--«Ma foi,» reprit Fresneau, «je n'aime guère sa littérature, mais pour

intrigant c'est une autre histoire! Il n'y a pas plus enfant que lui, ma

pauvre madame Offarel. Quand je vois dans les journaux qu'il connaît le

coeur des femmes... ce que je m'amuse! Je l'ai toujours vu amoureux

des pires drôlesses, qu'il prenait consciencieusement pour des anges, et

qui le trompaient, qui le lanternaient!... René nous racontait l'autre

jour qu'il passe toutes ses journées à se faire moquer de lui par cette

petite Colette Rigaud, qui joue dans le _Sigisbée_, une farceuse qui lui

grugera jusqu'à son dernier sou...»

--«Chut!» fit Émilie, qui rentra juste à temps pour entendre la fin de

ce petit discours, et qui mit la main sur la bouche de son mari.

«Monsieur Claude est notre ami, et je ne veux pas que l'on en parle...

Mon frère m'a chargée de vous souhaiter le bonsoir à tous,»

ajouta-t-elle, «ces deux messieurs se sont aperçus qu'il était plus tard

qu'ils ne croyaient, et ils sont partis dare dare.... Et mon aquarelle,

qui doit représenter la dernière scène du _Sigisbée_, quand l'aurai-je?»

demanda-t-elle au sous-chef de bureau.

--«Ah! la saison est mauvaise pour les études,» dit ce dernier, «il fait

nuit si tôt, et nous sommes surchargés de besogne; mais vous l'aurez,

vous l'aurez... Qu'as-tu, Rosalie? Tu es toute pâle.»

La pauvre jeune fille venait en effet d'éprouver une souffrance presque

intolérable, à songer que René avait pu s'en aller ainsi, sans un mot

pour elle, sans un regard. Sa gorge se serrait, des larmes lui venaient

aux yeux. Elle eut la force de retenir ses sanglots cependant, et de

répondre que la chaleur du poêle l'incommodait. Sa mère échangea avec

Émilie un regard où se lisait un reproche si direct, qu'en dépit

d'elle-même madame Fresneau détourna les yeux. Elle eut, elle aussi, une

impression pénible, car elle aimait Rosalie. Mais elle avait toujours

été opposée à ce mariage; il correspondait trop peu aux ambitieux

projets qu'elle caressait vaguement pour son frère. Lorsque la mère et

les deux filles se furent levées, qu'elles eurent mis leur chapeau et

qu'elles vinrent dire l'adieu accoutumé, la jeune femme trouva dans

cette impression de quoi embrasser Rosalie plus affectueusement que de

coutume. Elle voulait bien la plaindre de souffrir pour René, mais cette

pitié n'allait pas sans une certaine douceur, car la souffrance de la

jeune fille prouvait l'indifférence du jeune homme, et, la porte

refermée, ce fut avec une joie sans mélange dans ses clairs yeux bruns

qu'elle dit à Françoise:

--«Vous aurez bien soin de ne pas faire de bruit demain matin?»

--«Pas plus qu'une mariée de minuit,» répondit la servante.

--«Ni toi non plus, mon gros lourdaud,» dit-elle à son mari, en rentrant

dans la salle à manger où le professeur reprenait déjà la corvée de ses

copies... «J'ai recommandé à Constant de s'habiller tout doucement pour

aller à son cours...»--Elle ajouta, avec un sourire d'orgueil: «Quel

triomphe pour René ce soir, à moins que ces gens du monde ne fassent la

petite bouche!» Elle répétait une formule habituelle à Claude.--«Bah!

ils ne pourront pas, ses vers sont si beaux, presque aussi beaux que

lui!...»

--«Sais-tu qu'il est à désirer que toutes ces dames ne le gâtent pas

comme toi,» interrompit Fresneau, «il finirait par perdre la tête...

Mais non,» continua-t-il pour flatter les sentiments de sa femme, «c'est

si charmant de voir comme il reste simple, même dans son succès.»

Et Émilie embrassa son mari, pour cette phrase, tendrement.

