Ainsi, même la fausse manoeuvre de Suzanne tournait en faveur de son

plan d'ensorcellement. Le seul homme dont elle eût à craindre

l'hostilité venait de se condamner lui-même à ne point parler. Comme

René avait besoin de déverser dans un confident le trop-plein de ses

émotions, ce fut vers Émilie qu'il se tourna, et la pauvre Émilie, par

une naïve vanité de soeur, se trouvait d'avance être la complice de

l'inconnue qu'elle entrevoyait, par les yeux de son frère, comme

auréolée d'un nimbe d'aristocratie! Dès le lendemain de la fête donnée

chez la comtesse, elle avait bien compris, au récit du jeune homme, que

madame Moraines était la seule de toutes les femmes rencontrées la

veille à lui plaire véritablement, et elle avait deviné que c'était

aussi la seule sur qui le poète eût produit une impression personnelle

et vive. Les mères et les soeurs possèdent comme un sens particulier

pour reconnaître ces nuances-là. Il ne lui avait pas fallu beaucoup

d'efforts pour s'apercevoir des troubles de René, durant les jours

suivants. Liée à lui par le double lien de la ressemblance morale et de

l'affection, aucun sentiment ne pouvait traverser ce coeur fraternel

sans qu'elle en éprouvât le contre-coup. Elle avait vu que René aimait,

aussi clairement que si elle eût assisté, cachée, aux deux causeries de

la rue Murillo. Et cet amour l'avait ravie sans qu'elle en fût jalouse,

au lieu qu'elle avait été jalouse autrefois, autant qu'inquiète, de la

liaison de son frère avec Rosalie. Avec la logique spéciale aux femmes,

elle trouvait tout naturel que le poète eût un commencement d'intrigue

avec une personne qui n'était pas libre. Elle admettait qu'aux hommes

exceptionnels il faut une vie et une morale exceptionnelles, comme eux,

et cet amour pour une grande dame, en même temps qu'il satisfaisait les

rêves d'orgueil formés pour son idole, ne lui prendrait jamais rien,

elle le sentait. La passion pour Rosalie, au contraire, lui était

apparue comme un vol fait à sa tendresse. C'est que Rosalie lui

ressemblait, qu'elle était de son monde, que René, enfin, ne pouvait

s'attacher à elle que pour l'épouser et se faire une nouvelle vie de

famille. Elle avait donc eu un accès de joie silencieuse à constater

l'amour naissant de son frère. Et elle aurait bien voulu que de

nouvelles confidences vinssent aussitôt compléter les premières, celles

qu'il lui avait faites à son réveil, quelques heures seulement après la

soirée de madame Komof. Ces confidences n'étaient pas venues, et elle ne

les avait pas provoquées. Sa tendre finesse pressentait que l'ouverture

du coeur de René n'en serait que plus complète, spontanée. Elle

attendait donc, épiant au fond de ces yeux, dont elle connaissait si

bien chaque regard, les signes de cette joie exaltée qui est comme la

fièvre du bonheur. Elle se taisait d'autant plus qu'elle ne voyait guère

René qu'en présence de Fresneau. Avec la lâcheté trop naturelle dans

certaines situations fausses, le poète s'en allait de la maison,

aussitôt levé, pour n'y rentrer qu'à l'heure du déjeuner. Il s'échappait

de nouveau jusqu'au dîner et il sortait encore après afin d'éviter toute

rencontre avec Rosalie. Le professeur, lui, ne remarquait même pas ce

changement d'habitudes, tant sa distraction était profonde. Il n'en

allait pas de même de madame Offarel qui, venue deux soirs de suite avec

ses deux filles et n'ayant pas rencontré celui qu'elle considérait de

droit comme son gendre, ne craignit pas de souligner cette absence

insolite:

--«Monsieur Larcher,» dit-elle, «présente donc M. René à une nouvelle

comtesse tous les soirs, que nous ne le voyons plus jamais ici, ni chez

nous d'ailleurs?»

--«C'est vrai,» insista Fresneau, «on ne le voit plus. Où est-il allé?»

--«Il s'est remis à son _Savonarole_,» répondit Émilie, «et il passe ses

soirées à la bibliothèque.»

