attachaient à cette époque à la noix de Kola. Ce produit, bien qu’il fût
consommé dès le XVIe siècle au Cap-Vert, devait être encore relativement
peu apprécié par les indigènes du Sénégal proprement dit, puisque DE
BRÜE, qui vivait depuis longtemps en Afrique occidentale, ne semble pas
l’avoir observé avant son voyage dans les pays colonisés par les
Portugais.
Nous pensons que les colons portugais contribuèrent beaucoup à
développer la consommation de cette denrée, de même qu’ils avaient déjà
contribué à introduire et à développer tant de cultures intéressantes le
long de la côte occidentale d’Afrique.
Lorsque le célèbre botaniste ADANSON parcourut le Sénégal de 1750 à
1755, les noix de Kola étaient encore probablement inconnues au Sénégal,
car il n’y fait aucune allusion dans ses récits de voyage.
Pour compléter cette première partie, il convient de citer encore J.
MATHEWS qui explora Sierra-Leone à la fin du XVIIIe siècle[15] :
« Le fruit par excellence suivant les indigènes, c’est le _Kola_.
L’arbre comme le fruit ressemble beaucoup au noyer. Le fruit se présente
en grappes serrées de 6 ou 8. Il est recouvert au dehors d’une écorce
épaisse et coriace, en dedans d’une écorce plus mince et blanche. Dégagé
de ses enveloppes, il se divise en deux lobes. Sa couleur est pourpre ou
blanche : la première espèce obtient la préférence. Son goût tient de
celui du quinquina et on lui assigne les mêmes vertus. Ceux qui peuvent
s’en procurer en mâchent toute l’année. On l’offre à ses hôtes à leur
arrivée et à leur départ. C’est le présent qu’on fait aux chefs. On
l’envoie aussi dans les grandes occasions, soit pour sceller la paix,
soit pour déclarer la guerre. Aussi en fait-on un très grand commerce
avec l’intérieur de l’Afrique et avec les Portugais de Basson[16]. Le
rivage du Bulland opposé à la Sierra-Leone et les bords de la rivière
Scarcie sont les lieux qui le produisent meilleur et en plus grande
abondance ».
THONNING, conseiller d’Etat au Danemark, qui séjourna à Christianburg,
aujourd’hui Accra (Gold Coast), vers la fin du XVIIIe siècle, recueillit
quelques notes et des échantillons d’un kolatier qui fut décrit en 1827,
par SCHUMACHER, sous le nom de _Sterculia verticillata_. Ces
observations ne portent donc point sur la période qui nous occupe et
nous en reparlerons dans l’un des chapitres suivants.
* * * * *
[Note 1 : DE LAMARCK. — Encycl. méthodique. Bot., III, 1789, p. 370.]
[Note 2 : Nous avons été grandement aidés dans ce travail par M.
DORVEAUX, l’érudit bibliothécaire de l’Ecole supérieure de Pharmacie de
Paris.]
[Note 3 : JOANNIS-LEONIS AFRICANI. — De totius Africæ descriptione. Lib.
IX, Anvers, 1556, p. 29. Voir aussi : _Edition française_ du même auteur
annotée par SCHEFFER, Paris, 1896, I, p. 110 et enfin l’ouvrage
suivant : De l’Afrique, contenant la description de ce pays par LÉON
L’AFRICAIN, édition TEMPORAL, 1830, I, 87-88.]
[Note 4 : IBN-EL-BEITHAR. — Traité des Simples. Notices et Extraits des
manuscrits de la Bibliothèque nationale, Paris, 1877, XXIII, p. 383
(Trad. française de L. LECLERC).]
[Note 5 : DALECHAMPS. — Hist. gen. plantarum, Lyon, 1586, liv. XVIII,
chap. LXXII, p. 1838 (Art. _Gor_).
