La pensée des mille services que lui avait ainsi rendus Desforges avait

sans doute traversé l'esprit de Suzanne au moment où elle se disait,

assise devant sa table à toilette: «Le bon ami!...» Pourquoi donc,

tandis que sa femme de chambre lui passait aux jambes des bas d'une soie

aussi fine que sa peau et garnis sur le cou-de-pied d'une dentelle

ajourée, oui, pourquoi le visage du baron, intelligent et fatigué,

céda-t-il soudain la place à un autre visage, tout jeune celui-là,

encadré d'une barbe idéale, éclairé par des yeux d'un bleu sombre où se

lisait toute l'ardeur d'une âme vierge et enthousiaste? Pourquoi, tandis

que les mains agiles de Céline laçaient par derrière son corset de satin

blanc, entendit-elle une voix intérieure lui murmurer, comme une

musique, les quatre syllabes de ce nom:--René Vincy? À quelle tentation

secrète répondit-elle, tout en faisant courir la houppette de poudre sur

ses seins et ses épaules: «N'y pensons pas!» Elle avait vu le jeune

homme deux fois. Une femme comme elle, l'amie, presque l'élève du

Parisien Desforges, elle, la plus positive des mondaines et qui s'était

vendue pour avoir toujours autour de sa beauté ce linge souple et

parfumé, ces jupons de soie molle comme celui que la femme de chambre

agrafait au bas du corset, et les innombrables délicatesses d'une grande

vie de courtisane, oui, cette femme-là pouvait-elle se prendre aux yeux

et aux paroles d'un poétereau de hasard, rencontré la veille, oublié

aujourd'hui? Elle s'était dit: «N'y pensons pas...» et elle y pensait de

nouveau... Quelle étrange chose que, depuis la veille, elle ne pût pas

secouer cette idée, qu'il serait bien doux d'être aimé de lui? Si l'on

avait prononcé devant elle cette formule démodée: «le coup de foudre...»

