levé vers lui ses prunelles où se lisait distinctement cette phrase:
«Comment peut-on trahir celui qui vous aime?...» Mais elle ne l'avait
pas prononcée, au lieu que Suzanne, après avoir fixé avec une curiosité
singulière l'énigmatique femme aux lèvres minces, au regard profond,
soupira en secouant sa tête blonde:
--«Et elle a un air tellement doux. C'est effrayant de penser que l'on
peut mentir avec une physionomie si pure!...»
Tout en parlant, elle aussi tournait vers le jeune homme ses prunelles,
aussi claires que celles de Rosalie étaient sombres, et il sentit un
étrange remords lui serrer le coeur. Par une de ces ironies de la vie
intérieure, comme en produit le secret contraste des consciences,
Suzanne, heureuse, jusqu'au ravissement, de cette promenade parmi les
toiles qu'elles faisait semblant de regarder, s'amusait avec délices de
l'impression que sa beauté produisait sur son compagnon, et pas une
ombre ne passait sur son bonheur, tandis que lui, le candide enfant, se
reprochait, comme une double perfidie, de conduire cette idéale
créature à travers ces salles où il s'était déjà promené avec une autre!
La fatale comparaison qui, depuis sa rencontre avec madame Moraines,
pâlissait, décolorait dans son esprit la pauvre petite Offarel,
s'imposait plus forte que jamais. Le fantôme de sa fiancée flottait
devant lui, humble comme elle, et il regardait Suzanne marcher, soeur
vivante des beautés aristocratiques évoquées sur les toiles par les
maîtres anciens. Ses cheveux dorés brillaient sous le chapeau du matin.
Son buste se moulait dans une espèce de courte jaquette en astrakan. La
petite étoffe grise de sa jupe tombait en plis souples. Elle tenait à la
main un manchon, assorti à son corsage, d'où s'échappait un coin de
mouchoir brodé, et elle élevait par instants ce petit manchon au-dessus
de ses yeux, afin de se ménager le jour nécessaire à bien voir le
tableau. Ah! comment la présente n'eût-elle pas eu raison de l'absente,
et la femme élégante de la modeste, de la simple jeune fille,--d'autant
plus que chez Suzanne, toutes les délicatesses du goût esthétique le
plus raffiné semblaient s'unir à ce charme exquis d'aspect et
d'attitude? Elle qui n'aurait pas su distinguer un Rembrandt d'un
Pérugin, ou un Ribeira d'un Watteau, tant son ignorance était absolue;
elle avait une façon d'écouter ce que lui disait René, et un art
d'abonder dans le sens de ses idées, qui aurait fait illusion à de plus
habiles connaisseurs du mensonge féminin, que ce poète de vingt-cinq
ans. Il y avait même pour lui dans cette promenade quelque chose de si
complet, une telle réalisation de ses plus secrètes chimères que cet
extrême atteint lui faisait mal. L'heure avançait, et il se sentait
saisi d'une émotion indéfinissable où tout se mélangeait: l'excitation
nerveuse où la vue des chefs-d'oeuvre jette toujours un artiste, le
remords d'une coupable duplicité, comme d'une profanation de son passé
par son présent, et de son présent par son passé, le sentiment aussi de
la fuite irréparable de cette heure. Oui, elle s'en allait, cette heure
douce que tant d'heures suivraient, vides, froides, noires, et jamais,
non, jamais, il n'oserait demander à son adorable compagne de
recommencer cette promenade! Elle, la spirituelle épicurienne, était en
train de prolonger le délice de cette possession morale du jeune homme,
comme elle aurait prolongé le délice d'une possession physique.
Voluptueusement, savamment, elle l'étudiait, sans en avoir l'air, du
coin de son oeil bleu, si doux entre ses longs cils d'or. Elle ne se
rendait pas un compte exact de toutes les nuances d'idées qu'il
traversait. Elle le connaissait déjà très bien dans l'intime de sa
nature, mais elle ignorait presque tout des faits positifs de son
existence, au point qu'elle se demandait parfois avec un tressaillement
s'il n'était pas vierge. Elle ne pouvait pas suivre le détail des
variations de sa pensée, mais elle n'avait pas de peine à constater
qu'il la regardait maintenant beaucoup plus que les tableaux, et aussi
qu'il roulait dans la détresse, minute par minute. Elle l'attribuait,
cette détresse, à une brûlure de timidité qui lui plaisait tant à
rencontrer. Elle y sentait un désir de sa personne, aussi passionné que
craintif et respectueux. Et que cela lui plaisait d'être désirée, avec
cette pudeur! Elle mesurait mieux l'abîme qui séparait son petit
René,--comme elle l'appelait déjà tout bas, pour elle seule,--des hardis
et redoutables viveurs qui composaient son milieu habituel. Ses regards,
à lui, ne la déshabillaient pas. Ils l'aimaient. Ils souffraient aussi,
et cette souffrance la décida enfin à se faire faire cette déclaration
qu'elle s'était promis de provoquer.