Voici le texte de DALECHAMPS : « Ad fluvium, qui Niger dicitur, nullæ
arbores fructiferæ præter pauces admodum. Interquas una, cujus fructus
castanea similis, sed amarus. _Gor_ vocant incolæ. Joannes Leo (lib. I,
Descriptionis Africæ) tradit has arbores mirandæ esse procoritates,
satis procul a mari, in continente. »]
[Note 6 : Fileppo PIGAFETTA. — Relatione del Reame di Congo et delle
Circonvicine Contrade. Tratta dalli scritti oragionamenti di Odoardo
LOPEZ, portoghese. Roma, 1593, 41.]
[Note 7 : C. CLUSIUS. — Exoticorum, Leyde, lib. III, 1605, p. 65. Avant
le passage que nous traduisons, CLUSIUS dit qu’un nommé Jacob GORETO lui
avait déjà envoyé une sorte de grosse fève, dont il donne le dessin, qui
permet facilement de reconnaître une noix de l’espèce de Kola à deux
cotylédons (fig. V, p. 64) et qui est le _Coles_ de cet auteur.]
[Note 8 : G. BAUHIN. — Pinax, Liv. XII, section VI, p. 507. Dans ce
groupe, il range d’abord un premier arbre : _Melenken Theveti in
necumarc maris Indici insula_ Ludg. Cette phrase ne se rapporte pas au
Cola.
G. BAUHIN continue : Huc referri possunt. Palmæ aliæ, quarum fructus
Cola dicitur nuci pinæ majoris similis..... etc. (D’après PIGAFETTA).]
[Note 9 : J. BAUHIN. — Historia plantarum universalis, voir t. I, 1651 ;
p. 210, chap. XXVI : _Cola fructus ad sitim_... et chap. VII, p. 425,
_Coles, Cacao firmam quodam_.]
[Note 10 : Abbé PREVOST, A. DELEYRE, etc. — Histoire Générale des
Voyages, III, 1746, 224.]
[Note 11 : Abbé PREVOST. — Loc. cit., V, p. 72.]
[Note 12 : id. p. 168.]
[Note 13 : Il est probablement fait allusion aux Maures qui voyagent
parfois avec les dioulas (caravaniers) soudanais.]
[Note 14 : R. P. LABAT. — Nouvelle relation de l’Afrique Occidentale ;
1728, vol. 4 et 8.
Voir aussi LÉMERY. — Dict. univ. des Drogues simples, Paris, 1733, 3e
éd., 259.]
[Note 15 : J. MATHEWS (Trad. BELLART). — Voyage à la rivière de Sierra-
Leone, Paris, 1789, p. 57.]
[Note 16 : Il s’agit vraisemblablement de Bissao (Guinée portugaise).]
CHAPITRE II.
* * * * *
=Le Kola et les Kolatiers au XIXe siècle.=
* * * * *
La connaissance de la noix de Kola à la fin du XVIIIe siècle se
réduisait donc à quelques relations de voyageurs ayant surtout trait aux
qualités hygiéniques et médicinales qu’on attribuait à la noix.
La plante productrice n’était point connue ; on ne soupçonnait même pas
à quel groupe du règne végétal appartenaient les arbres producteurs de
l’amande si renommée en Afrique. C’est au botaniste PALISOT DE BEAUVOIS
qui séjourna aux royaumes d’Oware et de Bénin en 1786 et 1787, que l’on
doit les premiers renseignements précis sur le Kolatier de ce pays,
espèce qu’il dénomma _Sterculia acuminata_[17].
Est-ce à dire qu’il fut le premier à décrire une espèce de _Cola_
comestible ? Cela est extrêmement difficile à établir et nous nous
sommes livrés à ce sujet à des recherches particulièrement délicates que
nous exposerons dans le chapitre suivant, en traitant de l’Histoire
botanique des Kolatiers.
Nous montrerons que c’est le botaniste VENTENAT qui a donné à une espèce
de ce groupe de Kolatiers, les premières dénominations scientifiques de
_Sterculia nitida_ et _S. grandiflora_.
