regardant avec des yeux où se lisait une admiration trop vive pour
n'être pas sincère, «que je suis heureuse de vous avoir rencontré pour
me diriger dans la vie! Quel coup d'oeil vous avez, quelle
finesse!...»
--«Un peu de jugeotte,» repartit Desforges en hochant la tête, «cela
empêche de commettre les trois quarts des mauvaises actions qui ne sont
que des bêtises. Toute ma science de la vie, c'est d'essayer de jouir de
mon reste... Il est compté, ce reste... Savez-vous que j'aurai
cinquante-six ans dans six jours, Suzanne?»
Elle secoua sa jolie tête blonde, et s'approcha encore de lui qui
venait, tout en parlant, de faire quelques pas de long en large à
travers la chambre. Par un geste dont on n'aurait pu dire s'il était
lascif ou pur, car une grande fille aurait mendié ainsi un baiser à son
père, elle mit sous les lèvres du baron un de ses yeux d'abord, puis le
coin de sa fine bouche où se creusait une fossette.
--«Allons,» dit-elle, «voulez-vous du thé? Quand vous vous vantez de
votre âge, c'est mauvais signe. Vous vous êtes ennuyé à la Chambre ou
dans un de vos conseils d'administration...»
En prononçant ces mots, elle avait marché vers la petite table, sur
laquelle ses yeux purent rencontrer les deux tasses de son goûter avec
René. Se souvint-elle alors du rôle de madone qu'elle avait joué à cette
place, un quart d'heure auparavant, et du beau jeune homme à qui elle
avait prodigué les grâces les plus délicates de ses attitudes? Si cette
pensée traversa son front lisse et que ses cheveux blonds encadraient de
leurs bandeaux clairs, éprouva-t-elle un peu de honte,--quelque regret
du moins que le poète fût parti, ou bien une impression malicieuse,
comme ces hardies comédiennes en ressentent dans leurs minutes d'intime
hypocrisie? Elle prépara le thé avec le même soin qu'elle avait mis tout
à l'heure à ce savant dosage. Le baron s'était tout naturellement
abandonné dans le fauteuil où René avait pris place. Suzanne de son côté
s'assit sur la chaise qu'elle occupait auprès du jeune homme, et elle
écoutait Desforges causer. Cet homme aimable avait le défaut de
dogmatiser par instants. Il savait la vie, c'était sa grande prétention,
et justifiée. Il y mettait seulement un peu trop de prix.
--«C'est vrai que la séance au Palais-Bourbon a été cruelle,» disait-il.
«J'y ai assisté pour entendre cet excellent de Sauve partir à fond
contre le ministère. Il croit aux discours encore, aux triomphes
oratoires dans le Parlement. Quant à moi, depuis que j'ai refusé d'être
ministre au Seize Mai, c'est entendu, je suis un sceptique, un frondeur,
un pessimiste... On veut bien de moi sur les listes électorales, parce
que mon grand-père a été préfet sous le grand empereur, et moi,
conseiller d'État sous l'autre... Le nom fait bien au bas d'une
affiche... Quant à m'écouter, c'est une autre affaire. Et ils ont une
peur de moi! Au cercle, quand j'y passe vers les cinq heures, ils sont
là une demi-douzaine de mes jeunes et de mes vieux amis qui restaurent
la monarchie, en regardant passer les femmes, l'été, sur la terrasse, ou
l'hiver, dans le fond du salon, entre deux parties de besigue...
J'arrive... Si vous voyiez leur mine, et comme ils changent vite de
conversation!... Toujours la jugeotte... Je serais allé leur dire
quelques vérités, aujourd'hui, pour me soulager, mais j'ai mieux aimé
passer rue de la Paix, et prendre vos boucles d'oreilles qui devaient
être prêtes...»