Le lendemain du jour où cette conversation avait été tenue, qui se

trouvait être aussi le lendemain de la seconde visite chez Suzanne, la

soeur fidèle entra chez son frère, dès le matin, pour tout lui

rapporter. Elle le trouva qui préparait plusieurs feuilles d'un papier

du Japon, dont elle lui avait fait présent autrefois. Il se proposait

d'y copier, de son écriture la plus soignée, ceux de ses vers qu'il

lirait à madame Moraines. La table était couverte de pages, noircies de

lignes inégales. C'étaient ses poèmes, dont il avait déjà feuilleté la

série. Émilie lui raconta son innocent mensonge, et il l'embrassa, tout

joyeux, en disant:

--«Comme tu es fine!»

--«Je suis ta soeur et je t'aime,» répondit-elle; «c'est trop simple.»

Et prenant quelques-uns des papiers épars: «Est-ce que vraiment tu te

décides à préparer ton volume?...»

--«Non,» fit-il, «mais je dois lire un choix de mes vers à une dame...»

--«À madame Moraines,» dit Émilie vivement.

--«Tu l'as deviné,» répondit le jeune homme avec un peu de trouble. «Ah!

si tu savais!...»

Et ce fut alors le débordement du flot amassé des confidences. Il fallut

qu'Émilie écoutât un éloge enthousiaste de Suzanne et de ses moindres

façons. René lui parlait dans la même phrase de l'admirable noblesse

d'idées de cette femme et de la forme de ses petits souliers, de sa

merveilleuse intelligence et du velours frappé de son buvard. Cet

ébahissement puéril devant les minuties du luxe qui s'unissait à

l'exaltation la plus poétique pour composer son amour, n'était pas fait

pour étonner Émilie. Elle-même, n'avait-elle pas toujours associé dans

sa tendresse pour son frère les plus grandes ambitions aux plus petits

désirs? Elle aurait souhaité, par exemple, presque avec la même ardeur,

qu'il eût du génie et des chevaux, qu'il écrivît _Childe Harold_ et

qu'il possédât réellement les quatre mille livres de revenu de lord

Byron. Elle était sur ce point aussi naïvement plébéienne que lui, de

cette race, excusable, après tout, de confondre l'aristocratie réelle

des sentiments avec l'autre, l'apparente aristocratie des formes

extérieures de la vie. Quand on appartient à une famille qui a connu les

dépressions morales du métier, la seconde de ces aristocraties apparaît

si aisément comme la condition de la première! Aussi les détails qui

eussent fait croire à un observateur malveillant que René aimait Suzanne

pour son décor, et non pour elle-même, charmèrent Émilie au lieu de la

choquer, et elle avait si bien épousé la passion de son frère qu'elle

lui dit en le quittant:

--«Tu n'y es pour personne... Va, je saurai défendre ta porte... Mais tu

me montreras les vers que tu lui liras... Choisis-les bien.»