--«Ah! mon Dieu!» s'écria-t-elle tout d'un coup, en s'appuyant d'une
main à la barre qui court le long des tableaux, et levant vers René un
visage où le sourire dissimulait une douleur aiguë. «Ce n'est rien,»
ajouta-t-elle en voyant le jeune homme bouleversé, «je me suis un peu
tourné le pied sur ce parquet glissant...» et, debout sur une de ses
jambes et avançant ce pied soi-disant malade, elle le remua dans sa
souple bottine, avec un gracieux effort. «Dix minutes de repos, et il
n'y paraîtra plus, mais il faut que vous me serviez de bâton de
vieillesse...»
Elle prononça ce triste mot avec sa bouche jeune, et elle prit le bras
du poète qui l'aida presque pieusement à marcher, sans se douter que cet
accident imaginaire n'était qu'un petit épisode de plus dans l'amoureuse
comédie où il jouait son rôle, lui, de bonne foi. Elle avait soin de
s'incliner un peu, pour que cette légère pesée de son corps redoublât en
lui l'ardeur du désir, pour que sa gorge frôlât le coude du jeune homme
et le fît tressaillir, pour que cette sensation du mouvement communiqué
achevât de le griser. Et ce manège réussit trop bien. Il ne pouvait même
plus parler, envahi qu'il était, pénétré, possédé par la présence de
cette femme dont il respirait maintenant, d'une manière plus distincte,
l'imperceptible parfum. À peine s'il se hasardait à la regarder, et il
rencontrait alors, tout près de lui, ce profil, à la fois mutin et fier,
cette joue comme idéalement rosée, la pourpre vive de ces lèvres
sinueuses qu'un joli sourire de tendre malice plissait par instants,
puis, quand leurs yeux se croisaient, ce sourire se changeait en une
expression de sympathie ouverte qui rassurait la timidité de René. Cela,
elle le sentait à la façon plus hardie dont il lui donnait le bras. Elle
avait eu bien soin de choisir pour cette hypocrisie de sa fausse entorse
une des salles les plus isolées qu'ils eussent traversées, celle des
Lesueur. Ils suivirent ainsi, au bras l'un de l'autre, un petit couloir;
ils entrèrent dans une des galeries de l'école française, et ils
arrivèrent dans un salon, à cette époque-là tout sombre et désert, celui
où se trouvaient appendus les grands tableaux de Lebrun représentant les
victoires d'Alexandre. La galerie des Ingres et des Delacroix, qui
débouche aujourd'hui sur ce salon, n'était pas ouverte alors, et au
milieu se trouvait un grand divan rond garni de velours vert. C'était un
coin, à cette heure-là et au milieu de Paris, plus abandonné qu'une
salle de musée de province, et où l'on pouvait causer indéfiniment sans
autre témoin que le gardien qui s'occupait lui-même à bavarder avec son
collègue de la pièce voisine. Suzanne avisa cette place d'un coup
d'oeil; elle dit à René en lui montrant le canapé:
--«Voulez-vous que nous nous asseyions là un instant? Je suis déjà
mieux...»
Il y eut entre eux un nouveau passage de silence. Tout les enveloppait
de solitude, depuis le bruit de la cour du Carrousel qui leur arrivait,
indistinct, par les deux hautes fenêtres, jusqu'à la demi-clarté de la
salle. La détresse du jeune homme augmentait encore par ce tête-à-tête,
qui aurait dû lui être un encouragement à se déclarer. Il se disait:
«Qu'elle est jolie! Qu'elle est fine!... Et elle va s'en aller, et je ne
la verrai plus. Je dois tant lui déplaire, je me sens paralysé près
d'elle, incapable, de parler.»--«Jamais,» songeait Suzanne, «je n'aurai
une meilleure occasion.»
