Il convient d’ailleurs de remarquer que son emploi est d’autant plus

répandu et ses vertus appréciées, que les peuplades sont parvenues à un

degré de civilisation plus avancé. Chez les races du Sénégal et du

Soudan, converties depuis longtemps à l’Islam, il a acquis une notoriété

supérieure à celle de toutes les plantes dont le Prophète a recommandé

l’usage dans le Coran, et, selon un dicton répété par tous les marabouts

noirs, celui qui sera engraissé de noix de Kola ira droit au ciel.

Il est regardé partout comme la source ou l’emblème de la vigueur et de

la puissance. C’est l’orgueil de beaucoup de chefs de ces pays d’avoir

fait leur alimentation exclusive de Kolas pendant des périodes

excessivement longues.

L’usage de ce produit a pris une extension très grande depuis qu’a

commencé la pénétration européenne. La noix de Kola s’est en quelque

sorte démocratisée ; aussi on peut espérer qu’au fur et à mesure que les

diverses régions de l’Afrique tropicale s’ouvriront à la civilisation,

la consommation de la précieuse amande s’accroîtra encore dans des

proportions considérables.

=Propriétés réelles attribuées au Kola par les indigènes.=

_Comme excitant et tonique._ — Tous les Noirs, dans les régions où

existe le Kola connaissent ses propriétés stimulantes.

Il supprime la fatigue résultant d’un effort prolongé et permet de

soutenir cet effort sans défaillance pendant des heures.

Il permet de supporter longtemps la soif et la faim.

Il procure un état de bien-être général. Il stimule l’activité des

traitants qui en font généralement une consommation abondante. Le Kola

possède toutes les vertus, au dire de tous les Soudanais et Sénégalais

avec lesquels nous avons vécu.

« Il est pour nous ce qu’est pour vous le café », me disait un jour un

notable ayant vécu longtemps au contact des blancs. Nous trouvons, dans

une lettre du P. KLAINE au botaniste PIERRE, une expression populaire

heureuse pour caractériser les propriétés de la noix de Kola : « Les

vieux Gabonais, dit-il, aiment mâcher le Kola. Ils prétendent qu’il les

_ravigotte_ et qu’il donne plus de vigueur à leurs membres. »

Chose très curieuse, toutes les peuplades forestières vivant dans les

régions où la noix est abondante, en font un usage très modéré et y

attachent peu d’importance. On sait que ces peuples sont parmi les plus

primitifs de l’Afrique.

Au contraire, les peuples soudanais parvenus à une véritable

civilisation, s’en montrent extrêmement friands. A cause de la cherté de

la noix, la classe des notables est presque seule à en consommer, mais

dès qu’un Noir de condition modeste s’élève à une situation lui

permettant de satisfaire ses goûts, il devient un mangeur de Kolas. Nos

tirailleurs, nos miliciens, nos interprètes, nos boys même, s’ils sont

du Soudan, en consomment de grandes quantités.

Demandez à un jeune Noir ce qu’il fera s’il devient riche un jour. S’il

est d’un centre européanisé depuis longtemps et s’il est franc, il

répondra — c’est probable — « qu’il voudrait vivre comme les blancs et

commander ou ne rien faire » ; mais s’il est Soudanais et s’il ne s’est

pas encore trop frotté à notre civilisation, vraisemblablement, il vous

dira :

« J’achèterai beaucoup de femmes, j’aurai des chevaux et des _griots_

(musiciens), et je mangerai beaucoup de noix de Kola. »

Les populations de la grande forêt vierge, si elles font peu de cas de

la noix de Kola, en connaissent fort bien les propriétés, mais ils ne la

dégustent pas à la manière des Soudanais.

Elle se mange ordinairement fraîche et saupoudrée de poivre et de sel.

On prétend qu’elle agit ainsi beaucoup plus énergiquement.