III

UN AMOUREUX ET UN SNOB

Les deux écrivains étaient montés dans la voiture, qui roulait au grand

trot de son cheval, par la rue du Cherche-Midi, pour attraper le

boulevard Montparnasse, et suivre, en contournant les Invalides, la

longue suite d'avenues qui va presque directement à l'Arc de Triomphe,

en traversant la Seine au pont de l'Alma. Durant la toute première

partie de ce trajet, ils se turent l'un et l'autre. René reconnaissait

chaque détail de ce quartier, auquel se rattachaient tant de souvenirs

de son enfance et de sa jeunesse. Une vague buée voilait les vitres du

coupé, symbole physique de l'espèce de brume qui flottait entre sa vie

actuelle et ce passé pourtant si voisin. Il n'était pas un des coins de

cette rue du Cherche-Midi qui ne lui fût aussi familier que les murs de

sa chambre, depuis le haut et sombre bâtiment de la prison militaire

jusqu'à la boutique du marchand de vins, dont l'enseigne étale l'image

d'une biche, jusqu'à l'entrée paisible de cette rue de Bagneux, où

demeurait Rosalie. Le souvenir de cette amie qu'il avait quittée sans

lui dire adieu, ce soir, traversa son esprit, mais il n'en souffrit pas.

Il avait la sensation de rêver tout éveillé, tant le personnage promené

jadis sur ces pavés, durant les années de son adolescence pauvre et

obscure, ressemblait peu à celui qui était assis, à cette minute, sur

les coussins du coupé de Claude Larcher, célèbre, car tout Paris avait

applaudi sa piécette,--riche, car le _Sigisbée_, joué en septembre, lui

avait déjà rapporté en février la somme, énorme pour lui, de vingt-cinq

mille francs!... Et cette source de revenus ne tarirait pas de sitôt. Le

_Sigisbée_ faisait spectacle avec une comédie en trois actes d'un auteur

à la mode, _Le Jumeau_, qui tiendrait l'affiche bien longtemps. La vente

de la brochure s'annonçait, elle aussi, comme devant être très

fructueuse, et très fructueux les droits de représentation de province

et de traduction à l'étranger. Ce n'était là qu'un début, et René tenait

en réserve bien d'autres oeuvres: un volume de poèmes philosophiques

intitulé _les Cimes_, un drame en vers sur la Renaissance, intitulé

_Savonarole_, et un roman de passion, à demi ébauché, dont il cherchait

le titre. La voiture roulait, et à l'ivresse profonde des succès

assurés, des projets démesurés, une autre griserie se mélangeait, toute

nerveuse: celle d'aller dans le monde comme il y allait. Une jeune fille

n'est pas plus émue à son premier bal que ne l'était ce grand enfant.

Une espèce de fièvre le gagnait, qui abolissait presque en lui la

personnalité. C'est le malheur et la félicité des poètes que ce pouvoir

d'amplifier, jusqu'au fantastique, des impressions, par elles-mêmes

médiocres jusqu'à la mesquinerie. De là dérivent ces passages subits,

presque foudroyants, de l'espérance excessive aux excessifs dégoûts, et

de l'engouement au désespoir, qui donnent à leur imagination, par suite

à leur caractère et à leur sensibilité, une sorte de continuel

va-et-vient, une absolue incertitude, terrible pour ceux et surtout pour

celles qui s'attachent à ces âmes insaisissables. Il en est cependant,

parmi ces âmes, chez qui cette dangereuse mobilité ne détruit pas la

tendresse. C'était le cas pour René. L'involontaire comparaison entre

son présent et son passé, soudain évoquée en lui par l'aspect familier

des rues, ramena sa pensée vers l'ami plus âgé qui avait été la cause de

cette volte-face de destinée. Il eut un de ces naïfs mouvements qui font

le charme unique des natures très jeunes, parce que l'on y sent cette

chose adorable et si rare dans la vie civilisée: la spontanéité, la

liaison invincible entre l'être intérieur et l'être extérieur. Il prit

la main de son compagnon qui se taisait aussi, et il la lui serra en

disant:

--«Que vous avez été bon pour moi!... Oui,» insista-t-il en voyant un

étonnement dans les yeux de Claude, «si vous n'aviez pas été aussi

indulgent à mes premiers essais, je ne vous aurais point porté le

_Sigisbée_; si vous ne l'aviez pas présenté à Mlle Rigaud, il dormirait

à cette heure-ci dans l'armoire aux manuscrits de quelque théâtre. Si

vous n'aviez pas parlé de moi à la comtesse Komof, on ne jouerait pas ma

pièce chez elle et je n'irais pas dans cette soirée... Je suis heureux,

très heureux!... Ah! mon ami, vous me trouverez nigaud comme un

collégien... si vous saviez comme j'ai rêvé, dans ma jeunesse, de ce

monde où vous me conduisez maintenant, où la toilette seule des femmes

est une poésie, où les choses font un cadre exquis à la joie et à la

douleur!...»

