Oui, les mêmes mots!... Quand il les avait dits à Rosalie, elle avait

levé vers lui ses prunelles où se lisait distinctement cette phrase:

«Comment peut-on trahir celui qui vous aime?...» Mais elle ne l'avait

pas prononcée, au lieu que Suzanne, après avoir fixé avec une curiosité

singulière l'énigmatique femme aux lèvres minces, au regard profond,

soupira en secouant sa tête blonde:

--«Et elle a un air tellement doux. C'est effrayant de penser que l'on

peut mentir avec une physionomie si pure!...»

Tout en parlant, elle aussi tournait vers le jeune homme ses prunelles,

aussi claires que celles de Rosalie étaient sombres, et il sentit un

étrange remords lui serrer le coeur. Par une de ces ironies de la vie

intérieure, comme en produit le secret contraste des consciences,

Suzanne, heureuse, jusqu'au ravissement, de cette promenade parmi les

toiles qu'elles faisait semblant de regarder, s'amusait avec délices de

l'impression que sa beauté produisait sur son compagnon, et pas une

ombre ne passait sur son bonheur, tandis que lui, le candide enfant, se

reprochait, comme une double perfidie, de conduire cette idéale

créature à travers ces salles où il s'était déjà promené avec une autre!

La fatale comparaison qui, depuis sa rencontre avec madame Moraines,

pâlissait, décolorait dans son esprit la pauvre petite Offarel,

s'imposait plus forte que jamais. Le fantôme de sa fiancée flottait

devant lui, humble comme elle, et il regardait Suzanne marcher, soeur

vivante des beautés aristocratiques évoquées sur les toiles par les

maîtres anciens. Ses cheveux dorés brillaient sous le chapeau du matin.

Son buste se moulait dans une espèce de courte jaquette en astrakan. La

petite étoffe grise de sa jupe tombait en plis souples. Elle tenait à la

main un manchon, assorti à son corsage, d'où s'échappait un coin de

mouchoir brodé, et elle élevait par instants ce petit manchon au-dessus

de ses yeux, afin de se ménager le jour nécessaire à bien voir le

tableau. Ah! comment la présente n'eût-elle pas eu raison de l'absente,

et la femme élégante de la modeste, de la simple jeune fille,--d'autant

plus que chez Suzanne, toutes les délicatesses du goût esthétique le

plus raffiné semblaient s'unir à ce charme exquis d'aspect et

d'attitude? Elle qui n'aurait pas su distinguer un Rembrandt d'un

Pérugin, ou un Ribeira d'un Watteau, tant son ignorance était absolue;

elle avait une façon d'écouter ce que lui disait René, et un art

d'abonder dans le sens de ses idées, qui aurait fait illusion à de plus

habiles connaisseurs du mensonge féminin, que ce poète de vingt-cinq

ans. Il y avait même pour lui dans cette promenade quelque chose de si

complet, une telle réalisation de ses plus secrètes chimères que cet

extrême atteint lui faisait mal. L'heure avançait, et il se sentait

saisi d'une émotion indéfinissable où tout se mélangeait: l'excitation

nerveuse où la vue des chefs-d'oeuvre jette toujours un artiste, le

remords d'une coupable duplicité, comme d'une profanation de son passé

par son présent, et de son présent par son passé, le sentiment aussi de

la fuite irréparable de cette heure. Oui, elle s'en allait, cette heure

douce que tant d'heures suivraient, vides, froides, noires, et jamais,

non, jamais, il n'oserait demander à son adorable compagne de

recommencer cette promenade! Elle, la spirituelle épicurienne, était en

train de prolonger le délice de cette possession morale du jeune homme,

comme elle aurait prolongé le délice d'une possession physique.

Voluptueusement, savamment, elle l'étudiait, sans en avoir l'air, du

coin de son oeil bleu, si doux entre ses longs cils d'or. Elle ne se

rendait pas un compte exact de toutes les nuances d'idées qu'il

traversait. Elle le connaissait déjà très bien dans l'intime de sa

nature, mais elle ignorait presque tout des faits positifs de son

existence, au point qu'elle se demandait parfois avec un tressaillement

s'il n'était pas vierge. Elle ne pouvait pas suivre le détail des

variations de sa pensée, mais elle n'avait pas de peine à constater

qu'il la regardait maintenant beaucoup plus que les tableaux, et aussi

qu'il roulait dans la détresse, minute par minute. Elle l'attribuait,

cette détresse, à une brûlure de timidité qui lui plaisait tant à

rencontrer. Elle y sentait un désir de sa personne, aussi passionné que

craintif et respectueux. Et que cela lui plaisait d'être désirée, avec

cette pudeur! Elle mesurait mieux l'abîme qui séparait son petit

René,--comme elle l'appelait déjà tout bas, pour elle seule,--des hardis

et redoutables viveurs qui composaient son milieu habituel. Ses regards,

à lui, ne la déshabillaient pas. Ils l'aimaient. Ils souffraient aussi,

et cette souffrance la décida enfin à se faire faire cette déclaration

qu'elle s'était promis de provoquer.

