disait René après avoir quitté son malheureux camarade; et encore,
songeant au délicat visage de Colette: «Elle est bien jolie... Mon Dieu!
si l'on pouvait fondre la beauté d'âme d'une enfant comme Rosalie avec
cette grâce de geste, cette élégance et ce je ne sais quoi!...» Mais
cette fusion des deux beautés: celle de l'âme sans laquelle la femme est
plus amère que la mort au coeur demeuré chrétien,--celle des yeux, et,
pour tout dire, du décor, sans laquelle le brillant du désir et son
charme païen s'évanouissent,--cette harmonie complète et suprême ne se
rencontre-t-elle pas dans des créatures à qui les hasards de la
naissance et de la fortune ont fait un milieu de naturelle aristocratie,
et qui ont assez de finesse en elles pour valoir autant que ce milieu?
Madame Moraines n'était-elle pas ainsi? Telle l'avait devinée du moins
le poète par son impression première, et il se complut à raviver cette
impression par le raisonnement. Oui, cette femme délicieuse, dont le
fantôme passait sur son souvenir comme une caresse, possédait ce double
charme: une grâce des gestes et de la toilette supérieure à celle de
l'actrice, une grâce du coeur égale à celle de Rosalie. Ses fines
manières, sa voix douce, l'idéalité de sa conversation, le révélaient du
premier coup. René marchait parmi ces pensées, en proie à une sorte de
mirage qui le rendait étranger aux sensations environnantes. Il se
réveilla de ce somnambulisme sentimental au sortir du pont des Invalides
et dans le milieu de l'avenue d'Antin. Ses pieds l'avaient mené,
automatiquement, sur le chemin du quartier où vivait cette Suzanne, dont
l'image s'évoquait, depuis le matin, au terme de toutes ses rêveries. Il
sourit à l'idée qu'il avait fait autrefois de véritables pèlerinages
vers cette rue Murillo, lorsque Gustave Flaubert y habitait. René
admirait si profondément l'auteur de la _Tentation_ que de contempler
la maison du fort et rare écrivain avait été une des émotions de sa
jeunesse littéraire. Qu'il était loin maintenant de cette époque, et
quel ravissement, si on lui avait prédit, alors, que cette même rue le
verrait passer, allant rendre visite à une femme si pareille à ses plus
intimes chimères!... Irait-il dès aujourd'hui? La question se posa de
nouveau devant lui avec une précision d'autant plus nette que le temps
avançait. Encore un tour de l'aiguille sur tout le cadran, et il serait
cinq heures, et il pourrait la voir... Il pourrait!... La réalité de ce
possible s'imposa si vivement à sa pensée que toutes les objections de
la timidité surgirent à la fois. «Non, se répéta-t-il, je n'irai pas;
elle serait étonnée de me voir si vite. Elle m'a dit de venir, parce
qu'elle savait que les autres m'avaient invité. Elle ne voulait point
paraître moins gracieuse...» Ce qui lui avait semblé, chez ces autres,
une banalité, devenait une délicatesse quand il s'agissait de la femme
qu'il se prenait à aimer,--sans le savoir, lui-même. En découvrant ainsi
un motif de plus pour la distinguer parmi toutes celles qu'il avait
rencontrées la veille, il se trouva plus faible contre son désir de se
rapprocher d'elle. Presque instinctivement il héla un fiacre, et rentra
rue Coëtlogon où il commença de s'habiller. Sa soeur était sortie,
Françoise occupée à son dîner. Il vaqua aux soins minutieux que les
jeunes gens prennent d'eux-mêmes, dans ces moments-là, par une puérilité
de coquetterie pire que celle des femmes, sans avoir encore le courage
de se dire nettement: «J'irai rue Murillo,» et maintenant ce n'était
plus à sa timidité qu'il demandait de la force contre le désir qui
grandissait, grandissait en lui. Les objets de sa chambre venaient de
lui rappeler Rosalie. Avec la probité sentimentale, naturelle au coeur
tout jeune, il s'appliqua longuement à se représenter ses devoirs envers
