La jeune femme battit des mains comme une petite fille; elle vint

s'asseoir au pied du lit de son frère sur une chaise basse, et

câlinement: «Tu te lèveras plus tard... Françoise va t'apporter ton

café. J'avais bien calculé que tu te réveillerais vers les dix heures...

J'achevais de le moudre juste quand tu as cogné. Tu l'auras tout

frais...» Comme l'Auvergnate entrait, tenant entre ses grosses mains

rougeaudes le petit plateau de porcelaine: «Je vais te servir,» continua

Émilie; «Fresneau s'est chargé de prendre Constant à la pension... Nous

avons tout le temps, dis-moi tout...» Et René dut reprendre le récit de

ses sensations de la veille, sans en rien omettre.--«Que disait Claude

Larcher?» demandait sa soeur. «Comment était la cour de l'hôtel?

Comment l'antichambre? Comment la robe de la comtesse?...» Et elle riait

des métaphores fantastiques de madame de Sermoises. Elle s'écriait:

«Quelle chipie!...» en écoutant l'épigramme de la femme du confrère;

elle se moquait de l'ignorance de la jolie madame Éthorel; elle

s'indignait contre la cruauté de Colette; et quand le poète se mit à lui

décrire le gracieux profil de madame Moraines et à lui rapporter leur

causerie à la table du souper, elle aurait voulu pouvoir dire merci à la

femme exquise, qui, du premier coup d'oeil, avait su distinguer ainsi

son René. L'habitude qu'elle avait prise, depuis des années, de vivre

uniquement par la sensibilité de son frère, la rendait pour le poète la

plus dangereuse des confidentes. Elle possédait la même nature

d'imagination que lui, cette imagination de l'artiste amoureux de ce qui

brille, et elle s'y livrait sans le moindre scrupule,--puisque c'était

pour le compte d'un autre. Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle,

particulière aux femmes, et qui est celle des mères, des soeurs et des

amantes. Elle consiste à ne plus percevoir les lois de la conscience,

aussitôt qu'il s'agit du bonheur de l'homme aimé, Émilie, qui n'était,

quand elle pensait à elle-même, qu'abnégation et que simplicité, ne

caressait pour son frère que désirs de luxe, qu'ambitions de vanité, et,

naïvement, elle s'écria, donnant une forme à des pensées que René osait

à peine admettre en lui:

--«Ah! je le savais bien, que tu réussirais... Ces dames Offarel ont

beau dire, ta place n'est pas dans notre pauvre monde... Ce qu'il vous

faut, à vous autres écrivains, c'est tout ce décor, cette vie

magnifique... Mon Dieu, que je te voudrais riche!... Mais tu le seras...

Une de ces grandes dames s'intéressera à toi et te mariera, et, même

dans un palais, tu ne cesseras pas d'être mon frère qui m'aime...

Voyons! était-ce possible que tu vécusses ainsi toujours?... Te vois-tu,

dans un petit appartement au quatrième, avec des enfants qui piaillent,

une femme qui ait des mains de servante comme les miennes,»--et elle

montrait ses doigts où se voyaient les traces des piqûres de

l'aiguille--«et la nécessité de travailler à l'heure comme les cochers

de fiacre, pour gagner de l'argent... Ici tu n'as pas eu le luxe, c'est

vrai, mais je t'ai donné le loisir...»

