Mais, tout indigne que je sois, si le sentiment que j'ai vu passer dans

vos yeux;--qu'ils étaient beaux à cette minute, et comme je me les

rappellerai toujours!--oui, si ce sentiment survit en vous au passage de

révolte qui vous a saisie ce matin, si cette sympathie, dont vous vous

êtes reproché la violence, demeure vivante dans votre coeur, si vous

restez, malgré vous, celle qui a pleuré en m'écoutant lui dire mon

ravissement, mon adoration, mon culte; alors, je vous en conjure,

Madame, de cette sympathie, de cette émotion tirez un peu de pitié;

avant de confirmer cet arrêt auquel je suis tout prêt à me soumettre, ce

terrible arrêt de ne plus vous revoir, laissez-moi vous demander de me

permettre une seule épreuve. Cette demande est si humble, si résignée à

vos ordres. Ah! Écoutez-la! Si j'ai deviné juste à travers les

conversations trop courtes, trop rapides qu'il m'a été donné d'avoir

avec vous, votre vie, sous son apparence comblée, est déshéritée de bien

des choses. N'avez-vous jamais éprouvé le besoin auprès de vous d'un ami

à qui vous pourriez tout dire de vos peines, d'un ami qui ne vous

parlerait plus comme il a osé le faire une fois, mais qui serait là,

heureux de respirer dans votre air, content de votre joie, triste de vos

tristesses, un ami sur qui vous compteriez, que vous prendriez, que vous

laisseriez, sans qu'il se plaignît; un être à vous enfin, et dont toutes

les pensées vous appartiendraient? Cet ami sans espérance criminelle,

sans désir que de se dévouer, sans regrets que de ne pas vous avoir

toujours servie, c'est cela que je rêvais de devenir avant cette

entrevue où l'émotion a été plus forte que ma volonté. Et je sens que je

vous aime assez pour réaliser ce rêve, encore maintenant. Non! ne

secouez pas votre tête. Je suis sincère dans ma supplication, sincère

dans ma volonté de ne plus jamais prononcer un mot qui vous force à vous

repentir de votre indulgence, si vous m'accordez d'essayer seulement

cette épreuve. Mais ne serez-vous pas toujours à temps de me rejeter

loin de vous, le jour où vous verrez que je suis prêt à enfreindre

l'engagement que je prends ici?

Mon Dieu! que les phrases me manquent! Mon coeur tremble à l'idée que

vous lirez ces lignes, et voici que je puis à peine les tracer. Que

répondrez-vous? Me rappellerez-vous dans ce sanctuaire de la rue Murillo

où vous m'avez été si bonne déjà, si complètement douce et bonne que

songer à ces minutes, passées là auprès de vous, c'est comme me parer le

coeur avec un lis? Ah! dans ce coeur il n'y a pour vous que

dévouement, admiration obéissante et prosternée. Dites, dites le mot:

«Je vous pardonne.» Dites: «Je vous permets de me revoir.» Dites:

«Essayez, essayons d'être amis.» Vous le diriez, si vous pouviez lire en

moi jusqu'au fond. Et si vous ne le dites pas, ce ne sera ni un murmure,

ni un reproche, ni rien que merci toujours. Un merci dans le martyre

comme l'autre l'aurait été dans l'extase. Je comprends aujourd'hui que

souffrir par ce qu'on aime est encore un bonheur!...

* * * * *

Il était six heures du soir, quand le jeune homme jeta cette lettre à la

boîte. Il regarda l'enveloppe disparaître. Elle n'était pas plutôt

échappée de sa main qu'il se mit à regretter de l'avoir envoyée, avec

une angoisse de ce qui résulterait, pire que son anxiété de toute

l'après-midi. Dans le désarroi de ses idées, il avait entièrement oublié

les habitudes de sa vie de famille, et que jamais il n'était demeuré une

journée entière hors de la maison sans prévenir. Il prit son dîner dans

un cabaret de hasard sans penser davantage aux siens, tout entier au

dévorant calcul de ses hypothèses sur la conduite que Suzanne tiendrait

après la lecture de sa lettre. Le premier détail qui le réveilla de ce

somnambulisme à demi lucide fut l'exclamation de Françoise lorsque,

revenu à pied et vers neuf heures et demie, il ouvrit la porte de

l'appartement de la rue Coëtlogon et se trouva nez à nez avec

l'Auvergnate qui faillit en laisser tomber sa lampe:

--«Ah! monsieur,» s'écria la brave fille, «si vous saviez quelle

inquiétude vous avez baillée à madame Fresneau, qu'elle en a les sangs

tournés...»