elle aurait haussé avec un infini mépris ses blanches épaules sur

lesquelles elle disposait maintenant, après avoir mis sa robe blanche

des soirs d'Opéra, les rangs de perles de son collier; et, cependant, de

quel autre mot définir le rapide et brûlant passage d'émotion que la vue

du jeune homme lui avait infligé, durant la soirée de la comtesse,

émotion qui continuait plus forte?... C'est qu'entre son mari--le brave

coeur,--et Desforges--l'excellent ami,--Suzanne s'ennuyait depuis

quelques mois, sans s'en rendre compte. Cette vie du monde et de

l'élégance, objet de tous ses sacrifices, lui devenait fade et comme

insipide. Elle appelait cela: être trop heureuse. «Il me faudrait un

petit chagrin,» disait-elle plaisamment. Le fait est qu'elle ressentait

cette courbature intime que produit l'assouvissement continu, cette

lassitude à la fois physique et morale qui s'observe surtout chez

certaines femmes entretenues, que l'on voit tout à coup, avec stupeur,

désorganiser une vie échafaudée jusque-là avec un art infini. Elles

avaient besoin de sentir autrement, et, pour tout dire, d'aimer. Elles

font des folies, du jour où elles ont rencontré l'homme qui peut remuer

leur âme blasée de jouissances vaines, celui que l'énergique argot des

filles appelle «leur type.» Pour madame Moraines, qui venait d'atteindre

à ses trente ans, sursaturée, comme elle était, du plus raffiné

bien-être, sans ambition aucune à réaliser et sans la moindre illusion

sur les hommes qu'elle rencontrait dans son monde, l'apparition d'un

être aussi nouveau que René, si peu pareil aux comparses habituels des

salons, pouvait devenir et devint une espèce d'événement. La curiosité

l'avait poussée, la veille, à s'asseoir à la table du souper auprès de

lui. Un instinct de femme lui avait fait d'emblée prendre à ses yeux le

rôle qu'elle pensait devoir le séduire le plus. Elle avait été ravie de

cette causerie; puis, rentrée à la maison, elle s'était endormie sur le

«c'est impossible,» qui sert de paratonnerre à tous les coups de foudre

de ce genre, lorsqu'ils tombent sur des mondaines, plus étroitement

garrottées dans leurs corvées de plaisir que les bourgeoises dans leurs

corvées de ménage. René était venu, et l'impression qu'il avait faite

sur elle la veille s'était reproduite plus forte. Tout lui avait plu du

jeune homme, et ce qu'elle en voyait, et ce qu'elle en devinait, sa

jolie physionomie et sa jolie âme, ses gaucheries et ses timidités. Elle

avait beau se répéter le «c'est impossible,» tout en achevant sa

toilette, et piquant sur son corsage nombre de petites épingles d'or à

tête de diamant, elle se prenait à capituler avec ce mot: impossible.

Elle le discutait, et toutes sortes de plans se développaient dans sa

tête de femme pratique, si elle voulait pousser cette aventure. «Le

baron est bien fin,» songeait-elle, «il a déjà flairé quelque chose...»

Elle se souvint de la violente sortie dirigée par Desforges contre les

gens de lettres. Cette sortie l'avait égayée tout à l'heure. Elle

l'irritait à présent, et lui donnait l'idée d'agir dans un sens

exactement opposé à celui que désirait «l'excellent ami.» Elle s'abîma

dans une distraction qui frappa sa femme de chambre, au point que cette

fille dit au valet de pied, le soir: «Madame a quelque chose. Est-ce que

Monsieur ouvrirait les yeux?» et cette déraisonnable et irrésistible

distraction la poursuivit pendant le dîner, puis dans la voiture qui

l'emmenait au théâtre, et dans la loge encore, jusqu'à un moment où

madame Éthorel l'interpella:

--«Regardez donc à l'orchestre, à droite, près de la porte du couloir...

Est-ce que ce n'est pas M. Vincy qui nous lorgne?»

--«Le poète de la comtesse?» fit-elle avec indifférence. Elle avait

parlé, durant la visite du jeune homme, de sa soirée à l'Opéra. Elle se

le rappela maintenant, tandis qu'elle regardait elle-même avec sa

lorgnette d'argent ciselé,--un autre présent du baron. Elle aperçut

René, qui détourna les yeux, timidement. Elle eut de son côté un petit

frisson. Desforges, debout au fond de la loge, n'avait-il pas surpris la

réflexion de madame Éthorel? Mais non, il causait très sérieusement avec

Crucé.

--«Il parle cuisine,» se dit-elle en écoutant, «il n'a rien entendu.

Qu'est-ce que j'éprouve?...»

Pour la première fois depuis bien longtemps, la musique fit vibrer en

elle une corde d'émotion. Elle passa cette soirée entre le bonheur

involontaire que lui donnait la présence de René, et une angoisse à

l'idée qu'il lui fît une visite dans sa loge. La honte d'avoir été

remarqué paralysait sans doute le poète, car il n'osa même plus regarder

du côté de la baignoire, et, quand Suzanne descendit l'escalier, elle ne

surprit pas son visage ému dans la haie des spectateurs rangés sur le

passage. Aucune contrariété positive ne l'empêcha donc de se livrer au

caprice qui l'envahissait si fortement; et elle en était, quand elle

posa sa tête blonde sur son oreiller garni de guipure, à se dire:

--«Pourvu qu'il ne demande pas de renseignements sur moi à son ami

Larcher!»