--«Bonne et chère soeur!...» dit René, touché aux larmes par la

profondeur d'affection que révélait cette sortie, et davantage encore

par la complicité que ses secrètes convoitises rencontraient dans cette

affection. Quoique le nom de Rosalie n'eût jamais été prononcé entre eux

d'une certaine manière, et qu'Émilie n'eût jamais reçu les confidences

de son frère, ce dernier se rendait bien compte que sa soeur avait

deviné longtemps son innocent secret. Il savait qu'avec ses visées

ambitieuses, elle n'aurait jamais approuvé ce mariage. Mais eût-elle

parlé comme elle venait de faire si elle avait connu les détails

complets de son roman? Lui aurait-elle conseillé une trahison,--car c'en

était une, et de celles qui pèsent le plus au coeur né pour la

noblesse: la trahison sentimentale d'un homme qui change d'amour, et qui

prévoit, qui éprouve déjà le contre-coup des douleurs que sa perfidie

irrésistible infligera?... Aussitôt Émilie partie, et tout en

s'habillant, René se laissa entraîner par les idées que la dernière

phrase de sa soeur lui avait suggérées, et, pour la première fois, il

eut le courage d'envisager bien en face la situation. Il se souvint du

petit jardin de la rue de Bagneux, et du soir où il avait mis un premier

baiser sur la joue rougissante de la jeune fille. Certes, il n'avait

jamais été son amant, mais ces baisers, mais ces fiançailles

clandestines?... Une vérité lui apparut indiscutable: que l'on n'a pas

le droit de prendre le coeur d'une vierge, si l'on n'a pas en soi la

force de l'aimer pour toujours. Mais il sentit du même coup que sa

soeur avait prononcé tout haut la parole qu'il se disait tout bas

depuis que le succès de sa pièce lui avait ouvert des horizons

d'espérances. «Cette vie magnifique...» avait murmuré Émilie, et de

nouveau les images du décor traversé la veille se déployèrent, et de

nouveau, sur ce fond d'opulence, le visage de madame Moraines se détacha

et son sourire... La loyauté du jeune homme essaya pourtant de chasser

cette apparition séductrice. Il dit tout haut: «Pauvre Rosalie, qu'elle

est douce et qu'elle m'aime!...» et il trouva une sorte d'égoïste

attendrissement à se ressouvenir de la profondeur de cet amour inspiré

par lui, attendrissement qui le poursuivit jusqu'à la table du déjeuner.

Qu'elle était simple, cette table, et comme elle ressemblait peu à

l'étincelant souper de cette nuit! C'était, sur la toile cirée à fleurs

coloriées, un tout modeste service en porcelaine blanche, avec des

verres un peu gros, parce que les maladresses combinées de Fresneau, de

Constant et de Françoise auraient rendu l'usage du cristal trop coûteux

pour le budget de la famille. Le bon Fresneau, avec sa longue barbe, son

regard distrait, mangeait vite, s'accoudant sur la table, portant son

couteau à sa bouche, aussi commun de manières qu'il était distingué de

coeur; et, comme pour faire mieux ressortir par le contraste

l'impression de cosmopolitisme oisif éprouvée par René, il racontait en

riant sa demi-journée. À sept heures du matin, il avait donné une

répétition à l'école Saint-André. De huit à dix heures, il avait fait

une classe dans cette même école aux petits garçons encore trop faibles

pour suivre le lycée. Il n'avait eu que le temps ensuite de grimper sur

l'impériale de l'omnibus du Panthéon qui l'avait conduit à une troisième

leçon, rue d'Astorg, tout près de Saint-Augustin.

--«J'ai acheté un journal en route,» ajoutait le brave homme, «pour y

voir le récit de la soirée d'hier... Tiens,» ajouta-t-il en fouillant

dans les poches d'une serviette de cuir blanchie par l'usage, bourrée de

livres, et ficelée par une courroie, «je l'aurai égaré...»

--«Tu es si distrait,» fit Émilie presque avec aigreur.

--«Bah! le père Offarel nous renseignera,» dit gaiement René; «tu sais

bien qu'il est mon indicateur vivant. Il aura lu, ce soir, toutes les

feuilles de Paris et de la province!...»

Précisément parce qu'il était trop certain que les moindres comptes

rendus de la représentation à l'hôtel Komof seraient collectionnés par

le sous-chef de bureau et commentés par la mère, René crut devoir à

Rosalie de lui donner lui-même tous les détails. Il y a ainsi un

instinct qui pousse l'homme,--est-ce hypocrisie, est-ce pitié?--à ces

délicatesses de procédés à l'égard d'une femme qu'il va cesser d'aimer.

Aussitôt après le déjeuner, il se dirigea donc du côté de la rue de

Bagneux en prenant la rue de Vaugirard. C'était son habitude autrefois

d'aller chez son amie à cette heure-là; il lui arrivait de composer pour

elle, et de tête, durant cette courte promenade, une ou deux strophes,

dans la manière de Heine, qu'il lui disait quand ils étaient seuls. Il y

avait longtemps que ce pouvoir de marcher ainsi en plein rêve lui était

refusé, mais rarement la vulgarité de ce coin de Paris l'avait frappé à

ce degré. Tout y révélait la médiocre existence des petits bourgeois,

depuis la multiplicité des humbles boutiques jusqu'à l'étalage, poussé

presque au milieu du trottoir, de toutes sortes d'objets à bon marché.

