dont l'amour naissant se nourrit si bien que les professeurs en
séduction recommandaient d'abord de provoquer cette fièvre, du temps que
ce vice étrange et tout intellectuel était à la mode. René viendrait-il?
Ne viendrait-il pas? S'il venait, comment entrerait-il? Elle verrait
bien au premier regard si aucun nuage n'avait terni le clair souvenir
qu'elle était sûre de lui avoir laissé d'elle à leur entrevue de l'autre
jour. Enfin, l'heure qu'elle avait fixée dans son billet arriva, et
quand le domestique introduisit le jeune homme, son coeur à elle
battait peut-être plus vite que celui de son naïf amoureux. Elle le
regarda et elle lut jusqu'au fond de son être. Oui, elle était toujours
pour lui la madone qu'elle s'était improvisée dès le premier jour, avec
cette souplesse dans la métamorphose qui distingue ces Protées en
jupons. Il avait, dans ses prunelles d'un bleu sombre et tendre, le plus
touchant mélange de joie et de timidité: joie de la revoir si vite,
appelé par elle, dans ce même petit salon; timidité de comparaître
devant cet ange de pureté après s'être permis de la chercher à l'Opéra
et de l'attendre au coin de sa rue. La gracieuse comédienne avait, cette
fois, arrangé à sa beauté un autre décor. Elle était assise auprès de la
fenêtre, et elle travaillait à un ouvrage, une espèce de frange qui se
parfile avec de la soie et des épingles piquées sur un tambour de drap
vert. Derrière elle, les rideaux de guipure, relevés par leur embrasse,
laissaient apercevoir, à travers la vitre, le fond de paysage du parc
Monceau, l'azur pâle du ciel, les arbres gris, le gazon jaune, et, du
côté des ruines, la noire verdure des lierres. Un soleil de février
éclairait ce paysage frileux, et ses rayons caressaient les cheveux de
Suzanne avec de doux reflets d'or. Une robe faite pour la chambre,
blanche avec des broderies violettes, d'une forme fantaisiste, et garnie
de larges manches ouvertes, lui donnait une physionomie de châtelaine
du moyen âge. Ses pieds chaussés de bas de soie de la même nuance que
les broderies de la robe, se croisaient modestement sur un tabouret...
Si on lui eût rappelé que, moins de quarante-huit heures auparavant, ces
mêmes pieds modestes erraient sur le tapis d'un entresol infâme, que ces
mêmes cheveux étaient maniés par un amant âgé qui la payait, qu'elle
était enfin la maîtresse vénale de Desforges, peut-être eût-elle répondu
«non» à ce souvenir--et avec sincérité, tant le désir de plaire à René
la faisait entrer dans le vrai et dans le vif de son rôle actuel. Le
poète n'y voyait pas si loin. Il avait passé trois jours dans une
exaltation continue, sentant son désir s'exalter d'heure en heure, et si
joyeux de le sentir! À vingt-cinq ans, l'approche de la passion attire
autant qu'elle effraye à trente-cinq. Le billet de Suzanne lui avait mis
aux mains une preuve palpable que les petites imprudences dont il se
faisait un crime n'avaient pas déplu; toutefois, quand il s'agit de ce
qui nous tient au coeur très profondément, nous trouvons toujours de
nouveaux motifs pour douter, et ce grand enfant avait eu la naïveté de
trembler sur l'accueil qui lui était réservé. Aussi, quel délice de
rencontrer le geste de simple familiarité, les yeux clairs, la douceur
du sourire de cette femme qu'il compara aussitôt, dans son esprit,
assise au premier plan de ce paysage d'hiver, à ces saintes derrière
lesquelles les peintres primitifs développent un horizon d'eaux et de
verdures! Mais c'était une sainte à qui le premier couturier de Paris
avait taillé cette robe, une sainte qui secouait à chaque mouvement le
même parfum d'héliotrope qui avait déjà tant troublé le jeune homme; et
cette sainte laissait voir, à travers l'échancrure de sa longue manche
ouverte, un bras autour duquel tremblaient deux anneaux d'or et dont le
duvet fauve brillait dans le soleil, comme ses cheveux, délicieusement!
