en sortit sous une impression plus pénible encore. Tout à l'heure il
était mécontent des choses, maintenant il était mécontent de lui-même.
Il était venu chez Rosalie, dans le but de lui procurer une douceur et
de lui épargner le petit ennui d'apprendre son succès de la veille par
une bouche autre que la sienne;--et cette visite avait causé une
souffrance nouvelle à la jeune fille. Quoique le poète n'eût jamais eu
pour cette enfant aux beaux yeux noirs qu'un amour d'imagination, cet
amour avait été trop sincère pour qu'il n'en conservât point ces deux
sentiments, les derniers à mourir dans l'agonie d'une passion: un
pouvoir extraordinaire de suivre les moindres mouvements de ce coeur
de vierge, et une pitié, inefficace autant que douloureuse, pour toutes
les souffrances qu'il infligeait à ce coeur. Une fois de plus il se
posa cette question: «N'est-il pas de mon devoir de lui dire que je ne
l'aime plus?...» question insoluble, car elle ne comporte que deux
réponses: la brutalité égoïste et cruelle, si l'on est simple; et, si
l'on est compliqué, la lâcheté d'Adolphe, avec son affreux mélange de
compassion et de trahison!... Le jeune homme secoua la tête pour chasser
l'importune pensée, il se dit l'éternel: «Nous verrons, plus tard...»
avec lequel tant de bourreaux de cette espèce ont prolongé tant
d'agonies, puis il se força de regarder autour de lui. Ses pas l'avaient
porté, sans qu'il y prît garde, dans la portion du faubourg
Saint-Germain où, plus jeune, il aimait à se promener, quand, enivré par
la lecture des romans de Balzac, cette _Iliade_ dangereuse des plébéiens
pauvres, il évoquait derrière les hautes fenêtres le profil d'une
duchesse de Langeais ou de Maufrigneuse. Il se trouvait dans cette large
et taciturne rue Barbet-de-Jouy qui semble en effet un cadre tout
préparé à quelque grande dame d'une aristocratie un peu artificielle,
par l'absence totale de boutiques au rez-de-chaussée de ses maisons, par
l'opulence de quelques-uns de ses hôtels et le caractère à demi
provincial de ses jardins entourés de murs. Une inévitable association
d'idées ramena le souvenir de René vers l'hôtel Komof, et, presque
aussitôt, la pensée de la seigneuriale demeure de la comtesse réveilla
en lui, pour la quatrième fois de la journée, l'image, de plus en plus
nette, de madame Moraines. Cette fois son âme, fatiguée des émotions
chagrinantes qu'elle venait de traverser, s'absorba tout entière dans
cette image au lieu de la chasser. Songer à madame Moraines, c'était
oublier Rosalie et c'était surtout se détendre dans une sensation
uniquement douce. Après quelques minutes de cette contemplation intime,
le dévidement naturel de sa rêverie conduisit le jeune homme à se
demander: «Quand la reverrai je?» Il se rappela la voix et le sourire
qu'elle avait eus pour prononcer ces mots: «Les jours d'Opéra, avant le
dîner...» Les jours d'Opéra? Cet apprenti élégant ne les connaissait
même point. Il éprouva un plaisir enfantin, et hors de proportion avec
sa cause apparente, celui d'un homme qui agit dans le sens de ses plus
inconscients désirs, à gagner précipitamment le boulevard des Invalides
où il chercha une affiche des spectacles du soir. On était au vendredi
et cette affiche annonçait les _Huguenots_. Le coeur du jeune homme se
mit à battre plus vite. Il avait oublié et Rosalie, et ses remords de
tout à l'heure, et la question qu'il s'était posée. La voix intérieure,
celle qui chuchote à l'oreille de notre âme des conseils dont, à la
réflexion, nous demeurons nous-même stupéfiés, venait de lui murmurer:
«Madame Moraines sera chez elle aujourd'hui... Si j'y allais?...»
