la jeune femme, dans le retroussis de ses lèvres, et une espèce de
haine, qui venait de ce que le malheureux Claude était parti sans même
la saluer. Elle l'aimait, à sa manière, en le trompant et en le
torturant, mais surtout en l'asservissant. Elle éprouvait une impression
de rancune satisfaite à se moquer ainsi de lui devant Salvaney, et à se
dire que le naïf René répéterait ces phrases à son ami.
--«Pourquoi parlez-vous ainsi?» répondit le jeune homme à voix basse, en
profitant de ce que le compagnon de l'actrice échangeait un bonjour avec
un de ses camarades, «vous savez bien qu'il vous aime...»
--«C'est vrai,» dit Colette très haut en riant de son mauvais rire.
«Vous le gobez... je connais la légende... C'est moi son mauvais génie,
sa femme fatale, sa Dalila... J'ai tout un paquet des lettres où il me
raconte ces histoires... Ce qui ne l'empêche pas de s'enivrer comme un
Templier, sous prétexte de me fuir... C'est moi qui l'ai fait jouer,
peut-être, et boire, n'est-ce pas, et se piquer avec de la morphine?...
Allons donc!...» et elle haussa ses jolies épaules, puis gaiement: «La
comtesse nous fait signe, il ne reste que les intimes et nous...
Salvaney, votre bras, et allons souper.»
Le temps avait en effet passé à travers ces présentations successives,
et René, que cette phrase de Colette réveilla soudain de son
ébahissement, put voir que le nombre des personnes demeurées dans les
salons était très diminué. La comtesse n'avait guère convié plus d'une
trentaine de ses hôtes au souper qui devait terminer la soirée. Elle
donna elle-même le signal de monter jusqu'à l'étage supérieur où ce
souper était préparé, en prenant le bras du plus important de ces
invités, un ambassadeur alors très à la mode dans ce Paris élégant et
qui s'amuse. Les couples se formèrent et leur défilé s'engagea derrière
elle, dans un escalier tout étroit, que décoraient des bronzes et de
merveilleuses sculptures sur bois rapportées d'Italie. On arriva ainsi
dans une espèce de galerie qui tenait à la fois du boudoir, par le
détail fantaisiste de son ameublement, et du salon par son ampleur.
Dans le centre était dressée une longue table, garnie de fleurs,
chargée de fruits, étincelante de cristaux et d'argenterie. Auprès de
chaque assiette, rayonnait une espèce de globe rose encadré de verdure,
à l'intérieur duquel brûlait une invisible bougie,--nouveauté anglaise
qui fut saluée de légères et gaies acclamations par les convives,
lesquels se placèrent ensuite au hasard de leurs convenances
réciproques. René, qui, par timidité, s'était trouvé monter seul et
parmi les derniers, s'assit de la sorte à une chaise vide entre le
vicomte de Brèves et la jeune femme blonde en robe rouge, rencontrée
dans l'antichambre, celle dont Claude Larcher lui avait dit qu'elle
s'appelait madame Moraines et qu'elle était la fille du célèbre
Bois-Dauffin, l'un des ministres les plus impopulaires de Napoléon III.
Ainsi perdu dans ce coin de table, tandis que les conversations
commençaient entre madame Moraines d'une part et son voisin de droite,
entre le vicomte de Brèves de l'autre et sa voisine, René put enfin se
ressaisir pendant quelques minutes et considérer les convives, derrière
lesquels allaient et venaient les domestiques, portant les plats,
versant les vins... Son regard passait de Colette, qui flirtait en riant
avec Salvaney, à madame Komof, sans doute en train de raconter quelque
nouvelle histoire d'expérience spirite; car ses yeux avaient repris
leur éclat presque insoutenable, ses traits se décomposaient et sa
grande main remuait, faisant scintiller les pierres des bagues, sans
qu'elle s'occupât des personnes assises à sa table, elle si courtoise à
l'ordinaire, si soucieuse de plaire à chacun de ses hôtes...