--«Comment,» dit René à Émilie qui se précipita dans le couloir

au-devant de lui, «tu t'es tourmentée parce que tu ne m'as pas vu

rentrer?... Ne me reproche rien,» ajouta-t-il tout bas en l'embrassant,

«c'est à cause d'Elle...»

La jeune femme, qui avait réellement traversé une fin de journée

cruelle, regarda son frère. Elle le vit bouleversé lui-même, avec la

fièvre dans les yeux; elle ne trouva plus la force de lui reprocher cet

égoïsme naïf qui avait tenu si peu de compte des déraisonnables

susceptibilités de son imagination;--il les connaissait pourtant si

bien,--et elle lui répondit, tout bas, elle aussi, en lui montrant la

porte entr'ouverte de la salle à manger:

--«Les dames Offarel sont là...»

Cette simple phrase suffit pour que la fièvre de René changeât soudain

de caractère. Une appréhension angoissée lui succéda. Dans le plus doux

moment de sa promenade au Louvre, ce matin, l'image de Rosalie avait eu

le pouvoir de le faire souffrir,--quand il était auprès de Suzanne! Et

maintenant il lui fallait, sans préparation, revoir, en face, non plus

cette image, mais la jeune fille elle-même, rencontrer ces yeux qu'il

avait évités lâchement depuis des jours, subir cette pâleur dont il se

savait la cause! La sensation de sa perfidie lui revint, plus

douloureuse, plus aiguë qu'elle n'avait jamais été. Il avait dit des

mots d'amour à une autre femme, sans s'être délié de ses engagements

envers celle qui se considérait à juste titre comme sa fiancée. Il entra

dans la salle à manger comme il eût marché au supplice, et il ne fut pas

plutôt en pleine clarté de la lampe qu'il sentit au regard de Rosalie

qu'elle lisait dans son coeur, comme dans un livre ouvert. Elle était

assise entre Fresneau et madame Offarel, travaillant comme d'habitude,

les pieds posés sur une chaise vide où elle avait placé son peloton de

laine et le chapeau de son père; René comprit par quelle innocente ruse,

afin qu'à son arrivée il fût obligé de se mettre auprès d'elle. Elle et

sa mère tricotaient des mitaines longues, destinées à être portées au

bureau par le vieil Offarel qui se prétendait maintenant menacé de la

goutte aux poignets! Ce père chimérique était là, lui aussi, buvant

malgré ses craintes de malade imaginaire, un grog très fort, et jouant

au piquet avec le professeur. C'était Émilie qui avait proposé cette

partie pour éviter la conversation générale et se livrer toute à l'idée

de son frère absent. Angélique Offarel l'avait aidée, de son côté, à

débrouiller des écheveaux de soie. Cette scène d'humble intimité

s'éclairait d'une douce lueur, et le poète y retrouva du coup le symbole

de ce qui avait fait si longtemps son bonheur, de ce qu'il avait quitté

pour toujours. Heureusement pour lui, la grosse voix du professeur

s'éleva tout de suite et l'empêcha de se livrer à ses réflexions:

--«Hé bien!» disait Fresneau, «tu peux te vanter d'avoir pour soeur

une personne raisonnable! Ne parlait-elle pas de passer la nuit à

t'attendre? Mais il aurait envoyé une dépêche... Mais il lui est arrivé

un malheur!... Pour un peu, elle m'aurait chargé de passer à la

Morgue... Et je lui disais: René a été retenu à déjeuner et à dîner...

Allons, père Offarel, à vous de donner.»

--«J'ai dû faire une visite à la campagne,» répondit René, «et j'ai

manqué le train, voilà tout.»

--«Comme il sait mal mentir!» se dit Émilie qui se surprit admirant son

frère de cette maladresse, signe d'une habituelle droiture, comme elle

l'eût admiré d'être adroit jusqu'au machiavélisme.

--«Je vous trouve l'air un peu pâlot,» dit madame Offarel agressivement,

«est-ce que vous êtes souffrant?»

--«Ah! monsieur René,» interrompit Rosalie avec un timide sourire,

«voulez-vous que je vous fasse une place ici, je vais ôter le chapeau de

père.»

