n'y étais pas venue depuis la première Exposition, en 1855. Ah! cher
monsieur, ce Paris d'alors, ravissant, charmant... et votre empereur...
idéal...»--elle appuyait sur les dernières syllabes des mots quand elle
voulait marquer son enthousiasme.--«Enfin, ma fille, la princesse
Roudine--vous ne la connaissez pas, elle habite Florence toute
l'année,--était avec moi. Elle tombe malade, elle a été sauvée par le
docteur Louvet, vous savez, ce mince avec un air de mignon de Henri III.
Je l'appelle toujours Louvetsky, parce qu'il ne soigne que des Russes.
Je ne pouvais pas songer à la transporter loin de Paris... Cet hôtel
était à vendre tout meublé, je l'ai acheté... Mais j'ai tout bouleversé.
Voyez... C'était le jardin ici...»
Elle montrait à René le grand salon, maintenant, où ils étaient entrés.
Il formait une espèce de vaste hall dont les murs disparaissaient sous
les toiles de toute grandeur et de toute école, ramassées par la
comtesse au cours de ses vagabondages Européens. Si la première
impression de luxe matériel avait été si forte sur René, l'impression
de cette autre sorte de luxe, spirituel, si l'on peut dire, que
représente le cosmopolitisme, venait s'y adjoindre, plus forte encore.
La manière dont la comtesse avait prononcé le nom de Florence, comme si
c'eût été un faubourg de Paris, la facilité d'existence que représentait
cette installation improvisée dans ce palais, la manière dont cette
grande dame russe parlait le français, comment un jeune homme, habitué à
l'horizon précis et tout étroit d'une modeste famille de petite
bourgeoisie parisienne, n'eût-il pas été frappé d'une sorte d'admiration
enfantine, au contact de ces détails si nouveaux pour lui? Et il ouvrait
les yeux pour absorber tout le charme du tableau que cette pièce formait
à cette minute. Au fond, à gauche, des rideaux, d'un rouge sombre et
maintenant baissés, masquaient la scène, établie pour la circonstance
dans la grande salle à manger qui, d'ordinaire, ouvrait sur le hall,
comme l'attestaient les trois marches aperçues au bas de ces rideaux. Au
milieu, une colonne de marbre se dressait, surmontée d'un buste de
bronze représentant le fameux Nicolas Komof, l'ami du tzar Pierre, et,
autour de cet ancêtre, quatre énormes arbustes verdoyaient, plantés dans
des vases en cuivre d'un travail persan. Entre cette espèce de monument
familial et les rideaux baissés de la scène, des lignes de chaises
étaient rangées. En ce moment, presque toute la portion féminine de
l'assistance y avait pris place, et c'était, sous le feu des lustres,
comme un parterre vivant d'épaules nues, les unes maigriotes et les
autres du plus admirable modelé, de chevelures blondes ou noires, de
visages éclairés par des yeux bruns ou bleus, de bras robustes ou fins.
Les éventails battaient, les bijoux brillaient, les paroles et les rires
se confondaient en une espèce de grande rumeur indistincte. Le
chatoiement des étoffes des robes faisait de cette moitié du salon, où
se tenaient les femmes, un éclatant contraste à la masse sombre des
habits noirs pressés dans l'autre moitié. Quelques femmes cependant
étaient debout parmi les hommes, et quelques hommes apparaissaient,
comme perdus entre les chaises où causaient les femmes. Toute cette
société, quoique très mélangée, se composait de personnes habituées à se
retrouver sans cesse, et depuis des années, dans les lieux de
rendez-vous qui servent de terrain commun aux divers mondes. Il y avait
là des duchesses du plus pur faubourg Saint-Germain, de celles que les
goûts de sport et de charité conduisent un peu partout; il y avait aussi
des femmes de grands financiers et des femmes de diplomates, toute une
série de représentantes de l'élégance cosmopolite, et même de simples
femmes d'artistes, en train de poursuivre la fortune de leurs maris à
travers les dîners en ville et les réceptions. Mais, pour un nouveau
venu comme René Vincy, aucune des particularités sociales qui
distribuaient ce salon en une série de petits groupes très distincts
n'était perceptible. Il regardait ce spectacle, qui dépassait, comme
première impression de luxe étalé, toutes ses chimères de jeune homme.