--«Vous êtes triste,» reprit-elle tout haut, et le regardant avec des
yeux où la coquetterie se déguisait en une sympathie affectueuse,
presque celle d'une soeur: «Je l'ai bien vu dès mon arrivée,»
continua-t-elle, «mais je ne suis pas assez votre amie pour que vous me
disiez vos peines...»
--«Non,» fit René, «je ne suis pas triste. Comment le serais-je? puisque
je n'ai que des sujets de bonheur...»
Elle le regarda de nouveau avec une physionomie de surprise et
d'interrogation qui signifiait: «Ces sujets de bonheur, dites-les-moi
donc...» René crut lire cette demande en effet dans ces claires
prunelles; mais il n'osa pas comprendre. Il se jugeait, en toute
sincérité de conscience, tellement inférieur à cette femme, que même
découvrir, en entier, le culte qu'il lui avait déjà voué, lui paraissait
au-dessus de ses forces. Tout le séduisant manège de Suzanne, dans
lequel il lui était impossible de reconnaître un calcul, cesserait du
coup s'il parlait, et il reprit, comme si sa phrase se fût appliquée
seulement aux circonstances générales de sa vie:
--«Claude Larcher me le dit souvent, que je n'aurai pas de plus belle
époque dans ma destinée littéraire. Il y a quatre moments, prétend-il,
dans l'existence d'un écrivain: celui où on l'ignore, celui où on
l'acclame pour désespérer ses aînés, celui où on le diffame, parce qu'il
triomphe; le quatrième, où on lui pardonne, parce qu'on l'oublie... Ah!
que je regrette que vous ne le connaissiez pas mieux, il vous plairait
tant!... Si vous saviez comme il aime les Lettres, c'est pour lui une
religion!...»
--«Il est un peu trop naïf tout de même,» songea Suzanne, mais elle
était trop intéressée au résultat de cet entretien pour se laisser aller
à un mouvement d'impatience. Elle s'empara de ce que René venait de
dire, et elle répondit, interrompant ainsi l'éloge inutile de Claude:
«Une religion!... C'est vrai, vous sentez ainsi, vous autres... J'ai une
de mes amies qui en a fait la mélancolique expérience et qui me le
répète toujours: une femme ne devrait pas s'attacher à un artiste. Il ne
l'aimera jamais autant qu'il aime son art...»
Elle prit, pour rappeler cette parole prêtée gratuitement à cette amie,
aussi imaginaire que l'entorse, une physionomie douloureuse; ses lèvres
rouges s'ouvrirent dans un léger soupir, celui d'une âme qui a reçu de
navrantes confidences, et qui prévoit, qui pressent pour elle-même des
douleurs pareilles.
--«Mais c'est vous qui êtes triste,» dit René, saisi par l'altération
soudaine de ce joli visage.
--«Allons donc!...» pensa-t-elle, et tout haut: «Laissons cela.
Qu'est-ce que mes tristesses à moi peuvent vous faire?»
--«Croyez-vous donc,» repartit René, «que vous soyez pour moi une
indifférente?»
--«Indifférente?... non,» fit-elle en secouant la tête; «mais quand vous
m'aurez quittée, penserez-vous à moi autrement qu'à une personne
sympathique, rencontrée par hasard, oubliée de même?»
Jamais elle n'avait paru aussi délicieuse à René qu'en prononçant ces
paroles, qui allaient jusqu'à l'extrémité de ce qu'elle pouvait se
permettre sans détruire son oeuvre. Sa main gantée était posée sur le
canapé de velours, tout près du jeune homme. Il osa la prendre. Elle ne
la retira pas. Ses yeux semblaient fixer une vision à travers l'espace.
Avait-elle seulement pris garde au geste de René? Il y a des femmes qui
ont ainsi une façon céleste de ne pas s'apercevoir des familiarités que
l'on se permet avec leur personne. René serra cette petite main, et,
comme elle ne le repoussait pas, il commença de parler, d'une voix que
l'émotion rendait sourde, plus encore que la prudence:
--«Oui, vous devez penser cela, et je n'ai pas le droit de m'en étonner.