Il sortit de sa poche un petit écrin, à l'intérieur duquel ne se
trouvait aucune marque qui pût donner l'adresse du joaillier, et il le
tendit, tout ouvert, à la jeune femme, en faisant jouer les feux des
diamants, deux pierres de la plus rare beauté qu'elle regarda, elle
aussi, avec un éclair dans ses prunelles. L'écrin passa des mains du
baron dans les siennes, et, après une minute de cette contemplation,
elle referma la mignonne boîte qu'elle glissa parmi d'autres objets, sur
une encoignure, à côté d'elle. Rien que ce geste eût suffi à prouver
combien elle était habituée à de semblables cadeaux. Puis elle tourna
vers Desforges son joli visage rose de plaisir.
--«Que vous êtes bon!» dit-elle.
--«Ne me remerciez pas. C'est de l'égoïsme encore,» fit ce dernier,
visiblement heureux du succès que les boucles d'oreilles avaient obtenu
auprès de Suzanne. «C'est moi qui vous suis redevable de ce que vous
voudrez bien porter ces pauvres pierres. J'aime tant à vous voir
belle... Ah!» continua-t-il, «j'oubliais de vous dire, le fameux porto
rouge dont je dois vous céder la moitié est arrivé; et, pour comble de
chances, le joli Watteau dont vous avez envie?... Nous l'aurons pour un
morceau de pain.»
--«Demain, rue du Mont-Thabor, vous ne m'empêcherez pas de vous
remercier,» répondit-elle en lui lançant un regard,--«à quatre heures,
n'est-ce pas?»--Et elle baissa les paupières. Si, doué du pouvoir de
seconde vue, le pauvre René, qui revenait chez lui en ce moment même,
enivré d'idolâtrie, l'avait aperçue à travers l'espace, sans rien
entendre de la conversation, il aurait certes trouvé sur ce noble visage
l'expression de la plus divine pudeur. Sans doute, pour le baron, ces
paupières baissées et le regard d'auparavant représentaient des
souvenirs d'un ordre moins pur; car ses yeux, à lui, s'allumèrent, le
sang afflua sur ses joues dont la couperose révélait l'amour de la chère
trop délicate, vice dangereux que Desforges manoeuvrait comme il
faisait tout dans la vie: «Je suis,» disait-il, «un équilibriste de la
goutte et de l'ataxie...» Il flatta de la main sa moustache, et avec un
ton de voix un peu plus sourd, où sa maîtresse put deviner, une fois de
plus, combien elle était puissante sur les sens de ce viveur
vieillissant, il reprit, changeant le tour de la causerie:
--«Qui avez-vous à l'Opéra ce soir?»
--«Mais, madame Éthorel, toute seule.»
--«Et comme fond de loge?»
--«Mon mari d'abord. Éthorel s'est excusé... Crucé, naturellement.»
--«Ce que cette liaison a dû lui rapporter, rien qu'en commissions!»
exclama Desforges. «Il vient encore de lui servir un cartel Louis XIV
qu'elle a payé vingt mille francs... Je parierais qu'il en a touché dix
mille...»
--«Quelle canaille!» s'écria Suzanne.
--«Elle est si sotte,» dit le baron, «et puis Crucé s'y connaît, et ce
pauvre Éthorel, s'il ne l'avait pas, payerait aussi cher des bibelots de
quatre sous... Tout est pour le mieux dans le meilleur des
demi-mondes... Et puis?»
--«Le petit de Brèves et vous... Bon!» fit-elle en interrompant son
discours pour tendre l'oreille. «Quelqu'un entre, vous savez, je connais
si bien ma maison.» Et, comme pour René tout à l'heure, elle ajouta, en
regardant le baron avec une moue coquette: «Mon Dieu! quel ennui!...»
Puis tout haut, avec son rire d'enfant: «Hé! ce n'est rien, c'est mon
mari. Bonjour, Paul...»
--«Voilà un cri du coeur,» dit l'homme sur qui le domestique refermait
la porte, un grand garçon à la fière tournure, aux beaux yeux francs,
bien ouverts, dans un de ces visages d'une chaude pâleur bistrée qui
révèlent l'énergie. Ses traits présentaient ce caractère de noble
régularité qui ne se rencontre guère à Paris que dans la première
jeunesse. Une physionomie de cette espèce, chez un homme de plus de
trente-cinq ans, indique la paix d'une conscience irréprochable. Rien
qu'à la manière dont Moraines regarda sa femme, il était facile de voir
qu'il nourrissait pour elle un amour profond, comme, à la façon dont il
serra la main de Desforges, la plus sincère sympathie se reconnaissait.
