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PAUL BOURGET
MENSONGES
QUATORZIÈME ÉDITION
_PARIS_
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31
M DCCC LXXXVIII
DU MÊME AUTEUR
Édition elzévirienne
POÉSIES (1872-1876) _Au bord de la mer_--_La Vie Inquiète
Petits Poèmes._ 1 vol. 6 f. »
POÉSIES (1876-1882) _Edel._--_Les Aveux._ 1 vol. 6 »
* * * * *
Édition in-18
POÉSIE
LA VIE INQUIÈTE, 1 vol. (_épuisé_) 3 »
EDEL, 1 vol. (_épuisé_) 3 »
LES AVEUX, 1 vol. (_épuisé_) 3 »
* * * * *
PROSE
ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. (_Baudelaire._--_M.
Renan._--_Flaubert._--_M. Taine._--_Stendhal_).
1 vol. 3 50
NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE.--(_M.
Dumas fils._--_M. Leconte de Lisle._--_MM. de
Goncourt._--_Tourguéniev._--_Amiel_). 1 vol. 3 50
L'IRRÉPARABLE. _L'Irréparable_--_Deuxième Amour_--_Profils
perdus._ 1 vol. 3 50
CRUELLE ÉNIGME. 1 vol. 3 50
UN CRIME D'AMOUR. 1 vol. 3 50
ANDRÉ CORNÉLIS. 1 vol. 3 50
* * * * *
_Tous droits réservés._
DÉDICACE
À LOUIS GANDERAX.
_J'ai composé toute une portion de ce livre, mon cher Louis, en
Angleterre, et dans l'angle d'un _bow-window_ pareil à celui qui bombait
de notre salon commun sur une fraîche pelouse, à Shanklin, durant l'été
de 1880. Tandis que je travaillais à cette oeuvre de doute et
d'analyse triste, dans ma solitude d'outre-Manche, cette année-ci, j'ai
bien souvent évoqué, pour me reposer de ces noires imaginations, le
souvenir de notre gaieté d'alors. Je revoyais la servante, au pâle
visage digne d'une vierge de Burne Jones, qui passait, silencieuse et
légère, comme un esprit; les hôtes charmants qui nous recevaient dans le
poétique _Rylstone_; et ce _chine_, ce ravin, touffu et ombreux, à
l'extrémité duquel bleuissait la mer et où les fougères verdoyaient, si
hautes, si vivantes, si délicates! Mais c'est à vous surtout que je
pensais, mon cher Louis, et au charme de votre sûre amitié qui m'a donné
tant d'heures précieuses depuis ces heures lointaines. Trouvez ici, dans
l'offre que je vous fais de ce nouveau roman, un témoignage trop faible
de l'affection que je vous ai vouée en retour,--affection qui, elle du
moins, n'est pas un mensonge._
P. B.
Paris, 26 Octobre 1887.
MENSONGES
I
UN COIN DE PROVINCE À PARIS
«Monsieur,» fit le cocher en se penchant du haut de son siège, «la
grille est fermée...»
--«À neuf heures et demie!...» répondit une voix de l'intérieur de la
voiture. «Quel quartier! Ce n'est pas la peine de descendre; le trottoir
est sec, j'irai à pied...» Et la portière s'ouvrit pour donner passage à
un homme encore jeune, qui releva frileusement le collet de loutre de
son pardessus, et avança sur le pavé des souliers découverts. Ces
souliers vernis, les chaussettes de soie à fleurs, le pantalon noir et
le chapeau d'étoffe témoignaient que, sous la fourrure, ce personnage
cachait une complète tenue de soirée. La voiture était un de ces fiacres
sans numéro qui stationnent à la porte des cercles, et, tout en assurant
son cheval, le cocher, peu habitué à ce coin provincial de Paris, se
prit à regarder, comme faisait son client lui-même, cette entrée d'une
rue, vraiment excentrique, bien qu'elle fût située sur le bord du
faubourg Saint-Germain. Mais à cette époque,--en 1879 et vers le
commencement de février,--cette rue Coëtlogon, qui joint la rue d'Assas
à la rue de Rennes, présentait encore la double particularité d'être
close par une grille, et, la nuit, éclairée par une lanterne suspendue,
suivant l'ancienne mode, à une corde transversale. Aujourd'hui la
physionomie de l'endroit a bien changé. Il a disparu, le mystérieux
hôtel, à droite, placé de guingois au milieu de son jardin, et qui
abritait sans doute une calme existence de douairière. Les terrains
vagues qui rendaient cette rue Coëtlogon inabordable aux voitures du
côté de la rue de Rennes, comme la grille l'isolait du côté de la rue
d'Assas, ont été nettoyés de leurs amas de pierres. Les becs de gaz ont
remplacé la lanterne. À peine si deux pavés un peu inégaux marquent la
place des barreaux sur lesquels jouaient les portes mobiles de la
grille, que l'on poussait seulement chaque soir au lieu de les
verrouiller. Le jeune homme n'eut donc pas à sonner pour se faire
ouvrir, mais, avant de s'engager dans la mince ruelle, il s'arrêta
quelques minutes devant le paysage que formaient cette impasse sombre,
le jardin de droite, la ligne des maisons déjà presque toutes éteintes à
gauche, au fond les masses confuses des bâtisses en construction, la
lanterne ancienne au centre. Là-haut, une froide lune d'hiver brillait
dans un ciel tragique, un ciel vaste, pommelé de nuages mobiles et qui
couraient vite. Ils passaient, passaient devant cette lune claire, et
voilaient à chaque fois légèrement son éclat de métal, comme rendu plus
vif lorsque ces vapeurs mobiles se creusaient soudain en une portion
d'espace toute libre et toute noire.
--«Quel décor pour un adieu,» dit à mi-voix le jeune homme, qui ajouta,
en se parlant tout haut à lui-même:
«_Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver
Les yeux sinistres de la lune..._»
S'il y avait eu sur ce trottoir un passant quelque peu observateur, il
aurait reconnu un homme de lettres à la manière dont ces deux vers de
Hugo furent comme chantonnés par ce personnage, qui portait en effet un
nom très en vedette, à cette date, dans la littérature. Mais les
disparus sont si vite des oubliés, dans ce tourbillon d'oeuvres
nouvelles, d'incessantes réclames, de renommées improvisées, qui balaie
infatigablement le boulevard, que les succès d'il y a dix ans paraissent
lointains et vagues comme ceux d'un autre âge. Deux drames de la vie
moderne, un peu trop directement inspirés de M. Alexandre Dumas fils,
avaient acquis une vogue momentanée à ce jeune homme,--il avait
trente-cinq ans passés, mais il en paraissait à peine trente,--et il
n'avait pas encore usé sa signature, son nom sonore et hardi de Claude
Larcher, en le mettant au bas d'articles bâclés et de romans de hasard.