Chez les Trépo de la Côte d’Ivoire, par exemple, l’absorption du Kola

sous cette forme est un fait courant. Les hommes se réunissent par

petits groupes pour l’absorption. La femme de l’un d’eux pile un mélange

de sel du commerce et de petits fruits de Piment enragé (_Capsicum

frutescens_). La poudre ainsi préparée est placée sur un fragment de

feuille de bananier au milieu du groupe des hommes réunis pour manger

les Kolas ensemble. Ils n’absorbent qu’une petite quantité de noix à la

fois, non point par privation, puisque ce produit est commun autour de

chaque village, mais pour la raison qu’il suffit d’un petit fragment

pour obtenir l’effet désiré. Habituellement, une belle noix suffit pour

5 ou 6 hommes qui s’accroupissent en cercle autour de la poudre de sel

et de piment. Un des hommes coupe la noix avec ses dents en autant de

parts qu’il y a d’assistants. Chacun plonge le morceau qu’il a en main

dans la poudre épicée, puis le grignotte en le plongeant plusieurs fois

dans le mélange de sel et de piment. Il est en outre recommandé pendant

qu’on se livre à ce festin, de boire une bouteille d’alcool de traite

(le _gin_ de la Côte occidentale d’Afrique), ce qui faciliterait

l’absorption du principe actif. Les hommes adultes seuls dégustent ainsi

le Kola en société, mais les jeunes gens et les femmes mariées ont aussi

la liberté d’en manger.

Les Trépo n’attribuent point comme les Soudanais des propriétés

aphrodisiaques à ce produit, mais ils sont unanimes à le considérer

comme un aliment d’épargne qui stimule les forces lorsqu’il se présente

un travail pénible à accomplir ou une longue marche à effectuer. « Avec

des noix de Kola on peut rester des jours sans manger et on n’a jamais

faim », prétendent-ils, et les Soudanais sont tous aussi de cet avis.

Au Gabon, suivant le P. KLAINE (_Lettre_ du 7 sept. 1898 à PIERRE), on

fait des Kolas deux sortes d’usages. « Quand un indigène a un long

voyage à effectuer, il ne se sert guère que des graines de _Cola_ qu’il

suce en mâchant et en alternant avec du Piment mélangé de sel[365]. Cela

lui permet d’empêcher la faim et de trouver l’eau agréable. Il a un

effet moins enivrant que l’Iboga ».

Les mangeurs de Kola ne font ordinairement pas usage du tabac. L’usage

de ce dernier produit, vraisemblablement importé dans l’Afrique noire

depuis quelques siècles seulement, s’est généralisé jusqu’au centre de

l’Afrique et les régions où on fume le moins sont habituellement celles

où on consomme le plus de Kolas.

Les fumeurs de chanvre de l’intérieur de la forêt congolaise se servent

à peine de la noix de Kola.

_Comme médicament._ — 1o La noix de Kola est fréquemment employée pour

combattre la diarrhée (DANIELL).

2o On l’emploie parfois contre la fièvre paludéenne. Dans le Bas-Niger,

écrit le commandant MATTEI, « les rois, les grands chefs et les gens

riches, mâchent des Kolas toute la journée, n’avalent que le sucre du

fruit ; ils disent que c’est un fébrifuge »[366]. CHALOT a relaté ce

curieux procédé de traitement en usage dans le moyen Congo. « Le

féticheur-médecin (Nganga) fait une quantité de petites incisions sur le

front du fiévreux ; ensuite il mâche le Kola mélangé de piment indigène

à petit fruit ; quand le tout est bien malaxé, il le jette sur le front

du malade qui ensuite va se reposer ; c’est une sorte de cataplasme

composé de Kola et de Piment. Plusieurs tribus emploient cette méthode :

les Bakounis, Bakembas, Bakongos, Batékés..., déclarent que ce moyen est

infaillible »[367].

3o Les Abés de la forêt de la Côte d’Ivoire quand ils toussent mangent

des fragments de Kola avec du sel. Ils considèrent la noix comme un

médicament et non comme un excitant. Ils ne lui attribuent pas de

propriété aphrodisiaque.

4o Au Soudan, beaucoup de Noirs croquent un fragment de noix de Kola

quand ils ont la migraine.

_Comme aphrodisiaque._ — Dans quelques régions du Soudan, le Kola est

considéré comme aphrodisiaque, mais, dans ces régions même il est loin

d’être regardé par les indigènes comme un vert-galant aussi merveilleux

que l’ont rapporté divers explorateurs.

Par contre beaucoup d’indigènes disent qu’il n’a point d’action sur le

sens sexuel, mais _il rend heureux_ et c’est à ce titre qu’il prédispose

à la recherche du plaisir.

Cependant, ainsi que nous l’avons montré dans le chapitre consacré à la

physiologie, la noix de Kola à faible dose serait plutôt un excitant du

sens génésique.