--«Si ces femmes avaient seulement une âme de la même étoffe que leur

robe!...» interrompit Claude en ricanant...«Mais je vous admire,»

continua-t-il; «est-ce que vous croyez par hasard que vous allez être du

monde parce que vous serez reçu chez Mme Komof, une étrangère dont

l'hôtel est un passage, ou chez une des cinq ou six curieuses que vous

rencontrerez là, et qui vous diront qu'elles sont à la maison tous les

jours avant le dîner? Vous irez dans le monde, mon cher, vous irez

beaucoup, si ce sport vous amuse; vous n'en serez jamais, non plus que

moi, non plus qu'aucun artiste, eût-il du génie, parce que vous n'y êtes

pas né, tout simplement, et que votre famille n'en est pas. On vous

recevra, on vous fera fête. Mais essayez donc de vous y marier, et vous

verrez... Et c'est la grâce que je vous souhaite... Ces femmes que vous

rêvez si délicates, si fines, si aristocratiques, bon Dieu! si vous les

connaissiez! Des vanités habillées par Worth ou Laferrière... Mais il

n'y en a pas dix qui soient capables d'une émotion vraie. Les plus

honnêtes sont celles qui prennent un amant parce qu'elles y trouvent du

plaisir. Si vous les disséquiez, vous trouveriez à la place du coeur la

note de la couturière, une demi-douzaine de préjugés qui leur tiennent

lieu de principes, la rage d'éclipser celle-ci ou celle-là...

Sommes-nous assez bêtes tout de même d'être ici, dans cette voiture,

deux hommes à peu près intelligents, qui avons du travail chez nous, et

vous avec un frémissement dans le coeur, à l'idée d'aller vous mêler à de

grandes dames ou soi-disant telles, et moi!...»

--«Que vous a fait Colette aujourd'hui?» interrogea doucement René, que

l'âpreté de la parole de son ami avait froissé comme il arrivait

souvent; mais comment lui en aurait-il voulu de cette sorte d'hostilité

contre ses illusions que Claude lui montrait ainsi? Presque toujours ces

furieuses déclamations avaient pour cause, il le savait, une coquetterie

de cette actrice dont le malheureux était follement épris, et qui se

jouait de lui, tout en l'aimant elle-même, à sa manière. C'était une de

ces passions à base de haine et de sensualité, qui dépravent le coeur

en le torturant, et transforment celui qui les éprouve en une bête

féroce. Un des traits particuliers à ces sortes d'amours, c'est qu'ils

procèdent par crises aiguës et violentes, comme les images physiques

dont ils se repaissent. Claude venait sans doute de voir tout d'un coup,

dans un éclair, la physionomie de sa maîtresse, et une rage soudaine

contre elle avait succédé en lui à la bonne humeur de sa visite chez les

Fresneau,--rage qu'il aurait satisfaite en ce moment par n'importe

quelle outrance de paradoxe. Il se rua aussitôt sur le chemin que son

ami venait de lui indiquer, et, lui serrant le bras de toute sa force:

--«Ce qu'elle m'a fait?...» dit-il en riant d'un rire de malade.

«Voulez-vous apprécier cet analyste aigu du coeur de la femme, ce

psychologue subtil, comme on m'appelle dans les articles, ce Jobard de

la grande espèce, comme je m'appelle moi-même? Hélas! Mon intelligence

ne m'a jamais servi qu'à éclairer mes bêtises!... Vous ai-je raconté,»