Il était à cette époque l'auteur de la _Goule_ et de _Entre adultères_,
pièces inégales, empreintes d'un pessimisme souvent conventionnel,
puissantes cependant par une certaine acuïté d'analyse, par l'âpreté du
dialogue, par l'ardeur souffrante de l'idéal. En 1879, ces pièces
dataient déjà de trois années, et Claude, qui s'était laissé rouler par
une existence de dissipation, commençait d'accepter des besognes
fructueuses et faciles, incapable de se reprendre par un nouvel effort
de longue haleine. Comme beaucoup d'écrivains d'analyse, il était
habitué à s'étudier et à se juger sans cesse, étude et jugement qui
n'avaient d'ailleurs aucune influence sur ses actions. Les plus menus
détails lui servaient de prétexte à des retours sur lui-même et sa
destinée, mais le seul résultat de ce dédoublement continuel était de
l'entretenir dans une lucidité inefficace et douloureuse de tous les
instants. C'est ainsi que la vue de la paisible rue et le souvenir de
Victor Hugo eurent pour conséquence immédiate de lui rappeler les
résolutions d'existence retirée et de travail réglé qu'il formait en
vain depuis des mois. Il réfléchit qu'il avait une nouvelle promise à
une revue, un drame promis à un théâtre, des chroniques promises à un
journal, et qu'au lieu d'être assis à la table de son appartement de la
rue de Varenne, il courait Paris à dix heures du soir dans le costume
d'un oisif et d'un snob. Il passerait cette fin de soirée et une partie
de la nuit à une fête donnée par la comtesse Komof, une grande dame
russe établie à Paris, dont les réceptions dans son énorme hôtel de la
rue du Bel-Respiro étaient aussi fastueuses que mêlées. Il se préparait
à faire pis encore. Il venait chercher, pour le conduire chez la
comtesse, un autre écrivain, plus jeune que lui de dix années, et qui
avait mené jusqu'alors, dans une des maisons de cette discrète, de
cette taciturne rue Coëtlogon, précisément la noble vie d'assidu labeur
dont la nostalgie le torturait lui-même. René Vincy--c'était le nom de
ce jeune confrère--venait, à vingt-cinq ans, d'émerger du coup au grand
soleil de la publicité, grâce à une de ces bonnes fortunes littéraires
qui ne se renouvellent pas deux fois par génération. Une comédie en un
acte et en vers, le _Sigisbée_, oeuvre de fantaisie et de rêve, écrite
sans aucune idée de réussite pratique, l'avait rendu célèbre du jour au
lendemain. Ç'avait été, comme pour le _Passant_ de notre cher François
Coppée, un engouement subit du Paris blasé, un battement de mains
universel dans la salle du Théâtre-Français, et le lendemain une louange
universelle dans les articles des journaux. Ce succès étonnant, Claude
pouvait en revendiquer sa part. N'avait-il pas eu le premier entre les
mains le manuscrit du _Sigisbée_? Ne l'avait-il pas apporté à sa
maîtresse, Colette Rigaud, l'actrice fameuse de la rue de Richelieu? Et
Colette, engouée du rôle qu'elle entrevoyait dans la pièce, avait forcé
toutes les résistances. C'était lui, Claude Larcher, qui, interrogé par
madame Komof sur le choix d'une comédie à donner dans son salon, avait
indiqué le _Sigisbée_. La comtesse avait accédé à cette idée. On jouait
chez elle la saynète à la mode ce soir même, et Claude, qui s'était
chargé de chaperonner l'auteur, venait le prendre, à l'heure dite, dans
l'appartement de la rue Coëtlogon, où René Vincy habitait auprès d'une
soeur mariée. Cette extrême complaisance d'un écrivain déjà mûr pour
un débutant, n'allait pas sans un mélange d'un peu de vanité et
d'ironie. Claude Larcher, qui passait son temps à médire du monde riche
et cosmopolite dont était la comtesse Komof, et qui le fréquentait sans
interruption, éprouvait un léger chatouillement d'amour-propre à étaler
aux yeux de son camarade le détail de ses relations de haute vie. En
même temps la naïve stupeur du poète, l'espèce d'ébahissement enfantin
où le jetait cette syllabe magique et vide:--le Monde,--divertissait le
malicieux moqueur. Il avait déjà joui, comme d'un spectacle doucement
comique, de la timidité déployée par Vincy dans la première visite
qu'ils avaient faite ensemble chez la comtesse, un des jours de la
semaine, après le déjeuner; et la pensée de la fièvre dans laquelle René
devait l'attendre, le faisait sourire, tandis qu'il franchissait les
quelques pas nécessaires pour arriver à la porte de la maison où vivait
son jeune ami.
--«Et dire que j'ai été aussi puéril que lui,» songea-t-il, en se
rappelant qu'il y avait eu, pour lui comme pour René, une première
sortie mondaine; il songea encore: «Voilà une sensation que ne
soupçonnent guère ceux qui ont grandi pour les salons et dans les
salons, et comme c'est absurde d'ailleurs que nous allions, nous, chez
ces gens-là!...»
Tout en philosophant de la sorte, Claude s'était arrêté devant une
nouvelle grille, à gauche, fermée celle-là, et il avait sonné. Cette
grille donnait sur une allée, laquelle desservait une maison à trois
étages, séparée de la rue par la mince bande d'un jardinet. La loge du
concierge était située sous la voûte qui terminait la petite allée. Ce
concierge se trouvait-il hors de sa loge, ou le coup de sonnette
n'avait-il pas été assez fort? Toujours est-il que Claude dut tirer une
seconde fois la longue chaîne terminée par un anneau rouillé, qui
servait de cordon. Il eut le temps de dévisager cette maison, toute
noire et comme morte, où brillait seulement une seule fenêtre, au
rez-de-chaussée. C'était là, et dans ce logement dont les quatre
fenêtres ouvraient sur l'étroit jardin, qu'habitaient les Fresneau.