Derrière les devantures des restaurants étaient collées de petites

affiches à la main qui mentionnaient des menus à prix fixe d'une

extraordinaire simplicité. Les ustensiles en vente dans les bazars

prenaient comme une physionomie pauvre. Ces signes et vingt autres

rappelaient au jeune homme la dépense calculée des petites bourses, une

existence réduite à cette décente économie, qui n'a pas l'horrible et

attirant pittoresque de la vraie misère. Quand on commence d'aimer, on

trouve à toutes les choses qui environnent la personne aimée des raisons

de s'attendrir, et, quand on cesse d'aimer, ces mêmes choses fournissent

au coeur des raisons de se refermer davantage. Pourquoi René se

prit-il à en vouloir à Rosalie de l'impression de mesquinerie dont le

pénétrait ce tableau de son quartier? Pourquoi l'aspect de la rue de

Bagneux l'indisposa-t-il contre la jeune fille comme eût pu le faire un

grief personnel? Elle avait, cette rue, une physionomie si pauvre, si

abandonnée, avec le mur du jardin de couvent qui la termine et la file

de ses vieilles maisons. Une charrette surchargée de paille la barrait à

moitié, avec trois chevaux attelés de cordes, qui mangeaient, le mufle

engagé dans la musette, tandis que le conducteur achevait de déjeuner

dans un petit restaurant à la devanture lie de vin. Une soeur marchait

sur le trottoir de gauche; un gros parapluie bombait sous son bras; le

vent agitait les ailes de sa coiffe blanche, et la croix de son chapelet

battait sa robe de bure bleue. Pourquoi René, après avoir reporté sur

Rosalie toute la déplaisance de ses sensations bourgeoises, reporta-t-il

involontairement sur l'image de madame Moraines le mouvement de rêverie

religieuse que ce costume de la soeur de charité produisit en lui? Les

phrases que la belle mondaine lui avait débitées à table, la veille, sur

les oeuvres pieuses auxquelles prennent part tant de grandes dames

jugées frivoles, lui revint à la mémoire. C'était la troisième fois

depuis le matin que le visage de cette femme lui apparaissait, et chaque

fois plus précis. Mon Dieu! Si son bon génie voulait qu'il la rencontrât

ainsi, dans une rue écartée de Paris, en train de rendre visite à ses

pauvres?... Et au lieu de cela, il s'engageait dans un couloir au bout

duquel était une cour, et au fond de cette cour se trouvait la porte du

rez-de-chaussée occupé par les Offarel. Poussés par l'exemple des

Fresneau, ils avaient, eux aussi, réalisé le rêve secret de toute

famille de la petite bourgeoisie parisienne, et déniché dans ce quartier

isolé un appartement, avec un jardinet grand comme un mouchoir de poche.

--«Ah! monsieur René!...» fit Rosalie qui vint, au coup de sonnette du

jeune homme, ouvrir elle-même. Les Offarel n'avaient à leur service

qu'une femme de ménage, la mère Forot, sur le compte de laquelle la

vieille dame ne tarissait pas en anecdotes, et qui partait à midi. À la

vue de celui qu'elle aimait, le visage de la pauvre enfant, pâlot

d'habitude, s'était rosé de plaisir et elle n'avait pu retenir un petit

cri. «Que c'est gentil à vous d'être venu nous raconter tout de suite

comment votre comédie a réussi!...» Elle introduisait le jeune homme

dans la salle à manger, pièce mal éclairée par une fenêtre au nord, et

qui n'était même pas chauffée. La scrupuleuse avarice de madame Offarel

lui faisait, quand les journées d'hiver n'étaient pas trop froides,

remplacer la dépense du feu, pour elle et ses filles, par des espèces de

pèlerines ouatées et des mitaines.

--«Vous voyez,» dit-elle à René en lui faisant signe de s'asseoir, «nous

comptons le linge.»