--«Donne-le-moi,» dit le vieil employé en avisant un coin libre sur le

buffet, «il sera plus en sûreté ici. C'est mon numéro un, et la maman me

gronderait s'il lui arrivait malheur.»

--«Il y a si longtemps qu'il est numéro un!...» s'écria Angélique en

riant: «Tiens, papa, voilà un vrai numéro un,» et la rieuse prit le

chapeau de René qu'elle fit reluire à la lampe en montrant à côté le

couvre-chef du bonhomme dont la soie râpée, la couleur rougeâtre et la

forme démodée ressortirent plus encore par le contraste.

--«Mais rien n'est trop beau pour M. René maintenant,» fit madame

Offarel avec son acrimonie ordinaire, et, tournant sa rancune du côté

d'Angélique dont l'action lui avait déplu: «Tu seras bien heureuse si

ton mari est toujours aussi bien mis que ton père...»

René s'était assis cependant à côté de Rosalie. Il n'avait pas relevé

l'épigramme de la terrible bourgeoise, et il ne se mêla pas davantage au

reste de la conversation, que la sage Émilie fit aussitôt dévier du côté

de la cuisine. Sur ce sujet madame Offarel se passionnait presque autant

que sur Cendrette, Raton, Petit-Vieux, et Beaupoil, ses quatre chats.

Elle ne se contentait pas d'avoir des recettes à elle pour toutes sortes

de plats, tels que le coulis d'écrevisses, son triomphe, et le canard

sauce Offarel, comme elle l'avait dénommé elle-même, son orgueil. Elle

possédait aussi des adresses particulières pour les diverses

fournitures, traitant Paris comme le Robinson de Daniel de Foë traite

son île. De temps à autre, elle faisait de véritables descentes dans

certains quartiers, à des distances infinies de la rue de Bagneux,

allant pour sa provision de café dans tel magasin, et pour les pâtes

d'Italie dans tel autre. Elle savait qu'à un certain jour du mois,

certain marchand recevait un arrivage de mortadelles, et cet autre

d'olives noires, à une autre date. C'étaient, à chaque fois, des voyages

dont le moindre épisode faisait événement. Tantôt elle allait à pied, et

ses observations étaient innombrables sur les démolitions de Paris,

l'encombrement des rues, la supériorité de l'air respirable dans la rue

de Bagneux. Tantôt elle prenait l'omnibus avec une correspondance, et

ses voisins devenaient l'objet de ses remarques. Elle avait vu une

grosse dame très aimable, un petit jeune homme impertinent; le

conducteur l'avait reconnue et saluée; la voiture avait failli verser

trois fois; un vieillard décoré avait eu beaucoup de mal à descendre.

«J'ai bien cru qu'il tomberait, le pauvre cher monsieur...» Cet abus de

détails insignifiants, où se complaisait la médiocrité d'esprit de la

pauvre femme, divertissait René d'ordinaire parce que la bourgeoise

trouvait quelquefois, dans son flux de paroles, quelque tournure imagée.

