quelles larmes!... Comme elle t'aime!... Sa mère était sortie avec
Angélique... vois quelle ironie, pour aller acheter les provisions du
dîner de samedi... C'est moi qui n'irai pas à ce dîner-là... Quand
Rosalie m'a ouvert la porte, j'ai cru qu'elle se trouverait mal, tant
elle est devenue pâle... Je ne lui avais pas dit un mot, qu'elle avait
tout deviné. Elle est comme moi avec toi. Elle a la seconde vue du
coeur... Nous sommes entrés dans sa chambre... Il n'y a que toi dans
cette chambre, et tes portraits, et des souvenirs qui se rattachent à
des promenades que nous avons faites ensemble, et des gravures des
journaux illustrés sur ta pièce... J'ai commencé de lui faire ton
message, si doucement, je te jure. J'étais aussi émue qu'elle... et elle
me disait:--Il est si bon de vous avoir choisie pour me parler! Au moins
vous ne me trouverez pas folle de l'aimer comme je l'aime...--Elle a dit
encore:--J'y étais préparée depuis longtemps. C'était trop beau... Et
aussi:--Suppliez-le seulement qu'il me permette de garder ses
lettres...--Ah! Ne m'en demande pas davantage maintenant... J'ai si peur
pour toi, mon René; oui, j'ai peur que ce chagrin ne te porte
malheur...»
XIII
AT HOME
La lettre mise par René dans la boîte de poste de Saint-Cloud était bien
arrivée à son adresse, le matin même du jour qui devait consommer le
malheur de la pauvre Rosalie. Suzanne l'avait reçue avec le reste de son
courrier, quelques minutes avant que son mari n'entrât dans sa chambre,
comme d'habitude, pour prendre le thé, et elle était en train de la
lire, quand la bonne et loyale figure de Paul se présenta dans
l'entre-bâillement de la porte. Il lui cria, de sa voix gaie et sonore,
le «bonjour, Suzon» qu'il lui adressait toujours, et il ajouta, comme
il lui arrivait quelquefois, «ma rose blonde.» Cette allusion à la
célèbre romance d'Alfred de Musset n'allait jamais sans un baiser.
Musset représentait, pour Moraines, la jeunesse et l'amour, avec un coin
de mauvais sujet, et c'était la naïve fatuité de ce brave garçon de se
poser à ses propres yeux comme traitant Suzanne en amant et non en mari.
Il était de ces étranges époux qui vous diraient volontiers en
confidence: «J'ai tout appris à ma femme, c'est la seule manière de lui
ôter toute curiosité...» En attendant, il était amoureux de sa «rose
blonde» comme au premier jour, et il le lui prouva, ce matin encore, par
la manière dont il lui baisa la nuque, tandis qu'elle le repoussait, en
disant:
--«Allons, laisse-moi finir ma lettre et prépare le thé...»
Elle savait bien que Paul ne lui demanderait jamais aucun détail au
sujet de sa correspondance, et cela lui procurait une si douce sensation
de se réchauffer au feu des phrases du jeune homme, qu'elle ne se
contenta pas de lire cette lettre une fois; elle la relut, puis elle la
plia en deux et la glissa dans son corsage. Elle avait, en venant
prendre place à la table, devant la fine tasse de porcelaine où
blondissait déjà le thé, un tel rayonnement sur son visage que Moraines
lui dit, pour la taquiner, et en grossissant encore sa voix?
--«Si j'étais un mari jaloux, je croirais que vous avez reçu une lettre
de votre amoureux, tant vous avez l'air contente, Madame... Et si tu
savais comme ça te va,» ajouta-t-il, en lui baisant le bras au-dessus du
poignet, son bras si frais dont la peau dorée était encore toute tiède
et toute parfumée de son bain.
--«Hé bien! Monsieur, vous auriez raison,» répondit-elle avec un sourire
malicieux. C'est un plaisir divin pour les femmes que de dire avec ces
sourires-là des vérités auxquelles ne croient pas ceux à qui elles les
disent. Elles se donnent ainsi un peu de cette sensation du danger qui
fouette délicieusement leurs nerfs.
