent du moins
toutes les fleurs. Quand celui-ci traversait Paris pour se rendre au
petit appartement de la rue des Dames, une musique lui chantait dans le
coeur, qui ne lui permettait pas d'entendre les voix attristantes du
soupçon. Ses rendez-vous avaient lieu presque toujours le matin. René ne
s'était jamais demandé non plus pourquoi ce moment de la journée était
plus commode à Suzanne. En réalité, c'était l'heure où cette dernière
était plus assurée d'échapper à la surveillance de Desforges. Avant
midi, l'hygiénique baron se consacrait à ce qu'il avait de plus précieux
au monde: sa santé. Il prenait une leçon d'armes, ce qu'il appelait «sa
pilule d'exercice;» il galopait dans les allées du Bois, ce qui devenait
«sa cure d'air;» enfin il «brûlait son acide,» formule qu'il devait au
docteur Noirot. La madone en partie double, qui connaissait le fonds et
le tréfonds de cet homme, le savait aussi enchaîné par les servitudes de
cette hygiène que Paul lui-même par celles de son bureau. Elle
ressentait un malin plaisir à se représenter, de la sorte, son mari
assis à ce bureau, son «excellent ami» chevauchant une jument anglaise,
et son petit René entrant chez une fleuriste pour y acheter de quoi
parer la chapelle de leurs caresses. C'était des roses qu'il choisissait
d'ordinaire, des roses rouges comme les lèvres de son amie, des roses
pâles comme ses joues dans les minutes de lassitude, de vivantes, de
fraîches roses dont l'arome alanguissait encore la langueur des
étreintes. Elle savait, tandis qu'elle s'acheminait de son côté vers ce
tendre et furtif asile, que son jeune amant était debout contre la
croisée, à écouter le bruit des fiacres qui passaient. Qu'il serait
heureux, quand le sien à elle s'arrêterait devant la maison! Elle
monterait l'escalier et il l'attendrait, ayant lui-même ouvert doucement
la porte, pour ne pas perdre une seconde, une seule, de sa chère
présence. Il la tiendrait, là, contre lui, la dévorant de ces silencieux
baisers qui vont cherchant la fraîcheur de la peau et la mobilité des
lèvres à travers la dentelle de la voilette. Et c'était presque aussitôt
un emportement de désirs que Suzanne adorait, une frénésie de l'avoir à
lui, qui le faisait la dévêtir avec des mains affolées et des
caresses,--ah! quelles caresses! La grande séduction de la jeune femme
et son habileté suprême consistaient à garder son innocente expression
de vierge au milieu des pires désordres. Son pur visage semblait ignorer
les complaisances du reste de sa personne, et grâce à cette idéalité de
physionomie conservée à travers tout, elle avait pu se faire, sans
déchoir, l'éducatrice amoureuse de René, comme découvrant avec lui le
monde mystérieux de la vie des sens. Cette passion sensuelle formait
l'arrière-fond sincère de ses rapports avec le jeune homme. Cette même
passion était la cause de la fréquence de ces rendez-vous, auxquels la
singulière créature apportait une âme entièrement heureuse, entièrement
étrangère aussi à tout sentiment de remords. Elle appartenait, sans
doute par l'hérédité, se trouvant la fille d'un homme d'État, à la
grande race des êtres d'action dont le trait dominant est la faculté
distributive, si l'on peut dire. Ces êtres-là ont la puissance
d'exploiter pleinement l'heure présente sans que ni l'heure passée ni
l'heure à venir trouble ou arrête leur sensation. L'argot actuel a
trouvé un joli mot pour désigner ce pouvoir spécial d'oubli momentané;
il appelle cela «couper le fil.» Suzanne avait organisé la part de sa
vie accordée à Paul, la part de sa vie accordée à Desforges. Pendant le
temps où elle se donnait à René, elle lui appartenait tout entière, avec
une suspension si absolue du reste de son existence qu'il lui aurait
fallu se raisonner pour savoir qu'elle mentait, et ces lugubres
raisonnements de la conscience, elle se souciait bien d'y travailler,
tandis que l'opium puissant du plaisir envahissait son cerveau!... Ils
étaient là, son amant et elle, dans les bras l'un de l'autre, les
rideaux tirés, lui en adoration devant cette femme dont la beauté le
ravissait, dont l'élégance intime l'extasiait. Il aimait d'elle, et sa
peau si douce et la soie de ses bas, sa gorge souple et la batiste de sa
chemise, le parfum de son haleine et les saphirs de son bracelet, ses
cheveux blonds et les épingles d'écaille incrustées de petits diamants
qu'elle y piquait. Elle se laissait adorer comme une idole,
voluptueusement roulée dans le flot de baisers qui montait, montait vers
elle,--baisers d'amour qui n'étaient pas comptés, pesés, étiquetés comme
ceux de Desforges,--baisers nouveaux qui n'avaient pas la monotonie