Ce que René avait tant appréhendé n'eut pas lieu. Madame Moraines ne
prononça pas un mot qui fit allusion ni à l'Opéra ni à leur rencontre au
tournant de la rue. Durant ce début de visite, elle continua de
travailler, assise devant son ouvrage, ayant amené la conversation tout
naturellement, à propos de l'enthousiasme de madame Komof sur les
projets d'avenir du jeune homme. Elle parlait, elle qui n'aurait pas su
distinguer Béranger de Hugo, ou Voltaire de Lamartine, comme une
personne occupée uniquement de choses littéraires. Elle avait rencontré
Théophile Gautier deux ou trois fois sous l'Empire, et, d'ailleurs, à
peine regardé, tant elle le trouvait dépourvu d'élégance britannique, ce
qui ne l'empêcha pas, ayant deviné l'enthousiasme de René, de lui
décrire le grand écrivain en détail. Il l'avait tant intéressée! Elle
devait même avoir des lettres de lui.
--«Je vous les chercherai,» dit-elle, puis, prenant texte de ce
mensonge: «Je me suis reproché de vous déranger pour vous demander un
autographe. Mais mon amie part demain pour la Russie.»
--«Que dois-je écrire?» fit le jeune homme.
--«Ce que vous voudrez,» dit-elle en se levant. Elle alla chercher la
brochure, puis elle l'installa au mignon bureau encadré de lierre. Elle
préparait toutes choses pour lui rendre la tâche plus commode, elle
ouvrait l'encrier à fermoir d'argent, elle assurait la plume dans le
porte-plume d'écaille et d'or; ce faisant, elle frôlait René, elle
l'enveloppait du frisson de ses manches, du parfum de toute sa personne,
si bien que la main du poète tremblait un peu en copiant, sur la feuille
de garde de l'exemplaire, la chanson en deux strophes que la bonne
madame Éthorel avait qualifiée de sonnet:
_Le spectre d'une ancienne année
M'est apparu, tenant aux doigts
Une blanche rose fanée,
Et murmurant à demi-voix:
«Où donc est ton coeur d'autrefois?
Où donc est l'espérance, éclose
Comme cette rose, en ton coeur?
Douce espérance et douce rose,
Ah! quel parfum était le leur,
Quand toutes deux étaient en fleur!...»_
Lorsqu'il eut fini de tracer ces lignes, madame Moraines lui prit des
mains le livre, et, debout derrière lui, comme se parlant à elle-même,
elle récita les deux strophes d'une voix adoucie, presque insaisissable.
Elle ne prononça ni un mot d'éloge, ni un mot de critique. Elle resta
silencieuse, après avoir soupiré ces vers, comme si leur musique
caressait dans sa rêverie une place infiniment douce. René la regardait
avec une émotion presque folle. Comment eût-il résisté à cette suprême,
à cette adorable flatterie qu'elle venait d'imaginer pour séduire le
jeune homme, et qui s'adressait d'une part à sa secrète vanité
d'artiste, de l'autre à sa plus fine sensation de beauté? Car elle avait
su si bien se poser, pour cette lecture! Elle connaissait trop le charme
de son visage ainsi aperçu de trois quarts, les yeux perdus. Ils se
rabaissèrent vers le poète, ces beaux yeux que venaient d'émouvoir ses
vers. Pour un peu, ils auraient demandé pardon du songe où ils s'étaient
égarés. Elle sembla écarter, pour ne pas les profaner, ces visions de
poésie, et, avec une curiosité, aussi réelle cette fois que cette
émotion d'art avait été apparente:
--«Je gagerais,» dit-elle, «que vous n'avez pas écrit ces vers pour la
comédie?»
--«C'est vrai,» dit René qui se sentit de nouveau rougir. Il se serait
fait un scrupule de mentir à cette femme, même pour lui plaire. Mais
comment lui raconter l'indigne histoire dont il avait, avec ce pouvoir
de transposition dans l'Idéal propre aux poètes, résumé la mélancolie
dans cette romance?