la pauvre enfant. «Si elle recevait à mon insu un homme qui lui plairait
comme me plaît madame Moraines, qu'en penserais-je?...»--«Mais,
reprenait la voix tentatrice, tu es un artiste, tu as besoin de
sensations nouvelles, d'une expérience du monde. Est-ce que tu vas chez
madame Moraines pour lui faire la cour?...» En ce moment il déboucha,
afin d'en jeter deux gouttes sur son mouchoir, un flacon de _white rose_
qu'il avait sur sa table de toilette. Le pénétrant arome fit courir dans
ses veines cette espèce de frisson, cette chaude ondée de désir, ivresse
et tourment de la passion naissante chez les natures, comme la sienne,
ardentes et contenues. Depuis qu'il aimait Rosalie, il était redevenu
entièrement chaste, par un scrupule de fiancé secret. Toute sa réserve
de jeunesse fut remuée à la fois par ce parfum, à travers lequel il
revit ce qu'il y avait de moins idéal dans la femme à propos de laquelle
il essayait de se donner à lui-même des motifs intellectuels
d'admiration: sa nuque dorée, sa bouche rouge aux dents blanches, sa
gorge, ses épaules et la nudité de son bras sur laquelle blondissait
comme un duvet d'or.--Que pouvait l'idée de la loyauté à l'égard de
Rosalie, contre ces visions? Il était cinq heures. René sortit, remonta
dans le fiacre et dit: «Rue Murillo.» Tout le long de la route il ferma
les yeux, tant était douloureuse l'acuïté de sa sensation d'attente. Il
s'y mêlait de la honte pour sa propre faiblesse, une appréhension de
l'inconnu, une joie profonde à la pensée qu'il allait revoir ce visage
aux traits menus,--enfin un peu de cette folle espérance, d'autant plus
grisante qu'elle est plus indéterminée, qui pousse cet âge sur des
routes nouvelles, simplement parce qu'elles sont nouvelles. L'impression
de la durée, si nécessaire à l'homme fait qui a jugé la vie et la sait
trop courte, est odieuse aux très jeunes gens. Ils sont changeants et
par suite perfides, comme ils ont vingt-cinq ans, par le plus naïf des
instincts de leur être. Celui-ci, qui valait mieux que beaucoup
d'autres, avait déjà irréparablement trahi en pensée la jeune fille dont
il se savait aimé, quand sa voiture le déposa devant la porte de cette
Suzanne, entrevue la veille une heure. Il aurait marché sur le coeur
de Rosalie plutôt que de ne pas franchir cette porte, maintenant. Si
d'ailleurs ce souvenir lui revint une dernière fois, il dut se dire le:
«Elle ne le saura pas,» de toutes les trahisons de cet ordre, et il
passa outre.
La maison où habitait madame Moraines offrait cet aspect compliqué,
grâce auquel les architectes modernes des quartiers élégants savent
donner une demi-physionomie d'hôtel privé à de simples constructions de
rapport, distribuées en appartements. Elle était haute, avec une
profusion de fenêtres de style, et séparée de la rue par une cour que
fermait une grille. La loge du concierge consistait en une sorte de
pavillon gothique, situé précisément au centre de cette grille; et quand
René demanda si madame Moraines était à la maison, il put voir, à
l'intérieur de cette loge, une pièce plus lustrée, plus cirée et mieux
meublée que le salon des Offarel dans les soirs de grande réception.
L'ancien soldat, décoré de la médaille militaire, à qui ce pavillon
servait d'Invalides, aurait répondu négativement à la question du jeune
homme que ce dernier lui aurait presque dit merci, tant son émotion
était soudain devenue pénible, à force d'être intense. Il entendit ces
mots: «Au fond de la cour, la porte en face, et au second.» Il gravit
les marches d'un perron, puis s'engagea dans la cage d'un escalier de
bois que garnissait un tapis à nuances douces. L'atmosphère de cet
escalier était tiède, comme celle d'une chambre. Des plantes vertes,
de-ci de-là, tordaient leur feuillage qu'éclairait le gaz allumé déjà.