Le Dr RANÇON est très affirmatif à ce sujet : « Les Noirs, dit-il,

regardent le Kola comme un puissant aphrodisiaque. On sait combien les

peuples primitifs tiennent à conserver le plus longtemps possible leur

vigueur génésique. Aussi les peuples du Soudan font-ils, dans ce but,

une ample consommation de Kolas. Jeunes, les hommes en mangent pour

augmenter leur virilité ; vieux pour la voir reparaître s’ils l’ont

perdue. Il donne surtout aux jeunes gens une excitation assez durable et

génésiquement utilisable si je puis parler ainsi. Je doute qu’il agisse

de même sur les vieillards épuisés ».

A Djenné et à Tombouctou, les jeunes garçons et les femmes se

dissimulent pour manger les Kolas afin d’éviter les quolibets des

hommes. Certains dandys au contraire les mangent avec ostentation. Tout

jeune Wolof de marque en porte constamment avec lui pour en offrir à ses

amis de rencontre et il est de bon ton de garder la pulpe de Kola mâchée

aux commissures des lèvres pour indiquer qu’on en est repu. Cela est

considéré par les jeunes Noirs, comme aussi distingué que d’avoir à la

bouche une cigarette comme en fument les européens. Nous croyons

toutefois que beaucoup de Noirs mangent des Kolas en grande quantité

soit par vanité, soit par fanfaronnade.

Pendant sa captivité à Kayes en 1898, Samory racontait volontiers qu’il

s’en était alimenté exclusivement pendant de longues périodes et un

autre jour un nègre bambara nous affirma être d’essence supérieure parce

que son père, pendant des mois entiers, en avait fait toute sa

nourriture.

Le Kola est considéré, en beaucoup d’endroits, comme un produit si

précieux que les hommes libres seuls ont le droit d’en manger. Il nous

souvient qu’en 1899, alors que l’esclavage existait encore dans la

Boucle du Niger, les porteurs auxquels nous offrions parfois des noix de

Kola comme gratification, se cachaient ordinairement pour les croquer,

ce fruit divin n’étant permis qu’aux seuls hommes libres, « les fils

préférés du Prophète ».

=Les Kolas dans la vie sociale et domestique.=

Ce n’est pas seulement au point de vue médical que les Kolas jouent un

rôle important en Afrique occidentale. On les utilise dans presque

toutes les circonstances de la vie.

« Ils sont tour à tour, écrivent J. et H. VUILLET : cadeau de

fiançailles ou de mariage, gage d’amitié ou d’amour, amulette, offrande

aux féticheurs, objet d’échange remplaçant la monnaie, tribut, surpaye,

fétiche d’épreuve que l’on mange en prêtant serment »[368].

Dans les Pays Bambaras et dans le Kissi, quand un homme veut demander

une jeune fille en mariage, il envoie au père un panier de Kolas

contenant à la fois des noix blanches et des noix rouges. Si la demande

est acceptée, le père garde les Kolas ; dans le cas contraire, il

retourne à l’envoyeur des Kolas rouges. De même si un jeune homme au

Kissi veut obtenir les faveurs d’une jeune fille, il lui envoie en

cadeau, sans autre explication, un lot de Kolas blancs.

Si la jeune fille accepte une entrevue, elle garde les Kolas et n’envoie

rien en échange ; si, au contraire, l’offre n’est pas agréée, elle

conserve les Kolas blancs, mais envoie en échange des Kolas rouges. Le

don de noix blanches au jeune homme correspondrait à une insulte.

Les Kolas blancs et les Kolas rouges se trouvant ordinairement réunis

dans les mêmes fruits, l’échange d’amandes de couleurs variées est

devenu le symbole du mariage ; mais, là comme en toutes choses, il y a

des usages à suivre qui varient d’un pays à l’autre. C’est ainsi qu’au

Fouta-Djalon et dans la Boucle du Niger, il est de bon goût d’offrir à

un étranger des Kolas blancs, et, si l’on n’en possède que des rouges,

en les offrant on ajoute ordinairement : « Si cela dépendait de moi, ils

seraient blancs ».

« Lorsqu’un étranger de distinction, écrivait en 1890 le commandant

MATTEI, vient leur faire visite, les rois et les princes lui offrent une

poignée de Kolas en signe d’alliance et d’amitié »[369].

Les premiers explorateurs qui pénétrèrent au cœur du Soudan trouvèrent

en effet des provisions de Kolas frais chez tous les chefs. C’était le

plus agréable et le plus précieux des cadeaux.

Dès qu’une caravane de dioulas en apportait dans un village éloigné, le

chef qui s’en rendait acquéreur distribuait cette friandise à ses amis

et à ses hôtes.