Au milieu du brouhaha des voix, il se laissait présenter à quelques-uns
des hommes qui se rencontraient sur le passage, et à quelques-unes des
femmes du dernier rang des chaises. Il s'inclinait, balbutiait quelques
mots en réponse aux compliments que les plus aimables lui formulaient.
Madame Komof qui voyait son trouble, eut la charité de ne pas le
quitter, d'autant plus que Claude, en proie sans doute à une nouvelle
crise de sa passion, avait disparu.--Il devait être entré dans les
coulisses,--et quand les trois coups résonnèrent, le poète se trouva
tout naturellement assis auprès de la comtesse, dans l'ombre d'un des
arbustes qui entouraient la colonne de l'ancêtre. Quel bonheur qu'il eût
ainsi une place d'où il pouvait échapper aux regards!
IV
«LE SIGISBÉE»
Deux domestiques en livrée étaient venus relever les rideaux; et la
scène apparut, minuscule. L'indication de la brochure portant simplement
ces mots: «Dans un jardin, à Venise,» le décor avait pu être réduit à
une toile qui fermait le fond, et à un fouillis de plantes empruntées
aux célèbres serres de la comtesse. Avec leurs formes un peu raides et
la nuance lustrée de leurs feuillages, ces arbustes exotiques faisaient
un cadre bien différent de celui que la fantaisie de M. Perrin avait
aménagé à la Comédie-Française. Il s'était, lui, le directeur artiste,
s'il en fut jamais, complu à restituer une de ces terrasses sur la
lagune, qui descendent vers l'eau glauque par un escalier de marbre
blanc, avec des façades de palais à colonnettes rouges sur l'horizon
bleuâtre, avec des fuites de noires gondoles au tournant des canaux.
Cette nouveauté de décor, la petitesse de la scène, le cercle restreint
du public et son caractère d'élite, tout contribuait à augmenter le
trouble de René. Il retrouva l'espèce de battement affolé du coeur
qu'il avait connu derrière un des portants du théâtre, le soir de la
première représentation. Des applaudissements éclatèrent, qui saluaient
l'entrée en scène de Colette Rigaud. L'actrice s'inclina en souriant,
dans son costume à la Watteau, et, même sous cette robe copiée d'une des
fêtes galantes du grand peintre, avec ses cheveux poudrés, une mouche au
coin du sourire et du rouge sur ses joues trop pâles, elle gardait ce je
ne sais quoi d'attendrissant qui venait de ses yeux et de sa bouche,
tout pareils, en effet, aux yeux tristement songeurs et à la bouche,
mélancolique dans la sensualité, que Botticelli donne à ses madones et à
ses anges. Que de fois René avait entendu Claude gémir: «Lorsqu'elle m'a
menti, et qu'elle me regarde avec ces yeux-là, je me mets à la plaindre
de ses infamies au lieu de lui en vouloir.» Colette commença de réciter
les premiers vers de son rôle avec ses lèvres à la fois un peu renflées
et fines, et l'angoisse de René fut portée à son comble, tandis qu'il
écoutait autour de lui les chuchotements presque à voix haute que les
gens du monde se permettent volontiers lorsqu'une artiste joue dans un
salon. «Elle est bien jolie...--Croyez-vous que ce soit le même costume
qu'au théâtre?...--Ma foi, elle est trop maigre pour mon goût...--Quelle
voix sympathique!...--Non, elle imite trop Sarah Bernhardt...--J'adore
cette pièce, et vous?...--Les vers, moi, ça me fait dormir...» L'oreille
aiguë du poète surprenait ces exclamations et d'autres encore. Elles
furent réprimées par une bordée de «chut»! qui partirent d'un groupe de
jeunes gens, tout près de René, parmi lesquels se distinguait un
personnage chauve, au nez un peu fort, à la face congestionnée. La
comtesse lui envoya de la main un geste de remerciement et, se
retournant vers son voisin:
--«C'est M. Salvaney,» fit-elle, «il est amoureux fou de Colette.»