--«Est-il gentil au moins, ton amoureux?» reprit Paul, donnant tête
baissée et avec verve dans ce qu'il jugeait être une plaisanterie.
--«Très gentil...»
--«Et peut-on savoir son nom?»
--«Vous êtes bien curieux. Cherchez.»
--«Ma foi non,» dit Paul, «j'aurais trop à faire. Ah! Suzanne,»
ajouta-t-il avec un sentiment profond, et en changeant d'accent tout à
coup, «comme ça doit être cruel de se défier!... Me vois-tu jaloux de
toi, et, là-bas, à mon bureau, avec cette idée qui me rongerait toute
la journée?... Bah!» ajouta-t-il finement, «je te ferais surveiller par
Desforges...»
--«C'est encore heureux qu'il n'y ait eu personne ici pour entendre sa
plaisanterie,» songea Suzanne, quand elle fut seule. «Il a la manie de
dire de ces mots-là dans le monde!...» Mais la lettre de René lui avait
tant plu qu'elle oublia de se mettre en colère, comme elle faisait quand
elle trouvait son mari par trop simple. Ces jolies et spirituelles
scélérates ont de ces logiques: elles emploient leur plus fine adresse à
vous passer un bandeau sur les yeux avec leurs blanches mains, puis
elles vous reprochent de trébucher. Il ne leur suffit pas que vous soyez
trompé, vous ne devez l'être que jusqu'à un certain point. Au delà,
c'est trop, vous les gênez, et elles vous en veulent,--de bonne foi.
Celle-ci se contenta de lever ses épaules avec une expression de douce
pitié. Puis elle tira la lettre de la place où elle l'avait glissée, et
elle la lut pour la troisième fois.
--«C'est vrai,» dit-elle tout haut, «qu'il ne ressemble pas aux
autres...»
Et elle tomba dans une rêverie profonde qui lui montrait le jeune homme
au Louvre, tel qu'il lui était apparu, sous le grand tableau de
Véronèse, le visage penché à droite et guettant sa venue. Quand ses yeux
l'avaient rencontrée, était-il ému! Était-il jeune! Plus tard, quand il
lui avait dit qu'il l'aimait, comme ses lèvres tremblaient, ces belles
et pleines lèvres où elle aurait voulu mordre, comme dans un fruit,
après s'être caressé les joues à l'or souple de la barbe qui encadrait
ce visage aussi frais que viril! Mais le fruit n'était pas mûr. Il
fallait savoir attendre. Elle poussa un soupir. Elle avait bien calculé
que le poète lui écrirait, dans la journée, après leur rendez-vous, et
justement cette lettre-là. Elle s'était promis de ne pas y répondre, non
plus qu'à la seconde. Elle l'attendit, cette seconde, un jour, deux
jours, trois jours. Si complète que fût sa confiance dans l'ardeur du
sentiment qu'elle avait su inspirer à René, elle commençait d'avoir peur
lorsque, dans l'après-midi de ce troisième jour, et comme son coupé
tournait l'angle de la rue Murillo, elle l'aperçut debout, comme l'autre
fois, sur le trottoir. Elle eut grand soin de ne pas avoir l'air de le
remarquer, et elle prit, enfoncée dans son coin, sa physionomie la plus
mélancolique, ses yeux le plus noyés de rêve, une pureté de profil à
émouvoir un tigre. Il fut transformé aussitôt, ce coupé confortable et
garni d'une foule de petits brimborions commodes, en une voiture
cellulaire emportant une victime,--victime de son mari, victime de son
luxe, victime de son amour, victime de sa vertu!... Et elle ne mentait
pas trop en passant ainsi devant le jeune homme. À le voir pâli par une