Le Kola est, dans tout le Soudan, le symbole de l’amitié et comme il a

une grande valeur commerciale, il est aussi pour celui qui l’offre

l’expression de la richesse.

Le Kola, aux yeux de tous les Soudanais, est un fruit noble. Le premier

devoir de l’hospitalité est d’en offrir à l’hôte qu’on reçoit. Lorsque

je rencontrai pour la première fois le sultan actuel du Baguirmi,

Gaourang, à Corbol, sur le moyen Chari, en plein cœur du Soudan, où il

était venu en expédition, il m’invita à boire du thé (du véritable thé

d’une marque anglaise apporté à travers le Sahara) et pendant qu’un

esclave versait le thé et du lait frais, un autre faisait circuler sur

un plateau en cuivre des Kolas rouges très frais, dont plusieurs charges

avaient été apportées quelques jours auparavant par une caravane de

Haoussas. Le sultan avait voulu me donner ainsi un témoignage d’amitié

sincère.

Même quand on ne possède qu’une seule noix de Kola les lois de

l’hospitalité exigent, au Soudan, qu’on la brise avec les dents en

autant de morceaux qu’il y a d’amis présents.

Manger des Kolas ensemble équivaut, chez les Soudanais, à l’échange du

sang chez d’autres peuplades.

La plus grosse insulte, de la part d’un indigène, serait de refuser les

Kolas qu’on lui offre : le partage d’un Kola est un symbole de

confiance.

C’est sur la précieuse noix que se scellent les amitiés, que se signent

les traités, que se prêtent les serments. Mangé en commun avec un homme,

il vous lie indéfiniment à lui. Même si par surprise vous avez été amené

à le partager avec un ennemi, vous devez rester réciproquement attachés

l’un à l’autre et vous n’avez plus le droit de vous combattre.

Les Noirs oublient du reste fréquemment de telles obligations ; mais un

témoin pourra un jour venir rappeler aux deux adversaires qu’il les a

vus manger le Kola en commun, et ce simple souvenir sera souvent une

cause de réconciliation.

Le Kola blanc jouit particulièrement d’un prestige considérable au

Soudan nigérien. « Il est d’usage, par exemple d’échanger des noix de

Kola blanches en guise de sympathie, d’en offrir aux personnes qui se

marient en signe d’amitié, d’en présenter aux parents d’un défunt en

signe de deuil, d’en donner à ceux qui ont fait preuve de courage ou de

force en telle circonstance »[370].

=Rôle du Kola au point de vue religieux.=

Le Kola est considéré comme un produit sacré par tous les musulmans. Une

légende, répandue dans le Sokoto et dans le Pays Haoussa, dit « que le

Prophète s’est assis sous un Kolatier et qu’il a offert des noix à tous

ses disciples. Tous les musulmans du centre africain vénèrent donc cet

arbre à cause de la légende qui a traversé les siècles et qui est encore

aujourd’hui en honneur. »[371]

Dans d’autres parties du Soudan, on raconte que celui qui mourra

engraissé de Kolas, ira tout droit au paradis d’Allah.

Ce sont évidemment les traficants musulmans qui ont répandu ces légendes

d’autant plus absurdes que les Kolatiers n’ont jamais existé dans les

pays où vécut Mahomet.

Les premiers musulmans du Soudan occidental (Soninkés et Mandés-Dioulas)

qui s’avancèrent au sud de la région nigérienne, répandirent dans toutes

les terres d’Islam de la zône soudanaise la précieuse noix qui, avec le

commerce des esclaves, celui de l’or et de l’ivoire, constituait le

principal trafic de ces contrées.

Djenné était alors l’un des principaux centres où ces riches produits

étaient apportés, pour être ensuite dirigés dans toutes les contrées

converties à la religion du Prophète.

« Cette ville Sonraï, peuplée fort peu de temps après sa conversion, en

1050, de tous les éléments musulmans du Nord et spécialement de _Mandé-

Sô_, devint la grande métropole musulmane en même temps que la ville

commerciale la plus fréquentée de l’Afrique Occidentale, et même une des

grandes places de commerce de l’Islam. »[372]

La création de Tombouctou, quelques siècles plus tard, étendit la

réputation du fruit fameux plus loin vers le nord, et cette réputation

s’étendit, certainement, jusque dans l’antique Gaô (Gana), à Oualata et

jusque dans les oasis du Touat.