IX

UNE COMÉDIENNE DE BONNE FOI

Chaque matin, un peu avant neuf heures, Paul Moraines entrait dans la

chambre de sa femme. Elle avait déjà pris son bain, et vaquait à de

menues occupations. Ses pieds blancs et veinés de bleu jouaient

librement dans ses mules, sa taille mince ondulait dans une robe souple

que nouait une cordelière, et la grosse natte d'or de ses cheveux

flottait sur ses belles épaules. La chambre à coucher, dont un vaste lit

de milieu remplissait la plus grande partie, était toute rafraîchie,

toute parfumée, et c'était pour Paul le meilleur instant de sa journée

que ces trois quarts d'heure qu'il passait ainsi à prendre le thé du

matin avec Suzanne, sur une petite table mobile, au coin de la fenêtre.

À dix heures il devait être à son bureau, et il ne lui restait même pas

le loisir de rentrer pour le déjeuner. Il était l'homme qui s'assied

vers midi et demi dans un restaurant élégant, demande en hâte le plat du

jour, une demi-bouteille de vin, une tasse de café, et s'en va, ayant

dépensé la plus petite somme qui se puisse dans un cabaret à la mode. Il

lui était si doux de rivaliser ainsi d'économies avec sa femme! Mais le

thé du matin, c'était la récompense anticipée de sa journée, des six ou

sept heures de présence qu'il devait à sa Compagnie. «Il y a des jours,»

lui disait-il avec sa bonhomie naïve, «où je ne saurais rien de toi,

sans ce bienheureux thé...» et c'était lui qui la servait; il beurrait

pour elle avec un soin d'amoureux la rôtie qui allait craquer sous ses

fines dents; il s'inquiétait, lorsqu'il la trouvait, comme le lendemain

du jour où elle avait aperçu René à l'Opéra, les yeux un peu battus, le

teint lassé, n'ayant visiblement pas assez dormi. Toute la nuit elle

avait été tourmentée par la pensée du jeune homme, et par le caprice

qu'il avait fait naître dans ce qui lui restait de sensibilité. Comme

son esprit était par-dessus tout positif et précis,--un véritable

esprit d'homme d'affaires au service des fantaisies d'une jolie

femme,--elle avait supputé les moyens de satisfaire ce caprice

passionné. La première condition était de revoir le jeune homme et de le

revoir souvent; or, c'était impossible chez elle. Son mari lui en donna

la preuve, dès ce matin même, en lui demandant, après les premiers mots

de sollicitude sur sa santé:

--«Est-ce que tu as eu beaucoup de monde hier à tes cinq heures?»

--«Mais personne,» répondit-elle, et, comme son procédé habituel était

de ne jamais faire de mensonges inutiles, elle ajouta: «Seulement

Desforges et ce petit jeune homme, l'auteur de la comédie que l'on

jouait avant-hier chez la comtesse...»

--«René Vincy,» s'écria Moraines, «Ah! comme je regrette de l'avoir

manqué! J'aime tant ses vers!... Comment est-il?... Est-ce qu'on peut le

recevoir?»

--«Ni bien ni mal,» fit Suzanne, «insignifiant.»

--«Il s'est rencontré avec Desforges?»

--«Oui, pourquoi?»

--«J'en parlerai au baron. Il doit l'avoir jugé du premier coup

d'oeil.... C'est qu'il s'y connaît en hommes!...»

--«Et le voilà bien,» se disait Suzanne quand Moraines fut parti, après

l'avoir mangée de baisers, «il a pris l'habitude de tout raconter au

baron!...» Et elle entrevoyait que la première personne à instruire

Desforges de la présence assidue de René rue Murillo, si elle y attirait

le poète, serait Paul lui-même.... «Il est vraiment trop bête...»

pensa-t-elle encore, et elle lui en voulait de cette confiance absolue

dans le baron, dont elle avait été la principale ouvrière. C'est qu'elle

venait d'apercevoir nettement une première contrainte. Cette idée la

poursuivit durant toute sa matinée qui fût remplie par des vérifications

de comptes, et par la visite de sa manicure, madame Leroux, une personne

d'âge mûr, toute confite en dévotion, avec un air béat et discret, qui

soignait les mains et les pieds les plus aristocratiques de Paris.