L'impression de solitude s'établit chez le jeune homme, plus forte
encore que tout à l'heure, et au point d'en devenir douloureuse, soit
que l'intensité des sensations eût épuisé ses nerfs, soit que le subit
passage de son succès à son abandon momentané lui fût un symbole du peu
de valeur qu'offrent les engouements du monde. Parmi les femmes qui
l'avaient accablé de flatteries, les unes étaient parties; les autres
avaient tout naturellement pris place auprès de leurs amis habituels. À
l'extrémité opposée de la table, il pouvait comme retrouver sa propre
image dans l'acteur qui avait joué Lorenzo, le seul qui fût resté à
souper avec Colette, et qui, tout raide et droit dans son costume de
seigneur, mangeait et buvait de grand appétit sans échanger un mot avec
qui que ce fût. Dans cette disposition d'esprit, René se prit à regarder
sa voisine dont la grâce l'avait beaucoup frappé durant la rapide
rencontre du vestibule. Il ne s'était pas trompé en la jugeant, dès le
premier coup d'oeil, comme une créature d'une apparence d'aristocratie
accomplie. Tout en elle donnait la sensation de quelque chose de
distingué, presque de trop joli, depuis la délicatesse de ses traits
jusqu'à la finesse de sa taille et la minceur de ses poignets. Ses mains
semblaient fragiles, tant les doigts en étaient fuselés et comme
transparents. Le défaut de ces sortes de beautés réside dans ce qui fait
leur charme même. Excessive, la délicatesse se change en morbidesse et
la grâce trop fine en maniérisme. Chez madame Moraines, une étude plus
attentive découvrait que l'être de grâce enveloppait un être de force,
et que cette exquise sveltesse cachait une femme bien vivante, dont la
santé se révélait à toutes sortes de signes. Cette jolie tête reposait
sur une nuque énergique, où l'or pâle des cheveux se bouclait en mèches
drues et serrées. Aucune maigreur ne déshonorait ses épaules pleines.
Quand elle souriait, elle montrait des dents aiguës et blanches, et la
manière dont elle faisait honneur au souper, témoignait que son estomac
avait résisté sans peine aux innombrables causes de fatigue qui pèsent
sur les femmes à la mode, depuis la pression du corset jusqu'aux
épuisantes veillées, sans parler des quotidiens dîners en ville. Les
yeux de madame Moraines, d'un bleu pâle et doux, devaient rappeler à un
songeur le souvenir d'Ophélie et de Desdémone; mais ils nageaient dans
cette espèce d'humide radical où les naïfs observateurs d'autrefois
voyaient le signe de la vie profonde, et la fraîcheur des paupières
attestait les sommeils heureux où le tempérament se répare tout entier,
comme l'éclat du teint démontrait un sang riche et rebelle à toute
anémie. Pour un médecin philosophe, le contraste entre le charme presque
idéal de cette physionomie et l'évident matérialisme de cette
physiologie, devait fournir prétexte à des réflexions de défiance. Mais
le jeune homme qui considérait à la dérobée la jeune femme, tout en
déchiquetant du bout de sa fourchette un morceau de chaufroid posé
devant lui, était un poète, c'est-à-dire le contraire d'un médecin et
d'un philosophe. Au lieu d'analyser, il se mit à jouir avec délice de ce
voisinage. Sans qu'il s'en doutât, il avait, durant cette soirée, subi
un ensorcellement de sensualité qui se résumait, pour ainsi dire, dans
cette femme de tous points désirable, autour de laquelle flottait un
subtil et pénétrant arome. En fidèle disciple des maîtres de Parnasse,
il avait eu, pendant une époque de son adolescence, l'enfantine manie
des parfums, et il aspira longuement cette fine, cette tiède odeur; il
reconnut l'héliotrope blanc, et il se souvint d'avoir un jour, en proie
à la nostalgie des tendresses raffinées, écrit une fantaisie rimée où se
trouvaient ces deux vers:
_L'opoponax alors chanta dans l'ombre douce
L'histoire des baisers que nous n'aurons pas eus..._
Invinciblement, le naïf désir qu'il avait exprimé à Claude Larcher,
tandis que la voiture les emportait, celui d'être aimé d'une femme
pareille à celle dont il entendait à cet instant le joli rire, le mordit
au coeur de nouveau. Ah! Mirage! Mirage! Cette heure allait passer,
sans qu'il échangeât même un mot avec cette créature de rêve, plus
éloignée de lui que s'il en eût été séparé par mille lieues. Savait-elle
seulement qu'il existât? Et, à la minute même où il se formulait cette
triste certitude, il sentit son coeur battre plus vite. Madame Komof,
revenue à elle après son exaltation du début du souper, avait sans doute
aperçu la détresse peinte sur le visage du jeune homme; d'un bout de la
table à l'autre, elle jeta cette phrase au vicomte de Brèves:
«Voulez-vous me rendre le service de présenter M. Vincy à sa voisine?»