connue de ceux de Paul,--baisers ardents comme l'homme de vingt-cinq ans
qui les lui donnait, qui les lui prodiguait,--baisers si frais, qui lui
arrivaient d'une bouche aussi pure que la sienne et qu'accompagnaient
des paroles de tendresse empreintes de la plus délicieuse poésie,--enfin
un régal exquis de courtisane blasée auquel il lui fallait s'arracher,
avec effort! Vers midi elle devait se rhabiller, et René lui servait
enfantinement de femme de chambre, la regardant se coiffer elle-même
avant de passer sa robe, avec adoration. Elle avait ses beaux bras
levés, sa taille prise dans son mince corset de satin noir. Son jupon de
soie molle et parfumée, un peu court, laissait voir ses bas où se
moulaient ses jambes fines. Il s'approchait d'elle, et sa bouche courait
sur ses épaules nues qui frémissaient avant de disparaître sous l'étoffe
hypocrite du corsage... Et puis, quand elle était partie, il demeurait
là tout le jour, se faisant servir à déjeuner par madame Raulet dans le
salon, soi-disant pour travailler,--car il avait apporté sa serviette
remplie de papiers,--en réalité pour se repaître de souvenirs dans la
chambre à coucher dont le désordre lui attestait qu'il n'avait pas rêvé!
Il ne s'en allait qu'au crépuscule, traversant, pour gagner la rue
Coëtlogon, tout le Paris qu'étoilent les premiers becs de gaz, si
clairs dans la transparence du soir, et la divine lassitude qu'il
sentait en lui faisait comme une volupté suprême où se résumaient, où
s'évanouissaient toutes les autres!
XV
LES RANCUNES DE COLETTE
Il y avait environ deux mois que cette vie durait, monotone et si douce,
et sans autres événements que ce regret du dernier baiser et cette
espérance des caresses prochaines, lorsqu'un matin, et au moment même où
René sortait de chez lui pour aller à un de ces rendez-vous, Françoise
lui remit une lettre dont la suscription le fit tressaillir. Il avait
reconnu l'écriture de Claude Larcher. Il savait, pour avoir passé à
l'hôtel Saint-Euverte et causé avec Ferdinand, que l'écrivain avait
séjourné à Florence, puis à Pise. Il avait même adressé à la poste
restante de ces deux villes trois billets demeurés sans réponse. Il vit
au timbre de l'enveloppe que Claude se trouvait maintenant à Venise. Ce
fut avec une curiosité singulière qu'il déchira cette enveloppe et qu'il
lut les pages suivantes, tout en longeant les trottoirs des calmes rues
du faubourg Saint-Germain qui le menaient vers la Seine, par un matin du
premier printemps, aussi frais, aussi lumineux que son propre amour.
* * * * *
Venise, Palais Dario, avril 79.
Et c'est de votre Venise que je vous écris, mon cher René, de cette
Venise où vous avez évoqué le cruel profil de votre Coelia, le tendre
profil de votre Béatrice; et comme la féerique Venise est toujours la
patrie de l'invraisemblable, la cité des ondines, qui, sur ce bord
d'Orient, s'appellent des sirènes, j'y ai découvert un appartement
meublé dans le plus délicieux petit palais, sur le Grand Canal, comme
lord Byron, un _palazzino_ à médaillons de marbre sur sa façade, tout
historié, brodé, ciselé, et penché de côté, comme moi dans mes mauvais
jours. Pendant que je suis à vous griffonner cette lettre, j'ai l'eau
glauque de ce _Canal Grande_ sous mes fenêtres, et autour de moi la paix
de cette ville,--la Cora Pearl de l'Adriatique, dirait un
vaudevilliste!--où il fait un silence de songe. Ah! mon ami, pourquoi
faut-il que j'aie apporté ici mon vieux coeur d'homme de lettres
malade, ce coeur inquiet que j'entends battre et gémir plus fort
encore dans ce doux silence?... Savez-vous qu'il est deux heures, que je
viens de déjeuner à une petite table du Florian, sous les arcades,
d'aller à San-Giorgio in Bragora regarder un divin Cima, que je dois
dîner ce soir avec deux descendantes des doges, belles comme des femmes
de Véronèse, et des Russes aussi amusants que le Korazoff de notre ami
Beyle, et qu'au lieu d'avoir l'esprit en fête, je suis rentré pour
revoir Son Portrait,--avec une grande S et un grand P,--le portrait de
Colette! René, René, que ne suis-je simplement assis dans mon fauteuil
d'orchestre aux Français, à la voir jouer la Camille d'_On ne badine pas
avec l'amour_, pièce divine, aussi amère que de l'_Adolphe_ et qui
chante comme du Mozart! Vous souvenez-vous de son sourire de côté, et
comme elle hochait joliment sa blonde tête pour dire: «Mais êtes-vous
sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment?» Vous
souvenez-vous de Perdican et de ces mots: «Orgueil, le plus fatal des
conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette fille et moi?»