Ce travail de classement et de copie trompa l'ardeur du jeune homme, et

lui permit d'attendre, sans trop se ronger, le jour de sa nouvelle

visite au paradis de la rue Murillo. Les heures de solitude, coupées

seulement de conversations avec Émilie, s'en allaient dans une douceur

tour à tour et dans une mélancolie singulières. Tantôt l'image de

Suzanne s'évoquait devant lui, délicieuse. Il posait sa plume, et les

objets qui servaient de cadre à ses séances de labeur s'évanouissaient,

comme par magie. Au lieu des parois rouges de sa chambre, c'était le

petit salon de madame Moraines qu'il avait sous les yeux. Il ne voyait

plus ses chers Albert Durer, ses Gustave Moreau, ses Goya, son intime

bibliothèque où l'_Imitation_ coudoyait _Madame Bovary_, les deux arbres

défeuillés du jardinet se profilant en noir sur le bleu du ciel... Mais

Suzanne était près de lui, avec ses gestes menus et souples, son port de

tête, certaine nuance de lumière sur l'or de ses cheveux, l'éclat de son

teint et sa transparence rose. Cette apparition, qui n'avait rien d'un

pâle et immatériel fantôme, parlait aux sens de René, d'une manière qui

eût dû lui faire comprendre combien les attitudes de madame Moraines

masquaient en elle la vraie femme, la courtisane voluptueuse et

raffinée. Il ne s'en rendait pas compte, et, tout en la désirant

physiquement jusqu'au délire, il croyait n'avoir pour elle que le culte

le plus éthéré. C'est là un phénomène de mirage sentimental assez

fréquent chez les hommes chastes, et qui les livre comme une proie sans

défense aux plus grossières duperies. Cette incapacité de juger leurs

propres sensations les rend plus incapables encore de juger les

manoeuvres des femmes qui remuent en eux tous les trésors accumulés de

la vie. Le poète, en revanche, devenait parfaitement lucide, quand

l'image de Suzanne cédait la place à celle de Rosalie. En feuilletant

au hasard ses papiers, il rencontrait sans cesse quelque page en tête de

laquelle il avait écrit enfantinement: «Pour la fleur,» c'était Rosalie

qu'il désignait ainsi aux temps déjà lointains où il l'aimait; alors il

lui composait un petit poème presque chaque jour.

_Ô Rose de candeur et de sincérité_,

lui disait-il à la fin d'un de ces poèmes. Lorsque des vers pareils à

celui-là tombaient sous ses regards, il devait encore poser la plume, et

les choses autour de lui s'évanouissaient de nouveau, mais cette fois

pour céder la place à une vision torturante... Le rez-de-chaussée des

Offarel s'évoquait, froid et silencieux. La vieille mère allait et

venait parmi ses chats. Angélique feuilletait son dictionnaire anglais,

et Rosalie le regardait, lui, René. Oui, elle le regardait à travers

l'espace, avec des yeux sans un reproche, mais où il lisait l'infinie

détresse. Il savait, comme s'il eût été auprès d'elle, là-bas, et la

douleur de sa jalousie, et qu'elle avait deviné son secret. Sans cela

eût-il eu cette épouvante d'affronter ces yeux de jeune fille? Ah! s'il

pouvait aller lui dire: «Ne soyons plus qu'amis!...» C'était son devoir

d'agir de la sorte. La loyauté absolue est le seul moyen que l'on

conserve de s'estimer soi-même dans ces tarissements d'amour qui sont

comme les banqueroutes frauduleuses du coeur. Puis il repoussait cette

loyauté par cette sorte de faiblesse où l'égoïsme a sa part autant que

la pitié. Il reprenait la plume, il se disait, comme il avait fait dès

le premier jour: «Gagnons du temps,» et il essayait de travailler. Il

lui fallait s'interrompre de rechef, il sentait Rosalie souffrir. Il

songeait aux nuits qu'elle passait à pleurer. Car, de cet être naïf et

qui lui avait donné tout son coeur, il connaissait chaque habitude.

Elle lui avait raconté bien souvent qu'elle n'avait que la nuit pour se

livrer à ses peines, quand elles étaient trop fortes... Alors il

appuyait sa tête dans ses mains, et il se disait: «Est-ce ma faute?...»

jusqu'à ce que la vision passât.

Une loi de notre nature veut que nos passions soient d'autant plus

fortes qu'elles ont eu plus d'obstacles à vaincre, en sorte que le

remords de sa trahison envers la pauvre Rosalie eut surtout pour

résultat d'aviver l'émotion de René tandis qu'il allait au rendez-vous

fixé par madame Moraines. Cette dernière l'attendait de son côté avec

une impatience presque fébrile, dont elle s'étonnait elle-même. Elle

avait guetté le jeune homme à ses diverses sorties, puis à l'Opéra,

quand le vendredi était revenu. Si elle avait rencontré ses yeux fixés

sur elle avec cette naïve adoration, compromettante comme un aveu, elle

aurait dit: «Quel imprudent!...» Ne pas le voir lui donna un petit accès

de doute qui porta son caprice à son comble. Elle était d'autant plus

profondément remuée par cette visite, qu'elle la considérait comme

décisive. C'était la troisième fois qu'elle recevait René, et, sur ces

trois fois, deux à l'insu de son mari. Elle ne pouvait, vis-à-vis de ses

gens, aller au delà. Paul, qui n'y entendait pas malice, lui avait dit à

dîner, deux jours auparavant:

--«Nous avons causé de René Vincy, Desforges et moi. Il ne lui a pas

fait bonne impression. Décidément, il vaut mieux ne pas voir de près les

auteurs dont on admire les oeuvres...»