--«Ah! mon Dieu!» s'écria-t-elle tout d'un coup, en s'appuyant d'une

main à la barre qui court le long des tableaux, et levant vers René un

visage où le sourire dissimulait une douleur aiguë. «Ce n'est rien,»

ajouta-t-elle en voyant le jeune homme bouleversé, «je me suis un peu

tourné le pied sur ce parquet glissant...» et, debout sur une de ses

jambes et avançant ce pied soi-disant malade, elle le remua dans sa

souple bottine, avec un gracieux effort. «Dix minutes de repos, et il

n'y paraîtra plus, mais il faut que vous me serviez de bâton de

vieillesse...»

Elle prononça ce triste mot avec sa bouche jeune, et elle prit le bras

du poète qui l'aida presque pieusement à marcher, sans se douter que cet

accident imaginaire n'était qu'un petit épisode de plus dans l'amoureuse

comédie où il jouait son rôle, lui, de bonne foi. Elle avait soin de

s'incliner un peu, pour que cette légère pesée de son corps redoublât en

lui l'ardeur du désir, pour que sa gorge frôlât le coude du jeune homme

et le fît tressaillir, pour que cette sensation du mouvement communiqué

achevât de le griser. Et ce manège réussit trop bien. Il ne pouvait même

plus parler, envahi qu'il était, pénétré, possédé par la présence de

cette femme dont il respirait maintenant, d'une manière plus distincte,

l'imperceptible parfum. À peine s'il se hasardait à la regarder, et il

rencontrait alors, tout près de lui, ce profil, à la fois mutin et fier,

cette joue comme idéalement rosée, la pourpre vive de ces lèvres

sinueuses qu'un joli sourire de tendre malice plissait par instants,

puis, quand leurs yeux se croisaient, ce sourire se changeait en une

expression de sympathie ouverte qui rassurait la timidité de René. Cela,

elle le sentait à la façon plus hardie dont il lui donnait le bras. Elle

avait eu bien soin de choisir pour cette hypocrisie de sa fausse entorse

une des salles les plus isolées qu'ils eussent traversées, celle des

Lesueur. Ils suivirent ainsi, au bras l'un de l'autre, un petit couloir;

ils entrèrent dans une des galeries de l'école française, et ils

arrivèrent dans un salon, à cette époque-là tout sombre et désert, celui

où se trouvaient appendus les grands tableaux de Lebrun représentant les

victoires d'Alexandre. La galerie des Ingres et des Delacroix, qui

débouche aujourd'hui sur ce salon, n'était pas ouverte alors, et au

milieu se trouvait un grand divan rond garni de velours vert. C'était un

coin, à cette heure-là et au milieu de Paris, plus abandonné qu'une

salle de musée de province, et où l'on pouvait causer indéfiniment sans

autre témoin que le gardien qui s'occupait lui-même à bavarder avec son

collègue de la pièce voisine. Suzanne avisa cette place d'un coup

d'oeil; elle dit à René en lui montrant le canapé:

--«Voulez-vous que nous nous asseyions là un instant? Je suis déjà

mieux...»

Il y eut entre eux un nouveau passage de silence. Tout les enveloppait

de solitude, depuis le bruit de la cour du Carrousel qui leur arrivait,

indistinct, par les deux hautes fenêtres, jusqu'à la demi-clarté de la

salle. La détresse du jeune homme augmentait encore par ce tête-à-tête,

qui aurait dû lui être un encouragement à se déclarer. Il se disait:

«Qu'elle est jolie! Qu'elle est fine!... Et elle va s'en aller, et je ne

la verrai plus. Je dois tant lui déplaire, je me sens paralysé près

d'elle, incapable, de parler.»--«Jamais,» songeait Suzanne, «je n'aurai

une meilleure occasion.»