D'ordinaire Suzanne, qui considérait avec raison les inférieurs comme la

source principale de toutes les anecdotes mondaines, causait longuement

avec madame Leroux, en partie pour la ménager, en partie pour savoir

d'elle une infinie quantité de petits détails sur les maisons que la

digne artiste honorait de ses services. Aussi madame Leroux ne

tarissait-elle pas d'éloges sur cette charmante madame Moraines, «et si

simple, et si bonne. En voilà une qui adore son mari...» Ce jour-là

aucune des flatteries de la manicure ne put arracher une parole à sa

belle cliente. Le désir dont la jeune femme avait été mordue s'enfonçait

davantage en elle, en même temps que la vision des obstacles matériels

se dressait, plus nette, plus inévitable. Pour se faire aimer, il faut

et du temps et des endroits où se rencontrer. René n'allait pas dans le

monde, et s'il y était allé, c'eût été pire. D'autres femmes le lui

auraient disputé. Ici, dans cet appartement de la rue Murillo, elle

saurait si bien achever de se graver dans ce coeur tout neuf--et la

surveillance de Desforges le lui interdisait! Pour la première fois

depuis des années, elle se sentit prisonnière, et elle eut un mouvement

de colère contre celui à qui elle devait tout. Elle déjeuna, travaillée

par ces idées, toute seule, comme elle déjeunait d'habitude, et très

sobrement. Même avec l'aide généreuse de son protecteur, elle

n'atteignait l'équilibre parfait de son budget qu'avec des économies sur

ce qui ne se voit pas, comme la table. Elle eut, dans cette solitude, un

moment si mélancolique, une si totale perception de son impuissance,

qu'elle laissa tomber, en se levant, un mot découragé qu'elle ne

prononçait guère: «À quoi bon?»

Oui, à quoi bon? Sa vie la tenait. Non seulement elle ne pouvait pas

avoir René chez elle comme elle voulait, mais cette après-midi même,

malgré le sentiment nouveau qui commençait de lui remplir le coeur,

n'avait-elle pas un rendez-vous avec Desforges? «À quoi bon?» se

répétait-elle tandis qu'elle s'habillait en conséquence, mettant, au

lieu de bottines, les petits souliers qui s'enlèvent plus vite; au lieu

de corset, la brassière qui se déboucle par devant, la robe aisée à

retirer, le chapeau sombre, et, dans sa poche, une double voilette. Elle

avait commandé sa voiture à deux heures, le coupé de la Compagnie attelé

de deux chevaux qu'elle louait au mois, pour l'après-midi et la soirée.