Si le domestique qui avait introduit le poète s'était trouvé dans la

salle à manger, au moment où son mari prononçait cette phrase, Suzanne

aurait dû parler. Le même hasard pouvait se reproduire, demain,

après-demain. Aussi s'était-elle juré qu'elle trouverait, dans la

conversation, un moyen de fixer à René un rendez-vous ailleurs que chez

elle. Tout de suite l'idée lui était venue de quelque course avec le

jeune homme, sous prétexte de curiosité: une rencontre à Notre-Dame, par

exemple, ou dans quelque vieille église assez éloignée du Paris mondain

pour qu'elle fût presque sûre de ne courir aucun danger. Elle avait

compté, pour provoquer ce rendez-vous sans en avoir l'air, sur quelques

vers à relever parmi ceux que René lui lirait. Elle était donc là, de

nouveau en toilette de ville, car, ayant dû assister le matin à une

messe de mariage, elle n'avait pas quitté sa robe mauve un peu parée,

qui lui seyait comme une robe du soir, tant elle mettait en valeur les

rondeurs de son buste, celles de ses épaules et la sveltesse de sa

taille. Ainsi vêtue, assise sur un fauteuil bas qui lui permettait de

montrer, en s'abandonnant un peu, la ligne adorable de son corps, elle

pria le jeune homme, après les banalités forcées de tout début de

causerie, de commencer sa lecture. Elle l'écoutait réciter sa poésie

sans s'étonner de cet accent spécial, un peu chantant, un peu traînant,

dont les cénacles actuels ont l'habitude. Son immobile visage et ses

grands yeux intelligents semblaient indiquer la plus profonde attention.

Quelquefois seulement, elle hasardait,--on eût dit malgré elle,--un:

«Comme c'est beau!...» ou bien un: «Voulez-vous répéter ces vers-ci, je

les aime tant!...» En réalité les vers du poète lui étaient aussi

indifférents qu'inintelligibles. Il faut, pour pénétrer même

superficiellement l'oeuvre d'un artiste moderne,--lequel se double

toujours d'un critique et d'un érudit,--un développement d'esprit qui

ne se rencontre que chez un petit nombre de femmes du monde, assez

amoureuses des choses de l'esprit pour continuer de lire et de penser,

au milieu de la vie la plus contraire à toute étude et à toute

réflexion. Ce qui tendait le joli visage de Suzanne et fixait ses yeux

bleus, c'était le désir de ne pas laisser passer le mot inévitable

auquel accrocher son projet. Mais les vers succédaient aux vers, les

stances aux sonnets, sans qu'elle eût pu saisir de quoi justifier d'une

manière vraisemblable le tour qu'elle voulait donner à l'entretien. Et

quel dommage! Car les yeux de René, eux, qui se détachaient sans cesse

de la page, sa voix qui se faisait voilée par instants, le tremblement

de ses mains en tournant les feuilles, tout révélait que la comédie

d'admiration achevait d'enivrer en lui le Trissotin qui veille chez tout

auteur. Et il ne restait plus qu'une pièce!... Mais celle-là, que le

poète avait gardée pour la fin, comme sa préférée, avait un titre qui

fut pour Suzanne une révélation: _les Yeux de la Joconde_. C'était un

assez long morceau, à demi métaphysique, à demi descriptif, dans lequel

l'écrivain s'était cru original en rédigeant en vers sonores tous les

lieux communs que notre âge a multipliés autour de ce chef-d'oeuvre.

Peut-être faut-il voir simplement, dans ce portrait d'une Italienne, une

étude du plus franc naturalisme et du plus technique, une de ces luttes

contre le métier qui paraissent avoir été la principale préoccupation de

Léonard. N'aurait-il pas voulu saisir cette chose insaisissable, une

physionomie en mouvement, et peindre ce qui n'est qu'une nuance aussitôt

disparue, le passage de la bouche sérieuse au sourire? Toujours est-il

que René, enfantinement fier que son nom ressemblât au nom du village

qui sert à désigner le plus subtil des maîtres de la Renaissance, avait

condensé là en trente strophes une philosophie entière de la nature et

de l'histoire. Il aurait donné, pour ce pot-pourri symbolique, toutes

les scènes du _Sigisbée_, qui n'étaient que naturelles et

passionnées,--deux qualités bonnes pour les badauds! Quel fut donc son

ravissement d'entendre la voix de madame Moraines lui dire:

--«Si je me permettais d'avoir une préférence, je crois que c'est la

pièce qui me plairait davantage... Comme vous sentez les arts! C'est

avec vous qu'il faudrait voir les chefs-d'oeuvre des grands peintres.