--«Ah! vous autres hommes,» reprit-elle sans insister, «comme vous allez
et venez dans la vie, comme vous êtes libres!... Du moins ne prenez pas
cela pour une plainte... Nous autres, épouses chrétiennes, notre rôle
est d'obéir, c'est le plus beau.» Puis, après un silence: «Hélas! Nous
ne choisissons pas toujours notre maître...» Elle ajouta, avec une
intonation de voix résignée et fière qui autorisait et interdisait à la
fois toutes les réflexions: «Je regrette tant de n'avoir pu encore vous
présenter à M. Moraines. Vous verrez, c'est un homme charmant... Il ne
s'occupe pas beaucoup d'art, mais il a de grandes capacités pour les
affaires... Malheureusement nous vivons à une époque où il faut être
d'Israël pour monter très haut...» L'antisémitisme était, comme on peut
croire, très étranger à Suzanne qui comptait, parmi ses bons jours,
ceux où elle dînait dans deux ou trois maisons juives, princièrement
hospitalières, mais elle avait pensé que cette phrase compléterait bien
la nuance de religiosité qu'elle voulait se donner au regard du jeune
homme... «Vous trouverez mon mari un peu froid au premier abord,»
continua-t-elle, «mon rêve était d'avoir un salon d'écrivains et
d'artistes... Mais vous savez, ces messieurs sont un peu jaloux de vous
tous, et puis M. Moraines n'aime guère le monde. Il n'était pas là
l'autre soir. Il ne se plaît que dans la plus stricte intimité, parmi
des visages connus...»
Elle parlait ainsi, avec un air de contrainte qui semblait dire à René:
«Pardonnez-moi si je ne peux vous prier chez moi comme je voudrais...»
Il signifiait aussi, cet air de contrainte, que la gracieuse femme avait
dû--oh! sans se plaindre!--être sacrifiée, dans son mariage, à ces
froides considérations sociales qui ne tiennent aucun compte du
sentiment. Déjà, dans l'imagination de René, l'aimable, le jovial Paul
Moraines se dessinait comme un mari quinteux et difficile à vivre,
auquel cette créature de race supérieure était liée par la chaîne
meurtrissante du devoir. Il éprouva pour elle, par-dessus la passion qui
le possédait, un de ces mouvements de pitié que les femmes aiment
d'autant plus à inspirer qu'elles les méritent moins. Il osa dire,
sauvant par la généralité de l'idée ce que sa réponse avait de trop
direct:
--«Si vous saviez, Madame, combien de fois je me suis pris, lorsque le
hasard de mes promenades m'amenait aux Champs-Élysées, à souhaiter
d'être dans la confidence des mélancolies que je croyais surprendre sur
certains visages?... J'ai toujours pensé que les chagrins dans le luxe,
les détresses morales au milieu de la félicité matérielle devaient être
les plus à plaindre...»
Elle le regarda, comme si elle eût été surprise par ce discours. Elle
avait dans les yeux cet étonnement ravi et involontaire de la femme,
quand elle rencontre soudain chez un homme l'expression inattendue d'une
nuance sentimentale qu'elle croyait réservée à son sexe.
--«Je pense que nous deviendrons vite amis,» dit-elle, «car nous avons
des coins de coeur bien semblables... Êtes-vous comme moi? Je crois
aux sympathies et aux antipathies de premier instinct, et je crois
sentir aussi quand on ne m'aime pas... Ainsi,--j'ai peut-être tort de
vous dire cela,--mais je vous parle en confiance, comme si je vous
connaissais depuis toujours--votre ami M. Larcher, je suis sûre que je
ne lui suis pas sympathique...»