Mademoiselle Émilie Vincy, la soeur du poète, avait épousé en effet un
certain Maurice Fresneau, professeur libre, que Claude connaissait pour
avoir été son collègue durant les premiers jours de sa vie à Paris,
début d'écrivain pauvre dont l'auteur applaudi de _la Goule_ avait la
faiblesse de rougir. Combien il eût mieux aimé avoir dévoré son
patrimoine en séances au club ou chez les filles! Il conservait
cependant des relations suivies avec son ancien collègue, par
reconnaissance pour des services d'argent rendus autrefois. Il s'était
d'abord intéressé à René à cause de ce vieux compagnon des mauvais
jours; puis il avait subi le charme de la nature du jeune homme. Que de
fois il était venu, lassé de son existence factice, toute en
douloureuses paresses et en passions amères, se reposer pour une heure
dans la modeste chambre qu'occupait René, juste à côté de celle dont il
voyait maintenant la croisée éclairée et qui était la salle à manger!
Dans le court espace de temps qui sépara ses deux coups de sonnette, et
grâce à la rapidité d'imagination propre aux artistes visionnaires,
cette chambre se peignit d'un coup devant l'esprit de Claude,--comme un
symbole de la vie toute de songes menée jusqu'ici par son ami. Le poète
et sa soeur avaient eux-mêmes cloué aux murs une petite étoffe rouge
sur laquelle se détachaient, de-ci de-là, des gravures choisies par un
goût raffiné de rêveur solitaire: des compositions d'Albert Durer,
l'_Hélène_ de Gustave Moreau et son _Orphée_, quelques eaux-fortes de
Goya. La couchette en fer, la table bien rangée, la bibliothèque garnie
de livres, le rouge du carrelage apparu comme un encadrement au tapis du
milieu,--combien Claude avait aimé ce décor intime, et sur la porte
cette phrase de l'_Imitation_ écrite enfantinement par René: _Cella
continuata dulcescit!_ L'évocation de ces images modifia soudain la
pensée de l'écrivain, qui se sentit, d'ironique, devenir triste, à
l'idée qu'en effet cette entrée dans le monde par la porte du salon
Komof était un gros événement pour un enfant de vingt-cinq ans et qui
avait toujours vécu là. Quelle âme nourrie d'idéal il allait apporter
dans cette société de luxe et d'artifice, recrutée par la comtesse!
--«Jamais de mon avis,» se dit-il, tiré de sa rêverie par le grincement
du pêne sur la serrure, et poussant la grille... «Puisque c'est moi qui
lui ai conseillé de sortir, qui l'ai habillé pour ce soir.»--Il avait en
effet conduit René chez son tailleur, son chemisier, son bottier, son
chapelier, afin de procéder à ce qu'il appelait plaisamment son
investiture...--«Il fallait penser auparavant aux dangers de cette
rencontre avec le monde... Et quel triste don de prévoir le pire! On le
présentera à quatre ou cinq femmes, il sera invité à dîner deux ou trois
fois, il oubliera de mettre des cartes, il oubliera... et on
l'oubliera...»
Il s'était engagé dans l'allée, puis il avait sonné à une première porte
à droite qui était celle des Fresneau, avant la loge du concierge. Cette
bizarre disposition des lieux s'expliquait par l'existence d'un second
petit jardin et d'une seconde maison, desservis également par la grille
de la rue Coëtlogon. La personne qui vint lui ouvrir était une grosse et
lourde fille de trente ans, à la taille courte, aux épaules carrées,
avec un visage tout d'une pièce, qu'encadrait un serre-tête de forme
auvergnate et qu'éclairaient deux yeux bruns d'une simplicité animale.
Cette physionomie campagnarde exprimait une instinctive défiance, comme
le geste par lequel la fille entre-bâillait à demi la porte au lieu de
l'ouvrir largement, comme le clignement de ses paupières tandis qu'elle
élevait la lampe à pétrole un peu haut afin de jeter la pleine lumière
sur le visiteur. Elle reconnut Claude, et sa large face s'anima d'une
bienveillance qui révélait la faveur dont l'écrivain jouissait dans
l'intérieur des Fresneau. La fille sourit en montrant des dents blanches
et petites, des dents de bête; il lui en manquait une derrière chaque
oeillère.
--«Bonsoir, Françoise,» dit le jeune homme, «votre maître est-il prêt?»
--«Tiens... C'est M. Larcher,» fit joyeusement la bonne; «il est paré,»
ajouta-t-elle, «et gentil comme un Jésus... Vous allez trouver la
compagnie dans la salle à manger... Attendez que je vous débarrasse de
votre veste... Ah! Marie, Joseph! mon pauvre Monsieur, c'est ça qui doit
vous peser sur le dos!...»
La familiarité de cette servante à tout faire, débarquée tout droit chez
les Fresneau, du village d'Auvergne dont était le professeur, et
installée dans la maison depuis quinze ans comme chez elle, amusait
toujours Claude Larcher. C'était un de ces lettrés trop raisonneurs, qui
raffolent du naturel, sans doute parce qu'il les repose du travail
desséchant et ininterrompu de leur propre cerveau. Il arrivait à
Françoise de lui parler de ses propres ouvrages en des termes d'une
prodigieuse bouffonnerie, ou d'exprimer, avec une ingénue naïveté, la
crainte dont elle était poursuivie, celle que l'auteur dramatique ne la
mît dans quelque pièce de théâtre; ou bien encore elle appliquait à des
phrases littéraires, ramassées en servant à table, cet étrange pouvoir
de déformation propre aux gens du peuple. Claude se rappelait l'avoir
entendue qui, pour vanter l'ardeur au travail de René, disait: «Il
s'identifrise avec ses héros.» Il en riait encore. Elle disait
«ceuiller» pour «cuiller,» «engratigner» pour «égratigner,» «archeduc»
pour «aqueduc,» «voyager en coquelicot» pour «incognito,» et une foule
de locutions du même genre que l'écrivain s'amusait à inscrire sur un de
ses innombrables calepins à notes, pour un roman qu'il ne finirait
jamais. Aussi se complaisait-il d'ordinaire à provoquer ce bavardage. Il
ne le fit pas ce soir-là, dominé par l'impression de mélancolie que lui
avait causée la subite idée de son rôle de tentateur mondain. Pendant
que Françoise suspendait son pardessus à une des patères, il regardait
le couloir qu'il connaissait pourtant si bien et sur lequel ouvraient
les portes des diverses chambres. Celle du poète, au fond à droite,
était exposée au midi; les Fresneau se contentaient d'une autre chambre,
plus étroite, au nord, à côté de laquelle se trouvait celle de leur
fils, Constant, un petit garçon de six ans, moins cher à Émilie que ne
l'était René. Les causes de cette affection passionnée de la soeur
pour le frère, Claude les savait, détail par détail, comme il savait
l'histoire de cette famille. Et cette histoire touchante, modeste et
simple, ne justifiait que trop son remords de venir arracher de cet
asile celui en qui elle se résumait toute.