Toutefois VENTENAT n’eût point connaissance des propriétés des graines
des espèces qu’il décrivit et ne soupçonna même point qu’elles pouvaient
être la source des noix de Kola.
En revanche, PALISOT DE BEAUVOIS n’avait pas ignoré les usages du Kola,
puisqu’il rapporte que « les nègres d’Oware mangent ce fruit avec une
sorte de délices, avant leur repas, non pas à cause de son bont goût
puisqu’il laisse dans la bouche une espèce d’apreté acide, mais à raison
de la propriété singulière qu’il a de faire trouver bon tout ce qu’on
mange après en avoir mâché. »
« Il n’y a pas de doute, continue-t-il, que le _Sterculia acuminata_,
dont le fruit et les amandes ressemblent à ceux du Kola dans la
description des anciens voyageurs et botanistes qui croît à Oware où il
porte aussi le nom de _Kola_ et dont les propriétés sont à peu près les
mêmes, ne soit le Cola mentionné dans les ouvrages des deux BAUHIN ;
mais _il faut rejeter le merveilleux qu’on lui attribue_ ».
Il s’attache donc à réfuter les assertions de l’auteur de l’Histoire des
Voyages... « la noix, dit-il, n’est ni rare ni précieuse, j’en ai
échangé plusieurs fois 20 à 30 noix pour une poignée de cauris dont deux
ou trois tonnes pleines n’auraient pas payé la femme la moins
parfaite ».
PALISOT DE BEAUVOIS exagérait le prix des négresses — à moins qu’elles
n’aient beaucoup perdu de leur valeur depuis la suppression de la traite
côtière des esclaves ! — suppression qui, d’après ses prévisions aussi
erronées que celles de Mme de Sévigné en ce qui concernait l’avenir du
café, devait entraîner la ruine de l’Afrique.
Nous reproduirons plus loin ce que raconte cet auteur dont les
assertions furent reprises par POIRET en 1806, pour la rédaction de
l’article _Sterculier_ de l’Encyclopédie botanique qu’il continuait
après LAMARCK[18]. Disons cependant de suite que des erreurs
scientifiques assez importantes sont à relever dans la diagnose
botanique de PALISOT DE BEAUVOIS et qu’il ne faut pas prendre à la
lettre sa critique des récits des voyageurs qui avaient parlé du Kola
avant lui.
C’est qu’en effet, il voyagea dans une région où ne croît pas l’arbre
producteur de la graîne estimée au Soudan, la noix de Kola à deux
cotylédons ; il ne put observer que l’arbre produisant la noix de Kola à
quatre cotylédons que les nègres consomment seulement quand ils n’ont pu
se procurer l’autre espèce qu’ils considèrent comme bien supérieure.
A l’époque où MUNGO-PARK fit son premier (1793-1797) et son deuxième
voyage (1805), les Kolas étaient encore probablement peu connus sur les
marchés de la Sénégambie et du Niger moyen, puisque le célèbre voyageur
ne cite pas cette denrée parmi les produits vendus au marché de
Sansanding[19], ni même dans la mercuriale des produits d’Afrique. Sa
relation ne fait mention qu’une seule fois des fameuses noix : à
Julikunda (dans le Dentilia), le roi lui offrit quelques noix de Kola.
Vers la même époque cependant, DURAND[20] le directeur de la Compagnie
du Sénégal (1784-1785), à l’occasion de son voyage au Serre-Lionne,
parle du commerce du « Colles » fruit « que les Portugais trouvent
excellent, malgré son amertume, parce qu’il a la propriété de faire
trouver une grande saveur à l’eau » et il ajoute plus loin : « Le Cola,
fruit fameux dans ce pays, est très estimé par les naturels et par les
Portugais qui l’emploient comme le quinquina. Ces derniers envoient de
petits navires le long de la côte pour en ramasser le plus possible ».
Le même produit est également signalé par TUCKEY en 1818[21] comme
fréquent sur la côte du Congo, où il porte le nom de Cola (_Sterculia
acuminata_ Pal. de Beauv.).