René vit les beaux yeux bleus se tourner vers lui, la tête blonde
s'incliner et un sourire de sympathie se dessiner sur cette bouche qu'il
venait de comparer en pensée à une fleur, tant elle était fraîche, pure
et rouge. Il attendait de madame Moraines le compliment banal dont il
avait été comme écrasé toute la soirée, et il eut la surprise que la
jeune femme, au lieu de l'entretenir aussitôt de sa pièce, lui dit
simplement, prolongeant avec lui la conversation qu'elle venait d'avoir
avec son voisin:
--«Nous causions avec M. Crucé du talent que M. Perrin déploie dans la
mise en scène. Vous souvenez-vous, monsieur, du décor du _Sphinx_?...»
Elle parlait avec une voix douce, légèrement voilée et qui ressemblait à
sa nuance de beauté, indéfinissable attrait qui achève de rendre le
charme d'une femme irrésistible pour ceux qui le subissent. René se
sentit enveloppé par cette voix, comme par le parfum qu'il respirait
davantage encore, maintenant qu'elle s'était tournée vers lui. Il lui
fallut un effort pour répondre, tant cette sensation l'envahissait.
Madame Moraines vit-elle son trouble? En fut-elle flattée comme toute
femme est flattée de recevoir cet hommage d'une timidité qui ne peut pas
se dissimuler? Toujours est-il qu'elle sut l'art de franchir ces
premières étapes de la conversation, si difficiles entre une femme du
monde et un admirateur effarouché, avec tant de grâce qu'après dix
minutes René lui parlait presque en confiance, exposant, avec une
certaine éloquence naturelle, ses idées à lui sur le théâtre. Il se
confondait en éloges passionnés des représentations organisées par
Richard Wagner à Bayreuth, telles que ses amis les lui avaient
décrites. Madame Moraines l'écoutait, en le regardant, de la manière
dont ces grandes comédiennes de salon savent regarder l'homme connu
qu'elles ont entrepris de séduire... Si on avait dit à René que cette
idéale personne se souciait de Wagner et de la musique comme de sa
première robe longue, vu qu'elle ne se plaisait vraiment qu'aux petits
théâtres d'opérette,--il en serait demeuré aussi stupide que si le
joyeux tumulte dont s'égayait en ce moment la table se fût changé en une
clameur d'épouvante. Colette, qui avait bu sans doute deux doigts de
champagne de plus qu'il n'aurait fallu, riait, à deux pas de lui, d'un
rire un peu trop haut. Les appellations familières s'échangeaient entre
les convives, et, dans ce bruit, il écoutait la voix de la jeune femme
lui dire:
--«Que cela fait du bien de rencontrer un poète qui sente véritablement
en poète!... Je pensais que l'espèce en était perdue... Voulez-vous me
croire?» ajouta-t-elle avec un sourire qui, renversant les rôles, la
métamorphosait, elle, la grande mondaine, en une personne intimidée
devant une supériorité indiscutable; «tout à l'heure, dans le salon,
j'allais demander de faire votre connaissance. J'avais tant aimé le
_Sigisbée_!... Et puis: à quoi bon? me suis-je dit... Et voyez, le
hasard nous a mis l'un à côté de l'autre... Vous n'aviez pas l'air de
vous amuser beaucoup,» continua-t-elle finement, «pour un
triomphateur...»