Le père d'Émilie et de René, avoué à Vouziers, était mort misérablement,
à la suite d'excès de boisson. L'étude vendue, toutes les dettes payées
et grâce à la réalisation de quelques biens-fonds, la veuve de ce
viveur de province avait eu à elle environ cinquante mille francs. Le
séjour de Vouziers lui rappelant de trop cruels souvenirs, elle était
venue, avec ses deux enfants encore tout jeunes, s'établir à Paris. Elle
y avait un frère, l'abbé Taconet, prêtre très distingué, ancien élève de
l'École normale, entré dans les ordres subitement, et sans que rien eût
expliqué cette résolution à ses camarades qui le virent, avec non moins
de stupeur et presque aussitôt après sa sortie de Saint-Sulpice, ouvrir,
rue Cassette, un établissement d'éducation. Catholique convaincu, mais
très libéral et tout voisin du gallicanisme, l'abbé Taconet avait
compris que beaucoup de familles de la riche bourgeoisie hésitent entre
les collèges purement laïques et les collèges purement religieux, sans
trouver, ni dans les uns ni dans les autres, de quoi répondre à leur
double besoin de christianisme traditionnel et de développement moderne.
Il n'avait pris la soutane que pour réaliser plus aisément un projet
d'harmonie entre ces deux courants opposés, et toute son ambition fut
satisfaite le jour où il fonda, en compagnie de deux prêtres plus
jeunes, un externat ecclésiastique, dont les élèves devaient suivre les
cours du lycée Saint-Louis. Le succès de cette École Saint-André--l'abbé
Taconet l'avait baptisée ainsi du nom de son patron,--fut si rapide,
que, dès la troisième année, trois petits omnibus à un cheval étaient
nécessaires pour prendre les élèves à leur domicile et les y ramener. La
possibilité de donner à son fils, alors âgé de dix ans, une éducation
exceptionnelle, fut une des raisons qui décidèrent madame Vincy à
choisir Paris comme lieu de résidence, d'autant plus que les seize ans
d'Émilie assuraient à la mère une aide précieuse dans la tenue d'une
nouvelle maison. Sur les conseils de l'abbé Taconet, que le maniement
des fonds de son collège rendait bon administrateur, elle plaça les
cinquante mille francs de sa fortune en rentes italiennes, qui valaient
à cette époque soixante-cinq francs. Le ménage de la veuve eut ainsi
deux mille huit cents francs par an à dépenser. Le secret du culte
idolâtre dont Émilie enveloppait son jeune frère dérivait tout entier de
la masse de sacrifices quotidiens représentés par ce chiffre de revenus.
Dans la vie du coeur, on court après sa souffrance, comme on court au
jeu après son argent. Madame Vincy était tombée malade, presque aussitôt
après l'installation à Paris, qui s'était faite en 1863, dans cette même
maison de la rue Coëtlogon, mais au troisième étage. Jusqu'en 1871, date
où mourut la pauvre femme, la jeune fille dut suffire à ce triple
devoir: soigner sa mère alitée, veiller au minutieux détail d'un ménage
où cinquante centimes étaient une somme, suivre l'éducation de son
frère, heure par heure. Et elle avait mené cette dure tâche jusqu'au
bout, sans que la fatigue d'une telle existence, qui pâlissait un peu le
rose de ses joues amincies, lui arrachât une seule plainte. Elle avait
ressemblé à ces ouvrières des vieilles chansons parisiennes, qui se
consolent des lassitudes d'un âpre et continu travail, pourvu qu'elles
aient une fleur épanouie sur le rebord de leur fenêtre. Sa fleur, à
elle, avait été ce jeune frère, charmant enfant aux beaux yeux mobiles,
qui avait tout de suite récompensé la douce Émilie de son dévouement par
ces succès de collège,--solennelles réjouissances pour les femmes de
l'humble bourgeoisie, si dépourvues de fêtes. Très jeune, ce frère avait
commencé d'écrire des vers, et l'heureuse Émilie avait été la confidente
des premiers essais du jeune homme. Aussi, lorsqu'elle fut demandée en
mariage par Fresneau, dans les six mois qui suivirent la mort de la
mère, elle mit à son consentement cette première condition que le
professeur, agrégé de la veille, ne quitterait point Paris, et que René
continuerait de vivre avec eux, sans prendre aucune carrière que celle
des lettres. Fresneau accepta cette exigence avec délices. Il était de
ces gens très bons et très simples qui savent aimer, c'est-à-dire
qu'ils admettent, sans discussion, les moindres désirs de ceux qu'ils
aiment. Il s'était pris au charme d'Émilie, sans rien oser lui en dire,
depuis l'époque où il avait connu la famille Vincy, par suite du hasard
qui avait fait de lui le répétiteur de René, à l'école Saint-André, en
1865. Cet homme déjà tout voisin de la quarantaine, avait été attiré
vers la jeune fille par une communauté singulière de destinée.
N'avait-il pas renoncé de son côté à toute espérance égoïste, à toute
aspiration personnelle, dans le but de payer les dettes de son père,
ancien chef d'institution tombé en faillite? De 1858 à 1872, date de son
mariage, le professeur avait éteint pour vingt mille francs de créances,
et il avait vécu--avec des leçons qui lui rapportaient cinq francs,
l'une dans l'autre! Si l'on ajoute au chiffre d'heures de travail qu'un
pareil résultat représente, le chiffre des heures nécessaires à la
préparation des cours, à la correction des copies, aux allées et venues
d'un endroit dans un autre,--il était arrivé à Fresneau d'avoir durant
la même matinée une répétition rue Cassette, une seconde aux Ternes et
une troisième près du Jardin des Plantes,--on aura le bilan d'une de ces
existences, comme il s'en rencontre beaucoup dans l'enseignement libre,
qui finissent par user les plus puissants organismes. La passion pour
Émilie avait été le roman de cette vie, trop absorbée jusqu'alors pour
que la rêverie y trouvât place. L'abbé Taconet avait fait ce mariage, et
René Vincy avait compté un esclave de plus de son génie!