angoisse de trois jours, perdu d'émotion, elle aurait tant voulu faire
arrêter cette voiture rapide, en descendre ou l'y recevoir, l'enlever,
lui dire: «Mais je t'aime autant que tu m'aimes!...» Au lieu de cela,
elle allait à des courses et à des visites, sûre maintenant que cette
seconde lettre si impatiemment attendue ne tarderait pas. Elle l'avait
le soir même, mais à une minute où l'arrivée de cette lettre présentait
le plus de véritable péril. Voici pourquoi. Rentré chez lui aussitôt
après leur rencontre, René avait écrit quatre pages en proie à la
fièvre, et, pour que madame Moraines les eût plus tôt et plus sûrement,
il les avait envoyées, vers cinq heures, par un commissionnaire, en
sorte que le billet fut apporté par le valet de chambre dans un moment
où Suzanne avait Desforges avec elle. Il était venu, comme il faisait
souvent à cette heure, avec un gentil cadeau: un délicieux étui en or
ancien, déniché dans une visite à l'hôtel Drouot. Elle n'eut pas plutôt
reconnu l'écriture de l'adresse qu'elle se dit: «Le moindre signe
d'émotion, et le baron devine que j'ai une intrigue...» Comme il arrive,
cette crainte de montrer de l'émotion lui rendait plus difficile de
cacher les mouvements dont elle était agitée. Elle prit cependant cette
enveloppe, la regarda comme quelqu'un qui ne devine pas d'où lui vient
une missive, la déchira et parcourut la lettre rapidement après avoir
jeté les yeux d'abord sur la signature; puis, se levant pour aller la
placer parmi d'autres sur le bureau entouré de lierre:
--«Encore une lettre de pauvre,» dit-elle, «c'est étonnant, ce qu'il
m'en arrive ces jours-ci; et vous, Frédéric, comment vous en
tirez-vous?»
--«Mais c'est bien simple,» répondit le baron, «cinquante francs à la
première demande, vingt francs à la seconde, rien à la troisième. Mon
secrétaire a mes ordres pour cela... En voilà encore un cliché auquel je
ne crois pas: la charité!... Comme si c'était par manque d'argent que
les pauvres sont les pauvres. C'est leur caractère qui les a faits tels,
et cela, vous ne le changerez pas... Tenez, la personne qui vous quête
aujourd'hui, gageons vingt-cinq louis qu'en allant aux renseignements
vous trouverez qu'elle a eu dix fois, dans sa vie, la fortune en main,
ou l'aisance. Vous lui constitueriez un capital que ce serait la même
chose après quelques années... Je veux bien donner d'ailleurs, et tant
que l'on voudra... Mais quant à croire que l'argent ainsi dépensé soit
de la moindre utilité, c'est une autre affaire... Et puis, je les
connais, les bienfaiteurs et les bienfaitrices; je la connais, la
réclame, et le chemin fait dans le monde, et les belles relations...»
--«Taisez-vous,» dit Suzanne, «vous êtes un affreux sceptique.» Et avec
la finesse d'ironie par laquelle les femmes obligées de mentir se
vengent parfois de celui qui les contraint à la ruse: «Ah! On ne vous en
fait pas accroire facilement, à vous!...»
Le baron sourit à la flatterie de sa maîtresse. Si sa défiance eût été
éveillée, cette phrase l'eût endormie. Les hommes les plus retors ont un
point par où on les vaincra toujours: la vanité. Mais toute espèce de
soupçon était bien loin de l'esprit de Desforges. Il était aussi facile
à Suzanne de le tromper, qu'il l'avait été à René de tromper sa soeur.