Des chaises étaient placées à chaque tournant de palier, sur lesquelles
le jeune homme s'assit à deux reprises. Ses jambes tremblaient. S'il
avait pu se faire illusion jusque-là sur le genre d'intérêt qui
l'entraînait du côté de madame Moraines, il devait comprendre, à
constater le trouble nerveux où le jetait l'approche de cette femme, que
cet intérêt n'avait rien de commun avec la simple curiosité. Il agissait
cependant, comme en un songe. C'est ainsi qu'il pressa sur le timbre de
la porte, qu'il écouta le domestique approcher, qu'il lui parla, et,
avant qu'il eût pu reprendre ses esprits, il entrait, conduit par cet
homme, dans le petit salon où se tenait la dangereuse personne dont il
subissait à ce point le charme ensorceleur, sans rien connaître d'elle
que sa beauté.--Hélas! Cette beauté n'est si souvent qu'un mensonge,
pire que les autres, quand on veut apercevoir en elle autre chose qu'une
ligne, un contour, une apparence!...--René aurait, dans sa fantaisie,
dessiné un cadre à cette rare et noble beauté, qu'il n'en aurait pas
rêvé un autre que celui où la jeune femme lui apparaissait pour la
seconde fois. Elle était assise et en train d'écrire, à la lueur d'une
lampe que voilait un abat-jour de dentelle. Autour du bureau verdoyait
un lierre planté dans une jardinière basse, et qui enlaçait son
feuillage à un treillis doré. Il y avait dans ce petit salon la
profusion de bibelots et d'étoffes nécessaire à toute installation
moderne. L'inévitable chaise longue, garnie de ses coussins, la mignonne
vitrine encombrée de ses japonaiseries, les photographies dans leurs
cadres filigranés d'argent, les trois ou quatre tableaux de genre, les
boîtes de laque et les saxes sur la petite table garnie de son tapis de
soie ancienne, les fleurs éparses de-ci de-là,--qui ne connaît ce décor,
d'un raffinement si habituel dans le Paris contemporain, qu'il en est
devenu banal? Mais René n'avait jamais vu le monde qu'à travers les
romans d'écrivains d'il y a cinquante ans, comme Balzac, ou d'auteurs
plus modernes qui ne sont jamais allés dans un salon, et l'ensemble de
cette pièce, tout entière harmonisée dans la demi-teinte, était, pour
lui, comme la révélation d'une délicatesse personnelle à la femme qui
avait présidé à cet arrangement. Le charme de cette minute fut d'autant
plus irrésistible que la madone de ce sanctuaire parfumé de fleurs,
éclairé doucement, attiédi par un feu paisible, le reçut avec un sourire
et des yeux qui détruisirent du coup les angoisses puériles de sa
première timidité. Les hommes à qui la nature a départi cet inexplicable
pouvoir de plaire aux femmes, indépendant des qualités d'esprit et de
coeur, même des qualités physiques, ont à l'âme comme des antennes
morales pour les avertir, dès l'abord, des impressions qu'ils
produisent. Le poète, malgré son ignorance absolue et du caractère de
Suzanne et des usages de son monde, comprit qu'il avait bien fait de
venir. Cette évidence détendit ses nerfs malades, et il put s'abandonner
entièrement à la douceur qui émanait pour lui de cette créature, la
première de cette race qu'il lui eût été permis d'approcher. Il trouva,
rien qu'à la regarder, qu'elle n'était pas la même femme que la veille.
Elle venait de rentrer; sans doute quelque occupation inévitable,
peut-être la nécessité d'écrire aussitôt, lui avait seulement permis
d'enlever son chapeau et de remplacer ses bottines par de petits
souliers vernis, car elle gardait encore sa robe de ville, toute sombre,
avec un col droit comme celui de Colette; ses cheveux étaient de la même
nuance que ceux de Colette, et tout simplement tordus sur sa tête. Elle
sembla au jeune homme, sous cet aspect, plus voisine de lui, moins
surhumaine, moins environnée de cette impénétrable atmosphère que
développent autour d'une femme à la mode le grand apparat des toilettes
et la cérémonie des réceptions. Les quelques caractères d'analogie avec
l'actrice lui furent un charme de plus. Ils lui permettaient de mesurer
la distance qui séparait les deux êtres, et il écoutait Suzanne dire, de
cette voix qui avait été la veille sa plus irrésistible séduction:
--«Ah! monsieur Vincy, comme vous êtes aimable d'être venu!...»