Quand elle y monta, elle était si écrasée sous l'impression de son

esclavage qu'elle aurait pleuré. Que devint-elle, lorsqu'au tournant de

la rue Murillo, elle vit René planté là debout, et qui guettait

évidemment son passage? Leurs yeux se croisèrent. Il la salua en

rougissant, et elle dut rougir de son côté dans l'angle de sa voiture,

tant fut vive, au sortir de son abattement, l'émotion de plaisir que lui

donna cette rencontre, et surtout cette idée: «Mais lui aussi, il

m'aime...» Elle tomba, elle, la créature de calcul et d'artifice, dans

une de ces taciturnes rêveries où les femmes qui deviennent amoureuses

escomptent à l'avance les innombrables voluptés du sentiment qu'elles

éprouvent et de celui qu'elles inspirent. Dans ces minutes-là, elles se

donnent en pensée tout entières à celui qu'elles ne connaissaient pas

l'autre semaine. Si elles osaient, elles se donneraient en fait, là,

tout de suite, ce qui ne les empêchera pas de persuader à l'homme qui a

ainsi parlé dès le premier jour au plus intime de leur être, qu'elles

ont hésité, qu'il a dû les conquérir peu à peu, moment par moment. Elles

ont raison, car la sotte vanité du mâle trouve son compte aux

difficultés de cette conquête, et peu d'hommes ont assez de bon sens

pour comprendre la divine douceur de l'amour spontané, naturel,

irrésistible. Tandis que le poète s'en allait, en se disant: «Je suis

perdu, jamais elle ne me pardonnera mon indiscrétion...» Suzanne se

sentait, avec délices, en proie à ce frémissement intérieur devant

lequel ploient toutes les prudences, et elle entrevoyait, passant

par-dessus ses craintes de la matinée, un plan d'intrigue, un de ces

plans très simples comme l'esprit profondément réaliste des femmes leur

en fait découvrir. Il s'agissait de tromper la défiance d'un homme très

fin, très au fait de sa nature. Le plus habile était de se conduire

exactement au rebours de ce que cet homme devait et pouvait prévoir.

Brusquer les choses; amener, en deux ou trois visites, René à lui faire

une déclaration; y répondre elle-même et devenir sa maîtresse avant

qu'il n'eût eu le temps de la courtiser;--jamais Desforges ne la

soupçonnerait d'une aventure pareille, lui qui la savait si mesurée, si

avisée, si adroite. Mais si René allait la mépriser de s'abandonner trop

vite? Elle eut un hochement de sa jolie tête quand elle se formula cette

objection. C'était, cela, une affaire de tact, une finesse de femme à

déployer, et, sur ce terrain, elle était sûre d'elle!