«Si j'y allais?...» se répéta-t-il tout haut, et la seule idée de cette
visite lui infligea un serrement de gorge et comme un tremblement
intérieur. C'est la facilité avec laquelle naissent et renaissent ces
émotions extrêmes, et à propos des moindres circonstances, qui fait de
la vie passionnelle des jeunes gens un si étrange va-et-vient de
volontés tour à tour effrénées et misérables. Celui-ci n'eut pas plutôt
formulé cette tentation dont il était assailli, qu'il haussa les épaules
et se dit: «C'est insensé...» Puis cet arrêt une fois porté, il se mit,
sous prétexte d'accumuler les objections, à plaider la cause de son
propre désir: «Comment me recevrait-elle?...» Le souvenir des beaux yeux
et du beau sourire lui faisait se répondre tout bas: «Mais elle a été si
aimable, si indulgente...» Il reprenait: «Que lui dirais-je pour
justifier cette visite, moins de vingt-quatre heures après l'avoir
quittée?...»--«Bah! répliquait la voix tentatrice, l'occasion
inspire.»--«Mais je ne suis pas seulement habillé...» Il n'avait qu'à
passer rue Coëtlogon, «Mais je ne sais pas même son adresse...»--«Claude
la sait. Je n'ai qu'à la lui demander.» Quand l'idée d'une visite à son
ami lui eut traversé l'esprit, il sentit qu'en tous cas il lui serait
impossible de ne pas mettre du moins cette part de son projet à
exécution. Aller chez Claude, c'était faire le premier pas du côté de
madame Moraines; mais, au lieu de se l'avouer, René eut la petite
hypocrisie de se donner d'autres raisons: ne devait-il pas à son ami de
prendre de ses nouvelles? Il l'avait quitté si malheureux la veille, si
évidemment crispé. Peut-être pleurait-il comme un enfant? Peut-être se
préparait-il à chercher querelle à Salvaney? Le poète justifiait ainsi
la hâte avec laquelle il se dirigeait maintenant vers la rue de Varenne.
Ce n'était pas seulement l'adresse de Suzanne qu'il espérait obtenir,
c'était encore des renseignements sur elle,--et il s'ingéniait à se
démontrer qu'il remplissait simplement un devoir d'amitié.
Il aperçut le tournant de la rue de Bellechasse, puis la porte cochère
de l'étrange maison où Larcher avait élu domicile. Elle était en
travers, cette porte, et, une fois poussée, on se trouvait dans une
immense cour où tout trahissait l'abandon, depuis l'herbe grandie entre
les pavés jusqu'aux toiles d'araignées dont s'encombrait le vitrage des
écuries désertes, à gauche. Au fond de cette cour solitaire, se dressait
un vaste hôtel, construction du temps de Louis XIV, sur le fronton
duquel on lisait encore la fière devise des Saint-Euverte, dont ç'avait
été la demeure familiale: «_Fortiter_.» Les pierres de cette bâtisse,
rongées par les intempéries, ses hautes fenêtres fermées de volets, son
silence, s'harmonisaient avec la solitude de la cour. Cet antique
faubourg Saint-Germain renferme de ces maisons, singulières comme la
destinée de leurs maîtres, et dont les artistes curieux du pittoresque
psychologique,--si l'on peut unir ces deux mots pour définir une presque
indéfinissable nuance,--raffoleront toujours. René connaissait, par son
ami, l'histoire de l'hôtel, et comment le vieux marquis de Saint-Euverte
s'était retiré avec ses petits-fils dans ses terres du Poitou depuis six
ans, désespéré par la mort presque simultanée de ses trois filles, de
ses gendres et de sa femme. Une épidémie de fièvre typhoïde, contractée
dans une petite ville d'eaux où toute la famille était réunie, avait
fait de ce vieillard heureux l'aïeul d'une tribu d'orphelins. Du vivant
de la marquise, administratrice excellente de la fortune commune, deux
petits appartements étaient loués dans l'hôtel à des personnes
d'occupations tranquilles. Ces deux appartements avaient aussi leur
histoire: le grand-père du marquis actuel les avait aménagés dans la
vieille demeure pour deux cousins, chevaliers de Saint-Louis et anciens
émigrés, qui avaient achevé là une existence errante et pauvre. M. de
Saint-Euverte avait laissé les choses dans l'état où sa femme les avait