Elle était vraiment émue en prononçant cette parole. Elle allait
savoir, d'une manière certaine, non pas si Claude avait mal parlé
d'elle,--elle avait deviné que non dès l'entrée,--mais si René était
discret. Elle n'ignorait pas que, dans un amour, les moments dangereux
pour les imprudentes confidences sont les heures du début et celles de
la fin. Il n'y a de sûrs que les hommes capables de se taire quand
l'espérance ou l'amertume leur déborde du coeur. Par la réponse de
René, elle allait juger toute une portion de son caractère, et, dans le
projet d'intrigue follement rapide qu'elle caressait déjà, c'était un
facteur capital que cette sûreté du jeune homme! Il était trop naturel
qu'il eût, dès le premier jour, entretenu Claude de sa passion
naissante,--et il l'aurait fait sans la présence de Colette. Pour
Suzanne, qui ne pouvait pas tenir compte de ce détail, le silence était
une promesse de discrétion qui lui fit chaud à recevoir.
--«Nous n'avons pas parlé de vous ensemble,» fit le jeune homme; «mais,
comme vous le disiez trop justement l'autre soir, il a toujours eu la
spécialité des tristes amours, et il apporte dans le monde les
mélancolies de cette sorte d'existence. Si vous le voyiez avec celle
qu'il a le malheur d'aimer aujourd'hui!...»
--«Ce n'est pas une raison,» dit Suzanne, «pour se venger des autres en
leur faisant la cour au hasard. J'ai presque dû me fâcher, un jour que
je me trouvais à table à côté de lui... J'ai su qu'il avait dit du mal
de moi, mais je lui ai pardonné.»
--«Et maintenant Claude peut parler,» songeait-elle, quand René se fut
en allé sur la promesse de revenir dans trois jours, à la même heure,
avec le recueil de ses vers inédits. Et elle se regarda dans une glace
avec un entier contentement d'elle-même. Cette entrevue avait réussi:
elle avait fait comprendre à René qu'il ne pourrait guère être reçu chez
elle; elle l'avait mis en défiance contre son meilleur ami; elle avait
achevé de l'affoler. «Il est à moi,» se dit-elle, et, cette fois, elle
était sincère dans sa joie profonde.
X
DANS LE PIÈGE
Suzanne se croyait très fine, et elle l'était, mais la finesse trop
savante tourne parfois contre son but. Habituée à confondre les choses
de l'amour et celles de la galanterie, elle ignorait les générosités et
les expansions du sentiment chez un être aussi jeune que celui dont
s'était épris son caprice mi-romanesque, mi-sensuel. D'après son calcul,
la perfide phrase lancée contre Claude mettrait René en défiance. Elle
eut pour résultat, au contraire, de donner au poète un irrésistible
besoin de causer avec Larcher. Ce lui fut une douleur que ce dernier
nourrît sur madame Moraines une opinion injuste. Ce désir que l'ami le
plus cher fasse dans son estime une place à part à la femme que nous
aimons, lequel de nous ne l'a connu à vingt-cinq ans? Il est aussi fort
que l'est à quarante le sage désir de nous cacher d'abord de ce même
ami. La première action de René, à l'instant même où il quitta Suzanne,
fut de se diriger vers la rue de Varenne. Il n'était pas retourné chez
Claude Larcher depuis le jour où il y avait rencontré Colette, et, en
poussant la lourde porte cochère, puis en traversant la vaste cour de
l'hôtel Saint-Euverte, il ne put s'empêcher d'établir une comparaison
entre ces deux visites. Bien peu d'heures les séparaient cependant, et
quel abîme! Le jeune homme était en proie à cette délicieuse fièvre qui
rend impossible tout raisonnement. Il ne se dit pas que sa madone avait
été bien experte à le mener très loin, très vite. L'effrayante rapidité
des progrès de son amour lui fut seulement douce à constater. Elle lui
en démontrait mieux la force. Il se sentait si léger, si heureux, qu'il
gravit deux par deux les marches du vieil escalier, comme il faisait
tout enfant, lorsqu'il rentrait de la pension, le samedi, ayant obtenu
la première place. Le domestique, cette fois, l'introduisit sans la
moindre difficulté, mais avec une si longue physionomie de sacristain
attristé, que René lui en demanda la cause.