Pourquoi croiriez-vous que mes sentiments à votre égard sont d'une autre
sorte que ceux des jeunes gens que vous rencontrez dans le monde?... Et
cependant, si je vous disais que, depuis le jour où je vous ai parlé
chez madame Komof, ma vie a changé, et pour toujours.--Ah! ne souriez
pas.--Oui! pour toujours!--Si je vous disais que je n'ai plus nourri
qu'un désir: vous revoir; que je suis monté chez vous, le coeur
battant; que chaque heure, depuis lors, a augmenté ma folie; que je suis
arrivé ici dans un ravissement et que je vais vous quitter dans un
désespoir... Ah! vous ne me croyez pas... On admet cela dans les romans,
ces passions qui vous envahissent le coeur, en entier, tout d'un coup
et à jamais... Est-ce que cela arrive dans la vie?...»
Il s'arrêta, éperdu des phrases qu'il venait de prononcer. Il avait, en
achevant de parler, cette impression étrange qui nous étreint, lorsque,
dans un rêve, nous nous écoutons nous-même dire notre secret précisément
à la personne à qui nous devrions nous cacher le mieux. Elle l'avait
écouté, les yeux fixés devant elle, absorbée toujours. Mais ses
paupières battaient plus vite, sa respiration se faisait plus courte. Sa
petite main trembla dans la main de René. Ce fut pour lui une surprise
si saisissante, quelque chose de si enivrant aussi, qu'il eut le courage
de reprendre:
--«Pardon, pardon de vous parler comme je le fais! Si vous saviez!...
C'est enfantin et c'est fou!... Quand je vous ai vue pour la première
fois, c'est comme si je vous avais reconnue. Vous ressemblez tant à la
femme que j'ai rêvé de rencontrer, depuis que j'ai un coeur!... Avant
cette rencontre, je croyais vivre, je croyais sentir... Ah! que j'étais
fou!... Ah! que je suis fou!... Je me perds à vos yeux, je me suis
perdu.--Mais du moins je vous aurai dit que je vous aimais... Vous le
saurez. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez.--Mon Dieu! que je
vous aime! que je vous aime!...»
Comme il la regardait avec idolâtrie, tout en répétant ces mots où se
soulageait toute sa fièvre intérieure, il vit deux larmes tomber des
yeux de Suzanne, deux lentes et douces larmes qui coulèrent sur ses
joues roses, en y laissant comme des raies. Il ignorait que la plupart
des femmes pleurent ainsi comme elles veulent, pourvu qu'elles soient
un peu nerveuses. Ces deux pauvres larmes achevèrent de l'affoler.
--«Ah!» s'écria-t-il, «vous pleurez!... Vous...»
--«N'achevez pas,» interrompit Suzanne en lui mettant la main sur la
bouche et se retirant de René. Elle fixait sur lui des yeux où la
passion se mêlait à une espèce d'étonnement épouvanté. «Oui, vous m'avez
touchée! Vous m'avez fait découvrir en moi-même des abîmes que je ne
soupçonnais pas... Ah! j'ai peur, peur de vous, peur de moi, peur d'être
ici... Non! nous ne devons plus nous revoir. Je ne suis pas libre. Je ne
devais pas écouter ce que j'ai écouté...» Elle se tut, puis, lui prenant
la main d'elle-même: «Pourquoi vous mentir?... Tout ce que vous sentez,
je le sens peut-être. Je ne le savais pas, je vous le jure, avant cette
minute. Cette sympathie à laquelle je cédais et qui m'a fait venir vous
rejoindre ce matin... Mon Dieu!... Ah! je comprends, je comprends...
Malheureuse, comme le coeur se laisse surprendre!...»
De nouvelles larmes tremblèrent à la pointe de ses cils. René se
trouvait si bouleversé par les paroles qu'il venait de prononcer et
d'entendre, qu'il ne put rien répondre, sinon:
--«Dites-moi seulement que vous me pardonnez....»
--«Oui, je vous pardonne,» répondit-elle en pressant sa main à lui faire
mal, puis, d'une voix grave: «Je sens que je vous aime aussi...» Et,
comme réveillée d'un songe: «Adieu, je vous défends de me suivre. C'est
la dernière fois que nous nous serons parlé...»