G. DON, qui explora, en 1822, la côte occidentale d’Afrique, rapporta
des échantillons botaniques nombreux parmi lesquels se trouvait la
plante qu’il décrivit sous le nom de _Sterculia macrocarpa_ et dont il
sera question plus loin.
Avec le grand voyageur R. CAILLIÉ[22], les renseignements, jusqu’ici
très clairsemés, se font un peu plus précis.
Cet explorateur parcourut une grande partie du Soudan, de 1824 à 1828,
et son journal de voyage publié en 1830 renferme de nombreuses citations
concernant le Kola.
Il parle d’abord de cette graine à propos des mœurs des Nalans et des
Landanas de la Guinée française. Pour le mariage (I, 236), « le jeune
homme envoie un dernier présent de rum, de tabac et de _quelques noix de
Colats_[23] très communs sur les bords du Rio-Nunez et qui doivent
toujours être de couleurs différents ». Il raconte ensuite que « le père
de la prétendue prend deux des Colats, l’un blanc, l’autre rouge ; il
les coupe par le milieu et jette en l’air la moitié de chacun pour en
tirer un augure favorable. Après avoir examiné la manière dont ils sont
tombés, s’il est satisfait sur ce point, il appelle sa fille qui n’est
pas encore instruite des demandes qu’on a faites pour l’obtenir et qui
le plus souvent ne connaît point l’amant qui la recherche.
« Il lui fait manger un morceau de chaque moitié des Colats dont il a
tiré un présage et la prévient, en présence des assistants, qu’elle va
devenir l’épouse de celui qui a envoyé les présents et, le jour même,
sans consulter son goût on emmène la malheureuse chez l’époux qu’elle
n’aimera peut-être jamais ».
René CAILLIÉ se servit du Kola, comme monnaie ou comme cadeau, à maintes
reprises au cours de son voyage et le cite comme drogue d’échange
commerciale à Jeinné (Djenné) et aussi chez les piroguiers du Niger.
« Le 5 août, dit-il (II, 5), les marchands mandingues destinés à faire
le voyage de Djenné, mirent des feuilles fraîches à leurs Colats pour
les tenir dans l’humidité ; ils les visitèrent tous et les comptèrent :
ils ont aussi coutume de les humecter avec un peu d’eau pour les
conserver.
« Le 6, la caravanne se mit en route quoiqu’il plût à verse.
« Les voyageurs étaient au nombre de 15 à 20, hommes et femmes emportant
chacun sur sa tête une charge de 3.500 colats, fardeau que je soulevais
à peine. Les habitants m’ont assuré que le produit en sel des 3.500
colats vendus à Timé était le prix de deux esclaves, mais leur bénéfice
comme j’ai pu en juger plus tard, n’est pas considérable, parce qu’ils
sont obligés de faire de grandes dépenses le long de la route, non
seulement pour subvenir à leur subsistance, mais encore pour payer les
droits de passe. La vente de leurs Colats varie beaucoup, comme je l’ai
vu par la suite : ces fruits ne croissent pas dans ce pays... ».
Plus loin (II, p. 17), il ajoute : « Les habitants de Timé sont
mandingues, ils font tous des voyages à Jeinné », mais ils ne peuvent
faire « que deux voyages par année parce qu’ils sont obligés d’aller à
Tenti et à Cani, situés à 15 jours au sud de Timé pour acheter leurs
Colats. Ils me dirent que les habitants de ces villages vont eux-mêmes
bien loin au sud dans un pays appelé Toman[24], pour se les procurer.
« A leur retour, ils enfouissent les Colats, les recouvrent de feuilles
puis de terre, pour les conserver. Ce fruit a la propriété de se
maintenir frais pendant 9 à 10 mois en prenant la précaution de
renouveler les feuilles. L’arbre à Colats est très répandu dans la
partie du sud : il y en a beaucoup dans le Kissi, le Couranco, la
Sangaran et le Kissi-Kissi.