Le silence s'était rétabli, un silence troublé à peine par le bruit des
respirations, le froissement des étoffes et la palpitation des
éventails. René, maintenant, écoutait chanter la musique de ses propres
vers avec une griserie délicieuse, car, à ce silence et aux murmures
approbatifs qui s'élevèrent bientôt, il comprenait, il sentait que son
oeuvre s'imposait à ce public de mondaines et de mondains réunis dans
ce salon, comme elle s'était imposée à la salle de «première» au
Théâtre-Français, toute remplie d'écrivains fatigués, de courriéristes
blasés, de boulevardiers viveurs et de femmes galantes. Une
hallucination intérieure ramenait malgré lui le jeune homme vers
l'époque où il avait imaginé, puis écrit, cette saynète qui lui valait,
ce soir, un nouveau et délicieux frémissement d'amour-propre, après
avoir si profondément bouleversé sa vie. Il se revoyait au printemps
dernier, se promenant dans les allées du jardin du Luxembourg, vers le
crépuscule; et le mystère de la nuit commençante, l'arome des fleurs,
l'azur assombri du ciel apparu à travers la feuillée encore rare, le
marbre des statues des reines, tout de ce paysage l'avait enivré,
d'autant plus que Rosalie marchait auprès de lui, silencieuse. Elle
avait une si candide façon de le regarder avec ses yeux noirs, où il
pouvait lire une tendresse inconsciente et passionnée! C'était ce
soir-là qu'il lui avait parlé d'amour, ainsi, dans le parfum des
premiers lilas, tandis que la voix de madame Offarel causant avec Émilie
leur arrivait, indistincte. Il était revenu rue Coëtlogon en proie à
cette fièvre d'espérance qui vous met les larmes au bord des yeux, le
coeur au bord des lèvres, qui vous remue jusqu'à la racine la plus
intime de votre être. Il lui avait été impossible de dormir, et là, seul
dans sa chambre, il s'était, par comparaison avec Rosalie, rappelé sa
première et unique maîtresse, une fille du quartier Latin, nommée Élise.
Il l'avait rencontrée dans une brasserie où il s'était laissé entraîner
par les deux seuls confrères qu'il connût. Élise était jolie, quoique
fanée, avec du noir sous les yeux, de la poudre sur tout le visage, du
carmin aux lèvres. Elle avait eu un caprice pour lui, et, bien qu'elle
le choquât de toute manière, par ses gestes et par ses pensées, par sa
voix et par ses sensations, il était devenu son amant;--triste intrigue
qui avait duré six mois, et qui lui demeurait comme un souvenir amer. Il
s'était attaché, malgré lui, à cette fille, étant de ceux que la volupté
mène à la tendresse, et il avait cruellement souffert de ses
coquetteries, de ses grossièretés de coeur, du fond d'infamie morale
sur lequel la pauvre créature vivait. Assis à sa table de travail et
songeant avec extase à la pureté de Rosalie, il avait conçu l'idée d'un
poème où il mettrait en contraste une coquette d'une part, de l'autre
une jeune fille vraie et tendre. Puis, comme il était un fervent lecteur
des comédies de Shakespeare et de Musset, sa vulgaire aventure de
brasserie avait, par une métamorphose étrange et cependant sincère, pris
la forme d'une fantaisie italienne. Il avait, cette nuit même, jeté sur
le papier le plan du _Sigisbée_ et composé cinquante vers. C'était la
simple histoire d'un jeune seigneur vénitien, Lorenzo, qui s'éprenait
d'une froide et cruelle coquette: la princesse Coelia. Il perdait, le
malheureux, son coeur et ses larmes à courtiser cette implacable
beauté, puis, sur le conseil d'un jeune marquis de Sénécé, roué français
de passage à Venise, il affectait, pour piquer au jeu Coelia, de
s'intéresser à la jolie et douce comtesse Béatrice. Il découvrait alors
que cette dernière l'aimait depuis longtemps; et quand Coelia, prise
au piège, essayait de l'attirer de nouveau, Lorenzo, éclairé par cette
expérience, disait non à la perfide dont il avait été le triste
Sigisbée, pour s'abandonner tout entier au charme de celle qui savait
aimer,--simplement.
Colette parlait, jouant Coelia. Lorenzo se lamentait. Le roué se
moquait. Béatrice rêvait... Ce petit monde venu du pays de Benedict et
de Perdican, de la Rosalinde d'_As you like it_ et du Fortunio du
_Chandelier_, allait et venait dans un rayon de poésie, caressant et
atténué comme un rayon de lune. Des voix s'élevaient par instants du
groupe des femmes, qui jetaient un: «Charmant!...» ou un: «Exquis!...»
et René se souvenait des nuits de travail, une trentaine, consacrées à
prendre et à reprendre tel ou tel de ces morceaux, cette élégie par
exemple, écrite par Lorenzo sur un billet,--billet qu'à un moment
Coelia montrait à Béatrice. Comme la voix de Colette se faisait tendre
et moqueuse pour réciter ces vers:
_Si les roses pouvaient nous rendre le baiser
Que notre bouche vient sur leur bouche poser;
Si les lilas pouvaient, et les grands lis, comprendre
La tristesse dont nous remplit leur parfum tendre;
Si l'immobile ciel et la mouvante mer
Pouvaient sentir combien leur charme nous est cher;
Si tout ce que l'on aime, en cette vie étrange,
Pouvait donner une âme à notre âme en échange!...