mises. Claude se trouvait ainsi installé dans une des ailes du morne et
silencieux bâtiment, et il s'y trouvait installé seul. L'autre locataire
avait donné congé par dégoût de la tristesse de cette vaste maison, et
aucun nouvel amateur ne s'était présenté pour s'enterrer dans cet énorme
tombeau dressé entre une cour abandonnée et un jardin plus abandonné
encore. Mais tout plaisait à l'écrivain de ce qui, précisément,
déplaisait aux autres. L'étrangeté du lieu ravissait en lui à la fois le
faiseur de paradoxes et le rêveur. Le caractère extravagant de son
existence d'artiste viveur et mondain encadrée dans cette solennelle
solitude lui plaisait, non moins que le calme dont il pouvait entourer
ses agonies intimes. Le romantisme analytique dont il se savait atteint
et qu'il développait complaisamment en lui, comme un médecin qui
cultiverait sa maladie par amour d'un beau «cas», se délectait dans
cette retraite. Il avait en outre l'avantage d'y jouir d'une absolue
indépendance. Le concierge, conquis par des billets de théâtre et
fasciné par la réputation de son locataire, l'aurait laissé renouveler
dans le vestibule de l'hôtel Saint-Euverte les saturnales de l'hôtel
Pimodan, si l'envie avait pris Larcher de fonder à nouveau un club de
Haschischins, ou de reproduire quelque scène d'orgie littéraire, par
goût archaïque du genre 1830. Ce concierge était d'ailleurs absent de sa
loge, comme cela lui arrivait la moitié de la journée, lorsque René
voulut demander si son ami était là, en sorte que le jeune homme gagna
tout droit le perron. Il entra dans le grand vestibule dont la grande
lanterne attestait la magnificence des réceptions d'autrefois. Il
s'engagea sur un escalier de pierre qu'une grille en fer forgé
accompagnait jusqu'en haut. Au second étage, il tourna dans un couloir,
à l'extrémité duquel une double portière en étoffe orientale annonçait
les curiosités d'une installation moderne, au fond de cet hôtel où les
ombres des grands seigneurs à perruques semblaient devoir errer durant
la nuit. Le domestique qui vint ouvrir au coup de sonnette offrait cette
physionomie particulière à presque tous les gardiens des antiques
bâtisses, et qui traduit une des mille influences secrètes des endroits
sur la personnalité humaine, car elle se retrouve également chez ceux
qui montrent les châteaux en ruine ou les portions réservées des
cathédrales. Ce sont des visages qui sentent l'humidité, croirait-on,
des nuances de teints verdâtres, une sauvagerie d'oiseau de nuit dans
l'oeil et dans la bouche. Ferdinand,--c'était le nom du
personnage,--présentait cette différence avec ses confrères qu'il était
vêtu avec une recherche toute contemporaine, portant comme il faisait la
défroque de son maître. Il avait été valet de chambre au service du feu
comte de Saint-Euverte, et cumulait ses actuelles fonctions de
domestique auprès de Claude avec celles de surveillant de l'hôtel, dont
il ne sortait pas beaucoup plus d'une fois par mois. C'était le
concierge qui se chargeait de toutes les courses de l'écrivain, et la
femme de ce concierge cuisinait pour lui. Tout ce petit monde vivait
sous la fascination de Claude, qui possédait, à un rare degré, le don de
s'attacher les inférieurs, par une entente curieuse des caractères et
aussi par son enfantine bonté. Quand Ferdinand aperçut le visiteur, il
ne put retenir une expression de vive inquiétude.
--«On a laissé monter Monsieur,» dit-il, «je vais être grondé...»
--«Claude travaille?» demanda René en souriant de la naïve frayeur du
bonhomme. Ferdinand se trouvait au dépourvu devant une visite à
laquelle son maître n'avait évidemment pas songé.
--«Non,» répondit le domestique presque à voix basse, «mais Mme Colette
est là.»
--«Demandez-lui s'il veut me recevoir une minute,» fit le poète curieux
de savoir quelle attitude les deux amants observaient vis-à-vis l'un de
l'autre, après la scène de la veille, et il ajouta: «Je prends tout sur
moi» pour achever de vaincre l'hésitation du valet de chambre.