« Ce commerce est généralement répandu dans l’intérieur ; car les
habitants, presque privés de toute espèce de fruits attachent un très
grand prix à celui-ci et mettent une sorte de luxe à en avoir. Les
vieillards qui n’ont plus de dents, se servent, pour le réduire en
poudre, d’une petite râpe, qui est tout uniment un morceau de fer blanc
auquel ils font des trous très rapprochés. Les Bambaras aiment beaucoup
ce fruit ; mais comme ils n’ont pas la facilité d’aller dans le pays où
on le récolte, ils en achètent pour du coton et autres produits de leur
industrie agricole.
« L’arbre à Colats vient à la hauteur d’un prunier et en a le port ; les
feuilles sont alternes et larges deux fois comme celles du prunier ; la
fleur en est petite, blanche, à corolle polypétale.
« Le fruit est couvert d’une première enveloppe, couleur jaune de
rouille ; après l’avoir enlevée, on trouve une pulpe rose, ou d’un blanc
qui devient verdâtre en acquérant sa parfaite maturité : _le même arbre
porte des fruits de deux couleurs_. La noix de Colat a la grosseur du
marron et la même consistance : elle paraît d’abord très amère au goût ;
mais après qu’on l’a mangée, elle laisse une saveur très douce, qui
plaît beaucoup aux nègres ; en buvant un verre d’eau par dessus, il
semble qu’on ait pris soin de le sucrer. La noix se sépare facilement
sans se casser ni changer de couleur, mais si l’on brise l’une des deux
moitiés et qu’on la laisse un instant à l’air, on s’aperçoit que la
pulpe, de rose ou blanche qu’elle était, devient couleur de rouille ».
Parvenu à Tombouctou, le même auteur dit enfin (II, 303) : « J’étais
surpris du peu d’activité, je dirais même de l’inertie qui régnait dans
la ville. Quelques marchands de noix de Colats criaient leur marchandise
comme à Jenné... ».
Le botaniste HEUDELOT, directeur des cultures royales au Sénégal, chargé
de mission par le Muséum d’Histoire naturelle, se rendit de 1836 à 1837,
du Sénégal à la Gambie et au Rio-Nunez puis au Rio-Pongo. C’est dans
cette dernière région qu’il put observer les Kolatiers de la bonne
espèce. Il en rapporta des spécimens botaniques accompagnés d’une
étiquette portant d’excellents renseignements publiées par BAILLON[25].
L’arbre fut inexactement dénommé _Sterculia acuminata_ (no 896), et
voici les renseignements qu’il donne à son sujet :
« Croît en petite quantité sur les bords du Rio-Pongo, la véritable
époque de la floraison est de septembre à novembre. Je n’ai rencontré
qu’un seul arbre qui eut quelques fleurs pendant le mois de mai.
« Cet arbre, qui est désigné sous le nom de _Cola_ par les diverses
peuplades qui habitent le littoral de la mer au-delà de la Casamance, et
sous celui de _Ngourou_ par les habitants du Fouta-Djalon et ceux des
bords de la Gambie, jouit d’une grande célébrité dans toute cette partie
de l’Afrique. Son fruit, d’un goût d’abord amer et laissant à la bouche,
après l’avoir mâché, une saveur semblable à peu près à celle du jus de
réglisse, fait trouver l’eau excellente. Il est l’objet d’un commerce
considérable dans tout l’intérieur de cette partie de l’Afrique. Les
Mahométans le regardent comme un fruit divin apporté par le Prophète,
aussi est-il exhorbitamment cher dans les contrées éloignées de celles
où cet arbre croît, tels que dans le Boundou et le Gabon. Il y aurait
une foule de choses intéressantes à dire au sujet de cet arbre dont il
ne peut être fait mention. Il existe deux variétés, l’une à noix rouges,
l’autre à noix blanches ».