Elle disait, par exemple, parlant d'un de ses compagnons de voyage qui

faisait la cour à une cuisinière chargée de son panier: «Il y a des gens

qui aiment les poches grasses...» ou de deux personnages qui s'étaient

pris de querelle: «Ils se disputaient comme deux Darnajats...» terme

mystérieux qu'elle avait toujours refusé de traduire. Mais, ce soir, le

contraste était trop complet, entre l'excitation romanesque où

l'entretien avec Suzanne avait jeté le poète, et les mesquineries de ce

milieu, dans lequel il était né cependant. Il ne se disait pas que des

misères analogues font l'envers de toute existence, et que les dessous

du monde élégant sont composés de basses rivalités, de dégoûtants

calculs pour paraître plus que l'on est, de compromis de conscience,

auprès desquels les petitesses de la vie bourgeoise apparaissent comme

empreintes de la plus délicieuse bonhomie. Il regardait Rosalie, et la

ressemblance de la jeune fille avec sa mère l'impressionnait d'une

manière intolérable. Elle était jolie pourtant. Son visage allongé, que

pâlissait un visible chagrin, prenait, à la lumière de la lampe et

penché sur le tricot, des tons d'ivoire; et, quand elle levait ses yeux

vers lui, la sincérité du sentiment le plus passionné rayonnait dans ses

douces prunelles. Mais pourquoi le noir de ces prunelles était-il de la

même nuance que le noir des yeux de la vieille femme? Pourquoi était-ce,

à vingt-quatre ans de distance, le même dessin du front, la même coupe

du menton, le même pli de la bouche? Quelle injustice d'en vouloir à

cette innocente enfant et de cette ressemblance, et de cette pâleur, et

de ce chagrin, et du silence même dont elle s'enveloppait! Hélas! Il

suffit d'avoir des torts profonds envers une femme pour trouver en soi

contre elle une inépuisable source de cette injustice-là. Rosalie

commettait le crime inconscient de doubler de remords le sentiment que

René portait à sa nouvelle amie. Elle représentait ce passé du coeur à

qui nous ne pardonnons pas de se dresser comme un obstacle entre nous et

notre avenir. Si perfides que soient en amour la plupart des femmes,

leur infamie ne punira jamais assez les secrets égoïsmes de la plupart

des hommes. Si René avait eu le triste courage de son camarade Claude

Larcher, celui de se regarder en face et sans illusion, il aurait dû

s'avouer que la cause vraie de sa mauvaise humeur contre Rosalie

résidait surtout dans le fait que, lui, l'avait trompée. Mais c'était un

poète, et qui excellait à jeter des voiles brillants sur les vilaines

portions de son âme. Il se contraignit de penser à Suzanne, à ce noble

amour qui avait grandi et fleuri en lui; et, pour la première fois, il

prit la résolution ferme de rompre définitivement avec la jeune fille,

en se disant: «Je serai digne d'_Elle_,»--et cette _Elle_, c'était la

femme, perverse et menteuse, qui avait sur la douce, la simple, la

sincère enfant, cette supériorité d'un merveilleux décor, d'une rare

science de la toilette, d'une incomparable singerie sentimentale, et

d'une beauté profondément, intimement troublante. Cette beauté

traversait de nouveau l'imagination ensorcelée de René à la minute même

où le père Offarel donna le signal du départ en se levant et en disant à

Fresneau:

--«Je vous gagne quatorze sous... Hé! hé! mes cigares de la semaine...

Allons!» ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, «les dames sont-elles

prêtes?»

--«Puisque nous sommes tous ici,» reprit madame Offarel, et elle

souligna le mot «tous» par un coup d'oeil lancé du côté de René,

«quand venez-vous dîner à la maison? Samedi vous conviendrait-il? C'est

le jour de M. Fresneau, je crois...» Et sur la réponse affirmative du

professeur, elle s'adressa au jeune homme, directement, cette fois: «Et

vous aussi, René? Oh! d'abord, vous serez mieux chez nous, que chez tous

ces gens riches où M. Larcher va faire le pique-assiette...»

--«Mais, Madame...» interrompit le poète.

--«Paix! Paix!» fit la vieille dame; «pour moi, je me rappelle toujours

ce que disait bonne maman: vaut mieux un morceau de pain bis chez soi

qu'une dinde truffée chez les autres...»

Quoique la réflexion de la mère de Rosalie fût une simple bêtise,

appliquée au malheureux Claude, qu'une dyspepsie très avancée rendait

le plus souvent incapable de boire même un verre de vin fin, elle blessa

René comme aurait fait la plus juste des épigrammes dirigée contre son

ami. C'est qu'il y voyait le dernier signe d'une hostilité passionnée,

et qui ne pouvait que s'accroître, entre son ancien milieu et la

nouvelle vie, entrevue, espérée, convoitée, depuis le matin, avec tant

d'ardeur. Il y avait un droit de ces gens-là sur lui, droit plus complet

encore que ne le croyait madame Offarel, puisqu'il était lié à Rosalie

par un accord tacite. Il eut alors un nouveau passage de dureté contre

cette pauvre enfant, et il se dit plus âprement encore que tout à

l'heure: «Je romprai.» Il se coucha sur cette décision, et ne put

dormir. Il avait changé de courant d'idées. Il pensait à sa lettre,

maintenant. Elle devait être arrivée, et voici que la série des dangers

non prévus se développa au regard de son imagination. Si le mari de

Suzanne l'interceptait, cette lettre? Un frisson le saisissait à l'idée

des malheurs que son imprudence pouvait attirer sur la tête de cette

pauvre femme, aux prises avec un tyran dont la brutalité devinée lui

causait une telle horreur. Et puis, même arrivée à bon port, si cette

lettre déplaisait à Suzanne? Et elle lui déplairait. Il cherchait à s'en

rappeler le détail. «Comment ai-je été assez fou pour lui écrire

ainsi?» se disait-il, et il souhaitait que la lettre se perdît en route.