Les approvisionneurs de ces marchés étaient installés dans le Haut-

Niger. Dès une époque très ancienne, ainsi que nous l’avons vu

précédemment, ils étaient déjà fixés non seulement au Bouré, mais aussi

à Kankan, Touba, Odienné, Beyla, Moussadougou, Sambatiguila, d’où des

colonnes partaient constamment vers le sud, soit pour y faire des

razzias d’esclaves, soit simplement pour s’y procurer, par voie

d’échange, des produits commerciaux. Ces musulmans étaient venus du

nord, dans ces régions, en marchands, « attirés, écrit ARCEN, par l’or

jaune du Bouré, par les bienfaisantes noix de Kola de la forêt, par la

robustesse des païens Bamana (Bambara), que les vainqueurs d’un jour

leur vendaient comme esclaves ».

Dès cette époque, le Kolatier était sans doute comme aujourd’hui

domestiqué (au même titre que l’_Elæis_) sur les confins nord de la

forêt de l’Afrique Occidentale. Pour empêcher la propagation de cet

arbre vers le Nord, ce qui aurait rendu leurs expéditions inutiles et

par conséquent arrêté leur commerce, les Dioulas répandirent cette

légende, aujourd’hui ancrée chez toutes les populations soudanaises que

_quiconque plantait un Kolatier devait mourir lorsque cet arbre

commençait à rapporter_.

Le commerce était très fructueux, car, pour transporter les ballots de

noix, on employait les esclaves, achetés aussi à la lisière de la forêt

pour un prix infime, souvent pour quelques morceaux de sel de

Tombouctou, et on n’avait pas à se préoccuper de leur nourriture en

route. Pour étendre leur trafic, les dioulas présentèrent le Kola comme

un fruit cher au Prophète : cela leur était d’autant plus facile qu’ils

étaient pour la plupart des sortes de missionnaires marabouts, analogues

à ces razzieurs d’esclaves qui, vers le milieu du XIXe siècle, avaient

porté leurs opérations jusque sur les confins du Nil, du Chari et même

de Haut-Oubangui et que nous avons vus nous-même, il y a très peu de

temps encore, dans le Haut-Chari, le Coran d’une main et le fusil de

l’autre faire la guerre sainte (le _djeha_) contre les païens ou

_Fertit_, en réalité cherchant à capturer des esclaves pour les vendre

et cachant sous un prétexte religieux la plus lâche et la plus brutale

vénalité. Revenus en terre d’Islam au milieu de leurs corréligionnaires,

ces razzieurs passaient pour des ouvriers de la sainte cause, pour des

_Ouali_ (saints), et leur parole était d’autant mieux accueillie qu’ils

circulaient souvent dans des pays nouvellement convertis à l’Islam. Ils

n’hésitèrent pas, pour écouler leur marchandise, à dire que les Kolas

étaient la nourriture la plus sacrée aux yeux de Mahomet, et c’est

certainement ainsi que naquirent les croyances rapportées plus haut.

L’anecdote suivante montre en quel respect on tient les arbres

producteurs. Nous trouvant, en 1899, dans un petit village des environs

de Kankan où existait un superbe Kolatier en fleurs, nous fîmes demander

au chef du village l’autorisation d’en couper un rameau pour nos études.

Grand émoi ! Le chef ne voulait pas refuser, mais il n’osait pas

permettre ! Ne voulant pas se prononcer lui-même, il fit venir quelques

vieillards ainsi que les représentants de la famille à laquelle

appartenait l’arbre. Après un long palabre, on décida qu’en ma qualité

d’Européen je pouvais me permettre de prélever les spécimens demandés,

mais je dus les couper moi-même, personne n’ayant osé faire cette

opération, et tous les assistants jurèrent par Allah qu’ils n’étaient

pas responsables des malheurs qui allaient sans doute m’atteindre.

Même dans les Pays fétichistes, les Kolas jouent un rôle important dans

les cérémonies religieuses.

En Guinée française, « le Kola, écrit FAMECHON, était mêlé aux

cérémonies de la religion des esprits que pratiquaient les Noirs avant

d’être musulmans »[373].

Chez les Bagas, on plante un Kolatier pour commémorer la naissance de

chaque enfant ou tout évènement mémorable pour la famille.

« Mélangée à du sang de poulet, la noix de Kola entre dans beaucoup de

sacrifices en usage chez les Kissiens : offrandes aux morts, offrandes

aux statuettes (_pombdo_) représentant l’image des défunts. Les

instruments de musique sont même imprégnés de ce bizarre mélange qui

éloignerait une foule d’esprits malfaisants »[374].