Claude Larcher n'ignorait aucun de ces petits faits, qui tous avaient eu
leur importance pour le développement du talent et du caractère du jeune
poète. Durant la minute que Françoise employait à suspendre son
pardessus, et rien qu'à jeter un regard sur le couloir à demi éclairé,
les moindres aspects de cette espèce d'antichambre commune revêtaient
pour lui une signification morale. Il savait pourquoi, dans les crans du
porte-cannes placé au coin de la porte, on voyait, à côté d'un gros
parapluie d'alpaga au manche lourd, employé par le professeur, le bois
élégant d'un mince parapluie anglais, choisi par madame Fresneau pour
son frère. Il savait que cette même main d'une soeur idolâtre avait
offert à René cette fine béquille à tête d'écaille qui coûtait sans
doute trente fois plus cher que le solide et simple bâton utilisé par
Fresneau dans les beaux jours. Il savait que les livres du professeur,
après avoir longtemps subi, dans ce couloir et sur les planches d'un
casier de planches noircies, tous les hasards de la poussière, avaient
fini par être exilés même du couloir dans un cabinet obscur, et ce
couloir abandonné aux fantaisies décoratives de René, qui en avait garni
les murs avec des gravures de son choix. C'était toute une suite des
admirables lithographies de Raffet sur le grand Empereur, qui avaient dû
révolter le républicain Fresneau. Mais Claude savait aussi que Fresneau
serait précisément le dernier à s'étonner du constant sacrifice de toute
la maisonnée à ce frère, dont il avait fait son Dieu, par tendresse pour
Émilie, comme la servante, comme l'oncle lui-même. Car l'abbé Taconet
avait subi lui aussi l'ascendant de la nature et du talent du jeune
homme. Il s'était dit que son neveu possédait de petites rentes, qu'à
l'heure actuelle la modeste somme placée sur ses conseils en Italiens
rapportait trois mille francs, qu'il laisserait lui-même une fortune
analogue. L'éducation chrétienne de René n'était-elle pas une garantie
que son talent d'écrire serait mis au service des idées de l'Église? Et
le prêtre avait contribué pour sa part à pousser le poète dans ce
difficile chemin de la littérature où cet enfant privilégié n'avait
rencontré jusqu'ici que du bonheur. Et tout ce bonheur, composé de pur
dévouement, de tendre affection, de gâteries familiales, de tiède, de
réchauffante confiance, Claude en comprenait le prix mieux que
personne, lui qui avait dû, orphelin de père et de mère, se battre tout
seul, dès sa vingtième année, contre les souillures, les cruautés et les
désenchantements de la vie d'artiste pauvre à Paris. Il ne venait jamais
chez les Fresneau sans éprouver une sorte d'attendrissement qui lui
serra le coeur, cette fois encore,--attendrissement qui le portait
d'habitude à rire très haut et à étaler le scepticisme le plus desséché.
Il était ainsi, trop énervé pour que la moindre émotion ne lui fît point
mal, à en crier, et, par désespoir de dompter jamais cette excessive
sensibilité, calomniant son coeur le plus qu'il pouvait.
II
ÂMES NAÏVES
Ce fut donc avec une mine souriante, presque railleuse, que Claude entra
dans l'étroite salle à manger où se trouvait rassemblée «la compagnie,»
comme disait Françoise: René d'abord, le héros de ce qui semblait à
toute la maison une aventure extraordinaire, madame Fresneau et son
mari, enfin madame Offarel, la femme d'un sous-chef de bureau au
ministère de la guerre, avec ses deux filles, Angélique et Rosalie. Ces
six personnes étaient rangées autour de la table en noyer, et assises
sur des chaises du même bois que recouvrait une étoffe en crin noir
rendue luisante par l'usage. Ce mobilier de salle à manger, acheté par
l'avoué de province lors de son installation, s'était conservé intact
depuis le départ de Vouziers, grâce à des soins d'une minutie
hollandaise. Un poêle mobile, engagé dans la cheminée, alourdissait
l'atmosphère de la pièce déjà resserrée, et attestait l'économie de la
ménagère. Émilie n'admettait le feu de bois que dans la chambre de René.
Une lampe de porcelaine suspendue à des chaînettes de cuivre éclairait
le cercle des têtes qui se tournèrent du côté du visiteur, et ses
derniers reflets venaient mourir sur le mur tendu d'un papier à ramages
jaunâtres où miroitaient quelques plats anciens. Sous ce coup de
lumière, les jeux divers des physionomies apparurent plus vivement à
l'écrivain qui entrait. D'ailleurs, les sympathies et les antipathies ne
se dissimulent guère dans le petit monde: l'animal humain y est moins
apprivoisé, moins usé aussi par le mensonge continu des politesses.
Émilie tendit la main à Claude, geste rare chez elle, avec un sourire
ouvert sur ses lèvres heureuses, avec un éclair dans ses yeux bruns;
tout son être exprimait sa franche joie à voir quelqu'un par qui elle
sentait son frère aimé.
--«N'est-ce pas, que son habit lui va bien?...» Ce fut un des premiers
mots qu'elle dit au nouveau venu, avant qu'il eût échangé les premiers
saluts avec les assistants et pris place lui-même dans le cercle. Et
c'était vrai que René présentait en ce moment un exemplaire accompli de
cette sorte de créature si rare à Paris: un beau jeune homme. À
vingt-cinq ans, l'auteur du _Sigisbée_ offrait encore aux regards ce
front sans rides, ces joues fraîches, cette bouche pure et ces yeux
clairs qui témoignent d'une âme entière et d'un tempérament inattaqué.
Il ressemblait beaucoup au médaillon, trop peu connu, que le sculpteur
David a exécuté d'après Alfred de Musset adolescent. Mais la chevelure
épaisse de René, sa barbe blonde et déjà abondante, ses épaules carrées,
corrigeaient, par un air de robustesse et de santé, ce que le masque du
poète des _Nuits_ garde d'un peu efféminé, de presque trop frêle. Les
yeux surtout, d'un bleu d'ordinaire très sombre, traduisaient en ce
moment un bonheur naïf et sans mélange, et l'exclamation d'Émilie était
justifiée par une grâce native qui se révélait même sous le frac de
soirée et dans cette tenue inusitée. La prévoyance de la tendre soeur
était allée jusqu'à songer aux petits boutons d'or du plastron et des
manchettes, qu'elle avait achetés, sur ses économies, chez un bijoutier
de la rue de la Paix, après avoir demandé mystérieusement conseil à
Claude. C'était elle-même qui avait noué le noeud de la cravate de
son frère, elle-même qui avait inspecté cette toilette de mondain avec
les mêmes soins qu'elle avait mis, quatorze ans plus tôt, à inspecter la
toilette de premier communiant de ce frère idolâtré.