--«Si c'est raisonnable, Monsieur,» gémit Ferdinand, en hochant la tête,
«Monsieur est là depuis quarante-huit heures, qui n'en a pas dormi six,
et il écrit, il écrit!... Ah! Monsieur devrait bien dire à Monsieur
qu'il finira de s'user le tempérament... Est-ce qu'il ne pourrait pas
travailler un peu tous les jours, là, gentiment, comme nous tous, et se
faire un bon petit train de vie?»
Cette lamentation du sage valet de chambre préparait René à un spectacle
qu'il connaissait bien: celui de la cellule où trônait Colette
transformée en un laboratoire de copie. Il entra. Sur le divan de cuir,
au lieu de la gracieuse et perverse actrice, des feuilles traînaient,
jetées au hasard et couvertes d'une grande écriture irrégulière
d'improvisateur. Des morceaux d'un papier semblable, tout froissés,
déshonoraient le tapis. Des épreuves déployées encombraient la cheminée;
et, à sa table, Larcher besognait, vêtu à la diable, avec une jaquette
tachée où manquaient des boutons, les pieds dans des pantoufles éculées,
un foulard noué en corde autour du cou, ses cheveux en broussaille et
une barbe de trois jours. Le bohème plus que négligé, de sa première
jeunesse, reparaissait dans le faux mondain à prétentions d'élégance,
chaque fois qu'un coup de collier à donner le rendait à sa vraie nature.
Et ces coups de collier revenaient souvent. Comme tous les ouvriers de
lettres dont le temps est le seul capital, et qui n'organisent pas leur
vie en conséquence, Claude était sans cesse en retard d'oeuvres et
d'argent, surtout depuis que sa liaison avec Colette le précipitait dans
la plus ruineuse des dépenses, celle que font les jeunes gens avec les
maîtresses qu'ils n'entretiennent pas. L'actrice avait bien, outre ses
appointements du théâtre, vingt mille francs de rente viagère légués par
un ancien amant, un grand seigneur russe, tué sous Plewna; mais les
voitures, les bouquets, les dîners, les cadeaux se succédaient, exigeant
des billets de banque et encore des billets de banque. Le produit des
deux comédies était loin, et Claude les gagnait, ces malheureux billets
bleus, dans l'entre-deux de ses énervantes débauches, en surchauffant
son cerveau.
--«Vous voyez,» dit-il en relevant sa face pâlie, et serrant les doigts
de René d'une main fiévreuse, «encore à la tâche!... Quinze feuilletons
à fournir tout de suite... Une affaire superbe avec la _Chronique
Parisienne_, le nouveau journal à huit pages, dont Audry fait les fonds!
Ils sont venus, l'autre jour, me demander un roman. Un franc la ligne.
Je leur ai dit que je n'avais qu'à recopier... Mon cher, pas un mot
d'écrit, pas ça... Mais une idée! Refaire _Adolphe_ à la moderne, avec
notre notation, notre couleur, notre sens des milieux... Ce sera bâclé,
gâché! Ah! si ce n'était que cela! Mais savez-vous ce que c'est que
d'écrire avec toutes les vipères de la jalousie dans le coeur?... Je
suis à ma table, en train de griffonner une phrase; une idée s'est
levée, je vais la tenir... Allons donc! Une voix me dit tout d'un
coup:--Que fait Colette?...--Et je pose ma plume, et j'ai mal, j'ai
mal... Ah! que j'ai mal!... Balzac prétendait avoir pesé ce que l'on
dépense de substance cérébrale dans une nuit d'amour... Un
demi-volume... et il ajoutait:--Il n'y a pas de femme qui vaille deux
volumes par an...--Quelle sottise! Ce n'est pas l'amour physique qui use
un artiste; mais ce souci, mais cette idée fixe, mais ce battement
continu du coeur!... Est-ce qu'on peut penser et sentir à la fois?...