Dans la région de Diorodougou quand un chef fait la cérémonie du

_Baptême_ d’un de ses enfants (lui donne un nom), il plante ce jour-là

un Kolatier qui appartiendra plus tard à l’enfant. Dans ce pays aussi,

sur les tombeaux des chefs, à la tête on plante un Kolatier qui est la

propriété du fils aîné du mort. Les indigènes attribuent à l’arbre ainsi

planté une croissance plus rapide qu’aux autres.

Enfin, pour communiquer avec les parents morts, on répand sur la tombe

de l’eau où ont séjourné des Kolas.

D’autre part, au Dahomey, le Kola joue aussi le rôle d’offrande au

fétiche ou aux féticheuses. Pour rendre les dieux favorables, on mâche

une noix et on crache le produit de la mastication sur l’idole. « Dans

les cérémonies fétichistes, assure SAVARIAU, le Kola joue un certain

rôle. On en offre aux fétiches à l’occasion des fêtes funéraires, des

mariages, des naissances, etc. ; dans ces circonstances, on emploie

toujours le Kola blanc. On en offre au fétiche du tonnerre, à la fin de

la saison sèche, de façon à se le rendre favorable et à l’engager à

faire tomber beaucoup d’eau pour assurer le succès des récoltes »[375].

Les danseuses-féticheuses de ce pays (_Vodousi_) en ont constamment avec

elles ; ils proviennent d’offrandes et elles les offrent à leurs amis.

=Superstitions.=

Bien des croyances absurdes ont cours aussi au sujet des Kolatiers et

des noix de Kola. Nous en citerons seulement quelques-unes :

Dans les régions sud du Soudan, d’après CAZALBOU, pour réussir les semis

de Kolatiers, il est nécessaire d’arroser le terrain ensemencé avec du

sang de mouton. Ensuite on place auprès de la noix germée quelques

graines de coton indigène et de fonio (_Paspalum exile_ Kit.)[376].

Pour jurer sur les Kolas, les Kissiens « fabriquent un médicament

(_Kamelila_ en malinké) composé d’une pâte de Kola râpé et d’un féculent

quelconque. La personne qui doit faire un serment avale cette pâte en

présence de témoins et si plus tard elle viole son serment, le pouvoir

du médicament agira aussitôt. Le parjure tombera malade pour mourir

ensuite. Heureusement qu’elle peut se délier de son serment en rejetant

le _Kamelila_ au moyen d’un vomitif. Encore faut-il, pour que ce

deuxième acte réussisse qu’il se passe devant les témoins du

premier »[377].

D’après le P. KLAINE, les vieux Gabonais ne laissent pas habituellement

les jeunes gens user du Kola « pour les empêcher d’être trop excités et

de devenir sorciers ».

« Dans les endroits où on enterre le Kola pour le conserver, on prétend,

ajoute le P. KLAINE, que quand le tonnerre gronde, les noix recouvertes

de sable s’en dégagent et se mettent à sauter ».

=Formes sous lesquelles le Kola est consommé par les indigènes.=

C’est sous forme de Kola frais que les Noirs de la zône soudanaise et

des régions forestières consomment toujours le produit dont nous nous

occupons. Fréquemment ils mastiquent en même temps soit des rhizomes de

Gingembre, soit des amandes de _Garcinia Kola_. Nous avons vu

précédemment qu’en certaines régions on assaisonnait aussi les noix

crûes avec du sel, du piment et parfois avec du poivre.

Au Kissi, d’après CASTÉRAN, « les vieillards qui n’ont plus les dents

solides absorbent les Kolas après les avoir râpés »[378].

Le rapport commercial de Sierra-Léone pour 1909, rapporte que, dans les

pays situés dans l’Hinterland de la Gambie, les noix fraîches sont

parfois écrasées, mélangées avec du miel et assaisonnées avec du

gingembre, du poivre et d’autres condiments. « On dit que cette

composition forme un aliment très complet et très nutritif ».

Dans les parties du Soudan, les plus éloignées de la zône de production,

par exemple au Sokoto, au Bornou, au Baguirmi, une partie des noix ne

parvient qu’à l’état desséché.

Elles sont considérées par les indigènes comme ayant beaucoup moins de

valeur sous cet état, mais les dioulas les mettent néanmoins en vente.

Les kolatiers & les noix de kola · 第 37 / 40 段