--«Pauvre soeur,» fit ce dernier avec un joli rire qui découvrit ses
dents blanches et bien rangées, «pardonnez-lui, Claude, je suis sa seule
coquetterie...»
--«Hé bien! Vous nous débauchez encore René?» dit à son tour Fresneau en
prenant la main de Larcher. Le professeur commençait à grisonner. Il
était très grand et lourd d'encolure, avec des cheveux mal peignés et
une barbe non faite. Il avait, étalées devant lui et couvertes de notes
au crayon, des feuilles de papier à grandes marges, ses copies du
lendemain. Il les ramassa en ajoutant: «Vous ne connaissez plus cette
corvée de la correction des devoirs, heureux homme!... Prenez-vous un
petit verre pour vous réchauffer?» Il soulevait un carafon à demi rempli
d'eau-de-vie et qui était demeuré, le café une fois emporté, sur la
table de cette pièce qui servait de salon, dans le train ordinaire de la
vie.--Le vrai salon, situé lui aussi sur le devant, n'était occupé que
dans les occasions solennelles...--«Une cigarette?...» ajouta Fresneau
en tendant un bol rempli d'un tabac brunâtre qui s'échevelait autour
d'un cahier de papier.
Claude eut un geste de dénégation, tout en s'inclinant pour saluer les
trois autres dames, sans qu'aucune lui tendît la main. Elles
travaillaient, la mère à un bas de laine bleue qu'elle tricotait en
grattant par moments sa tête avec une des aiguilles, les deux
demoiselles à un ouvrage de broderie appliqué sur de la toile cirée
verte. Les cheveux de la mère étaient tout blancs, sa figure ridée et
carrée; à travers les lunettes qui se tenaient tant bien que mal sur son
nez un peu court, ses yeux envoyèrent à l'arrivant un regard de profonde
aversion. Une des deux filles, Angélique, réprima un sourire parce que
l'écrivain, en s'asseyant entre Émilie et René, avait dit: «Je me
mettrai ici...» et prononcé _mettrai_ comme si l'_e_ de ce mot eût été
muet,--incorrigible défaut dès longtemps remarqué par la jeune personne.
Elle appartenait, avec ses yeux noirs, à la fois futés et fugaces, avec
ses rougeurs aussi faciles que ses rires, à la grande espèce des timides
moqueuses. Quant à la seconde des deux soeurs, Rosalie, elle avait
incliné la tête sans lever ses beaux yeux, aussi noirs que ceux de sa
soeur, mais d'une expression douce et craintive. Quelques minutes
plus tard les paupières qui voilaient ses yeux se déplièrent, elle
regarda du côté de René, et son aiguille trembla entre ses doigts en
suivant le dessin qui indiquait la préparation de la broderie. Elle
pencha sa tête davantage encore, et ses cheveux châtains brillèrent sous
la lampe. Rien de ce petit manège n'avait échappé à Claude. Il
connaissait de longue date les habitudes et les caractères de ces dames
Offarel,--comme disait Fresneau avec une formule toute provinciale.
Elles avaient dû venir dès sept heures, aussitôt après leur dîner pris
dans leur appartement de la rue de Bagneux, tout auprès. Le père Offarel
les avait amenées; il avait gagné de là le café Tabourey, au coin de
l'Odéon, et il y lisait avec conscience tous les journaux. Claude
n'avait pas eu beaucoup de peine à deviner que la vieille madame Offarel
nourrissait le rêve d'un mariage entre Rosalie et René; il soupçonnait
son jeune ami d'avoir encouragé cette espérance par un goût instinctif
pour le romanesque, et il ne doutait pas que Rosalie ne se fût prise,
elle, plus sérieusement qu'il n'aurait fallu, à l'attrait de l'esprit et
de la jolie physionomie du poète. Il sentait si bien que la jeune fille
l'aimait et le redoutait à la fois, lui, Claude Larcher. Elle l'aimait
parce qu'il était dévoué à René; elle le redoutait parce qu'il
entraînait ce dernier dans un courant nouveau d'événements. Pour
l'innocente enfant, comme pour tous les membres de ce petit cercle, la
soirée chez madame Komof revêtait les apparences d'une expédition
lointaine, dans un pays fantastique et inexploré. Chacun y plaçait des
espérances chimériques ou des appréhensions folles. Émilie Fresneau, qui
avait toujours caressé pour son frère des ambitions démesurées, le
voyait accoudé à une cheminée, disant des vers au milieu d'une assemblée
de duchesses, aimé par une «princesse russe.» Quand elle prononçait ces
deux mots, l'inconnu de toutes les supériorités sociales se développait
devant ses songes. Rosalie, elle, était la victime de la plus aiguë des
perspicacités, celle de la femme qui aime. Les yeux de René
l'épouvantaient, quoiqu'elle se le reprochât, par la joie absolue qu'ils
exprimaient d'aller dans un monde où elle, sa demi-fiancée, ne pouvait
pas aller. Ils étaient bien autrement liés que n'imaginait Claude,
s'étant fait l'un à l'autre des promesses secrètes, par un soir de
printemps de l'année dernière. René, à ce moment-là, était inconnu. Elle
l'avait pour elle toute seule. Il trouvait tout charmant d'elle, et tout
insipide sans elle. Aujourd'hui elle entrevoyait, du fond d'une
ignorance qu'illuminait son inconsciente jalousie, de quelles
dangereuses comparaisons elle était menacée. Avec ses robes coupées à
la maison et où gauchissait sa jolie taille, avec ses chaussures
achetées toutes faites et où se perdait son pied menu, avec la modestie
de ses cols blancs et de ses pauvres manchettes, elle se sentait comme
devenir humble à la pensée des grandes dames qu'allait rencontrer René.