Il calculait qu'un pareil accident se produit quelquefois, alors qu'on

désire exactement le contraire. Pourquoi ne se produirait-il pas, alors

qu'on le désire?... Il avait honte d'une telle puérilité d'imagination.

Il l'attribuait à l'énervement de sa soirée et il se reprenait à maudire

les petitesses d'esprit de madame Offarel. Sa mauvaise humeur contre la

mère paralysait par instants toute pitié pour la fille. Il passa la nuit

ballotté ainsi entre ces deux sortes de tourments, jusqu'à ce qu'il

s'endormît de ce lourd sommeil des quatre heures qui assomme plutôt

qu'il ne repose; et, à son réveil, la première idée qu'il retrouva en

lui-même fut sa volonté de rupture qui s'était encore affermie durant ce

sommeil.

Quel moyen employer, cependant? Il y en avait un tout simple: demander à

la jeune fille un rendez-vous. C'était si aisé! Que de fois elle l'avait

ainsi prévenu des heures où madame Offarel devait sortir; et il allait

rue de Bagneux, sûr de trouver Rosalie seule à la maison avec Angélique,

et cette dernière, par une complicité de soeur analogue à celle

d'Émilie, avait bien soin de laisser les deux amoureux causer

tranquillement ensemble. Oui, c'était là le moyen le plus loyal. Mais le

jeune homme ne se sentit pas la force de seulement supporter l'idée de

cette conversation. Il y a une forme déshonorante de la pitié qui

apparaît dans des crises pareilles. Elle consiste à reculer devant la

vue directe des souffrances que l'on cause. On veut bien torturer la

femme que l'on abandonne. On ne veut pas regarder couler ses larmes.

René pensa tout naturellement à s'épargner cette émotion insoutenable en

écrivant, cette ressource des volontés lâches dans toutes les ruptures.

Le papier souffre tout, dit le peuple. Il se leva pour commencer une

lettre qu'il dut interrompre. Il ne trouvait pas ses mots. Pendant ces

hésitations, l'heure approchait de la première visite du facteur.

Quoiqu'il fût parfaitement insensé d'attendre par ce courrier la réponse

de Suzanne, le coeur de l'amoureux battit plus vite lorsque Émilie

entra dans sa chambre, apportant, comme d'habitude lorsqu'elle le savait

réveillé, le journal et la correspondance. Ah! S'il eût aperçu sur une

des trois enveloppes que lui tendit sa soeur cette élégante et longue

écriture, reconnaissable pour lui entre toutes les autres, quoiqu'il ne

l'eût vue que sur un seul billet! Mais non, ces enveloppes contenaient

trois lettres d'affaires qu'il jeta de côté avec un énervement dont

s'inquiéta cette pauvre soeur, et elle lui demanda:

--«Tu as un chagrin, mon René?»