Dans le supplément du remarquable ouvrage de F. V. MÉRAT publié en 1846,
qui complète les renseignements contenus dans son Dictionnaire de
Matière médicale[26], il est simplement fait mention que le Dr BUSSEUIL
lui a remis, « à son retour d’Afrique, des notes manuscrites sur
différents végétaux de ce pays ; ce qui concerne la noix de Gourou,
fruit du _Sterculia acuminata_, diffère par quelques détails de ceux des
autres voyageurs ; ainsi il dit que l’amande, qui se divise en deux
parties, a la saveur du gland et qu’elle est blanche au dedans. Il en a
usé pour rendre la sapidité de l’eau plus agréable, et il a éprouvé
qu’effectivement elle est plus douce après avoir mâché cette amande que
sans cette mastication ».
Ce fut aux explorateurs de la dernière moitié du XIXe siècle qu’il
appartenait de nous faire connaître les principales régions de
croissance des Kolatiers et l’importance commerciale qu’ont acquis les
fruits de ces arbres dans les régions soudanaises, tandis que de leur
côté, après PALISOT DE BEAUVOIS, les botanistes SCHUMACHER, Rob. BROWN,
BARTER, HECKEL, K. SCHUMANN devaient essayer de nous révéler
successivement la véritable place dans la classification et l’histoire
naturelle des arbres produisant les noix de Kola.
Les renseignements les plus précieux furent fournis par le botaniste de
l’expédition de la Pleïade, le Dr BARTER, dans une lettre adressée à Sir
W. J. HOOKER, datée de Fernando-Po, le 2 janvier 1859 et qui fut
communiquée à la Société Linnéenne de Londres[27] :
« J’ai remarqué particulièrement deux espèces de noix de Cola, produites
par deux arbres différents ; les unes avec 4 cotylédons appelés
« _Fatak_ » par les Foulahs, les autres avec 2 cotylédons appelées
« _Gonja_ » par le même peuple. Je n’ai vu aucun arbre producteur de ces
dernières, mais on raconte qu’elles proviennent de la contrée des
Ashantis. La noix que je présente a été prélevée à Rabba, dans le stock
d’une caravane revenant à la côte.
« L’espèce à 4 cotylédons est l’arbre que j’ai précisément mentionné
comme existant à Fernando-Pô. Je l’ai rencontré communément dans
plusieurs endroits du Bas-Niger ; il est abondant à Onitsha ; il
apparaît aussi à l’Ile du Prince et il est évidemment commun sur toute
la côte[28].
« Les fleurs, comme chez les autres Sterculiacées de ce pays, sont de
couleur variable, crême, jaune-verdâtre ou rouge pâle. Chaque fruit
paraît porter un nombre sensiblement égal de graines à l’intérieur, mais
la noix avec 2 cotylédons a plus de valeur. Chaque noix _Gonja_, dans le
pays de Nupe, est évaluée à peu près à 100 cauris tandis le _Fatak_ vaut
seulement 80 cauris en moyenne.
« Une grande quantité de Colas passe pendant la saison chaude des côtes
vers l’intérieur. Les caravanes qui vont à Rabba sur le Kworra, à peu
près pendant la moitié de l’année, emportent chaque mois les charges de
1.000 ânes transportées dans des paniers, un de chaque côté de l’animal
et pesant chacun environ 50 livres (20 à 25 kg.). D’autres routes
existent pour les caravanes dans cette partie de l’Afrique ; la
principale coupe le Kworra (ou Niger) au dessus de Boussa et pénètre
directement dans le pays des Haoussas. Les noix de Cola ne sont pas
transportées dans leur enveloppe, cette méthode serait trop encombrante,
aussi il est nécessaire de les garder humides et de les protéger contre
les vents secs. Pour cela, les paniers sont entourés à l’intérieur de
feuilles d’une espèce de _Phrynium_ qui conservent l’humidité et
empêchent leur dépérissement. Les bateaux navigant sur cette rivière
peuvent transporter quelques tonnes de Colas dans la partie basse du
Niger et les apporter à Rabba avec profit.