Après avoir ri gaiement du mot de Suzanne, il ajouta, s'inclinant avec
une gravité plaisante:
--«Suis-je de trop, Madame, et dois-je me retirer?»
--«Voulez-vous du thé?» répondit simplement Suzanne, «je vous avertis
qu'il doit être froid. Merci oui, ou merci non?»
--«Merci non,» fit Moraines en se laissant tomber sur un des fauteuils,
et, comme un visiteur qui se prépare à produire un effet, il jeta cette
parole: «Il y a vraiment des maris trop bêtes, et je rougis pour la
corporation... Vous connaissez l'histoire de Hacqueville, qu'on m'a
racontée au cercle?» et, avec une visible joie: «Non?... Eh bien! Il
ouvre par hasard, ce matin même, une lettre adressée à sa femme, et qui
ne lui laisse aucun doute sur la vertu de la dame...»
--«Pauvre Mainterne,» s'écria Suzanne, «il aimait tant Lucie!»
--«Voilà le beau,» reprit Moraines avec l'accent de triomphe du conteur
qui va étonner son auditoire, «c'est que la lettre n'était pas de
Mainterne, elle était de Laverdin!... Lucie attelait à deux... Et
devinez à qui Hacqueville va porter la lettre et demander conseil?»
--«À Mainterne,» dit le baron.
--«Ah! Desforges, vous connaissiez le potin?»
--«Non,» fit l'autre, «mais c'était trop indiqué... Et qu'a dit
Mainterne?...»
--«Vous pensez s'il est indigné. Enfin Lucie est chez sa mère. On parle
d'un duel entre Hacqueville et Laverdin, dans lequel Hacqueville veut
absolument que Mainterne l'assiste!... Ce mari-là est-il bête,--plus
bête que nature!... Et il n'a pas un ami pour l'avertir...»
--«Il en trouvera,» dit le baron en se levant. «N'écrivez jamais, c'est
la moralité de votre histoire...»
--«Vous ne dînez pas avec nous, Frédéric?» demanda Moraines.
--«Je suis engagé,» fit Desforges, «mais nous nous reverrons au théâtre.
Madame Moraines a eu la bonne idée de me garder une place...»
--«Dans votre loge...» reprit Paul qui ne croyait pas dire si juste. Le
baron, demeuré veuf depuis dix ans environ, et qui avait gardé sa
baignoire à l'Opéra, la sous-louait pour une semaine sur deux à ses
excellents amis. Seulement la sous-location n'était jamais payée. Le
mari ne se doutait pas plus de cette combinaison de sa femme qu'il ne se
doutait de l'impossibilité où son ménage se fût trouvé d'aller comme il
allait, avec les cinquante mille francs par an qu'ils avaient à
dépenser. Les débris de la fortune de l'ancien ministre de l'Empire, qui
n'avait quasi rien économisé dans quinze ans de grandes places,
représentaient la moitié de ce budget annuel. Le reste était le produit
d'une place de secrétaire général dans une compagnie d'assurances,
procurée par Desforges. Malgré les observations de Suzanne, Paul n'avait
pas perdu la déplorable habitude de s'extasier sur l'adresse de sa
compagne à gouverner des revenus, très médiocres pour le monde où les
Moraines se maintenaient. Il était demeuré, grâce à la naïveté de sa
confiance, l'homme qui dit à ses amis, en train de gémir sur la cherté
croissante de l'existence: «Si vous aviez une ménagère comme moi! Elle a
une femme de chambre... une fée, qui lui fait les robes des grandes
couturières!... Et un art pour dénicher les bibelots!...»--«Tu me rends
ridicule,» lui disait Suzanne, mais il l'aimait trop pour se priver de
cet éloge, et encore à cette minute, aussitôt Desforges parti, son
premier mouvement fut de venir à elle, de lui prendre les deux mains, et
de lui dire:
--«Que c'est bon de t'avoir un peu à moi tout seul!... Embrasse-moi,
Suzanne.»