--«Vous êtes triste,» reprit-elle tout haut, et le regardant avec des

yeux où la coquetterie se déguisait en une sympathie affectueuse,

presque celle d'une soeur: «Je l'ai bien vu dès mon arrivée,»

continua-t-elle, «mais je ne suis pas assez votre amie pour que vous me

disiez vos peines...»

--«Non,» fit René, «je ne suis pas triste. Comment le serais-je? puisque

je n'ai que des sujets de bonheur...»

Elle le regarda de nouveau avec une physionomie de surprise et

d'interrogation qui signifiait: «Ces sujets de bonheur, dites-les-moi

donc...» René crut lire cette demande en effet dans ces claires

prunelles; mais il n'osa pas comprendre. Il se jugeait, en toute

sincérité de conscience, tellement inférieur à cette femme, que même

découvrir, en entier, le culte qu'il lui avait déjà voué, lui paraissait

au-dessus de ses forces. Tout le séduisant manège de Suzanne, dans

lequel il lui était impossible de reconnaître un calcul, cesserait du

coup s'il parlait, et il reprit, comme si sa phrase se fût appliquée

seulement aux circonstances générales de sa vie:

--«Claude Larcher me le dit souvent, que je n'aurai pas de plus belle

époque dans ma destinée littéraire. Il y a quatre moments, prétend-il,

dans l'existence d'un écrivain: celui où on l'ignore, celui où on

l'acclame pour désespérer ses aînés, celui où on le diffame, parce qu'il

triomphe; le quatrième, où on lui pardonne, parce qu'on l'oublie... Ah!

que je regrette que vous ne le connaissiez pas mieux, il vous plairait

tant!... Si vous saviez comme il aime les Lettres, c'est pour lui une

religion!...»

--«Il est un peu trop naïf tout de même,» songea Suzanne, mais elle

était trop intéressée au résultat de cet entretien pour se laisser aller

à un mouvement d'impatience. Elle s'empara de ce que René venait de

dire, et elle répondit, interrompant ainsi l'éloge inutile de Claude:

«Une religion!... C'est vrai, vous sentez ainsi, vous autres... J'ai une

de mes amies qui en a fait la mélancolique expérience et qui me le

répète toujours: une femme ne devrait pas s'attacher à un artiste. Il ne

l'aimera jamais autant qu'il aime son art...»

Elle prit, pour rappeler cette parole prêtée gratuitement à cette amie,

aussi imaginaire que l'entorse, une physionomie douloureuse; ses lèvres

rouges s'ouvrirent dans un léger soupir, celui d'une âme qui a reçu de

navrantes confidences, et qui prévoit, qui pressent pour elle-même des

douleurs pareilles.

--«Mais c'est vous qui êtes triste,» dit René, saisi par l'altération

soudaine de ce joli visage.

--«Allons donc!...» pensa-t-elle, et tout haut: «Laissons cela.

Qu'est-ce que mes tristesses à moi peuvent vous faire?»

--«Croyez-vous donc,» repartit René, «que vous soyez pour moi une

indifférente?»

--«Indifférente?... non,» fit-elle en secouant la tête; «mais quand vous

m'aurez quittée, penserez-vous à moi autrement qu'à une personne

sympathique, rencontrée par hasard, oubliée de même?»

Jamais elle n'avait paru aussi délicieuse à René qu'en prononçant ces

paroles, qui allaient jusqu'à l'extrémité de ce qu'elle pouvait se

permettre sans détruire son oeuvre. Sa main gantée était posée sur le

canapé de velours, tout près du jeune homme. Il osa la prendre. Elle ne

la retira pas. Ses yeux semblaient fixer une vision à travers l'espace.

Avait-elle seulement pris garde au geste de René? Il y a des femmes qui

ont ainsi une façon céleste de ne pas s'apercevoir des familiarités que

l'on se permet avec leur personne. René serra cette petite main, et,

comme elle ne le repoussait pas, il commença de parler, d'une voix que

l'émotion rendait sourde, plus encore que la prudence:

--«Oui, vous devez penser cela, et je n'ai pas le droit de m'en étonner.