Elle se leva. Son front était menaçant, ses regards trahissaient tous
les effarouchements de l'honneur révolté. Il ne s'agissait plus du pied
tourné sur le parquet glissant, ni de lassitude. Elle partit tout droit
devant elle, et d'un air si courroucé que le jeune homme, écrasé par la
scène qu'il venait d'affronter, la vit s'en aller, immobile, sans rien
faire pour la retenir. Elle avait disparu depuis plusieurs minutes,
lorsqu'il s'élança du côté par où elle s'était échappée. Il ne la trouva
point. Tandis qu'il descendait un escalier, puis un autre, elle avait
déjà traversé la cour carrée, et elle montait dans un fiacre qui
l'emportait vers la rue Murillo. Elle était, dans ce coin de voiture, à
la fois toute malicieuse et tout attendrie. Pendant le temps que René
emploierait à chercher les moyens de la faire revenir sur sa résolution
de rupture absolue, il ne réfléchirait pas à la rapidité avec laquelle
sa pseudo-madone s'était laissé faire et avait fait elle-même une
déclaration d'amour. Voilà pour la malice. Et le souvenir des phrases du
jeune homme, de son visage transfiguré par l'émotion, de ses yeux
exaltés, la ravissait, comme une promesse du plus ardent amour. Voilà
pour l'attendrissement. Et elle caressait déjà le projet de lui
appartenir, chez lui, dans cet intérieur si calme, si discret, si
retiré, qu'il lui avait dépeint. Il allait lui écrire une fois, deux
fois, elle ne répondrait pas. À la troisième ou à la quatrième lettre,
elle ferait semblant de croire à un projet de suicide et elle tomberait
chez lui--pour le sauver! Comme elle en était là de ses réflexions, le
hasard, ironique parfois à l'égal d'un méchant compère, lui fit
apercevoir le baron Desforges qui traversait le boulevard Haussmann. Il
se rendait chez elle sans doute pour lui demander à déjeuner. Elle
regarda la mignonne montre d'or qu'elle portait pendue à un bracelet, il
était à peine midi vingt. Elle serait rentrée bien à temps, et, après la
joie de sa matinée, ce lui fut un plaisir exquis de baisser un peu le
rideau de la portière en passant tout près de son amant, qui ne la vit
pas.
XII
LOYAUTÉ CRUELLE
Quand René Vincy se retrouva devant la porte du musée sans avoir pu
rejoindre Suzanne, un tourbillon d'idées contradictoires l'assaillit, si
violent et si subit qu'il ne savait plus, à la lettre, où il était, ni
où il en était. Le calcul de Suzanne ne l'avait pas trompée, et le
double coup qu'elle venait de porter au jeune homme paralysait en lui
toutes les puissances de l'analyse et de la réflexion. Si elle lui avait
dit qu'elle l'aimait, tout simplement, il eût, sans doute, dans un
suprême accès de lucidité, aperçu un contraste bien fort entre le
caractère angélique, affecté par Suzanne, et la brusquerie de cette
déclaration. Il eût dû reconnaître que les ailes de l'Ange lui tenaient
bien peu aux épaules pour avoir été mises au vestiaire avec cette
promptitude. Mais bien loin de les déposer, ces blanches ailes, cet ange
venait de les déployer, toutes grandes, et de disparaître. «Elle m'aime
et elle ne me pardonnera jamais de lui avoir arraché cet aveu,» se
disait René. Il croyait, de bonne foi, qu'elle l'avait quitté avec la
résolution de ne plus le revoir, et cette idée absorbait toutes les
forces vives de son esprit. Comment faire revenir sur une telle décision
une créature si sincère qu'elle n'avait pu dissimuler son coeur, si
pieuse qu'elle s'était aussitôt reproché comme un crime la plus
involontaire des confessions? Et le jeune homme la revoyait avec
l'effroi peint sur son visage, avec des larmes au bord de ses cils... Il
marchait tout droit devant lui, parmi ces pensées, incapable en ce
moment de supporter la vue d'un être humain, fût-ce Émilie, sa chère
confidente. Il prit un fiacre et se fit conduire jusqu'aux portes de
Paris, du côté de Saint-Cloud. Il jeta ce nom au cocher,
instinctivement, parce que Suzanne lui avait décrit, au cours d'une
conversation, deux fêtes auxquelles elle avait assisté dans ce château,
toute jeune. Il éprouva un sauvage plaisir, une fois descendu de
voiture, à s'enfoncer dans le bois dépouillé. Le feuillage sec criait
sous ses pas. Le ciel bleu et froid de l'après-midi de février se
développait sur sa tête. Par instants il apercevait, à travers un
entrelacement de troncs noirs et de branches nues, la ruine mélancolique
du vieux château et l'eau glauque du bassin sur lequel madame Moraines
avait vu jadis se promener en barque le malheureux et noble prince, tué
au Cap! Ces impressions d'hiver, ces souvenirs d'un passé tragique
flottaient autour du jeune homme, sans distraire sa rêverie du point
fixe qui l'hypnotisait, pour ainsi dire: par quels procédés vaincre la
volonté de cette femme dont il était aimé, qu'il aimait, qu'il voulait à
tout prix revoir? Que faire? Se présenter chez elle et forcer sa porte?