Elle lui tendit, de même qu'à Desforges, son oeil mi-clos et le coin
de sa bouche.
--«Quand on me raconte des infamies comme celle-là,» continua-t-il, «ça
me fait froid au coeur, et puis tout chaud, quand je pense que j'ai eu
le bonheur d'épouser une femme comme toi. Tiens, ma Suzanne, je
t'adore!...»
--«Et vous allez me gronder,» dit-elle, en échappant à l'étreinte par
laquelle il essayait de l'attirer à lui. «Cette femme raisonnable, et
dont vous êtes si fier, a fait des folies... Oui,» continua-t-elle, en
avisant l'écrin apporté par Desforges, «ces diamants dont je t'avais
parlé, je n'ai pu y tenir, je les ai achetés...»
--«Mais puisque c'était tes économies sur ta pension,» répliqua Paul.
«Ah! les belles pierres!... Veux-tu que je ne te gronde pas?...
Laisse-moi te les mettre...»
--«Tu ne sauras jamais,» répondit-elle en tendant à son mari une de ses
mignonnes oreilles parée d'une simple perle rose qu'il dévissa très
adroitement. Ce fut le tour ensuite de l'autre oreille et de l'autre
perle. Il déploya la même dextérité à lui attacher les boutons de
diamant. Il la touchait avec ces doigts robustes de l'homme, qui se font
doux comme des doigts de jeune fille pour servir la bien-aimée. Elle
prit, afin de se regarder, une petite glace ancienne à poignée d'argent
ciselé, un présent de Desforges encore, qui traînait sur le bureau, et
elle sourit. Elle était si jolie ainsi que Paul l'attira vers lui et
l'embrassa longuement, cherchant sa bouche. D'ordinaire elle ne la
refusait jamais. Trouvait-elle, dans les complications de sa nature, de
quoi garder, par dessous tout le reste, une espèce de sympathie physique
pour ce beau et honnête garçon, qu'elle trompait d'une manière cruelle?
Quelle idée passa devant ses yeux, qui lui rendit soudain ce baiser
insupportable? Elle repoussa son mari presque brusquement, en lui
disant:
--«Allons, laisse-moi,» et, pour corriger ce que son accent avait eu de
trop dur, elle ajouta: «Entre vieux époux, c'est ridicule; adieu, j'ai à
peine le temps de m'habiller.»
Et elle passa dans sa chambre à coucher, puis dans son cabinet de
toilette. De toutes les pièces de son intérieur, c'était celle-là où se
révélait le plus complètement le profond matérialisme qui faisait le
fond de cette nature. Sa femme de chambre, Céline, une grande fille
brune aux yeux impénétrables, commença de la dévêtir, dans ce tiède
gynécée, aussi capitonné, aussi opulent que celui d'une royale
courtisane; et qui l'aurait vue à ce moment, aurait compris qu'elle
était capable de tout pour conserver autour de sa personne cette
atmosphère de suprême raffinement. À travers la chemise de batiste
transparente, son corps se dessina, souple et robuste. Cette femme, si
fine qu'elle en semblait fragile, était une de ces créatures à la taille
mince et aux hanches pleines, aux chevilles graciles et aux jambes
musclées, aux poignets menus et aux bras solides, aux traits enfantins
et à la gorge ferme, à qui leur robe sert de spiritualité, si l'on peut
dire. Elle jeta un coup d'oeil dans la grande glace qui garnissait le
milieu de l'armoire, où s'empilaient, parmi les sachets, les merveilles
de sa lingerie intime; elle se vit jolie et se sourit de nouveau, avec
un regard où passait la même idée qui, tout à l'heure, l'avait arrachée
à la caresse de son mari. Sans doute cette idée n'était pas de celles
qu'il lui plût d'admettre, car elle secoua sa tête, et, quelques minutes
plus tard, ayant sur les épaules un peignoir de foulard bleu pâle, elle
abandonnait cette tête aux mains de la femme de chambre qui lui défit
ses longs cheveux. Elle sentait sous ses pieds nus la douceur du duvet
de cygne dont ses mules étaient doublées. L'eau qu'elle avait passée sur
son visage avait achevé de la rendre à elle-même. Dans le miroir devant