Voilà pourquoi son aiguille tremblait, pourquoi ses paupières battaient
plus vite, pourquoi son coeur se serrait d'une vague épouvante, tandis
que le professeur insistait afin que Claude acceptât un verre de liqueur
et roulât une cigarette de maryland:
--«C'est de l'excellente eau-de-vie de cidre qu'un de mes élèves m'a
envoyée de Normandie... Non vraiment?... Mais vous l'aimiez autrefois...
Vous rappelez-vous lorsque nous donnions des cours chez le Vanaboste?...
Quatre heures par jour, y compris le jeudi, et les copies. Cent
cinquante francs par mois!... Étions-nous gais en ce temps-là?... Nous
avions un quart d'heure entre les deux classes, durant lequel vous me
conduisiez rue Saint-Jacques, je vois encore la petite salle du café,
boire un verre de cette eau-de-vie pour nous soutenir. Vous appeliez
cela vous durcir l'artère, sous prétexte que l'homme a l'âge de ses
artères et que l'alcool diminue leur élasticité...»
--«J'avais douze ans de moins,» dit Claude en riant de ce souvenir, «et
pas de rhumatismes...»
--«Ça ne doit pas être très sain,» reprit aigrement madame Offarel, «de
sortir presque tous les soirs, et ces grands dîners, avec leurs vins
fins et leur cuisine épicée, voilà qui vous brûle le sang.»
--«Laissez donc,» fit Émilie avec vivacité, «nous avons eu le plaisir
d'avoir M. Larcher à notre table, vous ne savez pas comme il est
sobre... Et puis, on peut bien se coucher un peu tard, quand on a la
liberté de dormir la grasse matinée. René nous a dit que c'est si
tranquille chez vous,» ajouta-t-elle en s'adressant à l'écrivain d'une
manière directe, «et si charmant...»
--«Si tranquille, oui... J'ai déniché un petit appartement dans un vieil
hôtel de la rue de Varenne, dont je me trouve être aujourd'hui par
hasard le seul locataire. Quand les persiennes sont fermées, je pourrais
me croire au milieu de la nuit. Je n'entends que les sonneries des
cloches d'un couvent qui est tout auprès, et la rumeur de Paris, si
loin, si loin.»
--«J'ai toujours ouï dire qu'une heure de sommeil avant minuit vaut
mieux que deux après,» interrompit la vieille dame que la douceur de
Claude exaspérait. Elle lui en voulait, sans trop en comprendre la vraie
raison, moins encore pour l'influence exercée sur René que par une
profonde antipathie de nature. Elle se sentait étudiée par ce personnage
aux yeux inquisiteurs, aux manières recherchées, aux sourires pour elle
inexplicables; elle en éprouvait une impression de malaise qui se
traduisait en brusques attaques. Elle ajouta: «D'ailleurs M. René n'aura
pas ce repos ici. À quelle heure finira cette soirée chez cette
comtesse?...» Elle prononçait _c'te_ pour _cette_, comme les gens du
peuple.
--«Je ne sais pas,» répartit Claude que les rancunes mal dissimulées de
son ennemie divertissaient, «on jouera le _Sigisbée_ vers les dix heures
et demie... et on soupera vers les minuit et demi, une heure...»
--«M. René sera couché vers les deux heures, alors,» reprit madame
Offarel avec cette visible satisfaction d'une personne agressive qui
assène à un interlocuteur quelque argument irréfutable, «et comme M.
Fresneau s'en va vers les sept heures et que, dès les six, Françoise est
là à faziller...»
--«Allons, allons, une fois n'est pas coutume,» fit Émilie avec une
certaine impatience, en coupant la parole à la grondeuse, dont elle
prévoyait quelque algarade, et pour changer le cours de la causerie en
flattant une manie de la vieille dame:--«Vous ne nous avez pas dit si
Cendrillon est revenue définitivement?»
Cendrillon était une chatte grise qui avait été donnée par madame
Offarel à un jeune homme de leurs amis, un monsieur Jacques Passart,
professeur de dessin, qu'un goût commun pour l'aquarelle avait lié avec
le sous-chef de bureau. C'étaient là les deux vices du ménage: la
peinture pour le mari, qui lavait ses paysages jusque dans son bureau;
la gent féline pour la femme, qui avait eu jusqu'à cinq pensionnaires de
cette espèce dans le logement de la rue de Bagneux,--un rez-de-chaussée
comme celui des Fresneau, et agrémenté aussi d'un jardinet. Jacques
Passart, qui nourrissait pour Rosalie un amour malheureux, s'était si
souvent confondu en exclamations devant la gentillesse de Cendrette ou
Cendrinette, comme disait madame Offarel, que cette dernière lui avait
donné la petite chatte. Après un séjour de trois mois dans la chambre
que Passart occupait à un cinquième étage de la rue du Cherche-Midi, la
pauvre Cendrillon avait fait ses petits. On lui en avait tué deux sur
trois, et elle s'était sauvée, emportant le troisième. Passart n'avait
pas osé parler de cette fuite. Deux jours après, madame Offarel avait
entendu un grattement à la porte du jardin. «C'est singulier,»
avait-elle dit en vérifiant le nombre des chats étendus, l'un sur le
duvet de son lit, l'autre sur l'unique canapé, le dernier sur le marbre
de la cheminée. «Ils sont là tous trois, et l'on gratte.» Elle avait
ouvert, et Cendrillon était entrée, dressant son museau, arquant son
dos, frottant sa tête contre son ancienne maîtresse, enfin mille amitiés
qui avaient ravi la bonne dame. Puis, le lendemain matin, plus de
Cendrillon. Cette visite, rendue plus mystérieuse par l'aveu que Passart
avait dû faire de sa négligence à surveiller la précieuse chatte, avait
été, la veille, un objet d'interminables raisonnements de madame Offarel
à Émilie, et le fait de n'en avoir pas encore parlé de la soirée,
révélait toute l'importance attachée par la mère de Rosalie à l'entrée
de René dans le beau monde, comme elle disait encore:
--«Ah! Cendrillon!...» reprit-elle, avec un mélange de son aigreur
actuelle et de l'enthousiasme que lui inspirait le souvenir de la
gracieuse bête. «Mais monsieur René se la rappelle-t-il seulement?» Et,
sur un signe du jeune homme qu'il n'avait pas oublié cette intéressante
personne: «Hé bien! elle est revenue, ce matin, avec son petit, qu'elle
tenait dans sa gueule et qu'elle a mis à mes pieds pour me l'offrir...