Mais le ciel, mais la mer, mais les frêles lilas,
Mais les roses, et toi, chère, vous n'aimez pas..._
Et l'hallucination rétrospective redoublait encore, rappelant à René sa
chambre paisible, et comme il ressentait une joie intime à se lever
chaque matin, pour reprendre la besogne interrompue. Sur le conseil de
Claude, et poussé d'ailleurs par l'enfantine imitation des procédés des
grands hommes,--trait risible et délicieux des vraies jeunesses
littéraires,--il avait adopté la méthode pratiquée autrefois par Balzac.
Couché avant huit heures du soir, il se levait avant quatre heures du
matin. Il allumait lui-même son feu et sa lampe, préparés de la veille
par les soins de sa soeur, qui avait aussi tout disposé pour qu'il se
fît du café sans presque se déranger, à l'aide d'une machine à
esprit-de-vin. Le feu crépitait, la lampe grésillait, l'arome de la
liqueur inspiratrice emplissait la chambre close. Il regardait
pieusement une photographie de Rosalie et il commençait de travailler.
Petit à petit le bruit de Paris grandissait, l'éveil de la vie se
faisait comme perceptible. Il posait sa plume pour contempler
quelques-unes des eaux-fortes qui tapissaient les murs ou pour
feuilleter un livre. Vers six heures, Émilie entrait. À travers les
soucis de son ménage, cette soeur fidèle trouvait le loisir de
recopier jour par jour les vers que son frère avait composés. Pour rien
au monde elle n'aurait souffert qu'un manuscrit de René passât entre les
mains des protes et des correcteurs. Pauvre Émilie! Qu'elle eût été
heureuse d'entendre les applaudissements couvrir la voix de Colette, et
que le plaisir de René eût été entier si la sensation du changement
d'âme qui s'était accompli en lui à l'endroit de Rosalie ne fût venu
l'attrister vaguement, même à cette minute où la pièce finissait dans un
enthousiasme de tout le salon!
--«Vous avez un succès fou,» dit la comtesse au jeune homme, «Toutes ces
petites vont se disputer à qui vous aura chez elle.»--Et comme pour
appuyer ce qui n'aurait pu être que la flatterie d'une gracieuse
maîtresse de maison, le jeune homme put entendre, durant le tumulte dont
s'accompagna la fin de la pièce, toutes sortes de phrases passer à travers
le brouhaha des robes, le bruit des chaises poussées, des saluts échangés:
«C'est l'auteur...--Qui?...--Ce jeune homme...--Si jeune!...--Est-ce que
vous le connaissez?...--Il est bien joli garçon...--Pourquoi porte-t-il
les cheveux si longs?...--Moi, j'aime ces têtes d'artistes...--On peut
avoir du talent et se coiffer comme tout le monde...--Mais sa comédie est
ravissante...--Ravissante...--Ravissante...--Savez-vous qui l'a présenté
à la comtesse?...--Mais c'est Claude Larcher...--Pauvre Larcher!