lequel on la coiffait, elle voyait tous les détails de ce cabinet
qu'elle s'était complu à parer comme la vraie chapelle de son unique
religion: sa beauté. Tout s'y reflétait, depuis le tapis aux douces
couleurs jusqu'à la baignoire de faïence anglaise, jusqu'à la large
table de marbre, avec son lavabo d'argent et les mille outils compliqués
des parures secrètes. Eut-elle à cette vue un ressouvenir des diverses
conditions qui lui assuraient cette heureuse existence? Toujours est-il
qu'elle pensa à son mari et qu'elle se dit: «Le brave coeur!...» Les
pierres qu'elle avait gardées aux oreilles jetèrent des feux, et, se
rappelant Desforges, elle se dit presque dans la même pensée: «Le bon
ami!...» Ces deux impressions si contradictoires se conciliaient dans
cette tête dont les cheveux fins ondulaient sous l'écaille blonde, comme
les deux faits se conciliaient dans sa vie. Les femmes excellent à ces
mosaïques morales, qui cessent de paraître monstrueuses, quand on en a
suivi le tranquille et progressif travail. Cette Parisienne de trente
ans était, certes, aussi parfaitement corrompue qu'il est possible de
l'être, mais, pour être juste à son égard, il faut ajouter aussitôt
qu'elle ne le savait pas, tant elle s'était bornée à subir les
circonstances qui l'avaient menée, heure par heure, à ce degré singulier
d'immoralité inconsciente.
Suzanne s'était laissé marier avec Paul Moraines, deux années avant la
guerre de 1870, sans répulsion comme sans enthousiasme: cela
s'arrangeait ainsi entre les familles; le vieux Moraines, sénateur
depuis le début de l'Empire, appartenait au même monde que le vieux
Bois-Dauffin; Paul, auditeur au Conseil d'État, beau danseur, charmant
cavalier, paraissait fait pour elle comme elle paraissait faite pour
lui. Bref, ils formèrent, pendant ces deux premières années, ce que l'on
appelle en langue de salon le plus «joli ménage»: ce fut un tourbillon
de bals, de soupers, de parties de théâtre, de chasses d'automne et de
fêtes d'été, dans lequel l'un et l'autre se complurent follement. Paul
définissait lui-même le genre de relations qui l'unissaient à sa femme,
à travers ces plaisirs continuels: «Tu es jolie comme une maîtresse,»
lui disait-il en l'embrassant, dans le coupé qui les ramenait, vers une
heure du matin. Le quatre septembre fit s'écrouler cette féerie. Les
deux familles avaient vécu d'après le même principe, sur de gros
traitements qui se trouvèrent du coup supprimés, sans que d'ailleurs
cette diminution subite changeât rien aux habitudes. Jusqu'à sa mort,
survenue en 1873, Bois-Dauffin demeura convaincu de la toute prochaine
restauration d'un régime qu'il avait vu si fort, si bien muni d'hommes
et si populaire. L'ancien sénateur, qui survécut peu à son ami,
partageait les mêmes utopies. Paul avait, bien entendu, démissionné du
Conseil d'État. Il possédait plus encore que son père et que son
beau-père, cette foi aveugle dans le succès de la cause, qui demeurera
pour l'histoire le trait original du parti impérialiste. Suzanne, elle,
qui n'avait de foi d'aucune sorte, eut en revanche, dès cette année
1873, la vision très nette de la ruine où ils marchaient, où ils
couraient, elle et son mari, en vivant, comme ils faisaient, sur leur
capital. C'était précisément l'époque où Frédéric Desforges commençait à
s'occuper d'elle assidûment. Cet homme, qui n'avait pas cinquante ans
alors, était demeuré le représentant le plus brillant de la génération
entrée dans le monde vers 1850, et qui eut pour chef de file le profond
et séduisant Morny. Aux yeux de Suzanne, il gardait le prestige de sa
légende d'élégance et des aventures que lui avait prêtées la chronique
des salons. Il eut bien vite cet autre prestige d'une supériorité