La joie d'avoir ébauché ce projet dans sa pensée, et aussi la joie de

tromper le subtil Desforges, se mélangeaient en elle si étrangement,

qu'elle vit approcher, non seulement sans regrets, mais avec un plaisir

malicieux, l'heure de son rendez-vous. Elle renvoya sa voiture, comme

elle faisait toujours, sous prétexte de marcher, et elle s'engagea sous

les arcades de la rue de Rivoli. La maison dans laquelle le baron avait

loué l'appartement de leurs rencontres offrait cette particularité d'une

double entrée, assez rare à Paris pour que ces bâtisses-là soient

comptées et cotées dans le monde des adultères élégants. Frédéric était

trop au fait des plus intimes dessous de la vie parisienne pour ne pas

avoir évité avec le plus grand soin les endroits déjà connus. Celui

qu'il avait découvert, un peu par hasard, avait dû échapper aux

investigations des chercheurs de ce genre d'asile, par le caractère

solennel et triste qu'offrait la façade de la maison sur la rue du

Mont-Thabor. Il y avait meublé un entresol, composé d'une antichambre

et de trois autres pièces, dont l'une servait de salon pour y goûter ou

y dîner au besoin, l'autre de chambre à coucher, la dernière de cabinet

de toilette. La plus savante entente de ce qu'il faut bien appeler le

confortable du plaisir avait présidé à l'installation de cet

appartement, où les tentures et les rideaux étouffaient les bruits, où

les peaux de bête jetées sur les tapis appelaient les pieds nus, où les

glaces de l'alcôve mettaient comme un coin de mauvais lieu, tandis que

les fauteuils bas et les divans invitaient aux longues causeries

abandonnées après les caresses. L'infini détail de cette installation

aurait à lui seul dénoncé la minutie du sensualisme du baron. Il faisait

tenir ce logis clandestin par son valet de chambre, un homme sûr, d'une

fidélité garantie par de savantes combinaisons de gages. Suzanne était

venue tant de fois, depuis des années, dans cette espèce de petite

maison, elle avait tant de fois noué sa double voilette dans l'ombre de

la porte de la rue de Rivoli, tant de fois croisé la loge du concierge,

qu'elle accomplissait presque machinalement ces rites de l'adultère,

d'une si cuisante saveur pour les chercheuses d'émotion. Cette fois, et

tandis qu'elle s'engageait sur l'escalier, elle ne put se retenir d'une

comparaison, elle se dit qu'elle serait, en effet, autrement émue, si

elle devait rencontrer dans cette retraite isolée René Vincy au lieu du

baron! Elle savait si bien à l'avance comment tout allait se passer, et

qu'elle trouverait Desforges ayant préparé les moindres choses pour la

recevoir, depuis les fleurs des vases jusqu'aux petites tartines du

goûter, et qu'à un moment elle passerait dans le cabinet de toilette, et

qu'elle en reviendrait les cheveux défaits, ses pieds nus dans des mules

pareilles à celles de sa matinée, enveloppée d'un peignoir de dentelle,

prête au plaisir,--un plaisir qui n'était qu'à demi partagé,

d'ordinaire. Mais le baron savait si bien se montrer reconnaissant de ce

qu'elle lui donnait, il avait une si charmante manière de la remercier,

il déployait une telle grâce d'esprit, et si affectueuse, durant la

causerie d'après, que le plus souvent c'était à lui de rappeler l'heure

à sa maîtresse et de lui dire:

--«Allons, Suzette, il faut t'habiller.»

Cette fois, et dans la disposition d'esprit et de sens où elle était, ce

fut Suzanne elle-même qui, à peine entrée, dit à son amant:

--«Mon pauvre Frédéric, je devrai te quitter de bonne heure

aujourd'hui.»

--«Veux-tu que nous soyons sages?» lui répondit le baron en la

débarrassant de son manteau. «Pourquoi ne m'as-tu pas envoyé un petit

mot qui décommandât notre rendez-vous?»

--«Il est vraiment trop aimable,» se dit la jeune femme qui eut comme un

remords de sa phrase inutile. Elle ôtait son chapeau devant la glace:

les diamants de ses boucles d'oreilles brillèrent. Tous les bienfaits

dont elle était redevable à cet homme si peu exigeant lui revinrent à la

fois, et ce fut par un mouvement d'honnêteté,--les situations fausses

comportent de ces paradoxes de conscience,--qu'elle vint s'asseoir sur

le bras du fauteuil de Desforges et qu'elle lui soupira:

--«Mais je me serais par trop désappointée moi-même. Vous ne croirez

donc jamais que j'ai une vraie joie à venir ici...»--«Je lui dois bien

cela,» songeait-elle, et par une continuation de ce même sentiment de

bizarre équité, elle se montra, durant tout ce rendez-vous, une

maîtresse encore plus complaisante et plus enivrante qu'à l'ordinaire,

si bien qu'une heure et demie après son entrée, et tandis qu'elle était

comme ensevelie dans un des grands fauteuils, en train de déguster de

petits pains au caviar arrosés de deux doigts d'un incomparable vin

d'Espagne, Desforges, qui la regardait manger coquettement, ne put

s'empêcher de lui dire:

--«Ah! Suzon! à mon âge!... Et que dirait Noirot?»

Ce Noirot, dont l'image traversait soudain l'esprit du baron, était un

docteur qui venait, chaque matin, le masser soigneusement et surveiller

son hygiène quotidienne. Tout, dans cette existence de voluptueux

systématique, était calculé de la sorte, depuis la quantité d'exercice à

se donner chaque jour, jusqu'aux soins de sa décadence prévue. Il avait

recueilli chez lui une parente pauvre et pieuse, aux bonnes oeuvres de

laquelle il contribuait tous les ans pour une forte somme. Quand on le

complimentait sur sa générosité, il répondait avec ce cynisme à demi

moqueur qui lui était propre: «Que voulez-vous? Il faut se préparer pour

ses vieux jours une soeur de charité dont on soit le gaga... Je serai

le gaga de ma cousine, et le mieux soigné de Paris...» D'habitude ces

boutades d'égoïsme affiché divertissaient la jeune femme. Elle y

trouvait, au fond, une conception de la vie dont le matérialisme absolu

n'était pas pour lui déplaire. Par cette fin de rendez-vous, lorsqu'il

prononça le nom de son docteur, elle jeta les yeux sur lui; il lui

apparut, à la lueur de l'unique lampe et dans cette seconde de

lassitude, presque cassé, avec une révélation de son âge sur le masque

ridé de sa physionomie, la moustache tombante, les paupières bouffies;

et elle eut, involontairement, la notion vraie de la laideur de sa vie.