Il faut choisir. Hugo n'a rien senti, jamais; ni ce même Balzac. S'il
avait aimé sa Mme Hanska, il lui aurait couru après à travers toute
l'Europe, en se souciant de la _Comédie humaine_ comme moi de cette
ordure...» Et il ramassa les feuilles éparses sur son bureau. «Ah! mon
cher René,» continua-t-il d'un air accablé, «gardez votre vie simple.
J'espère que vous ne vous êtes pas laissé embobiner d'invitations et de
visites par toutes ces grimpettes que vous avez rencontrées chez la
comtesse.»
--«Je n'ai fait qu'une visite,» répondit René. «Devinez chez qui?...
Chez madame Moraines.» Il était tout ému en prononçant ce nom. Puis,
avec l'involontaire élan d'un amoureux qui, venu pour parler de sa
maîtresse, recule devant cette conversation et détourne la critique,
comme il écarterait avec la main la pointe menaçante d'un fer, il
ajouta: «N'est-ce pas qu'elle est adorablement jolie et gracieuse, et
avec des idées si élevées!... Est-ce que vous pensez aussi du mal de
celle-là?...»
--«Bah!» dit Claude, qui, préoccupé de sa propre souffrance avait écouté
René d'une oreille indifférente, «si on cherchait dans son passé ou son
présent, on y trouverait bien quelque turpitude. Le crapaud que la
princesse des contes de fée laisse tomber de sa bouche, toutes les
femmes l'ont dans le coeur.»
--«Alors vous savez quelque chose sur elle?» interrogea le poète.
--«Moi!» fit Claude que la voix de son ami étonna par son accent altéré.
Il regarda le jeune homme, et il comprit. Lancé comme il était dans le
monde parisien, il connaissait depuis longtemps les bruits qui couraient
sur les relations de Suzanne avec le baron Desforges, et il y avait
cru, avec cette naïveté, particulière aux misanthropes, qui leur fait
d'abord admettre l'infamie comme probable. Cela trompe, quelquefois. Une
seconde, il eut la tentation d'avertir au moins René de ces on-dit. Il
se tut. Par prudence et pour ne pas se faire un ennemi de Desforges, au
cas où Suzanne saurait qu'il avait parlé et le redirait au baron? Par
pitié pour le chagrin que son discours causerait à René? Par cruel
délice de se voir un compagnon de bagne,--car entre Suzanne et Colette,
qui valait le moins? Par curiosité d'analyste et désir d'assister à la
passion d'un autre? Qui établira le départ des motifs infiniment
complexes dont une volonté soudaine est le résultat? Toujours est-il que
Claude, après une demi-minute, et comme cherchant dans sa mémoire,
termina ainsi sa phrase: «Si je sais quelque chose sur elle?... Pas le
moins du monde. Je suis un _professional woman-hater_, comme disent les
Anglais.--Je ne connais celle-là que pour l'avoir rencontrée un peu
partout; et trouvée d'ailleurs moins sotte que la plupart... C'est vrai
qu'elle est bien jolie...» Et par malice, ou pour jeter un coup de sonde
dans le coeur de René, il ajouta: «Mes compliments!...»
--«Vous parlez comme si j'en étais amoureux,» répliqua René dont le
visage s'empourpra de honte. Il était entré avec l'intention de
célébrer les louanges de Suzanne à son ami, et voici que le ton narquois
de Claude avait tranché cette confidence, à même ses lèvres, comme avec
une lame aiguisée et froide.
--«Ah! vous n'en êtes pas amoureux!...» reprit l'autre en ricanant d'un
rire détestable. Puis, tout d'un coup, par un joli mouvement d'âme,
comme il en avait, lorsque sa vraie et première nature reprenait le
dessus, il dit: «Pardon!» et il serra la main du jeune homme. Il lut
dans les yeux de ce dernier que ce mot et ce geste allaient provoquer
une effusion; il l'arrêta: «Ne me racontez rien... Vous m'en voudriez
ensuite... Je vous écouterais si mal aujourd'hui!... Je souffre trop et
cela rend méchant...»