Regardez comme il tourne autour de Colette...--Salvaney et lui vont se
bûcher un de ces jours...--Tant mieux, ça leur rafraîchira le
sang...--Est-ce que vous restez pour souper?...» C'étaient là vingt
propos, parmi cent autres, que René distinguait, avec cette finesse
d'ouïe propre aux auteurs, et tandis qu'il s'inclinait, le rouge au
front, sous les coups de massue des compliments d'une femme qui venait
de l'enlever presque de force à madame Komof. C'était une personne
longue et sèche d'environ cinquante ans, veuve d'un M. de Sermoises,
lequel était devenu depuis sa mort «mon pauvre Sermoises,» après avoir
été, de son vivant, la fable des clubs à cause de la conduite de sa
compagne. Cette dernière avait passé, en vieillissant, de la galanterie
à la littérature, mais à une littérature bien pensante, et teintée de
dévotion. Elle avait su vaguement par la comtesse que l'auteur du
_Sigisbée_ était le neveu d'un prêtre, et d'ailleurs, le caractère
romanesque, comme répandu sur la petite comédie, lui permettait de
croire que le jeune écrivain n'aurait jamais rien de commun avec la
littérature actuelle, dont elle maudissait vertueusement les tendances,
et elle disait à René, avec la solennité de précieuse doctrinaire
qu'elle apportait à l'énoncé de ses idées,--un juge rendant son arrêt
n'a pas plus de morgue implacable:
--«Ah! Monsieur! quelle poésie! quelle grâce divine! C'est du Watteau à
la plume. Et quel sentiment!... Cette pièce datera, Monsieur, oui, elle
datera. Vous nous vengez, nous autres femmes, de ces prétendus analystes
qui semblent écrire leurs livres avec un scalpel, sur une table de
mauvais lieu...»
--«Madame...» balbutiait le jeune homme, assassiné par cette étonnante
phraséologie.
--«Je vous verrai chez moi, n'est-ce pas,» continua-t-elle, «je reçois
les mercredis de cinq à sept. J'ose croire que vous préférerez la
société de mon salon à celle de cette excellente comtesse, qui est une
étrangère, vous savez. J'ai quelques-uns de ces messieurs de l'Institut
qui me font le grand honneur de me consulter sur leurs travaux. J'ai
moi-même écrit quelques poésies. Oh! sans prétention, quelques vers à la
mémoire de ce pauvre M. de Sermoises... une plaquette, que j'ai
intitulée simplement: _Lis de la tombe_. Vous me direz votre avis, mais
en toute franchise... Madame Hurault, monsieur Vincy,» continua-t-elle
en présentant l'écrivain à une femme de quarante ans, élégante encore de
tournure et de physionomie; «exquis, n'est-il pas vrai? Un Watteau à la
plume.»
--«Vous devez beaucoup aimer Alfred de Musset, Monsieur,» dit la
nouvelle venue. Elle était la femme d'un homme du monde, auteur, sous le
pseudonyme de Florac, de quelques pièces, tombées à plat, malgré la
prodigieuse intrigue de madame Hurault, laquelle n'avait pas, depuis
seize ans, donné un dîner auquel n'assistât quelque critique ou un
personnage lié avec quelque critique, un directeur de théâtre ou quelque
parent de directeur.
--«Qui ne l'aime à mon âge?» répondit le jeune homme.
--«Je me le disais en écoutant vos jolis vers,» reprit madame Hurault,
«cela me faisait l'effet d'une musique déjà entendue.» Puis, son
épigramme une fois lancée, elle se souvint que dans beaucoup de jeunes
poètes dort un feuilletoniste futur, et elle corrigea la phrase où
venait d'éclater sa cruelle envie de femme de confrère par une
invitation:--«J'espère vous voir chez moi, Monsieur; mon mari, qui n'est
pas là, fera votre connaissance avec un grand plaisir, je suis toujours
à la maison le jeudi, de cinq à sept.»
--«Mme Éthorel, M. Vincy,» disait madame de Sermoises en présentant de
nouveau René, mais cette fois à une très jeune et très jolie femme,
toute brune avec une douce pâleur ambrée sur son visage, de grands yeux
de velours et une délicatesse presque fragile qui contrastait avec sa
voix, presque grave.
--«Ah! Monsieur,» commença-t-elle, «que vous savez parler au coeur!
J'aime surtout ce sonnet que Lorenzo récite à un moment... voyons... Le
fantôme de l'ancienne année...»
--«Le spectre d'une ancienne année...» fit René, rectifiant, malgré lui,
le vers que la jolie bouche citait à faux, et, avec un pédantisme
inconscient, il dissimula un sourire, car c'était, ce morceau, deux
strophes de six vers chacune et qui n'offraient ni de loin ni de près
aucun rapport avec un sonnet.
--«C'est cela,» reprit madame Éthorel, «adorable, Monsieur, c'est
adorable! Je reçois le samedi de cinq à sept. Oh! un tout petit cercle,
si vous voulez me faire le plaisir d'y venir.»