--«Ah! Madame,» fit-il, «si vous saviez,»--et, obéissant à l'invincible
attrait qui déjà émanait pour lui de cette femme,--«vous allez me
trouver bien ingrat... Toutes ces dames ont été charmantes
d'indulgence... Mais je ne peux pas vous expliquer pourquoi leurs
compliments me glaçaient.»
--«Aussi ne vous en ai-je pas fait,» dit-elle; et comme négligemment:
«Vous n'allez pas beaucoup dans le monde?»
--«Vous ne vous moquerez pas trop de moi,» dit le jeune homme avec cette
grâce dans le naturel qui faisait le charme de son être,--«c'est ma
première sortie; oui, avant cette fête,» ajouta-t-il en lisant une
curiosité dans le regard de celle à qui il parlait, «je ne connaissais
le monde que par les romans que j'ai pu lire... Je suis un vrai sauvage,
vous voyez...»
--«Mais,» dit-elle, «comment passez-vous vos soirées?...»
--«J'ai tant travaillé jusqu'à ces derniers temps,» répondit-il, «je vis
avec ma soeur, et je ne connais presque personne.»
--«Et qui vous a présenté à la comtesse?» reprit madame Moraines.
--«Un de mes amis que vous devez connaître, Claude Larcher.»
--«Un homme charmant,» fit-elle, «et qui n'a qu'un défaut, celui de
penser beaucoup de mal des femmes. Ne le croyez pas trop,» ajouta-t-elle
avec ce même sourire un peu timide, «vous vous gâteriez... Ce pauvre
garçon a toujours eu la spécialité d'aimer des coquettes et des
coquines, et la faiblesse de croire que toutes leur ressemblent.»
En prononçant cette phrase, ses yeux exprimaient la plus délicate
tristesse. Il y avait de tout sur son joli visage, depuis la fierté
d'une personne qui a dû souffrir, comme femme, des cruautés d'un
écrivain misogyne, jusqu'à de la pitié pour Claude, et aussi une espèce
de crainte discrète que René ne fût induit à mal juger les choses du
coeur, qui impliquait une muette estime de sa nature. Un silence
suivit, pendant lequel le jeune homme se surprit à se réjouir que son
ami fût absent. Il aurait souffert s'il lui avait fallu, après ce
souper, entendre des paradoxes outrageants comme ceux que l'amant jaloux
de Colette avait débités dans la voiture durant le trajet de la rue
Coëtlogon à la rue du Bel-Respiro. Ah! qu'il avait eu raison de
protester en lui-même contre les flétrissantes théories de Claude, même
avant de connaître une seule de ces femmes de la haute société vers
lesquelles l'attirait une invincible espérance de rencontrer celle qu'il
aimerait sans retour! Et il écoutait madame Moraines parler des
mélancolies que cache si souvent la vie mondaine, des vertus secrètes
qui s'y dissimulent sous la frivolité apparente, des oeuvres de
charité, par exemple, auxquelles prenaient part telle et telle de ses
amies... Elle disait cela, simplement, doucement, sans qu'une seule
intonation trahît autre chose qu'un profond amour du Bien et du Beau, et
puis, avec une espèce de divine pudeur d'avoir ainsi étalé ses
sentiments, et comme on se préparait à se lever de table:
--«Voilà une conversation bien étrange pour un souper,» fit-elle, «on a
dû vous dire tant de cinq à sept que je n'ose pas vous prier de venir
chez moi... Quand vous passerez par-là, les jours d'Opéra, avant le
dîner, j'y suis toujours. Vous verrez mon mari qui n'était pas ici ce
soir... Il était souffrant... Il a voulu que je vienne, à cause de la
comtesse qui nous avait tant priés... Ce qui prouve,» ajouta-t-elle en
serrant la main du jeune homme, «qu'on est quelquefois récompensée de
remplir ses devoirs, même ceux du monde.»