Sur la table, en effet, tout le blanchissage de la quinzaine était

étalé, depuis les chemises du père jusqu'à celles des filles. L'éclat

bleuâtre des calicots et des cotonnades était rendu plus clair par le

fond obscur de toute la pièce. C'était le pauvre linge du ménage gêné:

il y avait des bas dont le talon se hérissait de reprises, des

serviettes effilochées, des manchettes élimées et qui montraient le

grain de la trame,--enfin tout un appareil intime dont la jeune fille

sentit aussitôt qu'il n'était guère fait pour plaire au poète, car elle

empêcha qu'il ne prit le siège que lui indiquait madame Offarel en

disant:

--«Monsieur René sera mieux au salon, il fait trop sombre ici...»

Avant que sa mère n'eût pu lui répondre, elle avait déjà poussé le

visiteur dans la pièce décorée de ce nom pompeux de salon, et qui, en

réalité, servait surtout de cabinet de travail à Angélique. Celle-ci

augmentait un peu les ressources de la famille par le produit de

quelques traductions de romans anglais. Elle était, en ce moment, assise

auprès de la fenêtre, en train d'écrire sur un guéridon. Un dictionnaire

traînait à ses pieds, chaussés de pantoufles dont elle avait, pour plus

de commodité, écrasé les quartiers. Elle n'eut pas plutôt vu René

qu'elle ramassa ses papiers et ses livres. Elle s'échappa, en laissant

voir ses cheveux mal peignés, sa robe de chambre au corsage de laquelle

manquaient des boutons.

--«Excusez-moi, monsieur René,» disait-elle en riant, «je suis faite

comme une horreur et je ne peux pas me montrer.»

Le jeune homme s'était assis et il regardait la pièce, de lui bien

connue, dont la grande élégance consistait dans une série d'aquarelles

lavées par l'employé durant les loisirs de son bureau. Il y en avait une

douzaine, et qui représentaient, les unes des paysages étudiés dans les

promenades du dimanche, les autres des copies de quelques toiles chères

à la rêverie du père Offarel, et c'étaient précisément, comme les

_Illusions perdues_ de Gleyre, les tableaux que le goût moderne de René

détestait le plus. Un tapis de feutre aux couleurs fanées, six chaises

et un canapé revêtus de housse, achevaient le mobilier de cette chambre,

autrefois aimée par le poète comme un symbole de simplicité presque

idyllique, mais qui devait lui paraître deux fois odieuse à cause des

dispositions d'esprit où il arrivait, et de l'aigreur avec laquelle

madame Offarel lui dit, se croyant très fine:

--«Hé bien! c'était-il gai, hier soir, dans votre beau monde?»--Elle

prononçait _ti_ et _vote_.--Et, sans attendre la réponse:--«Votre M.

Larcher ne fréquente donc plus que des gens qui ont hôtel, équipage et

tout?... On ne l'entend plus parler que de comtesses, de baronnes, de

princesses... Hé! Il n'est pas déjà si relevé, lui qui courait le cachet

il y a dix ans.»

--«Maman...» interrompit Rosalie d'une voix suppliante.

--«Mais pourquoi a-t-il toujours ses yeux insolents,» continua la

vieille dame; «oui, il vous regarde en ayant l'air de nous dire: Pauvres

diables!...»

--«Comme vous vous trompez sur son caractère,» répliqua René; «il a un

peu la manie de la société élégante, c'est vrai, mais c'est si naturel à

un artiste!... Tenez, moi-même,» continua-t-il en souriant, «mais j'ai

été ravi d'aller dans cette soirée hier, de voir cette espèce de palais,

ces fleurs, ces toilettes, cette magnificence... Est-ce que vous croyez

que cela m'empêcherait d'aimer mon modeste chez moi et mes vieux

amis?... Nous autres, gens de lettres, voyez-vous, nous avons tous cette

rage du décor brillant; mais Balzac l'a eue. Musset l'a eue... C'est un

enfantillage qui n'a pas d'importance...»