--«Monsieur peut monter,» revint dire ce dernier, et il précéda le jeune
homme à travers l'antichambre, puis le long du petit escalier intérieur
qui conduisait aux trois pièces où Claude se tenait d'ordinaire et qu'il
appelait suivant le cas son «pensoir» ou son «souffroir.» L'aspect de
cet escalier et des deux premières de ces trois pièces étonnait par
l'abus des étoffes et des tapis. Un jour artificiel, tamisé par des
carreaux de couleur, éclairait à peine, durant cette après-midi de
février, les chaises de maroquin du fumoir et le vaste salon dont les
murs disparaissaient sous les livres. Le séjour favori de l'écrivain
était un réduit, au fond, tendu d'une étoffe sombre sur laquelle se
détachaient des toiles et des aquarelles des peintres les plus modernes
de cette époque, ceux que préférait la fantaisie volontiers outrancière
du maître du logis. C'était deux loges de théâtre par Forain, une
danseuse de Degas, une banlieue de Raffaelli, une marine de Monet,
quatre eaux-fortes de Félicien Rops, et, sur un socle drapé, un buste de
Claude Larcher lui-même par Rodin, buste d'une intelligence
extraordinaire où le grand sculpteur avait reproduit merveilleusement la
psychologie entière de son modèle: l'inquiétude morale et le
libertinage, la réflexion hardie et la volonté faible, un idéalisme
natif et une corruption presque systématiquement acquise. Une
bibliothèque basse, un bureau dans un coin, trois fauteuils dans le
style vénitien avec des nègres pour supporter leurs bras, et un large
divan de cuir vert achevaient l'ameublement de cet asile, que
remplissait en ce moment la fumée de la cigarette russe de Colette. La
jeune femme était couchée sur le divan, ses cheveux blonds à demi
décoiffés, dans un costume légèrement masculin, avec un col droit et un
veston ouvert. Sous la jupe en étoffe anglaise s'apercevaient ses fines
chevilles, avec ses pieds un peu longs chaussés de bas de soie noire et
de souliers vernis. Une pâleur était sur sa joue creusée, cette pâleur
nacrée que l'abus du maquillage, les longues veillées, les fatigues
d'une vie exorbitante donnent à beaucoup de femmes de théâtre. Claude
était à ses pieds, sur ce même divan, tout pâle lui-même, et son visage
altéré, comme le désordre des coussins, comme la tenue de Colette,
indiquaient assez qu'il avait dû y avoir entre les deux amants une de
ces scènes de réconciliation animale où sombre, avec toute la rancune de
l'homme, toute sa dignité:
--«Ah! mon petit Vincy,» dit Colette en tendant la main au visiteur,
«vous arrivez juste à temps pour m'empêcher d'être battue. Si vous
saviez comme Claude est mauvais pour moi! Allons, Claudinet»,
ajouta-t-elle en menaçant du doigt son amant, «dites le contraire, si
vous l'osez, si tu l'oses, m'amour...»--Et, par un de ces gestes
gracieux où se révélait toute la souplesse de son buste,--elle
racontait, elle-même, qu'elle ne portait presque jamais de corset,--la
charmante fille se releva, posa sa tête blonde sur l'épaule de Claude,
et lui mit aux lèvres la cigarette qu'elle était en train de fumer. Le
malheureux homme regarda son jeune ami avec une supplication et une
honte dans les yeux, puis il tourna ses regards vers Colette, et des
larmes tremblèrent au bord de ses cils. Cette dernière se fit plus
coquette encore, elle appuya tout à fait sa gorge contre son amant, et
elle épia dans ses prunelles ce passage de désir qu'elle savait si bien
exploiter après l'avoir provoqué. Il y eut un silence. Le feu crépita
doucement, et un rayon de soleil, perçant les vitraux, fit trembler une
barre rouge sur le visage de l'actrice. René avait trop souvent assisté
à des scènes de ce genre pour s'étonner de l'impudeur de son ami et de
sa maîtresse. Il connaissait par expérience l'étrange cynisme de leurs
moeurs, mais il se rappelait aussi la sortie terrible de Claude, la
veille, et les cruautés de langage de Colette. Ce lui était une stupeur
de constater une fois de plus les faiblesses avilissantes de l'écrivain