Ceux qui nous voient constamment sont les derniers à s'apercevoir des
choses qui sauteraient aux yeux du premier étranger venu. C'est que
l'étranger nous aborde sans idée toute faite, au lieu que nos amis de
tous les jours se sont formé de nous une opinion qu'ils ne se donnent
plus la peine de vérifier et de modifier. C'est ainsi que le baron ne
remarqua point, ce jour-là, que son amie était dans une véritable crise
d'agitation, durant sa visite qu'il prolongea plus que d'habitude. Il
lui racontait toutes sortes de propos du club, tandis qu'elle allait et
venait dans la chambre, sous un prétexte ou sous un autre, guignant sa
lettre, qu'elle saisit avec délice, quand Desforges se fut enfin décidé
à partir. «C'est un excellent ami,» se dit-elle, «mais quelle
corvée!...» Quinze jours de passion avaient suffi pour qu'elle en vînt à
ce degré d'ingratitude, et elle se reposait de son impatience de tout à
l'heure en absorbant, phrase par phrase, mot par mot, la lettre folle du
jeune homme. C'était, cette fois, une supplication ardente, un appel
fait à toutes les tendresses de la femme. Il ne lui parlait plus
d'amitié. La feinte mélancolie de la voiture avait porté. «Puisque vous
m'aimez,» lui disait-il, «ayez pitié de vous, si vous n'avez pas pitié
de moi...» Ce qui aurait paru à Suzanne, de la part de tout autre, une
intolérable fatuité, cette confiance absolue dans son sentiment à elle,
la toucha profondément. Elle sut y voir, et cela y était vraiment, une
adoration si complète qu'elle n'admettait pas l'ombre d'un doute. Il eût
été si naturel que René l'accusât d'avoir joué avec lui au jeu cruel de
la coquetterie! Qu'une telle hypothèse était loin de la pensée du jeune
homme! «Pauvre enfant,» se dit-elle, «comme il m'aime!» Et songeant à
Desforges par comparaison, elle ajouta tout haut: «C'est le plus sûr
moyen de n'être pas trompé!» Elle reprit la lettre. L'accent en était si
touchant, elle y respira un tel parfum de douleur sincère; d'autre
part, ce petit salon, avec son intime clarté de six heures, lui
rappelait avec tant de précision le souvenir du poète et de sa première
visite, qu'elle se demanda si l'épreuve n'avait pas été
suffisante.--«Non,» conclut-elle, «pas encore...» Cette folle lettre, en
effet, ne comportait qu'une réponse: dire à René de revenir chez elle,
et c'était chez lui qu'elle voulait le revoir, dans ce petit intérieur
qu'il lui avait décrit. Elle y arriverait, éperdue, sous le prétexte de
l'arracher au suicide. Ce prétexte, la troisième lettre le lui
fournirait assurément, et elle décida de l'attendre, avec quelle
jouissance anticipée de ce revoir! Dans le bouleversement d'idées que
produirait chez René sa soudaine et inattendue présence, il n'y aurait
place pour aucune réflexion. Tous ces préliminaires de la chute si
impossibles, si odieux à discuter avec un homme inexpérimenté comme lui,
seraient supprimés. Il y avait bien la présence, dans le même
appartement, du reste de sa famille. Suzanne n'eût pas été la femme
dépravée qu'elle restait, même dans cette crise de passion véritable, si
ce détail n'avait pas ajouté à son projet le charme du fruit deux fois
défendu. Oui, elle attendait cette troisième lettre, avec une cuisante
ardeur. Ses heures s'écoulaient rapides. Elle dînait en ville, allait
au théâtre, faisait ses visites sur cette unique pensée. Sa bonne chance
voulut que Desforges, sermonné sans doute par le docteur Noirot, ne lui
demandât point de rendez-vous rue du Mont-Thabor pour cette semaine.
Elle ne se dissimulait pas que ce n'était que partie remise. Même
devenue la maîtresse de René, il lui faudrait continuer d'être celle de
l'homme qui suffisait à toute une portion de son luxe. Elle acceptait
cette idée, sans plus de répugnance que celle d'être l'épouse de Paul.
«Qu'est-ce que ça peut te faire puisque je n'aime que toi?...» disent à
leur amant les femmes en puissance de mari ou d'entreteneur,
lorsqu'elles ont à subir une de ces grotesques scènes de jalousie où se
manifeste la sottise de celui qui ne veut pas partager!... Elles ne sont
jamais plus sincères qu'en prononçant cette phrase. Elles savent si bien
que de se donner dans l'amour n'a rien de commun pour elles avec se
donner dans le devoir, dans l'intérêt, ou même dans le plaisir. Mais si
ce partage de ses caresses n'avait rien qui choquât Suzanne, elle n'en
était pas moins heureuse qu'il fût remis à plus tard. Elle pourrait
avoir eu quelques bons jours, entièrement consacrés à son sentiment
nouveau. En cela encore elle était bien une courtisane, une de ces
créatures qui deviennent, lorsqu'elles sont éprises, des artistes en
amour, aussi délicates sur certains points qu'elles sont abominablement
perverses sur d'autres.