Pourquoi croiriez-vous que mes sentiments à votre égard sont d'une autre

sorte que ceux des jeunes gens que vous rencontrez dans le monde?... Et

cependant, si je vous disais que, depuis le jour où je vous ai parlé

chez madame Komof, ma vie a changé, et pour toujours.--Ah! ne souriez

pas.--Oui! pour toujours!--Si je vous disais que je n'ai plus nourri

qu'un désir: vous revoir; que je suis monté chez vous, le coeur

battant; que chaque heure, depuis lors, a augmenté ma folie; que je suis

arrivé ici dans un ravissement et que je vais vous quitter dans un

désespoir... Ah! vous ne me croyez pas... On admet cela dans les romans,

ces passions qui vous envahissent le coeur, en entier, tout d'un coup

et à jamais... Est-ce que cela arrive dans la vie?...»

Il s'arrêta, éperdu des phrases qu'il venait de prononcer. Il avait, en

achevant de parler, cette impression étrange qui nous étreint, lorsque,

dans un rêve, nous nous écoutons nous-même dire notre secret précisément

à la personne à qui nous devrions nous cacher le mieux. Elle l'avait

écouté, les yeux fixés devant elle, absorbée toujours. Mais ses

paupières battaient plus vite, sa respiration se faisait plus courte. Sa

petite main trembla dans la main de René. Ce fut pour lui une surprise

si saisissante, quelque chose de si enivrant aussi, qu'il eut le courage

de reprendre:

--«Pardon, pardon de vous parler comme je le fais! Si vous saviez!...

C'est enfantin et c'est fou!... Quand je vous ai vue pour la première

fois, c'est comme si je vous avais reconnue. Vous ressemblez tant à la

femme que j'ai rêvé de rencontrer, depuis que j'ai un coeur!... Avant

cette rencontre, je croyais vivre, je croyais sentir... Ah! que j'étais

fou!... Ah! que je suis fou!... Je me perds à vos yeux, je me suis

perdu.--Mais du moins je vous aurai dit que je vous aimais... Vous le

saurez. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez.--Mon Dieu! que je

vous aime! que je vous aime!...»

Comme il la regardait avec idolâtrie, tout en répétant ces mots où se

soulageait toute sa fièvre intérieure, il vit deux larmes tomber des

yeux de Suzanne, deux lentes et douces larmes qui coulèrent sur ses

joues roses, en y laissant comme des raies. Il ignorait que la plupart

des femmes pleurent ainsi comme elles veulent, pourvu qu'elles soient

un peu nerveuses. Ces deux pauvres larmes achevèrent de l'affoler.

--«Ah!» s'écria-t-il, «vous pleurez!... Vous...»

--«N'achevez pas,» interrompit Suzanne en lui mettant la main sur la

bouche et se retirant de René. Elle fixait sur lui des yeux où la

passion se mêlait à une espèce d'étonnement épouvanté. «Oui, vous m'avez

touchée! Vous m'avez fait découvrir en moi-même des abîmes que je ne

soupçonnais pas... Ah! j'ai peur, peur de vous, peur de moi, peur d'être

ici... Non! nous ne devons plus nous revoir. Je ne suis pas libre. Je ne

devais pas écouter ce que j'ai écouté...» Elle se tut, puis, lui prenant

la main d'elle-même: «Pourquoi vous mentir?... Tout ce que vous sentez,

je le sens peut-être. Je ne le savais pas, je vous le jure, avant cette

minute. Cette sympathie à laquelle je cédais et qui m'a fait venir vous

rejoindre ce matin... Mon Dieu!... Ah! je comprends, je comprends...

Malheureuse, comme le coeur se laisse surprendre!...»

De nouvelles larmes tremblèrent à la pointe de ses cils. René se

trouvait si bouleversé par les paroles qu'il venait de prononcer et

d'entendre, qu'il ne put rien répondre, sinon:

--«Dites-moi seulement que vous me pardonnez....»

--«Oui, je vous pardonne,» répondit-elle en pressant sa main à lui faire

mal, puis, d'une voix grave: «Je sens que je vous aime aussi...» Et,

comme réveillée d'un songe: «Adieu, je vous défends de me suivre. C'est

la dernière fois que nous nous serons parlé...»