et les inconséquences de cette fille qui, en ce moment, rougissait d'un
visible désir. Il éprouvait en outre, dans l'atmosphère chaude de cette
pièce où flottait le parfum employé par l'actrice, et devant ce groupe à
demi impudique, une impression de sensualité qui lui était trop
familière. Bien souvent déjà, les allées et venues de cette femme
dépravée, mais d'une dépravation de grande courtisane, lui avaient donné
la notion d'un amour physique, très différent de celui qu'il avait
connu. Dans sa loge surtout, lorsqu'elle était devant sa glace, en train
de faire son visage avec la patte de lièvre frottée de rouge, ses
épaules nues et ses seins libres dans la chemisette de transparente
batiste aux épaulettes ajourées, ou qu'elle glissait devant lui ses
jambes fines dans des bas de soie rose, elle lui était apparue comme une
créature tentatrice, capable de donner des baisers d'une saveur unique,
et René enviait Claude alors autant qu'il le plaignait. Puis ces
passages cédaient la place, au dégoût d'une part qu'inspirait au poète
la bassesse morale de l'actrice, et d'autre part aux fervents scrupules
d'amitié que professent et pratiquent les âmes jeunes. Cela eût fait
horreur à René de désirer, même une minute, la maîtresse de son
protecteur. Peut-être l'intuition de cette délicatesse n'était-elle pas
étrangère aux attitudes de Colette. Elle s'amusait, par simple jeu de
perversité, à lui promener sa beauté devant les sens, comme une fleur
dont il faut bien que les narines respirent le parfum, même quand les
mains ne s'étendront pas pour la saisir. Il en fut de la grâce avec
laquelle la curieuse enlaça Claude, comme des autres caresses qu'elle
lui avait prodiguées devant René: ce dernier ne put empêcher qu'il ne
tressaillît en lui quelque chose d'obscurément physique, comme un
appétit inconscient de baisers semblables, et, par une de ces
associations de désirs, plus troublantes que les associations d'idées,
parce que nous n'en apercevons pas la marche sécrète, l'image de madame
Moraines ressuscita en lui, parée de toute la séduction qu'elle avait
secouée autour d'elle, la veille, dans le parfum de sa toilette. Il
sentit cette fois deux choses: l'une qu'il lui serait impossible de ne
pas aller chez cette femme aujourd'hui même, la seconde qu'il n'aurait
jamais la force de prononcer son nom et de demander son adresse devant
l'actrice aux yeux lascifs qui maintenant embrassait Claude à pleines
lèvres.
--«Va-t'en,» disait ce dernier en la repoussant, «je t'aime et tu le
sais. Pourquoi me fais-tu souffrir?... Demande à René dans quel état il
m'a vu hier... Dites-le-lui, Vincy, et qu'elle ne devrait pas jouer avec
mon coeur... Bah!» continua-t-il en se passant la main sur les yeux.
«Qu'importe? Tu sortirais d'une maison publique, et tu m'arriverais
salie par la luxure d'un régiment que je me mettrais à tes genoux et que
je t'adorerais...»
--«Et voilà les madrigaux qu'il trouve toute la journée,» s'écria
Colette en riant comme une enfant, et se renversant sur les coussins.
«Eh bien! René, parlez-lui aussi de moi. Dites-lui dans quelle colère
j'étais contre lui hier au soir parce qu'il était parti sans me dire
adieu... Et il ne m'a pas écrit, et je suis revenue. Oui, c'est moi qui
suis revenue la première. Ah! si je ne t'aimais pas, est-ce que je ne te
laisserais pas t'en aller, espèce de sauvage?...»--et elle prit
l'écrivain par les cheveux. Les coins de sa bouche se rabaissèrent, ses
dents se serrèrent, son visage exprima ce qu'elle éprouvait réellement
pour Claude, une sensualité cruelle, cette sensualité qui pousse une
femme à martyriser l'homme dont elle ne peut pas fuir les caresses. Il y
a eu, dans l'histoire, des reines qui ont aimé ainsi, et fait couper la
tête aux amants qui exerçaient sur elle ce pouvoir étrange de parler à
la fois à leur désir et à leur haine. René répondit doucement:
--«C'est vrai que j'étais inquiet de lui hier au soir, et que vous avez
été bien dure...»