ajouta-t-il d'une voix plus basse, «que j'ai la honte d'être jaloux de

Salvaney?... Mais vous ne connaissez pas Salvaney, un élégant de la

nouvelle école qui s'amuse, son carnet de chèques à la main,--à cinq

louis près, et commun!... Avec un nez comme un cornet, un front dénudé,

de gros yeux à fleur de tête, le teint d'un bouvier!... Mais voilà: il

est anglomane, anglomane à faire paraître Français le prince de

Galles... Il a passé l'année dernière trois mois à Florence, et je l'ai

entendu lui-même se vanter de n'avoir pas mis, durant ces trois mois,

une chemise qui n'eût été blanchie à Londres. Je vous prie de croire que

dans ce monde qui vous fascine tant, un trait pareil fait plus d'honneur

à un homme que d'avoir écrit le _Nabab_ ou l'_Assommoir_, ces deux

chefs-d'oeuvres... Hé bien! ce personnage plaît à Colette. Il est

dans sa loge autant que moi. Il la regarde avec ses yeux de buveur de

wisky. C'est lui qui a inventé d'aller, après l'Opéra, en compagnie,

boire de cet ignoble alcool dans un bar infect de la rue Lafayette; je

vous y mènerai, vous jugerez le pèlerin... Et Colette s'y laisse

conduire, et Colette va en coupé avec lui...--Ah çà! me dit-elle, vous

n'allez pas en être jaloux, de celui-là? D'abord il sent le

gin...--Elles vous disent cela, ces femelles, elles vous salissent

jusque dans sa vie physique celui avec qui elles ont couché hier...

Bref, ce matin, j'étais chez elle. Que voulez-vous? Je savais tout cela

et je n'y croyais pas. Un Salvaney! Si vous le voyiez, vous comprendriez

que ce n'est, en effet, pas croyable, et elle, vous la connaissez, avec

ses beaux yeux tendres, sa beauté si fine, sa bouche à la Botticelli...

Ah! quelle pitié!... Oui, j'étais chez elle... On apporte une lettre. Le

domestique, un nouveau venu et très mal stylé, dit stupidement:--C'est

de M. Salvaney, on attend la réponse...--Elle venait de me jurer, entre

deux baisers, qu'il ne s'était rien passé entre eux, rien, pas même une

ombre d'ombre de cour. Elle tenait la lettre à la main. Je me dis, oui,

j'eus la niaiserie de me dire: Elle va me tendre la lettre et j'y

trouverai la preuve écrite qu'elle ne m'a pas menti, une preuve

certaine, puisque Salvaney ne pouvait pas savoir que je verrais cette

lettre. Elle tenait la lettre et elle me regardait.--C'est bien,

fit-elle, je vais répondre. Vous permettez? ajouta-t-elle, et elle passa

dans l'autre chambre... avec sa lettre! Vous croyez sans doute que j'ai

pris mon chapeau et ma canne, et que je suis parti pour ne plus revenir,

en me disant: Voilà une grande coquine!... Je suis resté, mon cher ami;

elle est revenue, elle a sonné, rendu la réponse au domestique, puis

elle s'est avancée vers moi: Vous êtes fâché? m'a-t-elle dit.--Un

silence.--Vous avez eu envie de lire cette lettre?--Un silence

encore.--Non, continua-t-elle en fronçant ses jolis sourcils, vous ne la

lirez pas, je l'ai brûlée. Elle ne contenait rien que la demande d'un

échantillon d'étoffe pour un déguisement de bal, mais je veux que vous

me croyiez sur parole...--Et ce fut dit, ce fut joué!... Elle n'a jamais

eu plus de talent. Ce que je lui ai répondu, ne me le demandez pas. Je

l'ai traitée comme la dernière des dernières. Tout ce que j'ai dans le

coeur pour elle de rancunes, de dégoûts et de mépris, je le lui ai

craché à la figure, et puis, comme elle pleurait, je l'ai prise dans mes

bras et je l'ai possédée, là, sur le canapé de ce fumoir où elle venait

de me mentir ainsi et moi de l'insulter comme une fille... Suis-je assez

bas?...»

--«Mais vos soupçons étaient-ils justes?» demanda René.

--«S'ils étaient justes!...» répondit Claude, avec cet accent de cruel

triomphe que prennent les jaloux, lorsque leur affreuse frénésie de tout

savoir les a conduits à reconnaître le bien fondé de leurs pires

hypothèses. «Savez-vous ce que le billet de Salvaney demandait? Un

rendez-vous... Et celui de Colette? Il fixait le rendez-vous... Je le

sais, je l'ai fait suivre, oui, j'ai commis cette vilenie. Au sortir de

la répétition, elle est allée chez lui, et elle y était encore à huit

heures.»

--«Et vous ne rompez pas avec elle?» dit Vincy.

--«C'est fait,» répliqua Claude, «et pour toujours, je vous en donne ma

parole. Seulement, je veux lui dire ce que je pense d'elle, une dernière

fois. Ah! la gueuse! mais vous verrez comment je la traiterai ce

soir...»