Elle se leva. Son front était menaçant, ses regards trahissaient tous

les effarouchements de l'honneur révolté. Il ne s'agissait plus du pied

tourné sur le parquet glissant, ni de lassitude. Elle partit tout droit

devant elle, et d'un air si courroucé que le jeune homme, écrasé par la

scène qu'il venait d'affronter, la vit s'en aller, immobile, sans rien

faire pour la retenir. Elle avait disparu depuis plusieurs minutes,

lorsqu'il s'élança du côté par où elle s'était échappée. Il ne la trouva

point. Tandis qu'il descendait un escalier, puis un autre, elle avait

déjà traversé la cour carrée, et elle montait dans un fiacre qui

l'emportait vers la rue Murillo. Elle était, dans ce coin de voiture, à

la fois toute malicieuse et tout attendrie. Pendant le temps que René

emploierait à chercher les moyens de la faire revenir sur sa résolution

de rupture absolue, il ne réfléchirait pas à la rapidité avec laquelle

sa pseudo-madone s'était laissé faire et avait fait elle-même une

déclaration d'amour. Voilà pour la malice. Et le souvenir des phrases du

jeune homme, de son visage transfiguré par l'émotion, de ses yeux

exaltés, la ravissait, comme une promesse du plus ardent amour. Voilà

pour l'attendrissement. Et elle caressait déjà le projet de lui

appartenir, chez lui, dans cet intérieur si calme, si discret, si

retiré, qu'il lui avait dépeint. Il allait lui écrire une fois, deux

fois, elle ne répondrait pas. À la troisième ou à la quatrième lettre,

elle ferait semblant de croire à un projet de suicide et elle tomberait

chez lui--pour le sauver! Comme elle en était là de ses réflexions, le

hasard, ironique parfois à l'égal d'un méchant compère, lui fit

apercevoir le baron Desforges qui traversait le boulevard Haussmann. Il

se rendait chez elle sans doute pour lui demander à déjeuner. Elle

regarda la mignonne montre d'or qu'elle portait pendue à un bracelet, il

était à peine midi vingt. Elle serait rentrée bien à temps, et, après la

joie de sa matinée, ce lui fut un plaisir exquis de baisser un peu le

rideau de la portière en passant tout près de son amant, qui ne la vit

pas.

XII

LOYAUTÉ CRUELLE

Quand René Vincy se retrouva devant la porte du musée sans avoir pu

rejoindre Suzanne, un tourbillon d'idées contradictoires l'assaillit, si

violent et si subit qu'il ne savait plus, à la lettre, où il était, ni

où il en était. Le calcul de Suzanne ne l'avait pas trompée, et le

double coup qu'elle venait de porter au jeune homme paralysait en lui

toutes les puissances de l'analyse et de la réflexion. Si elle lui avait

dit qu'elle l'aimait, tout simplement, il eût, sans doute, dans un

suprême accès de lucidité, aperçu un contraste bien fort entre le

caractère angélique, affecté par Suzanne, et la brusquerie de cette

déclaration. Il eût dû reconnaître que les ailes de l'Ange lui tenaient

bien peu aux épaules pour avoir été mises au vestiaire avec cette

promptitude. Mais bien loin de les déposer, ces blanches ailes, cet ange

venait de les déployer, toutes grandes, et de disparaître. «Elle m'aime

et elle ne me pardonnera jamais de lui avoir arraché cet aveu,» se

disait René. Il croyait, de bonne foi, qu'elle l'avait quitté avec la

résolution de ne plus le revoir, et cette idée absorbait toutes les

forces vives de son esprit. Comment faire revenir sur une telle décision

une créature si sincère qu'elle n'avait pu dissimuler son coeur, si

pieuse qu'elle s'était aussitôt reproché comme un crime la plus

involontaire des confessions? Et le jeune homme la revoyait avec

l'effroi peint sur son visage, avec des larmes au bord de ses cils... Il

marchait tout droit devant lui, parmi ces pensées, incapable en ce

moment de supporter la vue d'un être humain, fût-ce Émilie, sa chère

confidente. Il prit un fiacre et se fit conduire jusqu'aux portes de

Paris, du côté de Saint-Cloud. Il jeta ce nom au cocher,

instinctivement, parce que Suzanne lui avait décrit, au cours d'une

conversation, deux fêtes auxquelles elle avait assisté dans ce château,

toute jeune. Il éprouva un sauvage plaisir, une fois descendu de

voiture, à s'enfoncer dans le bois dépouillé. Le feuillage sec criait

sous ses pas. Le ciel bleu et froid de l'après-midi de février se

développait sur sa tête. Par instants il apercevait, à travers un

entrelacement de troncs noirs et de branches nues, la ruine mélancolique

du vieux château et l'eau glauque du bassin sur lequel madame Moraines

avait vu jadis se promener en barque le malheureux et noble prince, tué

au Cap! Ces impressions d'hiver, ces souvenirs d'un passé tragique

flottaient autour du jeune homme, sans distraire sa rêverie du point

fixe qui l'hypnotisait, pour ainsi dire: par quels procédés vaincre la

volonté de cette femme dont il était aimé, qu'il aimait, qu'il voulait à

tout prix revoir? Que faire? Se présenter chez elle et forcer sa porte?