--«La belle histoire!» fit Colette en riant de son plus mauvais rire,
«je vous ai déjà dit que vous le gobiez... Moi, j'en suis revenue,
depuis le jour où il m'a menacée de se tuer, et je suis arrivée ici
comme j'étais, en robe de théâtre, sans même ôter mon rouge... Et je
l'ai trouvé qui corrigeait des épreuves!...»
--«Mais c'est le métier,» répliqua Claude, «tu joues bien un rôle gai
avec un chagrin dans le coeur!...»
--«Qu'est-ce que cela prouve?» dit-elle aigrement, «que nous sommes deux
cabotins; seulement je t'accepte comme tu es, et toi non...»
Tandis qu'elle continuait, taquinant Claude avec cette espèce de
lucidité féroce qu'une maîtresse rancunière possède à son service,
contre l'homme avec qui elle a dormi coeur à coeur, René avait avisé
sur le bureau de son ami un de ces annuaires de la société qui, sous le
titre de _High-life_, contiennent l'adresse de toutes les personnes
attachées de près ou de loin à la vie élégante. Il l'avait pris et il le
feuilletait en disant, avec l'embarras de son petit mensonge dans le
regard et dans la voix:
--«Tiens! votre nom n'est pas là, Claude?»
--«Par exemple,» fit Colette, «je le lui défends bien. Il ne fréquente
que trop tous ces gens de cercle...»
--«Je croyais que vous aimiez assez la conversation de ces messieurs,»
dit Claude.
--«Fine allusion!» répliqua-t-elle en haussant ses jolies épaules; «mais
c'est leur affaire à eux d'être chics. Ils savent s'habiller, jouer au
tennis, monter à cheval et parler sport, et toi, tu ne seras jamais
qu'un gommeux avec une tête de savant... Ah! si je pouvais te revoir
comme il y a huit ans, lorsque je sortais du Conservatoire et que tu
m'as été présenté... C'était dans un restaurant au coin de la rue des
Saints-Pères; j'étais venue déjeuner avec ma mère et Farguet, mon
professeur... Tu étais si gentil, dans ton coin, avec ton air de sortir
d'une cellule et d'ouvrir tes grands yeux sur la vie!... Tiens, quand
nous nous sommes mis ensemble, ç'a été à cause de cela... Vous
verra-t-on au théâtre, ce soir?» ajouta-t-elle comme René se levait,
reposant le livre; il venait d'y trouver ce qu'il cherchait, l'adresse
de madame Moraines, laquelle demeurait rue Murillo, près du parc
Monceau.--«Non? Demain alors, et surtout tâchez de ne pas devenir comme
lui un coureur de soirées... Avec cela qu'elles sont propres, tes femmes
du monde!... Il y en avait trois qui me faisaient les yeux doux hier au
soir... Tenez, voyez sa figure... Vous ne serez pas plutôt parti qu'il
se fâchera... Tu ne vas pas te mettre à être jaloux aussi des femmes?»
ajouta-t-elle en allumant une nouvelle cigarette. «Adieu, René.»
--«Elle est comme cela devant vous,» disait Claude en reconduisant son
ami, quelques minutes plus tard, jusque dans l'antichambre d'en bas,
«mais si vous saviez comme elle peut se montrer gentille, bonne et
tendre quand nous sommes seuls!»
--«Et Salvaney?» interrogea étourdiment le jeune homme.
--«Hé bien!» dit Claude en pâlissant, «elle était allée chez lui voir
des gravures pour son prochain rôle; elle m'a juré qu'il ne s'était rien
passé entre eux... Avec les femmes, tout est possible, même le bien,»
ajouta-t-il en serrant les doigts de René d'une main qui tremblait un
peu... «Que voulez-vous? je la croirai toujours quand elle me parlera
avec une certaine voix.»
VII
PROFIL DE MADONE