Ce n'était rien, cette formule banale. Madame de Sermoises aurait
prononcé la même parole, et madame Éthorel, et même la sèche madame
Hurault. Sur les lèvres de madame Moraines, elle devint, pour celui à
qui elle s'adressait, l'expression d'une sympathie vraie et profonde,
d'une bonté absolue et d'une divine indulgence. C'est qu'un geste d'une
grâce infinie accompagnait cette phrase, qu'un léger éclat de surprise
avait passé dans ces clairs yeux bleus et que le sourire s'était fait
plus séduisant encore. Quand René ne serait pas arrivé rue Murillo, tout
préparé à recueillir pieusement les moindres motifs d'admirer Suzanne
davantage, cette dernière se serait emparée de lui par la seule
flatterie que cette manière de le recevoir comportait pour la vanité de
l'auteur. Les plus célèbres écrivains et les plus blasés sur la fausse
idolâtrie des salons ne se laissent-ils pas prendre à des amabilités de
cet ordre? L'auteur du _Sigisbée_ n'y vit d'ailleurs pas si loin. Il
était venu, le coeur endolori par la crainte de déplaire, et il
plaisait. Il avait éprouvé, depuis le matin, un désir passionné de
revoir Suzanne, et il la revoyait, et elle était heureuse de le revoir.
Elle laissa tomber de ses mêmes lèvres qui remuaient si joliment à
chaque parole, cette seconde phrase, en clignant un peu ses yeux:
--«Si vous avez répondu à toutes les invitations que vous a values votre
beau succès d'hier, vous avez dû avoir une rude journée?»
--«Mais je ne suis venu que chez vous, madame,» répliqua-t-il
instinctivement. Il eut à peine prononcé ces paroles qu'il se sentit
rougir. La signification de cette phrase était si limpide, le sentiment
qu'elle traduisait si sincère, qu'il en demeura décontenancé, comme un
enfant que la spontanéité de sa nature a entraîné à dire ce qu'il
voulait tenir caché. N'y avait-il pas là une familiarité dont serait
choqué cet être exquis, cette femme si délicate qu'aucune nuance ne
devait lui échapper, si sensible que les moindres fautes de tact la
faisaient certainement souffrir? Avec son teint de rose blonde et la
soie claire de ses cheveux, avec ses prunelles d'un bleu pur, et la
grâce de sa taille, elle lui apparut, dans les quelques secondes qui
suivirent son exclamation, comme une Titania auprès de laquelle il
était, lui, une sorte d'obscur, de pesant Bottom. Il se vit aussi gauche
d'esprit, à côté d'elle, qu'il aurait été gauche de corps s'il avait
voulu reproduire la grâce d'un de ses gestes, de celui par lequel, en ce
moment même, elle fermait son buvard de vieille étoffe, et, de ses
belles mains, mettait en ordre tous les menus objets dont s'encombrait
le bureau. Un imperceptible sourire effleura sa bouche, tandis que le
jeune homme jetait sa naïve exclamation. Mais comment eût-il vu ce
sourire, puisqu'il baissait lui-même les yeux à cette minute? Comment
eût-il deviné que sa réponse ne pouvait déplaire, puisque c'était
justement celle que son interlocutrice attendait, qu'elle avait
provoquée? René fit seulement cette constatation, à savoir que madame
Moraines était aussi bonne et douce qu'elle était jolie; au lieu de se
froisser, de se replier sur elle-même, elle alla comme au-devant du
nouvel accès de timidité qu'il appréhendait, en répondant à sa sotte
phrase:
--«Hé bien, Monsieur, je mérite un peu cette préférence, qui me ferait
bien des jalouses, si elle était sue, car personne n'admire votre beau
talent autant que moi... Il y a dans vos vers une sensibilité si vraie
et si fine... Voyez-vous, nous autres femmes, nous ne jugeons guère par
l'esprit, c'est notre coeur qui critique pour nous... Et il est si
rare que les auteurs d'aujourd'hui ne nous froissent pas en quelque
point... Que voulez-vous? Nous restons fidèles au vieil Idéal... Ah! je
sais, ce n'est plus guère la mode aujourd'hui. C'est presque un
ridicule. Mais nous bravons ce ridicule... Et puis je tiens ces goûts de
mon pauvre père. Ce fut toujours son voeu le plus cher de travailler
au relèvement de la littérature dans notre malheureux pays. Je pensais à
lui en écoutant vos vers. Il les eût tant aimés!...»