--«Pourvu qu'il n'ait pas eu l'idée de voyager!...» Telle fut la pensée
qui lui vint à l'esprit, quand elle eut enfin cette troisième lettre
tant désirée, et qui n'était qu'un long et déchirant adieu,--sans un
reproche. Elle trembla que René n'eût eu recours au procédé conseillé
par Napoléon, qui a dit avec son impérial bon sens: «En amour, la seule
victoire est la fuite.» En se conduisant comme elle avait fait, elle
avait joué son va-tout. Allait-elle gagner? Ce qu'elle avait prévu se
produisait avec une exactitude qui la ravit et l'épouvanta tout
ensemble. Cette troisième lettre exprimait un si navrant désespoir
qu'avec toute son expérience, la subtile comédienne se sentit prise, à
une seconde lecture, d'une nouvelle crainte, plus terrible que l'autre,
celle que René eût réellement attenté à sa vie. Elle eut beau se
raisonner, se démontrer que si le poète avait dû partir, la lettre eût
mentionné cette résolution; s'affirmer qu'un beau jeune homme de
vingt-cinq ans ne se tue point, à cause du silence d'une femme dont il
se croit aimé,--elle était réellement la proie d'une angoisse
extraordinaire, lorsqu'elle arriva, vers deux heures de l'après-midi, à
l'entrée de la rue Coëtlogon. Elle avait reçu la lettre, le matin même.
Elle s'arrêta une minute pourtant, tout étonnée devant ce coin
provincial de Paris dont le pittoresque avait, l'autre soir, ravi Claude
Larcher. Il faisait un ciel voilé de fin d'hiver, bas et gris, sur
lequel les branchages nus des arbres se détachaient tristement. Les cris
de quelques enfants joueurs, en train de faire la petite guerre parmi
les décombres, montaient dans le silence. La singularité de cette
paisible ruelle, l'invraisemblance de la démarche que hasardait Suzanne,
l'incertitude sur l'issue, tout se réunissait pour lui donner la somme
la plus complète d'émotions dont elle fût capable. Elle dut sourire en
se disant qu'elle n'avait, pour croire que le jeune homme fût chez lui,
aucun motif, sinon qu'il attendait, sans l'espérer, une réponse à sa
lettre dernière. Mais lorsque le concierge eut répondu à sa demande que
M. René était à la maison, en lui indiquant la porte, elle retrouva tous
ses esprits. Il y avait chez elle, comme chez toutes les femmes très
positives, un fond d'homme d'action. Une donnée réelle et circonscrite
d'événements la rendait résolue, et hardie à suivre son projet. Elle
sonna. Des pas se firent entendre, très lourds, et le visage de
Françoise lui apparut. Dans toute autre circonstance, elle aurait souri
de l'ébahissement que l'Auvergnate ne chercha même pas à dissimuler.
Colette Rigaud était déjà venue une fois chez le poète pour demander en
hâte un petit changement à son rôle, et Françoise, sa première stupeur
dissipée, pensa sans doute que c'était une nouvelle visite du même
ordre, car Suzanne put l'entendre, qui, ouvrant la porte du fond à
droite, disait: «Monsieur René, il y a une dame qui réclame après
vous... Une bien belle... Ce sera quelque artiste...» Elle vit le jeune
homme sortir de sa chambre lui-même, qui devint, en la reconnaissant,
d'une pâleur de mort. Toute légère, elle glissa le long de ce couloir
que les lithographies de Raffet transformaient en un petit musée
napoléonien. Elle entra dans la chambre du poète qui s'effaça pour la
laisser passer. La porte se referma. Ils étaient seuls.