S'imposer à elle en courant les salons où elle pouvait aller?
L'importuner de sa présence au tournant des rues et dans les théâtres?
Toute sa délicatesse répugnait à une conduite où Suzanne pût trouver une
seule raison de l'aimer moins. Non, c'était d'elle qu'il désirait tout
tenir, même le droit de la contempler! Il avait, dans son adolescence et
les pures années de sa première jeunesse, nourri son coeur de tant de
chimères, qu'il pensa sincèrement à ne plus rien tenter pour se
rapprocher d'elle, et à lui obéir, comme auraient fait Dante à sa
Béatrice, Pétrarque à sa Laure, Cino de Pistoie à sa Sylvie, ces fiers
poètes en qui s'exprime la noble conception, élaborée par le moyen âge,
d'un amour imaginatif et pieux, tout de renoncement et de spiritualité.
Il avait tant goûté autrefois la _Vie nouvelle_ et les sonnets de ces
rêveurs à leurs Dames mortes. Comment cette littérature sublimée et
presque monacale aurait-elle tenu contre le venin de passion sensuelle
que la beauté de Suzanne et son luxe lui avaient insinué dans le sang, à
son insu?... Lui obéir?... Non, il ne le pouvait pas. Les projets
tourbillonnaient de nouveau dans sa tête, et il usait ses nerfs par du
mouvement, seul remède à cette horrible souffrance, l'agonie de
l'inquiétude. Le soir tomba, un soir d'hiver au crépuscule sinistre et
court. Ce fut alors qu'épuisé par l'excès de l'émotion, René finit par
s'arrêter à la seule décision immédiatement exécutable: écrire à
Suzanne. Il gagna le village de Saint-Cloud, il entra dans un café, et
ce fut là, sur un buvard infâme, avec une plume écachée, au bruit des
billes de billard poussées par des fumeurs de pipes, sous l'oeil
narquois d'un garçon malpropre, qu'il composa une première lettre, puis
une seconde, et cette troisième enfin,--avec quelle honte du papier
qu'il employait et de l'endroit où il se trouvait! Il lui eût été
insoutenable que Suzanne le vît ainsi; mais, d'autre part, il se
sentait incapable d'attendre son retour à sa maison pour lui dire ce
qu'il avait à lui dire, et voici en quels termes, dont le baron
Desforges fût demeuré profondément étonné, s'il les avait lus adressés à
sa Suzette de la rue du Mont-Thabor, s'épanchait le trop-plein de son
angoisse:
* * * * *
Je viens de vous écrire plusieurs lettres, madame, et que j'ai
déchirées, et je ne sais si je vous enverrai celle-ci, tant la crainte
de vous déplaire me fait trouver indélicate l'expression de sentiments
qui ne vous déplairaient pas, eux, si vous pouviez les voir. Hélas! on
ne voit pas les coeurs, et me croirez-vous quand je vous dirai que
l'émotion qui me dicte cette lettre n'a rien dont doive s'offenser même
la plus délicate, même la plus pure des femmes, même vous, Madame?...
Mais vous me connaissez si peu, et le sentiment que vous m'avez laissé
voir, avec la divine sincérité d'une âme qui répugne à tous les
mensonges, a été une telle surprise que, peut-être, à l'heure où j'écris
ces lignes, vous l'avez déjà pour toujours banni, effacé, condamné. Ah!
s'il en était ainsi, ne répondez pas à cette lettre. Ne la lisez même
pas. Je saurai comprendre ce silence et accepter cet arrêt. Je
souffrirai cruellement, mais avec un merci pour vous qui ne cessera
jamais, un merci pour m'avoir donné dans ma vie cette joie absolue,
complète, de voir l'Idéal de tous mes songes de jeune homme marcher et
vivre devant moi. De cela, voyez-vous, quand je devrais mourir de
douleur pour vous avoir rencontrée et aussitôt perdue, je ne vous serai
jamais assez reconnaissant. Vous m'êtes apparue, et par votre seule
existence vous m'avez attesté que cet Idéal ne mentait pas! Quelque dure
que me soit jamais la vie, ce cher, ce divin souvenir me suivra comme un
talisman, comme un magique charme...