V
L'AUBE DE L'AMOUR
L'assaut des sensations nouvelles avait été si violent et si multiple
pour René Vincy, durant toute cette soirée, qu'il lui fut impossible de
discerner exactement leur détail, dans le temps qu'il mit à franchir de
pied la distance entre la rue du Bel-Respiro et la rue Coëtlogon. Si
Claude n'avait pas brusquement quitté l'hôtel Komof, en proie aux affres
de l'amour trompé, les deux amis seraient revenus ensemble. Ils auraient
eu, le long des avenues désertes et sous les froides étoiles, une de ces
conversations de trois heures du matin où les jeunes gens qui sortent
d'une fête se disent tout ce qu'ils en emportent dans le coeur.
Peut-être alors, et rien qu'à prononcer le nom de madame Moraines, René
aurait compris quelle place avait prise subitement dans sa pensée cette
beauté fine et rare, en qui s'étaient comme incarnées et rendues
palpables toutes ses chimères d'aristocratie. Peut-être aurait-il acquis
par Claude quelques notions justes sur ce caractère et sur la différence
qu'il y a entre une femme à la mode comme l'était madame Moraines et une
vraie grande dame, et il se serait épargné la dangereuse fièvre
d'imagination qui le fit se complaire, tout le long de sa route, dans le
souvenir du visage et des moindres gestes de Suzanne. Il avait entendu
la comtesse l'appeler de ce joli prénom, en l'embrassant à la minute de
l'adieu, et il la revoyait dans son manteau doublé de fourrure blanche,
si épais qu'il faisait paraître la gracieuse tête blonde presque trop
petite. Il revoyait le mouvement que cette tête avait eu, la légère
inclinaison de son côté avant de monter en voiture. Il la revoyait aussi
à la table du souper, et le regard de ses beaux yeux attentifs, et la
façon dont elle remuait ses lèvres pour lui dire de ces mots bien
simples, mais dont chacun lui avait prouvé que celle-là du moins avait
l'âme de sa beauté, de même qu'elle avait une beauté digne du cadre où
elle lui était apparue. À peine s'il s'aperçut du long chemin qu'il
avait à parcourir, le tiers de Paris. Il contemplait le ciel sur sa
tête, l'eau de la Seine qui coulait, mouvante et sombre, les longues
files des becs de gaz qui semblaient approfondir encore la profondeur
indéterminée des rues. Cette nuit lui apparaissait si vaste,--vaste
comme son impression présente de sa propre vie. La forme d'esprit,
particulière aux poètes qui ne sont que poètes, fait d'eux les victimes
d'une sorte d'état mal défini, que l'on pourrait nommer l'état lyrique:
c'est comme l'enivrement anticipé de l'espérance ou du désespoir,
suivant que cette qualité d'amplifier prodigieusement la sensation
présente s'applique à la joie ou à la tristesse. Cette entrée dans le
monde, qui, à cette minute, revêtait pour cette tête d'enfant un aspect
de renouvellement de sa destinée, qu'était-ce en somme? À peine un coup
d'oeil jeté par l'entre-bâillement d'une porte, et qui supposait, pour
devenir profitable, une série de menues actions auxquelles eût pensé un
ambitieux. L'ambitieux se fut demandé quelle impression il avait
produite, quels caractères il avait rencontrés, quels, parmi les salons
où on l'avait prié, valaient une seule visite, et quels une
fréquentation assidue. Au lieu de cela, le poète se sentait marcher dans
une atmosphère de félicité. La douceur de la dernière portion de la
soirée se reflétait pour lui sur tout le reste. Il oubliait même les
quarts d'heure de détresse qu'il avait dû traverser. Ce fut dans ce
sentiment qu'il se retrouva devant la grille de sa maison. L'antithèse
entre le monde d'où il venait et le monde où il rentrait lui fut douce à
constater, tandis qu'il poussait le lourd battant, puis qu'il se
glissait à petits pas jusqu'à sa chambre. Cette antithèse ne
donnait-elle pas à sa joie actuelle tout le piquant de la fantaisie?...