La lamentation de Claude trahissait une telle souffrance que

l'allégresse de René en fut du coup toute diminuée... Le sentiment de

pitié pour cet homme auquel il était profondément attaché, par ce lien

de la reconnaissance si doux à un jeune coeur, se mélangeait à

l'impression de dégoût que lui causait la honteuse duplicité de Colette.

À ce moment, un obscur remords lui vint aussi, à se rappeler par

contraste, le visage pur et l'âme fidèle de Rosalie. Mais ce ne fut

qu'un frisson, vite dissipé par le spectacle de la volte-face à laquelle

se livra aussitôt son compagnon. Ce diable d'homme, qui vivait

uniquement sur ses nerfs, possédait le pouvoir de changer d'idées et de

sentiments avec une rapidité déconcertante. Il venait de parler, avec un

râle dans la voix, avec un désespoir dans le coeur que son ami savait

sincère. Il fit claquer ses doigts, par un geste qui lui était familier

quand il voulait reprendre courage; il dit simplement: «Allons,

allons...» et il posa une question de littérature à l'autre stupéfié, si

bien que les deux écrivains causaient du dernier roman d'un de leurs

confrères, lorsqu'un arrêt de la voiture, obligée de prendre la file

derrière d'autres, puis le glissement des roues sur du gravier, les

avertit qu'ils étaient arrivés. René sentit son coeur battre de

nouveau comme tout à l'heure, à petits coups secs et vibrants. La

voiture s'arrêta devant un perron que protégeait une marquise, et ce

fut, pour le jeune homme, une sensation de songe que de se trouver dans

l'antichambre qu'il avait traversée une fois, mais de jour. Plusieurs

domestiques en livrée se tenaient dans cette pièce, remplie de fleurs et

chauffée par les invisibles bouches du calorifère. Les pardessus et les

manteaux rangés sur une table et sur un des fauteuils témoignaient que

la réunion devait être au complet dans les salons dont la rumeur

arrivait jusque-là. Une jeune femme était dans cette antichambre, qu'un

valet de pied débarrassait de sa fourrure, d'où elle sortit, les épaules

nues, sa fine taille prise dans une robe toute rouge. Elle avait un

profil délicat, un nez légèrement busqué, une bouche spirituelle. Des

diamants brillaient dans ses cheveux d'un blond très doux. René la vit

qui saluait Claude d'un signe de tête, et il se sentit pâlir, à

rencontrer deux yeux qui se posaient sur lui indifféremment, des yeux

d'un bleu tout clair, dans ce teint des blondes qu'il faut bien appeler,

malgré la banalité de la métaphore, un teint de rose, car il en a la

fine fraîcheur et la délicatesse.

--«C'est Mme Moraines, la fille de Victor Bois-Dauffin, l'ancien

ministre de l'Empire.»