indiscutable dans la connaissance et le maniement de la société
parisienne. Resté veuf et sans enfants après un court mariage, presque
oisif, car son mandat de député ne l'intéressait que pour la forme,
riche de plus de quatre cent mille francs de rente, sans compter son
hôtel du Cours-la-Reine, sa terre en Anjou, et son chalet à Deauville,
l'ancien favori du célèbre Duc avait le courage, si rare, de
vieillir,--comme son protecteur avait eu celui de mourir. Il pensait à
s'organiser une dernière liaison qui le conduisît vers la soixantaine
en lui procurant une maîtresse désirable et commode, un intérieur à son
goût, et ce qu'il appelait son «emploi de soirée.» Il eut bientôt jugé
la situation de madame Moraines, et calculé que c'était là exactement la
femme qu'il rêvait: adorablement jolie, spirituelle, garantie de tout
ennui probable de paternité par six années d'une union sans enfant, un
mari avouable et qui ne deviendrait jamais un maître chanteur. Il mit en
ligne tous ces avantages, le futé baron, et, petit à petit, en
confessant Suzanne, en lui prouvant son attachement par la place obtenue
pour Moraines, en lui faisant accepter des cadeaux après des cadeaux, en
lui montrant ce tact exquis de l'homme mûr qui demande surtout à être
toléré, il la conduisit au point où il désirait. Et cela se fit d'une
manière si lente, si insensible; et, une fois établie, cette liaison
devint quelque chose de si simple, de tellement mêlé au quotidien de
l'existence, que la culpabilité de ses rapports avec Desforges échappait
presque à Suzanne. Quel tort faisait-elle à Moraines, au demeurant?
N'était-elle pas sa femme et véritablement attachée à lui? Quant au
baron, c'est vrai qu'il suffisait à toute une portion de son luxe. Mais
quoi? Est-il défendu de recevoir des cadeaux? S'il payait une note par
ci, une note par-là, y avait-il quelqu'un au monde à qui cette
complaisance portât préjudice? Elle était sa maîtresse, mais ces amours
avaient pris un air de régularité qui les rendait presque conjugales.
Elle était si bien habituée à ce compromis de sa conscience qu'elle se
considérait, sinon tout à fait comme une honnête femme, du moins comme
une personne très supérieure en vertu à nombre de ses amies dont elle
savait les multiples intrigues. Si cette conscience lui adressait
quelque reproche, c'était d'avoir, deux ans après le commencement de sa
liaison avec Desforges, trompé ce charmant homme avec un clubman très à
la mode, qu'elle avait enlevé, à l'époque des courses de Deauville, à
une des femmes de son intimité. Mais ce personnage avait failli la
compromettre d'une telle manière, elle avait si vite reconnu le vaniteux
égoïsme de l'homme à bonnes fortunes, qu'elle avait été trop heureuse de
rompre tout de suite cette aventure. Elle s'était bien juré de s'en
tenir aux douceurs de son ménage à trois, entre la gentilhommerie de
Paul et le galant épicuréisme du baron. Et elle s'y était tenue depuis
lors, avec une telle correction d'attitude, que sa bonne renommée était
défendue--autant qu'elle pouvait l'être, dans la place enviée que lui
faisait sa beauté. Elle avait des rivales trop habituées à chiffrer un
budget pour ne pas savoir que les Moraines vivaient sur le pied de
quatre-vingt mille francs de rente, «et nous les avons connus presque
ruinés,» ajoutaient ces bonnes personnes. «Calomnie!...» répondait le
choeur des amis du baron, et il savait s'en assurer dans tous les
mondes. «Calomnie!...» reprenait le choeur des naïfs, de tous ceux que
dégoûte la multiplicité des infâmes racontars répandus chaque soir dans
les salons. «Calomnie!...» ajoutait le choeur des indifférents qui
savent qu'à Paris, il n'y a, pour un sage, qu'un parti: avoir l'air de
ne croire à rien de ce qui se dit, et prendre les gens pour ce qu'ils se
donnent.