René n'eut pas le temps de remercier, et déjà madame de Sermoises, en
proie à cet étrange délire de la vanité du reflet, qui donne, à certains
hommes aussi bien qu'à certaines femmes, le besoin irrésistible et
presque naïf de s'instituer le cornac de tout personnage en vue,
l'entraînait à une nouvelle présentation. Il dut saluer ainsi madame
Abel Mosé, la beauté la plus éclatante du monde israélite, tout en
blanc; puis madame de Sauve tout en rose, et madame Bernard tout en
bleu. Puis ce fut un retour vers lui de madame Komof qui vint le prendre
pour l'entraîner auprès de la comtesse de Candale, la descendante aux
yeux si fiers du terrible maréchal du XVe siècle, et de sa soeur la
duchesse d'Arcole. À ces deux noms bien français succédèrent les noms,
impossibles à retenir du premier coup, de quelques parentes de la
comtesse, et ce furent encore des poignées de main échangées avec les
hommes qui se trouvaient auprès de ces dames. René fit ainsi la
connaissance du marquis de Hère, le plus rangé des élégants, qui vit
avec vingt mille francs de rente comme s'il en avait cinquante; du
vicomte de Brèves, en train de se ruiner pour la troisième fois; de
Crucé le collectionneur; de San Giobbe le célèbre tireur italien, et de
trois ou quatre Russes. Parmi les noms de ces femmes à la mode et de ces
hommes de club, la plupart étaient familiers au poète, pour les avoir
lus, enfantinement et avec une folle avidité, dans ces comptes rendus de
soirées que les journaux du boulevard rédigent, à la plus grande
édification des jeunes bourgeois en train de rêver de haute vie. Il
s'était façonné, par avance, de cette société plutôt riche
qu'aristocratique et plutôt européenne que française, qui tient le haut
du pavé dans le Paris des fêtes et du plaisir, une idée si prestigieuse
et si parfaitement fausse, qu'il demeurait tout à la fois ravi et
déconcerté de cette réalisation d'un de ses plus anciens songes. Il y
avait un extrême atteint dans le décor qui l'enchantait, en même temps
que son succès enivrait sa vanité d'auteur. Il rencontrait des sourires
sur des bouches si tentantes, des regards flatteurs dans des yeux si
beaux! Et cela, en lui caressant l'âme, l'affolait aussi de timidité, en
même temps que le tourbillonnement des visages lui infligeait une
impression d'ahurissement, et la banalité des éloges une involontaire
désillusion. Ce qui rend le monde, et quel que soit ce monde,
intolérable jusqu'à la nausée à beaucoup d'artistes, c'est qu'ils y
viennent, eux, par accès, pour y être en parade et qu'ils en attendent
quelque chose d'extraordinaire, tandis que les personnes qui
appartiennent vraiment à une société se meuvent dans l'atmosphère d'un
salon avec le naturel et la simplicité d'une habitude quotidienne. Cette
indéfinissable déception, cet étourdissement des présentations
multiples, cette griserie d'orgueil et cette angoisse de gaucherie
poussaient René à chercher son ami Claude, mais il ne le trouvait point.
Ses yeux ne rencontrèrent que Colette, qui, descendue de la scène avec
son costume aux nuances vives, aux formes anciennes, et ses blonds
cheveux tout poudrés, faisait un contraste piquant de couleur avec les
habits noirs dont elle était entourée. Elle aussi éprouvait une visible
gêne,--qui se manifestait par un peu d'énervement dans le sourire, un
peu de défiance dans le fond du regard, et par une rapide manière
d'ouvrir sans cesse et de refermer son éventail,--cette gêne de
l'actrice subitement transportée hors de son milieu, à la fois fière et
troublée de l'attention qu'elle inspire. Elle eut pour René un sourire
qui trahissait un plaisir réel de retrouver quelqu'un de son bord. Elle
était en train de causer avec ce personnage au teint de brique dont René
savait par la comtesse que c'était Salvaney, le rival de Claude.
--«Ah! voilà mon auteur,» dit-elle en tendant la main au poète. «Hé
bien! vous devez être content, ce soir... Comme tout a porté!... Allons,
Salvaney, complimentez monsieur Vincy, quoique vous n'y entendiez rien;
et votre ami Larcher,» continua-t-elle, «il a disparu?... Vous lui direz
de ma part qu'il a failli me faire mourir de rire en scène. Il avait sa
mèche, là, qui lui barrait le front, son air de saule pleureur. Pour qui
jouait-il son Antony?...»