C'est toute mon histoire que ces quelques mots-là, toute notre
histoire! Seulement, j'étais, moi, le vrai Perdican de la comédie, avec
cette source d'idéal et d'amour au fond de l'âme, toujours jaillissante
malgré l'expérience, toujours pure malgré tant de fautes!... Et elle, ma
Camille, elle avait été souillée, à ne l'en pouvoir laver, par tant de
hontes! Ah! Que la vie a donc tristement bavé sur ma fleur! Et quand
j'ai voulu la respirer, quelle odeur de mort!
Allons, allons, ce n'est pas pour vous raconter cela que je me suis
mis à ma table, devant mon balcon à travers les colonnettes duquel
je vois passer les gondoles. Elles glissent, elles penchent, elles
volte-virent, si coquettement funèbres et sveltes! Si chacun de ces
cercueils flottants emportait un de mes rêves défunts, quelle
procession interminable sur cette eau morne! Que ne suis-je
aqua-fortiste; je sais bien la composition macabre que je graverais:
une fuite de ces barques noires dans le crépuscule, des squelettes
blancs pour gondoliers à la proue et à la poupe, ramant tout droits,
une rangée de palais ruinés, et j'écrirais en dessous:--«Ainsi est
mon coeur!» Après une jeunesse plus foulée que le raisin des
vendanges, et si misérable, quand je venais d'échapper à peine aux
esclavages du métier, c'est l'horrible esclavage de cet amour-là
qu'il m'a fallu rencontrer, de cet amour à base de haine et de
mépris! Pourquoi, Dieu juste? Pourquoi? Qui m'eût dit, par le soir
de juillet où cette folie a commencé, que j'en étais à une des
heures les plus solennelles de ma vie? J'avais bien travaillé tout
le jour et dîné seul. J'étais sorti pour respirer un peu, je flânais
le long de ma canne et de mon spleen, regardant les passants et les
passantes sans autre projet que de gagner dix heures. Quelle
invisible démon a conduit mes pas du côté de la Comédie? Pourquoi
suis-je monté au foyer, où je n'étais pas venu depuis des mois, dire
bonjour au vieux Farguet, dont je me souciais comme de mon premier
article? Pourquoi ai-je eu de l'esprit, dans ce foyer, et ma
fantaisie des meilleures heures, moi qui me suis vu si souvent, aux
dîners du monde, aussi muet que la carpe à la Chambord du menu?
Pourquoi Colette se trouvait-elle là dans cet adorable costume des
jeunes filles de l'ancien répertoire? Elle jouait la Rosine du
_Barbier_: «Quand dans la plaine--l'Amour ramène--le printemps...»
J'allai dans la salle lui entendre chanter cet air. Pourquoi me
regardait-elle en le chantant, si visiblement émue que je n'osais
pas comprendre? Pourquoi avait-elle cette bouche, ces yeux, ce
profil, ce visage où il semble que l'on puisse lire la douleur
d'une Psyché asservie, torturée par les sens? Que je l'ai aimée dès
ce premier soir et qu'elle m'a aimé! Elle ne se disputa pas et je
l'avais à moi ce soir même. C'était la seconde fois que nous nous
rencontrions. Comprenez-vous cela, que j'aie été assez fou pour
espérer une fidélité quelconque d'une fille qui s'était ainsi jetée
à ma tête?...--«Montez-vous dans ma loge?» me dit-elle, quand je
reparus dans les coulisses, et nous y montâmes. Nous n'y étions pas
depuis un quart d'heure qu'elle pressait ses lèvres sur les miennes,
avec cet égarement presque douloureux que je lui ai toujours vu dans
le plaisir:--«Ah!» me dit-elle, «voilà une heure que j'en ai trop
envie!...» Insensé, il fallait la prendre comme elle se donnait,
pour une admirable courtisane, folle de son corps,--et du mien, par
bonheur, et me souvenir que les femmes sont avec les autres
exactement les mêmes qu'avec nous... Au lieu que...