Cette phrase de Claude, jetée comme en réponse à une interrogation

muette, devait souvent revenir à René. Il devait souvent se demander

quel étrange hasard l'avait fait se rencontrer, à la première minute de

son entrée à l'hôtel Komof, précisément avec celle des femmes réunies

dans ces salons qui exercerait sur lui la plus profonde influence? Mais,

sur la minute même, il n'éprouva aucun de ces pressentiments qui nous

étreignent quelquefois, à nous trouver en face d'une créature qui nous

sera très bienfaisante ou très funeste. La vision de cette belle jeune

femme de trente ans, déjà disparue, tandis que Claude et lui attendaient

les numéros de leurs pardessus, se confondit dans l'impression totale

que lui donnait la nouveauté de toutes les choses autour de lui. Sans

qu'il s'en rendît compte, la mollesse des tapis sous ses pieds, la

magnificence de la décoration du vestibule, la hauteur des plafonds, la

tenue des gens, les reflets des lumières, entraient pour beaucoup dans

cette impression, étrangement mélangée de timidité torturante et de

sensualité délicieuse. Lors de sa première visite chez la comtesse, il

s'était déjà senti enveloppé par les mille atomes impondérables qui

flottent dans l'atmosphère du grand luxe. Les personnes nées dans

l'opulence ne perçoivent pas plus ces infiniment petits de sensation,

que nous ne percevons le poids de l'air qui nous entoure. On ne sent

rien de ce que l'on a senti toujours. Et les parvenus ne les racontent

guère. Ils ont un instinct qui leur fait engloutir ces impressions-là

dans le fond de leur coeur, comme plébéiennes et bourgeoises. René

n'eut pas le temps d'ailleurs de réfléchir sur le plus ou moins de

distinction du sentiment qui l'envahissait. Les portes s'étaient

ouvertes de nouveau, et il entrait dans le premier salon, meublé avec

cette somptuosité composite, propre aux grandes installations modernes,

à Paris. Qui en a vu une en a vu cinq cents. Aux yeux du jeune homme,

les moindres détails de cet ameublement devaient apparaître comme des

signes de l'aristocratie la plus rare, depuis les vieilles étoffes des

fauteuils jusqu'à la tapisserie à énormes personnages représentant un

triomphe de Bacchus qui se déployait au-dessus de la cheminée. Ce

premier salon, de dimension moyenne, communiquait, par une baie

largement ouverte, avec un autre salon, beaucoup plus grand, celui-là,

et où devaient s'être ramassés déjà tous les invités, à en juger par le

brouhaha des conversations. René aperçut cet ensemble d'un regard, avec

la surexcitation de facultés que certaines timidités affolantes donnent

aux très jeunes gens; il vit la robe rouge de madame Moraines s'éloigner

par la grande baie, au bras d'un habit noir, et devant la cheminée du

petit salon, au pied de la tapisserie, la comtesse Komof qui causait au

milieu d'un groupe, avec des jeux violents de physionomie et des gestes

excessifs. C'était une femme d'un aspect presque tragique, grande, avec

des épaules trop minces pour le reste de son corps, des cheveux blancs,

un visage aux traits un peu forts et des prunelles grises d'un éclat

insoutenable. Elle était vêtue d'une toilette sombre qui faisait encore

mieux ressortir la magnificence des bijoux dont elle était couverte, et

ses mains, qu'elle agitait tout en parlant, montraient des bagues de

barbare, tant les saphirs, les émeraudes et les diamants des chatons

étaient énormes. Elle répondit d'un sourire au salut que Claude et René

vinrent lui adresser. Elle était en train de terminer le récit d'une

séance de spiritisme, son occupation favorite.

--«La table montait, montait, montait,» disait-elle, «à peine si nos

doigts pouvaient la suivre; alors, un souffle a passé sur les bougies,

et dans l'obscurité j'ai vu une main qui allait et venait... énorme...

la main de Pierre le Grand!»

Ses traits se décomposaient en parlant, ses yeux se fixaient dans une

vision d'épouvante. L'être instinctif, presque sauvage, et comme au bord

de la folie, qui se cache souvent chez les Russes même les plus

raffinés, apparut quelques secondes sur ce visage. Puis la grande dame

se souvint brusquement qu'elle avait à faire les honneurs de chez elle.

Le sourire revint sur sa bouche, l'éclat de ses yeux s'atténua. Une de

ces divinations propres aux femmes âgées, et qui en font, lorsqu'elles

sont bonnes, des créatures délicieuses à fréquenter pour les hommes à

irritabilité souffrante, lui révéla-t-elle que René se sentait déjà

enveloppé de solitude, à deux pas de ce grand salon où il ne connaissait

personne? Toujours est-il qu'elle eut la grâce de s'adresser à lui, avec

un sourire, aussitôt son histoire contée:

--«Croyez-vous aux esprits, monsieur Vincy? Oui, car vous êtes poète...

Mais nous en reparlerons un autre jour... Il faut que vous veniez avec

moi, quoique je ne sois ni jeune ni jolie, et que je vous présente à

quelques amies qui sont déjà vos admiratrices passionnées...»

Elle prit le bras du jeune homme. Bien qu'il fût grand lui-même, elle le

dépassait de la moitié de la tête. Son masque tragique ne mentait pas.

Elle avait eu vraiment la destinée que le caractère de ses yeux étranges

et de sa physionomie violente laissait supposer. Son mari avait été tué

presque devant elle, qui avait elle-même tué l'assassin. René savait

cette histoire par Claude, et il voyait la scène: le comte Komof, haut

personnage politique, poignardé par un conspirateur nihiliste, à son

bureau; la comtesse entrant par hasard et abattant le meurtrier d'une

balle de revolver. Elle avait pris le pistolet de cette même main

longue, qui s'appuyait surchargée de tant de bagues sur la manche noire

de l'habit de René, et elle commençait de lui raconter une nouvelle

histoire, avec cette espèce d'énergie animale qui se mélange, dans ces

organisations slaves, à la plus fine élégance des manières.

Mensonges · 第 2 / 26 段