--«Vous! C'est vous!...» dit René. Il la regardait, élégante et fine, se
tenir debout dans le costume sombre qu'elle avait choisi pour cette
visite. Il se trouvait dans cet état de désarroi intime où nous jette un
événement inattendu qui nous transporte soudain de l'extrémité de la
détresse à l'extrémité de la joie. Durant ces minutes là, un tourbillon
d'idées et de sensations se déchaîne en nous, avec une force telle que
notre cerveau en est comme affolé. Les jambes se dérobent sous le corps,
les mains tremblent. C'est le bonheur, et cela fait du mal. René dut
s'appuyer contre le mur, les yeux toujours fixés sur ce charmant visage
dont il avait désespéré de ne plus jamais se repaître le coeur. Un
détail acheva de le bouleverser. Il s'aperçut que les mains de Suzanne,
elles aussi, tremblaient un peu, et, pour cette fois, ce tremblement
était sincère. Le caprice passionné que la jeune femme éprouvait pour le
jeune homme, se combinait d'une crainte, celle de lui déplaire. En
pénétrant dans cette chambre où elle était bien sûre qu'aucune femme
n'était venue avant elle, sa résolution de se donner était aussi nette
et ferme que peuvent l'être des résolutions de ce genre. Il y rentre
toujours une part d'imprévu, que déterminera l'attitude de l'homme.
Suzanne sentait trop bien qu'avec René tout serait difficulté, dans ces
débuts de la possession que les viveurs mettent leur orgueil à conduire
légèrement. Cette naïveté lui plaisait à la fois et l'effrayait. Mais
elle comptait aussi sur la folie des sens, qui en sait plus que les plus
subtiles roueries. Seulement il fallait déchaîner cette folie chez le
poète sans en avoir l'air, et quand elle-même en était toute possédée.
Elle eut, aussitôt entrée dans la chambre, et tandis qu'il la
contemplait, une minute d'hésitation; puis, oubliant à demi et ses
calculs et son personnage, elle s'abattit sur la poitrine de René, la
tête posée sur son épaule et balbutiant:
--«Ah! j'ai eu trop peur. Votre lettre m'a tout fait craindre, et je
suis venue. J'ai trop lutté. J'étais à bout de forces... Mon Dieu! mon
Dieu! Qu'allez-vous penser de moi?...»
Il la tenait dans ses bras, frémissante. Il releva cette tête adorable
et commença de lui donner des baisers, sur les yeux d'abord, ces yeux
dont le regard triste l'avait tant navré, lors de l'apparition de la
voiture,--sur les joues ensuite, ces joues dont la ligne idéale l'avait
tant charmé dès le premier soir,--sur la bouche enfin qui s'ouvrit à sa
bouche, amoureusement. Que pensait-il d'elle?... Mais est-ce que son âme
pouvait former une idée, absorbée qu'elle était par cette union des
lèvres qui est déjà une prise de possession de la femme, ardente,
enivrante et complète? À Suzanne aussi comme ce baiser sembla délicieux!
À travers les horribles complications de sa diplomatie féminine, un
désir sincère avait grandi en elle, celui de rencontrer l'amour jeune et
spontané, naturel et vibrant. Cet amour passait avec le souffle de René
jusque dans les profondeurs de son être, et la faisait se pâmer à demi.
Ah! La jeunesse, l'abandon complet, absolu, sans pensée, sans parole;
tout oublier, sinon la minute actuelle; tout effacer, sinon la sensation
qui va fuir, mais qui est là, dont notre baiser palpe la douceur, dont
il dessine le contour! Cette femme corrompue par la plus désenchantée
des expériences, celle d'un Parisien cynique de cinquante ans, dégradée
par la pire des vénalités, celle que le besoin n'excuse pas, cette
machiavélique courtisane et qui avait fait de son intrigue avec René un
problème d'échecs, goûta pendant une seconde cette joie divine. Le
châtiment de ceux qui commettent le crime de calculer en amour, c'est
que leur calcul leur revient dans des secondes pareilles. Tout envahie
qu'elle fût par l'ivresse de ce baiser, Suzanne eut la triste lucidité
de penser qu'elle ne pouvait pas se donner ainsi, tout de suite, et le
non moins triste courage de se retirer des bras du jeune homme, en lui
disant:
--«Laissez-moi partir. Je vous ai vu. Je sais que vous vivez. Je vous en
supplie, laissez-moi m'en aller. Oh! René!...»--elle ne l'avait jamais
appelé par son petit nom--«ne m'approchez pas!...»