Je suis sûre que si j'allais au Musée en votre compagnie, vous me

montreriez dans les tableaux tant de choses que je devine, sans les

comprendre... J'ai fait souvent de longues séances au Louvre, mais toute

seule.»

Elle attendit. Depuis que René avait commencé la lecture de cette

dernière pièce, elle se disait: «Que je suis sotte de ne pas y avoir

pensé plus tôt,» tout en clignant ses paupières comme pour mieux retenir

un rêve de beauté. Elle avait prononcé sa phrase avec l'idée qu'il ne

laisserait certainement point passer cette occasion de la revoir. Il lui

proposerait une expédition ensemble au Louvre, qu'elle accepterait,

après s'être savamment et suffisamment défendue. Elle vit la demande sur

sa bouche, et aussi qu'il n'oserait pas la formuler. Ce fut donc elle

qui continua:

--«Si je n'avais pas peur de vous voler votre temps?...»

Puis, avec un soupir:

--«D'ailleurs nous nous connaissons trop peu.»

--«Ah! Madame,» fit le jeune homme, «il me semble que je suis votre ami

depuis si longtemps!»

--«C'est que vous sentez combien peu je suis coquette,» répondit-elle

avec un bon et simple sourire. «Et je vais vous le prouver une fois de

plus. Voulez-vous me montrer le Louvre un des jours de la semaine qui

vient?»

XI

DÉCLARATIONS

Le rendez-vous avait été fixé pour le mardi suivant, à onze heures,

dans le Salon Carré. Tandis qu'un fiacre la conduisait vers le vieux

palais, Suzanne supputait, pour la dixième fois, les côtés dangereux de

sa matinale escapade. «Non, ce n'est pas bien raisonnable,»

concluait-elle, «et si Desforges sait que je suis sortie? Bah! il y a le

dentiste...--Et si je rencontre quelqu'un de connaissance? Ce n'est

guère probable...--Hé bien! je raconterai juste ce qu'il faut de la

vérité.» C'était là un de ses grands principes: mentir le moins

possible, se taire beaucoup, et ne jamais discuter les faits démontrés.