Oui, elle me regardait... Elle était venue, l'autre jour, afin de voir
si je voulais bien encore d'elle, et maintenant elle me demandait de
prendre aussi son chaton... Ça vaut mieux d'aimer les bêtes que les
gens,» ajouta-t-elle en manière de conclusion, «elles sont plus
fidèles.»
--«Admirable trait d'instinct!» s'écria Fresneau qui recommençait de
zébrer ses copies d'indications cabalistiques. «Je le citerai à mon
cours...»--Le pauvre homme, sorte de maître Jacques du professorat,
enseignait la philosophie dans une école préparatoire au baccalauréat,
le latin ailleurs, ailleurs encore l'histoire, et jusqu'à l'anglais
qu'il savait à peine prononcer. À ce régime il avait contracté cette
habitude, propre aux vieux universitaires, de conférencer à perte de vue
et à toute occasion. Ce merveilleux retour de Cendrillon au logis natal
lui fut un texte à disserter indéfiniment. Il allait, racontant
anecdotes sur anecdotes, et oubliant ses copies,--en apparence; car
l'excellent homme, et si faible qu'il n'avait jamais su tenir en paix
une classe de dix élèves, trouvait à son service toutes les finesses de
l'observateur lorsqu'il s'agissait de sa femme. Tandis que son crayon
courait dans les marges des devoirs de ses écoliers, il avait perçu
distinctement l'hostilité de madame Offarel et deviné à l'accent
d'Émilie qu'elle n'était pas rassurée sur l'issue d'une conversation
engagée de la sorte. Et le professeur prolongeait son monologue pour
donner aux nerfs de l'acariâtre bourgeoise le temps de se calmer. Il
n'eut pas à soutenir ce rôle bien longtemps. Un nouveau coup de sonnette
retentit...
--«C'est papa, il est dix heures moins un quart!» s'écria Rosalie. Elle
aussi avait souffert de l'aigreur de sa mère vis-à-vis de Claude et de
René. Et l'arrivée de son père qui devait donner le signal du départ lui
apparaissait comme une délivrance,--elle pour qui s'en aller de la
maison des Fresneau était d'ordinaire un crève-coeur. Mais elle
connaissait sa mère, et elle sentait, d'instinct plus que de
raisonnement, combien l'amertume de ses remarques devait paraître
mesquine et déplaisante à René. Il n'avait que trop de motifs pour ne
plus se complaire dans leur société! Elle se leva donc en même temps que
son père entrait dans la salle. C'était un homme long et sec, avec un de
ces visages comme évidés qui rappellent nécessairement le type immortel
de don Quichotte: un nez en bec d'aigle, des tempes creusées, une bouche
un peu tirée, et, dominant le tout, un de ces fronts fuyants,
chimériques, dont il semble que les manies et les idées fausses en ont
raviné toutes les rides et soulevé toutes les bosses. Celui-ci joignait
à son innocente passion d'aquarelliste en chambre, la ridicule infirmité
de ramener sans cesse la conversation sur ses maladies imaginaires.
--«Il fait très froid ce soir,» fut son premier mot, et tout de suite,
s'adressant à sa femme: «Adélaïde, as-tu de la teinture d'iode à la
maison? Je suis sûr que j'aurai ma crise de rhumatismes demain matin.»
--«Votre voiture est-elle chauffée?» dit Émilie à Claude, sur cette
exclamation.
--«Oui, Madame,» fit l'écrivain, et, consultant sa montre: «Il faut même
la gagner, cette voiture, si nous ne voulons pas être en retard...»
Tandis qu'il prenait congé de tout le petit cercle, et qu'Émilie le
reconduisait, René avait disparu de son côté, sans serrer la main à
personne, par la porte qui donnait de la salle à manger dans sa chambre.
«Il est sans doute allé prendre son pardessus, il va revenir,» pensait
Rosalie; «il n'est pas possible qu'il parte sans me dire adieu, d'autant
plus qu'il ne m'a pas regardée de tout ce soir.» Et elle continuait son
ouvrage tandis que Fresneau accueillait le sous-chef de bureau avec la
même offre qu'il avait eue pour son ami:
--«Un petit verre pour chasser ce froid?»
--«Une larme,» fit l'employé.
--«À la bonne heure,» reprit le professeur, «vous n'êtes pas comme
Larcher, qui a méprisé mon eau-de-vie.»
--«M. Larcher?» dit l'employé. «Vous ne savez pas sa boisson
ordinaire?... Hé! hé!» ajouta-t-il d'une voix plus basse et en regardant
du côté du corridor prudemment, «j'ai lu ce soir même un article de
journal où il est joliment arrangé.»
--«Conte-nous ça, petit père,» fit madame Offarel en posant son ouvrage
sur ses genoux, pour la première fois de la soirée, et laissant paraître
sur son visage la joie naïve de ses mauvais sentiments, comme elle avait
montré tout à l'heure sa naïve affection pour la petite chatte.
--«Il paraît,» reprit le vieil homme en soulignant ses mots, «que, dans
les salons où va M. Larcher, on lui donne à boire, au lieu de tasses de
thé, des verres de sang.»
--«Des verres de sang?» interrogea Fresneau abasourdi de cet étrange
racontar, «et pourquoi faire?»
--«Pour le soutenir, donc,» dit vivement madame Offarel, «vous n'avez
pas vu cette mine? Ah! il doit en mener une jolie vie!»
--«Il paraît encore,» continua le narrateur qui tenait à placer quelques
anecdotes de plus, avec cette basse ardeur de crédulité propre aux
bourgeois, aussitôt qu'il s'agit d'une des innombrables calomnies
d'envieux auxquelles sont en proie les hommes connus, «il paraît qu'il
vit entouré d'une cour d'adoratrices, et qu'il a trouvé un moyen sûr de
faire un succès aux moindres pages qui sortent de sa plume. Il fait
tirer ses épreuves à des dizaines d'exemplaires qu'il porte chez chacune
des dames qu'il connaît. On les étale sur un canapé et alors: Mon petit
Larcher par-ci, mon petit Larcher par-là, vous changerez ce mot, vous
enlèverez cette phrase... et il change le mot, et il enlève la phrase,
et ces dames s'imaginent qu'elles sont un peu les auteurs de ce qu'il a
écrit...»
--«Ça ne m'étonne pas,» dit madame Offarel, «il m'a tout l'air d'un fier
intrigant.»