Tandis que le jeune homme parlait, Rosalie lança du côté de sa mère un

regard où se lisait plus de bonheur que ses pauvres yeux n'en avaient

exprimé depuis des mois. En avouant ainsi et raillant lui-même ses plus

intimes sensations, René obéissait à un mouvement du coeur trop

compliqué pour que la simple enfant en comprît le rouage. Il avait vu, à

l'angoisse des prunelles de la jeune fille, quand madame Offarel avait

prononcé cette phrase: «votre beau monde,» que le secret de l'attraction

exercée sur lui par le mirage de l'élégance n'avait pas échappé à la

double vue de celle qui l'aimait. Il avait un peu honte, d'autre part,

d'être si plébéien dans cette griserie de luxe. Il avait donc parlé de

ses impressions, comme s'il n'en eût pas été dupe, en partie afin de

rassurer Rosalie et de lui épargner une peine inutile, en partie afin de

se permettre cette petitesse, sans trop se la reprocher. Pour certaines

natures,--et l'habitude du dédoublement moral les rend fréquentes parmi

les écrivains,--raconter ses fautes, c'est se les pardonner. Celui-là se

complut, tout en défendant Claude Larcher, à reprendre le détail de ses

propres enivrements, avec une nuance d'ironie qui aurait trompé des

observateurs plus fins qu'une enfant amoureuse. Tout en se moquant à

demi de ce qu'il appela lui-même son Snobisme, et il expliqua ce mot

d'origine anglaise aux deux femmes, il continuait de se livrer à la

misère des petites remarques qui se multipliaient en lui depuis la

veille. Il ne pouvait se retenir de mesurer en pensée l'abîme qui

séparait les créatures entrevues chez madame Komof,--roses vivantes

poussées dans la serre chaude de l'aristocratie européenne,--et la

petite provinciale de Paris au teint plombé, aux doigts fatigués par le

travail, aux cheveux simplement noués, à la tournure si modeste qu'elle

en était gauche. Petit à petit, cette comparaison devint presque

douloureuse, et le jeune homme subit un de ces accès de sécheresse

intérieure qui déconcertaient son amie. Elle les apercevait toujours,

sans jamais en comprendre la cause. Elle connaissait si bien René!...

Elle savait d'instinct que deux êtres existaient en lui, côte à côte,

l'un doux, bon et tendre, facile à l'émotion, incapable de supporter sa

peine, enfin le René qu'elle aimait,--et un autre, atone, étranger à

elle, irrité contre elle... Mais le lien qui unissait ces deux êtres,

elle ne le saisissait pas. Ce qu'elle comprenait, c'est qu'avant le

succès triomphal du _Sigisbée_, elle ne voyait presque jamais que le

premier de ces deux René, et, depuis, que le second. Elle n'osait pas

dire: «le malheureux succès...» Elle en avait été si fière! Pourtant

elle aurait tant souhaité en revenir à l'époque où son ami était

inconnu, et pauvre, et si à elle!... Que sa voix pouvait se faire

aisément dure, si dure que même les phrases adressées à une autre, lui

semblaient, par leur seule intonation, dirigées contre son coeur! En

ce moment, c'était avec sa mère qu'il causait, et rien que l'accent avec

lequel il prononçait des paroles bien innocentes, faisait mal à Rosalie.

Cependant madame Offarel qui paraissait depuis quelques secondes toute

préoccupée, se leva brusquement.

--«J'entends Cendrette qui gratte,» dit-elle; «la mignonne veut

sortir.»

Elle passa de nouveau dans la salle à manger, pour ouvrir la porte de la

cour à sa chatte préférée, et ravie sans doute de laisser les deux

jeunes gens ensemble; car, Cendrette une fois partie, elle s'attarda

longuement à flatter Raton, un de ses autres pensionnaires, en lui

disant à très haute voix: «Que tu as d'esprit, mon Raton! Que je t'aime,

démonet!...» C'était un des innombrables termes d'amitié qu'elle avait

imaginés pour ses chats, et tandis qu'elle discourait ainsi, elle se

disait à elle-même: «S'il est venu tout de suite, c'est qu'il lui reste

fidèle; mais quand se déclarera-t-il? Pauvre fillette!... Ce n'est pas

dans ces salons dorés qu'il trouvera une perle comme celle-là. C'est

doux, c'est honnête, et joli, et vrai!...» Puis tout haut: «N'est-ce

pas, mon Raton? Tu me comprends, mon fils?...» Le matou faisait le gros

dos, il frottait sa tête contre la jupe de sa maîtresse, il ronronnait

voluptueusement, et le monologue intérieur de la mère continuait: «Avec

cela qu'il est devenu un beau parti. On peut bien y penser puisqu'on

voulait bien de lui avant. Elle n'aura pas à trimer, comme moi avec

Offarel. Si ça ne fait pas pitié qu'elle use ses gentilles mirettes à

ravauder ce linge...» et elle empilait, par une vieille habitude de

ménagère active, les mouchoirs déjà passés en revue, et elle songeait

encore: «Sa petite dot! Quelle surprise!...» À force d'âpre économie,

elle avait gratté, sur le traitement modeste de son mari, une quinzaine

de mille francs qu'elle plaçait à l'insu du sous-chef de bureau. Elle se

souriait à elle-même et tendait l'oreille avec une certaine inquiétude:

«Que se disent-ils?» Elle savait que sa fille aimait René, mais elle

ignorait les secrètes accordailles qui unissaient les deux jeunes gens.

De quel étonnement n'eût-elle pas été remplie si elle s'était doutée que

Rosalie avait échangé déjà souvent avec son ami de furtifs, de timides

baisers, et qu'à peine sa mère passée dans l'autre chambre, elle venait

de lui prendre la main et de lui dire, mettant tout son coeur dans ce

gracieux reproche:

--«Et vous avez pu partir hier au soir sans me dire adieu?...»

--«Mais j'ai été bousculé par Claude,» fit René en rougissant, et

serrant les doigts de la jeune fille qui ne fut la dupe ni de cette

excuse ni de cette feinte caresse, car elle se déroba à cette pression.

Elle secoua la tête avec mélancolie, et, comme ouvrant la bouche avec

effort:

--«Non,» dit-elle, «vous n'êtes plus gentil comme autrefois... Depuis

combien de temps ne m'avez-vous plus fait de vers?»

--«Vous êtes donc comme les bourgeois qui pensent que les vers

s'écrivent à volonté?» répliqua le jeune homme presque durement. Il

éprouvait cette irritabilité qui est le signe le plus indiscutable d'un

déclin d'amour. L'obligation sentimentale, la pire de toutes, lui

apparaissait sous une de ses mille formes. Par un instinct qui les

conduit, d'une part à regarder jusqu'au fond de leur malheur, de l'autre

à poursuivre avec acharnement leur bonheur passé, les femmes qui se

sentent moins aimées formulent ainsi de ces exigences toutes petites,

tout humbles, qui produisent sur le coeur de l'homme l'effet que

produit sur la bouche trop sensible d'un cheval un maladroit coup de

caveçon. L'amant qui était venu avec la ferme volonté d'être doux et

tendre se cabre soudain. Rosalie avait déplu; elle le sentait comme elle

avait senti la sécheresse de René tout à l'heure, et une étrange

détresse s'empara d'elle. Depuis le départ de son ami, la veille, elle

était jalouse, à vide, et sans vouloir admettre ce mauvais sentiment,

mais jalouse tout de même: «Qui rencontrera-t-il dans cette fête?...»

s'était-elle demandé avant et pendant, au lieu de dormir: «Avec qui

cause-t-il?...» et maintenant: «Ah! il m'est déjà infidèle, sans quoi il

ne me parlerait pas sur ce ton...» Le silence qui suivit la dure réponse

lui fut si pénible qu'elle dit timidement:

--«Est-ce que les acteurs ont bien joué hier?...»

Pourquoi fut-elle froissée de voir avec quel plaisir René s'emparait de

cette question, afin d'empêcher que la causerie ne continuât dans un

autre chemin que celui des banalités? C'est que le coeur de la femme

qui aime vraiment--et elle aimait--trouve des susceptibilités nouvelles

au service des moindres impressions, et, toute navrée, elle écoutait

René répondre: «Ils ont joué divinement.» Puis il s'engagea dans une

dissertation sur la différence qu'il y a entre le jeu éloigné de la

scène et le jeu tout rapproché d'un salon.

--«Pauvre petite!» se disait madame Offarel en rentrant, «elle est si

naïve, elle n'a pas su le faire parler d'autre chose que de cette

maudite pièce!» Et à voix haute, afin de se venger sur quelqu'un de ce

qu'elle n'entrevoyait pas l'instant où René se déclarerait:--«Dites

donc,» fit-elle, «est-ce que votre ami M. Larcher n'est pas un peu

jaloux de votre succès?...»

VI

LA LOGIQUE D'UN OBSERVATEUR

Mensonges · 第 5 / 26 段