Elle s'arrêta, comme pour écarter de trop mélancoliques souvenirs. À
l'accent dont elle avait prononcé le nom de son père, il eût fallu être
un monstre de défiance pour ne pas croire qu'une plaie inguérissable
saignait en elle, chaque fois qu'elle pensait au célèbre ministre. Ce
qu'elle venait d'en dire étonna bien un peu René.--Il se rappelait le
cruel article de Sainte-Beuve vieillissant contre un projet de loi sur
la librairie élaboré par Bois-Dauffin, et le souvenir de cet homme
d'État lui représentait un des ennemis jurés de la littérature, comme la
politique en compte par milliers. Il professait en outre une horreur
profonde pour l'idéalisme conventionnel auquel venait de faire allusion
madame Moraines. Ses deux auteurs préférés étaient, en poésie, Théophile
Gautier pour la forme carrée de sa strophe et la précision de ses
métaphores, le dur Flaubert, en prose, pour la netteté métallique du
style et l'impersonnalité volontaire de l'oeuvre. Mais que Suzanne vît
dans son père un protecteur éclairé des lettres, cela lui plaisait en
lui prouvant la droiture de son coeur de fille. Cela lui plaisait
aussi qu'elle caressât dans sa pensée la chimère d'un art tout en
délicatesses presque mièvres. Une telle façon de comprendre la beauté
suppose, quand elle est sincère, une réelle pureté intérieure.--Quand
elle est sincère?... René se fut méprisé de se poser seulement une telle
question en présence de cet ange qui semblait à peine peser sur son
fauteuil, et dont les yeux se noyaient de songe. Il balbutia, plutôt
qu'il ne répondit, une phrase aussi vague que celle dont madame Moraines
avait habillé sa pensée, parlant du sentiment exquis des femmes en
littérature, lui, l'admirateur forcené non seulement de Gautier, mais de
Baudelaire! Fut-elle assez fine pour comprendre à son accent qu'elle
ferait fausse route si elle insistait? Ou la profonde ignorance dans
laquelle, comme tant de mondaines, elle se laissait vivre, ne lisant
jamais que le journal et quelques mauvais romans en chemin de fer, la
rendait-elle incapable de soutenir une conversation de cet ordre, avec
des noms à l'appui de ses idées? Toujours est-il qu'elle ne s'attarda
point sur ce sujet périlleux, et qu'elle passa vite de cette question de
l'Idéal dans l'art à cet autre problème, plus féminin, de l'Idéal dans
l'amour. Elle sut prendre, en prononçant ce mot: «l'Amour,» dans lequel
se résument tant de choses contradictoires, une physionomie si discrète
que René eut comme la délicieuse émotion d'une confidence échangée.
C'était là une matière réservée et sur laquelle cette femme, évidemment
supérieure à toute galanterie, devait se taire quand elle n'était pas en
plein courant de sympathie.
--«Ce qui me plaît encore tellement dans le _Sigisbée_,» disait-elle,
avec sa voix d'une musique fine, «c'est la foi dans l'amour qui s'y
révèle, et l'horreur des coquetteries, des mensonges, de toutes les
vilenies qui déshonorent le plus divin des sentiments de l'âme
humaine... Ah! croyez-moi,» ajouta-t-elle en appuyant son front sur sa
main, par un geste de réflexion profonde et enveloppant le jeune homme
d'un regard si sérieux qu'elle semblait y mettre toute sa pensée;
«croyez-moi, le jour où vous douterez de l'amour, vous cesserez d'être
poète... Mais il y a un Dieu pour veiller sur le génie,»
continua-t-elle avec une espèce d'exaltation contenue. «Ce Dieu ne
permettra pas que les magnifiques dons qu'il vous a prodigués soient
stérilisés par le scepticisme... Car vous êtes religieux, j'en suis
sûre, et bon catholique?»
--«Je l'ai été,» répondit-il.
--«Et maintenant?» fit-elle avec une expression presque souffrante de
son visage.