C'est une chose horrible qu'une femme jeune et belle subisse les

caresses d'un homme qu'elle n'aime pas, même quand cet homme est jeune,

quand il est ardent, quand il est épris. Mais quand il est sur le bord

de la vieillesse, quand il a payé le droit de salir ce beau corps qu'il

est incapable d'enivrer,--c'est une prostitution si navrante que la

tristesse y noie le dégoût. Desforges venait de paraître vieux au regard

de Suzanne, pour la première fois peut-être, et, par une irrésistible

réaction de toute son âme, elle évoqua, par contraste, la bouche

fraîche, le visage intact de celui dont le souvenir la poursuivait

depuis deux jours. Ah! les baisers avec ce jeune homme, des baisers

donnés sans compter, sans cet arrière-fond glacé d'hygiène et de

calcul!... Allons! elle était trop niaise d'avoir hésité une minute, et

comme elle était une personne de décision, elle commença d'agir

aussitôt. Elle s'était rhabillée, et, son chapeau mis, ses gants

boutonnés, elle dit à Desforges avant de nouer sa voilette:

--«Quand viendrez-vous déjeuner avec moi? Vous vous invitiez sans cesse

autrefois... C'était si gentil...»

--«Demain, je ne peux pas,» fit-il, «ni après-demain, mais le jour

d'après...»

--«Mardi, alors? C'est convenu. Et à ce soir, chez madame de Sermoises,

n'est-ce pas?»

--«La charmante femme!» songeait le baron demeuré seul. «Elle pourrait

avoir tant d'aventures! et elle ne pense qu'à me plaire.»

--«Après-demain donc,» se disait Suzanne en longeant le trottoir de la

rue du Mont-Thabor, et jetant avec précaution ses regards de l'un et de

l'autre côté, avec tant d'art qu'elle paraissait ne pas remuer ses yeux,

«je suis bien sûre d'être seule... Mais quel prétexte donner à René

(elle l'appelait déjà de ce nom dans sa pensée) pour le faire venir?...

Bon! quelques vers à copier pour une dame sur un exemplaire du

_Sigisbée_.» Elle passait rue Castiglione, devant une boutique de

libraire. Elle entra pour acheter la brochure. Elle était dans un de ces

instants où l'exécution suit le projet avec une rapidité presque

mécanique: «Pourvu qu'il ne commette pas d'imprudences jusque-là? Pourvu

qu'il continue de m'aimer et que personne ne lui dise du mal de moi?»

Elle se représentait de nouveau Claude: «Ah! c'est là encore un danger,»

pensa-t-elle, et elle aperçut aussi le moyen de l'éviter, pourvu qu'elle

vît René auparavant. Elle réfléchit qu'elle ne savait pas l'adresse du

jeune homme. Elle n'avait qu'à rendre visite à madame Komof: «Elle est

justement chez elle après six heures.» Elle avisa un fiacre et se fit

conduire rue du Bel-Respiro. Elle eut la chance de trouver la comtesse

seule et n'eut pas de peine à obtenir le renseignement qu'elle désirait.

L'excellente femme, dont la soirée avait réussi, ne tarissait pas sur

son poète:

--«Idéal!» disait-elle avec ses grands gestes, «Ravissant!... Et

modeste!... Ce sera votre Pouschkine de la fin du siècle...»

--«Savez-vous où il habite?» insinua Suzanne. «Il est venu me voir et il

a laissé son nom simplement.»

Mensonges · 第 9 / 26 段