Elle se voyait donc, disant à son mari, au baron lui-même, si le hasard

rendait cette phrase nécessaire: «Je suis montée au Louvre en passant,

ce matin. J'ai eu la bonne chance d'y trouver le jeune poète de la

comtesse Komof, qui m'a un peu guidée dans le musée... Comme il a été

intéressant!...»--«Oui,» se répondait-elle à elle-même, «pour une fois

cela passera... Mais ce serait fou de recommencer souvent...» D'autres

idées s'emparaient d'elle alors, moins sèchement positives. L'attente de

ce qui se passerait dans cette entrevue avec René la remuait plus

profondément qu'elle n'aurait voulu. Elle avait joué à la madone avec

lui, et le moment était venu de descendre de l'autel où le jeune homme

l'avait admirée pieusement. Son instinct de femme avait combiné un plan

hardi: amener le poète à une déclaration, répondre par un aveu de ses

sentiments à elle, puis le fuir comme en proie au remords, afin de se

ménager le retour qui lui conviendrait, à elle. Ce plan devait, en

bouleversant le coeur de René, suspendre en lui tout jugement et faire

absoudre chez elle toutes les folies. Il était hardi, mais subtil, et

par-dessus tout il était simple. Il n'allait pas néanmoins sans de

réelles difficultés. Que le poète traversât une minute de défiance, et

tout était perdu. Suzanne eut un battement de coeur à cette pensée. Que

de femmes se sont trouvées, comme elle, dans cette situation singulière,

d'avoir mis le mensonge le plus complexe au service de leur sincérité,

si bien qu'elles doivent continuer leur personnage factice, pour que

leurs véritables sentiments obtiennent satisfaction! Quand les hommes,

pour qui ces femmes-là ont eu la tendre hypocrisie de jouer ainsi un

rôle, découvrent ce mensonge, ils entrent d'ordinaire dans des

indignations et des mépris qui attestent assez combien la vanité fait le

fond de presque tous les amours. «Allons,» se dit Suzanne, «me voici à

trembler comme une pensionnaire!...» Elle sourit à cette pensée qui lui

fut une douceur, parce qu'elle lui prouva une fois de plus la vérité du

sentiment qu'elle éprouvait, et elle sourit encore au moment où,

descendue de son fiacre, elle traversa la cour carrée, de reconnaître à

la grande horloge qu'elle arrivait bien exactement à l'heure: «Toujours

la pensionnaire!...» se répéta-t-elle. Puis elle eut un petit passage de

peur, à l'idée que si René arrivait, lui, derrière elle, il la verrait

obligée de demander à un gardien l'entrée du musée, elle qui s'était

vantée d'y venir sans cesse. Elle n'y avait pas mis trois fois les pieds

dans sa vie, ces pieds fins qui traversaient la vaste cour dans leurs

bottines lacées, comme s'ils avaient su le chemin depuis toujours. «Que

je suis enfant!» reprenait la voix intérieure, celle de l'élève de

Desforges, instruite sur la vie comme un vieux diplomate. «Il est

là-haut, à m'attendre, depuis une demi-heure!» Elle ne put s'empêcher de

jeter autour d'elle un regard inquisiteur, tandis qu'elle se renseignait

auprès d'un des employés. Mais ses pressentiments de coquette ne

l'avaient pas trompée, et elle ne fut pas plutôt à la porte qui débouche

de la galerie d'Apollon sur le Salon Carré, qu'elle aperçut René, adossé

contre la barre d'appui, au bas de la noble toile décorative de Véronèse

qui représente la _Madeleine lavant les pieds du Sauveur_, et en face

des célèbres _Noces de Cana_. Dans l'enfantillage de ses timidités, le

pauvre garçon avait cru devoir s'endimancher de son mieux pour venir

au-devant de cette femme, qui lui figurait, outre une madone, la «femme

du monde,»--l'espèce d'entité vague et chimérique qui flotte devant le

regard de tant de jeunes bourgeois, et leur résume le bizarre ensemble

de leurs idées les plus fausses. Il avait la taille prise dans sa

redingote la plus ajustée. Quoique le matin fût très froid, il n'avait

point mis de pardessus. Il n'en possédait qu'un seul, et qui, datant du

début de l'hiver, ne sortait pas de chez le tailleur où l'avait conduit

son ami Larcher. Avec son chapeau haut de forme et tout neuf, ses gants

neufs, ses bottines neuves, il était presque parvenu à se donner une

tenue de gravure de mode qui contrastait assez comiquement avec sa

physionomie romantique. Il aurait pu se rendre plus ridicule encore, que

Suzanne aurait trouvé dans ce ridicule des raisons de le désirer

davantage. Les femmes amoureuses sont ainsi. Elle se rendit compte qu'il

avait eu peur de n'être pas assez beau pour lui plaire, et elle s'arrêta

sur le pas de la porte, quelques secondes, afin de jouir de l'anxiété

qu'exprimait le naïf visage du jeune homme. Quand il l'aperçut lui-même,

quel soudain afflux de tout son sang sur ce visage qu'encadrait l'or

soyeux de sa barbe blonde! Quel éclair dans le bleu sombre et angoissé

de ses yeux! «C'est un bonheur qu'il n'y ait personne pour le voir

m'aborder,» songea-t-elle; mais la blanche lumière qui tombait du

plafond vitré du salon n'éclairait, en dehors d'eux, que des peintres en

train de disposer leur chevalet ou leur échelle pour le travail de la

journée, et des touristes, leur guide à la main. Suzanne, qui s'assura

de cette solitude par un simple regard, put donc se laisser aller au

plaisir que lui causait le trouble de René s'avançant vers elle, et,

d'une voix étouffée par l'émotion, il lui disait:

--«Ah! je n'aurais jamais espéré que vous viendriez...»

--«Pourquoi donc?» répondit-elle avec un air de candeur étonnée. «Vous

me croyez donc bien incapable de me lever matin? Mais quand je vais

visiter mes pauvres, je suis debout et habillée dès les huit heures...»