--«J'ai bien des journées de doute,» répliqua-t-il avec simplicité. Elle
se tut, et lui se mit à regarder, sans parler et avec une admiration
quasi stupide, cette femme qui trouvait en elle, parmi le tourbillon de
la vie élégante, de quoi respirer dans une atmosphère de si hautes, de
si nobles idées. Il ne se dit pas qu'il y a quelque chose d'avilissant,
et comme un cabotinage sentimental de l'ordre le plus bas, à étaler
ainsi, devant un inconnu,--et qu'était-il pour elle?--les plus intimes,
les plus vivantes d'entre les convictions du coeur. Lui qui
connaissait pourtant dans son oncle, l'abbé Taconet, un exemplaire
accompli de l'âme vraiment chrétienne, il ne fut pas étonné que madame
Moraines eut mêlé ensemble, dans une même phrase, deux choses aussi
complètement étrangères l'une à l'autre: la croyance en Dieu et le don
d'écrire des pièces de théâtre en vers. Il ne savait rien, sinon que,
pour entendre cette voix lui parler encore, pour surprendre dans ces
yeux bleus cette expression de foi profonde, pour regarder ces lèvres
sinueuses se mouvoir, pour sentir la présence de cette femme auprès de
lui, longtemps, toujours, il aurait, dès cette minute, affronté les
pires dangers. À travers ce silence, le bruit de la théière que le
domestique avait apportée dans un coin du petit salon, aussitôt après
avoir introduit René, se fit plus perceptible. Suzanne passa sur ses
yeux sa main dont les ongles brillèrent; elle eut un sourire qui
semblait demander pardon pour elle, pauvre ignorante, d'avoir osé
aborder de si sérieux problèmes, devant lui, un si grand esprit; puis
elle reprit, avec la grâce que les femmes savent mettre à ces enfantines
volte-face, quand elles vous offrent une sandwich après vous avoir parlé
de l'immortalité de l'âme:
--«Mais vous n'êtes pas venu ici pour écouter un sermon, et moi j'oublie
que je ne suis qu'une femme du monde... Voulez-vous une tasse de thé?...
Allons, venez m'aider à le préparer...»
Elle se leva. Son pas était si léger, si souple, et René se trouvait
dans un état de si complet ensorcellement, que cette démarche, à peine
appuyée, lui parut quelque chose d'unique, comme si les moindres gestes
de cette femme eussent continué la délicatesse de sa conversation. Il
s'était levé aussi, et il dut se rasseoir près de la petite table sur
laquelle chantait l'eau de la bouilloire. Il la regardait, en train de
faire adroitement aller et venir ses mains fines, des mains soignées
comme des objets, parmi toutes les fragiles porcelaines dont le plateau
était surchargé. Et elle causait, mais, cette fois, de toutes sortes de
menus détails de la vie, versant le thé très noir d'abord dans la tasse,
et lui racontant d'où elle avait ce thé,--puis l'eau bouillante, et le
questionnant sur la manière dont il préparait son café, quand il voulait
travailler. Elle finit par s'asseoir elle-même à côté de lui, après
avoir disposé pour tous deux les serviettes où mettre les tasses, les
assiettes des rôties, les tranches de gâteaux, le pot de crème. C'était
une vraie dînette de pensionnaire qu'elle avait improvisée de la sorte,
avec cette intimité de gâterie où excellent les femmes. Elles savent si
bien que les plus farouches ont des besoins enfantins d'être câlinés,
enveloppés de petits soins, et qu'avec cette monnaie de la fausse
affection elles leur prendront le coeur si vite! Suzanne interrogeait
le poète maintenant; elle se faisait raconter les impressions qu'il
avait éprouvées à la première représentation du _Sigisbée_. Elle
achevait son oeuvre de séduction en le contraignant de parler sur
lui-même. Toute sauvagerie avait disparu de René, auquel il semblait
qu'il connaissait cette femme depuis des jours et des jours, tant cette
première visite la gravait plus avant dans son coeur à chaque minute.
Ce fut donc la plus cruelle sensation du réveil d'un divin songe,
lorsque la porte s'ouvrit pour livrer passage à un nouvel arrivant:
--«Ah! Quel ennui!...» fit Suzanne presque à voix basse. Comme cette
exclamation fut douce au poète, grâce au pli triste du sourire et au
coquet haussement d'épaules qui l'accompagnait! Et il se leva pour
prendre congé, mais non sans que madame Moraines l'eût présenté au
visiteur importun.