Puis, comme il était à cet âge où la réparation des fatigues nerveuses
s'accomplit avec une régularité parfaite à travers les mouvements les
plus désordonnés de la pensée et des sensations, il ne fut pas plutôt
couché dans son lit qu'il dormait déjà d'un sommeil profond. S'il rêva
des magnificences entrevues, des applaudissements dans le vaste salon,
du profil un peu mignard de madame Moraines, si délicat sous ses cheveux
blonds, il n'aurait pu le dire, quand il se réveilla au lendemain matin,
vers les dix heures.
Un rais de soleil entrait par la fente des volets clos et des rideaux
baissés. Aucun bruit n'arrivait de la petite rue, et aucun bruit de
l'intérieur de l'appartement, qui trahît le branle-bas d'un petit ménage
le matin, les allées et les venues de la servante, le rangement hâtif
des meubles, la préparation du déjeuner. Le jeune homme fut surpris de
ce silence. Il consulta sa montre pour savoir combien de temps il avait
dormi; et il éprouva de nouveau cette sensation, sur laquelle il ne
s'était jamais blasé: celle d'être aimé par sa soeur avec cette espèce
d'idolâtrie minutieuse qui va des grands événements de l'existence aux
plus petits. En même temps le souvenir le ressaisit de sa soirée de la
veille. Vingt images affluèrent dans son cerveau, qui se confondirent
toutes dans les traits fins, la bouche spirituelle et les yeux bleus de
madame Moraines. Il la revit d'une manière plus distincte que la veille,
à l'instant même où il venait de la quitter; mais la netteté de cette
vision et l'infinie complaisance avec laquelle il s'y attarda ne
l'éclairèrent pas encore sur le sentiment qui naissait en lui. C'était
une impression d'artiste, et rien de plus,--comme si les plus gracieux
des fantômes de femmes adorées durant sa jeunesse, à travers les phrases
des romanciers et des poètes, avaient pris corps sous ses yeux. Couché
dans la tiède paresse de son lit, il jouissait du charme de ce souvenir,
comme il jouissait de l'intime aspect de sa chambre, de son familier, de
son calme asile. Ses regards erraient voluptueusement sur tous les
objets visibles dans le demi-jour, sur sa table dont les mains d'Émilie
avaient réparé le désordre, sur ses gravures que faisait mieux ressortir
la sombre tonalité du papier rouge, sur les reliures de ses chers
livres, sur la cheminée dont le marbre supportait quelques photographies
dans des cadres de cuir. Le portrait de sa mère était là,--pauvre mère,
morte avant d'avoir assisté à la réalisation de sa plus ardente
espérance, elle, autrefois si orgueilleuse des morceaux, plus ou moins
bien venus, qu'elle rencontrait parmi les papiers de son fils, en
rangeant la chambre! La photographie du père était là aussi,
mélancolique visage rongé par l'alcool. Bien souvent René avait songé
qu'une espèce d'impuissance secrète de sa propre volonté lui avait été
transmise par cet homme malheureux. Mais, par ce lendemain de fête, il
n'était pas d'humeur à réfléchir sur les coins tristes de sa vie, et ce
fut avec une joie d'enfant qu'il frappa deux ou trois coups dans la
ruelle de son lit. Il appelait ainsi Françoise, le matin, pour que la
brave fille vînt ouvrir les rideaux et les volets. À la place de la
bonne, Émilie entra, et, les persiennes une fois rabattues, ce fut le
visage aimant et le sourire de sa soeur que le jeune homme aperçut, un
sourire tout empreint de la plus confiante curiosité.
--«Un triomphe...» répondit-il joyeusement à la muette interrogation
d'Émilie.