Et ce fut dit!... Sur un ton à la fois modeste et gai,--celui d'une

personne qui ne croit pas raconter d'elle-même quelque chose

d'extraordinaire, tant il lui semble naturel d'être ainsi, le ton d'un

officier qui dirait: «Quand nous chargions l'ennemi...» Le plaisant

était que de sa vie elle n'avait hasardé la pointe de son pied dans un

intérieur de pauvre. Elle avait horreur de la misère comme de la

maladie, comme de la vieillesse, et son égoïsme élégant ignorait presque

l'aumône. Mais celui qui, en ce moment, aurait dévoilé cet égoïsme à

René, lui aurait paru le plus infâme des blasphémateurs. Elle resta une

minute, après avoir laissé tomber cette phrase de soeur de charité

laïque, à en savourer l'effet. Les yeux de René traduisaient cette foi

béate qui semble à ces jolies comédiennes une dette si légitime qu'elles

disent volontiers, de celui qui la leur refuse, qu'il n'a pas de

coeur. Puis, comme pour se soustraire à une admiration qui gênait sa

simplicité, elle reprit:

--«Vous oubliez que vous êtes mon guide aujourd'hui. Je ferai celle qui

ne connaît rien de tous ces tableaux. Je verrai si nous avons les mêmes

goûts.»

--«Mon Dieu!» pensa René, «pourvu que je ne lui montre pas quelques

toiles qui lui donnent une mauvaise opinion de moi!...» Les femmes les

plus médiocres excellent, pourvu qu'elles le veuillent, à mettre ainsi

un homme qui leur est de tous points supérieur dans cette sensation

d'infériorité. Mais déjà ils allaient, lui la conduisant auprès des

chefs-d'oeuvre qu'il supposait devoir lui plaire. Les grandes et les

petites salles de ce cher musée, il les connaissait si bien! Il n'y

avait pas une de ces peintures à laquelle ne se rattachât le souvenir de

quelque rêverie de sa jeunesse, tout entière passée à parer d'images de

beauté la chapelle intime que nous portons tous en nous avant vingt

ans,--pure chapelle que nos passions se chargent bien vite de

transformer en un mauvais lieu! Ces pâles, ces nobles fresques de Luini

qui déploient leurs scènes pieuses dans l'étroite chambre, à droite du

Salon Carré, qu'il était venu de fois prier devant elles, quand il

souhaitait de donner à sa poésie le charme suave, la manière large et

attendrissante du vieux maître lombard! La sèche et puissante _Mise en

croix_ de Mantegna, dans l'autre petite salle, à l'entrée de la grande

galerie, portion détachée du magnifique tableau de l'église San-Zeno à

Vérone, il en avait repu ses yeux des heures entières, comme aussi du

plus adorable des Raphaëls, de ce saint Georges qui assène un si furieux

coup d'épée au dragon,--héros idéal en train d'éperonner un cheval blanc

caparaçonné de harnais roses, sur une pelouse verte et fraîche, comme la

jeunesse, comme l'espérance! Mais les portraits surtout avaient fait

l'objet de ses plus fervents pèlerinages, depuis ceux d'Holbein, de

Philippe de Champaigne et du Titien, jusqu'à celui de cette femme fine

et mystérieuse, attribuée simplement par le catalogue à l'école

vénitienne, et qui porte un chiffre dans sa chevelure. Il aimait à

croire, avec un habile commentateur, que ce chiffre signifie Barbarelli

et Cecilia--le nom du Giorgione et celui de la maîtresse pour laquelle

la légende veut que ce grand artiste soit mort. Cette romanesque et

tragique légende, il l'avait racontée jadis à Rosalie, dans une visite

au Louvre et à cette même place, devant ce même portrait. Il se surprit

la racontant à Suzanne, presque avec les mêmes mots:

--«Le peintre l'aimait, et elle l'a trahi pour un de ses amis... Il

s'est représenté lui-même dans un tableau qui est à Vienne, regardant

avec ses beaux yeux tristes cet ami qui s'approche de lui, et dans la

main de ce Judas, placée derrière le dos, brille le manche d'un

poignard...»

Mensonges · 第 11 / 26 段