« La plante appelée « _Bitter-Cola_ ou _Cola amère_ » est très
différente du Cola ordinaire. J’ai acheté des noix séchées depuis
longtemps sur le marché de Borgou dans le pays de Nupe, mais je ne puis
rien certifier au sujet de leur origine. Ces noix ont une très grande
valeur pour la population à cause de leurs propriétés médicinales et
atteignent un prix plus élevé que celle du Cola ; elles sont très amères
mais non astringentes comme ces dernières. Cet arbre que je n’ai pas vu
croîtrait à Onitsha et à Fernando-Pô ; il porte des fruits à peu près de
la grosseur d’une petite pêche, très jolis et de couleur rouge. »
Cette relation de BARTER est très intéressante, car elle renferme des
renseignements précis non seulement sur le Kola, mais aussi sur son
succédané le Bitter-Cola, sur lequel nous aurons à revenir dans la suite
de ce travail.
Dans la relation des voyages de BARTH[29], on rencontre bon nombre de
notes concernant le Kola. A Kano, dit-il, (II, 15), « tantôt passait la
nombreuse caravane de quelque marchand retournant au lointain pays de
Gondja, chargée de noix de Gouro, ce produit si généralement estimé, qui
est le _café du Soudan_. »
Et plus loin (II, 26), il ajoute : « la noix de Gouro, fruit du
_Sterculia acuminata_, constitue un article des plus importants du
marché de Kano. La valeur moyenne de l’importation qui s’en opère peut
s’élever à 100 millions de Kourdi[30].
« La moitié passe par transit et l’autre moitié se consomme dans la
province où la noix de Gouro est devenue un objet d’usage général, comme
chez nous le café ou le thé. »
Dans l’Adamaoua, « Tibati, situé à l’extrême frontière sud-ouest, paraît
être l’endroit le plus favorisé au point de vue de la végétation ; on y
trouve en effet diverses sortes de Gouro (_Sterculia acuminata_). »
Dans le royaume foulbé de Gando, entre Sokoto et Saï, BARTH rencontre
« une caravane de marchands de Gouro qui se rendaient dans les contrées
du Haoussa, transportant sur quelques centaines d’ânes les noix du
Gondja (la province tributaire la plus septentrionale du royaume
d’Aschanti), ce produit qui remplaçait pour nous le café dans les pays
de l’Afrique centrale. »
Enfin, parlant encore plus loin (VI, p. 103) du commerce de Tombouctou,
il ajoute :
« Un troisième article important pour Tombouctou est la noix de Kola ou
Gouro, qui forme l’un des plus grands objets de luxe en Nigritie. Cette
noix, fort semblable à une châtaigne, tient lieu de café chez les
indigènes, qui l’emploient à l’état brut, ce qui en rend la mastication
assez laborieuse ; tous les gens aisés, pour leur premier déjeuner, et,
comme le disent les Haoussaoua « afin de détruire l’amertume du jeûne »
en prennent une en tout ou en partie. Ils servent ce fruit aux étrangers
en signe de bienvenue et l’offrent le plus fréquemment possible à leurs
hôtes... La sorte de noix de Kola, qui arrive au marché de Tombouctou,
vient des contrées occidentales du Manding, qu’arrosent les affluents
supérieurs du Niger ; celle qui se trouve à Kano se tire de la province
septentrionale de l’Assianti voisin. Les arbres qui produisent ce fruit
appartiennent à diverses espèces telles que le _Sterculia acuminata_,
qui porte la noix rouge qui s’expédie vers l’Orient et le _Sterculia
macrocarpa_, dont le fruit blanc et plus gros est celui que l’on trouve
à Tombouctou ; toutefois la fleur et la feuille de ces deux arbres sont
presque entièrement semblables. On trie les fruits pour la vente en
trois ou quatre catégories. J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de
parler du transport qu’en opèrent du midi vers le Niger moyen les Mossi
idolâtres, à l’aide de leurs excellents ânes. »