Tandis que la jeune femme posait cette question, un si entier dévouement

éclatait sur son visage, ses yeux exprimaient une si vive, une si vraie

tendresse pour son frère, qu'elle apparut à ce dernier comme un ange

sauveur au sortir des troubles de cette cruelle nuit. Ces mots de

rupture qu'il n'osait pas formuler lui-même, qu'il ne savait pas écrire,

pourquoi ne chargerait-il point Émilie de les prononcer? Avec la

précipitation dont sont coutumiers les caractères faibles, il n'eut pas

plutôt entrevu ce moyen d'action qu'il s'en empara presque fébrilement,

et il se mit, les larmes aux yeux, à raconter l'état de détresse où il

se trouvait par rapport à Rosalie. Tout ce que sa soeur ignorait de

ses relations, il le lui révéla. Par une sorte de mirage intime comme en

produisent les confessions, et à mesure que ce récit se détaillait, des

sentiments nouveaux naissaient dans son coeur, venant à l'appui de sa

résolution actuelle.--C'étaient ceux-là mêmes qu'il aurait dû éprouver à

l'époque où il accomplissait les actes dont il se reconnaissait

maintenant coupable. Quand il avait noué son intrigue,--intrigue

innocente en fait, mais cependant clandestine,--il ne s'était pas dit

que la stricte morale défend d'avoir un engagement secret avec une jeune

fille, et que de l'habituer ainsi à tromper la surveillance de ses

parents constitue la plus dangereuse des éducations. Il ne s'était pas

dit qu'un homme d'honneur n'a pas le droit de déclarer son amour avant

d'avoir éprouvé la solidité de cet amour, et que si l'ardeur de la

passion excuse bien des faiblesses, l'appétit de l'émotion ne fait

qu'aggraver ces mêmes faiblesses. Ces reproches et d'autres encore lui

venaient à l'esprit et aux lèvres, tandis qu'il parlait, et il

reconnaissait aussi au visage d'Émilie combien il avait abusé cette

soeur confiante. Dans un cercle d'étroite, d'absolue intimité, de

telles dissimulations comportent un je ne sais quoi de profondément

attristant pour les personnes qui en ont été les victimes. Mais si

madame Fresneau éprouva cette tristesse voisine de la déception, elle la

traduisit tout entière en sévérité contre la jeune fille, contre elle

seule, et elle s'écria naïvement, lorsque son frère lui eut expliqué le

service qu'il attendait d'elle:

--«Je ne l'aurais jamais crue si en dessous.»

--«Ne la juge pas mal,» fit René avec honte. Si toutes ces amours

étaient demeurées cachées, à qui la faute? Et il reprit: «C'est moi qui

suis le coupable...»

--«Toi!» dit Émilie en l'embrassant! «Ah! Tu es trop bon, trop

tendre!... Mais je ferai ce que tu veux, et je te promets d'avoir une

légèreté de main!... Comme tu as eu raison de t'adresser à moi!... Nous

autres femmes, nous savons l'art de tout dire... Et puis, c'est vrai, la

loyauté t'oblige à faire cesser une situation trop fausse...» Et elle

ajouta: «Le plus tôt vaudra le mieux; j'irai rue de Bagneux dès cette

après-midi; je la trouverai seule, ou bien je lui demanderai un

rendez-vous.»

Malgré la confiance qu'elle avait témoignée dans sa propre habileté, la

jeune femme sentait si bien, à la réflexion, les difficultés de son

ambassade, qu'elle laissa voir, au déjeuner, un visage soucieux dont

s'inquiéta naïvement son mari et que René dut regarder avec remords. N'y

avait-il pas, dans le fait d'employer ainsi une tierce personne, pour

apprendre la vérité à Rosalie, quelque chose de particulièrement cruel

envers la pauvre enfant, une humiliation ajoutée à l'inévitable douleur?

Quand sa soeur vint lui dire adieu, tout habillée, avant de se rendre

chez les dames Offarel, il fut sur le point d'empêcher cette visite. Il

en était temps encore... Puis il la laissa partir. Il entendit la porte

se fermer. Émilie était dans l'allée, elle prenait la rue d'Assas, celle

du Cherche-Midi. Mais l'accès de rêverie triste qui avait envahi le

poète ne tint pas contre la pensée de l'arrivée du prochain courrier.

Suzanne avait certainement reçu sa lettre ce matin. Si elle avait

répondu tout de suite, cette réponse allait être là... Cette idée, et

l'approche toute voisine de l'instant où elle se vérifierait,

suspendirent du coup sa pitié pour sa petite amie abandonnée. Si

compliquée que soit la subtilité d'un coeur, l'amour le simplifie

singulièrement. René était en proie à cette inquiétude que tous les

amants connaissent, depuis le simple soldat qui espère de sa payse un

billet sans orthographe, jusqu'au jeune prince héritier en

correspondance sentimentale avec la plus spirituelle et la plus coquette

des dames du palais. L'homme veut se reprendre à ses occupations

ordinaires; l'esprit veille, qui compte les minutes et ne peut pas

soutenir la sensation de la durée. On regarde l'horloge et l'on suppute

toutes les chances possibles. Si l'on osait, on poserait pour la

vingtième fois cette ridicule question: «Il n'y a rien?» à la personne

chargée de vous remettre vos lettres. C'est l'attente avec ses anxiétés

démesurées, ses folles hypothèses, la fièvre brûlante de ses chimères et

de ses désillusions. Au feu de cette impatience, tout se consume et

s'abolit dans l'âme. Quand Émilie rentra, une heure et demie environ

après être partie, son retour surprit René comme s'il eût absolument

oublié la mission dont il l'avait chargée. Mais le visage de sa soeur

révélait un trouble tel qu'il en demeura soudain bouleversé.

--«Hé bien?» articula-t-il avec angoisse.

--«C'est fait,» dit-elle à mi-voix. «Ah! René, je ne la connaissais

pas!...»

--«Qu'a-t-elle répondu?»

Mensonges · 第 13 / 26 段