S'imposer à elle en courant les salons où elle pouvait aller?

L'importuner de sa présence au tournant des rues et dans les théâtres?

Toute sa délicatesse répugnait à une conduite où Suzanne pût trouver une

seule raison de l'aimer moins. Non, c'était d'elle qu'il désirait tout

tenir, même le droit de la contempler! Il avait, dans son adolescence et

les pures années de sa première jeunesse, nourri son coeur de tant de

chimères, qu'il pensa sincèrement à ne plus rien tenter pour se

rapprocher d'elle, et à lui obéir, comme auraient fait Dante à sa

Béatrice, Pétrarque à sa Laure, Cino de Pistoie à sa Sylvie, ces fiers

poètes en qui s'exprime la noble conception, élaborée par le moyen âge,

d'un amour imaginatif et pieux, tout de renoncement et de spiritualité.

Il avait tant goûté autrefois la _Vie nouvelle_ et les sonnets de ces

rêveurs à leurs Dames mortes. Comment cette littérature sublimée et

presque monacale aurait-elle tenu contre le venin de passion sensuelle

que la beauté de Suzanne et son luxe lui avaient insinué dans le sang, à

son insu?... Lui obéir?... Non, il ne le pouvait pas. Les projets

tourbillonnaient de nouveau dans sa tête, et il usait ses nerfs par du

mouvement, seul remède à cette horrible souffrance, l'agonie de

l'inquiétude. Le soir tomba, un soir d'hiver au crépuscule sinistre et

court. Ce fut alors qu'épuisé par l'excès de l'émotion, René finit par

s'arrêter à la seule décision immédiatement exécutable: écrire à

Suzanne. Il gagna le village de Saint-Cloud, il entra dans un café, et

ce fut là, sur un buvard infâme, avec une plume écachée, au bruit des

billes de billard poussées par des fumeurs de pipes, sous l'oeil

narquois d'un garçon malpropre, qu'il composa une première lettre, puis

une seconde, et cette troisième enfin,--avec quelle honte du papier

qu'il employait et de l'endroit où il se trouvait! Il lui eût été

insoutenable que Suzanne le vît ainsi; mais, d'autre part, il se

sentait incapable d'attendre son retour à sa maison pour lui dire ce

qu'il avait à lui dire, et voici en quels termes, dont le baron

Desforges fût demeuré profondément étonné, s'il les avait lus adressés à

sa Suzette de la rue du Mont-Thabor, s'épanchait le trop-plein de son

angoisse:

* * * * *

Je viens de vous écrire plusieurs lettres, madame, et que j'ai

déchirées, et je ne sais si je vous enverrai celle-ci, tant la crainte

de vous déplaire me fait trouver indélicate l'expression de sentiments

qui ne vous déplairaient pas, eux, si vous pouviez les voir. Hélas! on

ne voit pas les coeurs, et me croirez-vous quand je vous dirai que

l'émotion qui me dicte cette lettre n'a rien dont doive s'offenser même

la plus délicate, même la plus pure des femmes, même vous, Madame?...

Mais vous me connaissez si peu, et le sentiment que vous m'avez laissé

voir, avec la divine sincérité d'une âme qui répugne à tous les

mensonges, a été une telle surprise que, peut-être, à l'heure où j'écris

ces lignes, vous l'avez déjà pour toujours banni, effacé, condamné. Ah!

s'il en était ainsi, ne répondez pas à cette lettre. Ne la lisez même

pas. Je saurai comprendre ce silence et accepter cet arrêt. Je

souffrirai cruellement, mais avec un merci pour vous qui ne cessera

jamais, un merci pour m'avoir donné dans ma vie cette joie absolue,

complète, de voir l'Idéal de tous mes songes de jeune homme marcher et

vivre devant moi. De cela, voyez-vous, quand je devrais mourir de

douleur pour vous avoir rencontrée et aussitôt perdue, je ne vous serai

jamais assez reconnaissant. Vous m'êtes apparue, et par votre seule

existence vous m'avez attesté que cet Idéal ne mentait pas! Quelque dure

que me soit jamais la vie, ce cher, ce divin souvenir me suivra comme un

talisman, comme un magique charme...

Mensonges · 第 12 / 26 段