--«Monsieur le baron Desforges,» dit-elle, «Monsieur Vincy...»
L'écrivain eut le temps de dévisager un homme de taille moyenne, très
bien pris dans le drap sombre d'une redingote ajustée. Cet homme pouvait
avoir aussi bien cinquante-cinq ans que quarante-cinq,--en réalité il en
avait cinquante-six,--tant sa face immobile se laissait peu déchiffrer.
La moustache était demeurée blonde encore; les cheveux devenus
franchement gris, indiquaient par leur couleur que le baron ne mettait
aucune vaine coquetterie à cacher son âge, et par leur épaisseur qu'il
avait su éviter l'universelle calvitie parisienne. La face était
seulement un peu plus sanguine que ne le comportait l'élégance générale
du personnage. Ses yeux clairs sondèrent René avec ce regard d'une
acuïté indifférente que les diplomates de profession recherchent
volontiers, et qui semble dire à l'homme ainsi examiné: «S'il me
plaisait de vous connaître, je vous connaîtrais... Je ne daigne pas.»
Était-ce la sensation de ce regard? Était-ce simplement la contrariété
de voir interrompue une heure exquise? Le poète éprouva une antipathie
immédiate et profonde pour le baron, qui s'était, à son nom, incliné
sans qu'un mot laissât deviner s'il savait ou s'il ignorait qui était
l'écrivain. Mais qu'importait à ce dernier, puisque madame Moraines
avait encore trouvé le moyen de lui dire, en lui envoyant un dernier
salut du sourire et de la main:
--«Et merci de votre bonne visite. J'ai été si heureuse de me trouver
chez moi...»
Heureuse!--Et quel terme emploierait-il, lui qui, dans une griserie
indéterminée et toute voisine des larmes, venait de sentir, en
descendant l'escalier de la maison où vivait cette femme délicieuse,
qu'avant ce jour et avant cette heure, il n'avait jamais aimé!
VIII
L'AUTRE PROFIL DE LA MADONE
«Mais c'est le petit poète de Mme Komof...» dit Suzanne, aussitôt que la
porte se fut refermée sur le jeune homme. La manière dont elle
répondait, par avance, à une interrogation devinée sur le visage du
nouveau visiteur, marquait la place occupée par ce dernier dans
l'intimité de la maison. Et, avec ce sourire gai de petite fille qu'elle
savait prendre, un de ces sourires auxquels les hommes les plus défiants
croiront toujours, car ils ont vu leurs soeurs sourire ainsi, elle
continua:
--«C'est vrai, vous avez boudé la comtesse hier... J'étais jolie,
jolie... Je vous aurais fait honneur. J'avais la coiffure que vous
aimez. J'espérais vous voir quand même. On m'a présenté ce jeune homme
qui est l'auteur de la pièce. Le pauvre garçon est venu me mettre des
cartes. Il ne savait pas mes heures, et il est monté. Ah! Vous lui avez
rendu un fier service en le débarrassant de sa corvée. Il n'osait plus
s'en aller...»
--«Vous voyez bien que j'avais raison de désapprouver cette soirée,» dit
le baron, «et voilà un nouvel homme de lettres dans le monde! Il est
venu chez vous. Il ira chez telle ou telle de vos amies. Il reviendra.
On l'invitera. On parlera devant lui, comme devant vous ou devant moi,
sans réfléchir qu'au sortir de votre maison il s'en ira, par vanité,
entretenir quelque bureau de rédaction, ou quelque café, des potins
qu'il aura surpris ainsi... Et puis les femmes du monde s'étonneront de
se trouver toutes vives imprimées dans quelque chronique à scandale ou
dans un roman à clef!... Les écrivains dans les salons, c'est une des
plus sottes manies de la soi-disant société d'aujourd'hui. Nous leur
faisons du tort en leur prenant leur temps, ils nous font du mal en nous
diffamant. On me racontait ce joli mot, l'autre jour, de la fille d'un
des confrères de ce monsieur qui aide son papa dans ses livres:--Nous
n'allons jamais dans le monde sans en rapporter deux pages de notes
utiles.--Moi, j'en suis à comprendre ce goût de causer devant des
phonographes,--et des phonographes bêtes ou qui mentent!...»