bruits, et il s'y mêle toujours assez de vérité pour accréditer le
mensonge. On pouvait le reconnaître en cette occasion, où des faits
exacts, mais défigurés, avaient servi de fondement aux plus fausses
rumeurs. Napoléon songeait, en effet, à rendre le Hanovre à
l'Angleterre, depuis que la Prusse ne lui semblait plus un allié sur
lequel on pût compter, mais en assurant à celle-ci un dédommagement,
ou en lui restituant tout ce qu'on avait reçu d'elle. Le projet de lui
ôter les provinces polonaises avait existé un instant, mais chez les
Russes, et non chez les Français. Enfin le prétendu royaume de Murat
était une invention des bureaux de M. de Talleyrand, cherchant à
flatter la famille impériale, et encore n'y avaient-ils pensé qu'à la
condition de donner à la Prusse les villes anséatiques, qu'elle
convoitait ardemment. Du reste, jamais Napoléon n'avait voulu entendre
parler d'un tel projet.
Mais ce n'est pas avec cette exactitude scrupuleuse que les
nouvellistes construisent leurs inventions. Se railler de ceux qu'ils
supposent trompés, jouer l'indignation à l'égard de ceux qu'ils
supposent trompeurs, suffit à leur malveillante oisiveté; et c'est une
espèce d'hommes qui n'est pas plus rare dans les cercles
diplomatiques, que dans le public curieux et ignorant des grandes
capitales.
Des imprudences soldatesques ajoutaient à tous ces propos une certaine
vraisemblance. Murat tenait dans son duché de Berg une cour militaire,
où l'on se permettait les plus étranges discours. C'était, disaient
ses camarades de guerre devenus ses courtisans, c'était un bien petit
État que le sien pour un beau-frère de l'Empereur. Bientôt sans doute
il serait roi de Westphalie, et on lui composerait un beau royaume aux
dépens de cette méchante cour de Prusse, qui trahissait tout le monde.
L'entourage de Murat n'était pas seul à parler ainsi. Les troupes
françaises, ramenées dans le pays de Darmstadt, dans la Franconie et
la Souabe, n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Saxe et la
Prusse. Tous ces militaires, qui avaient envie de continuer la guerre,
et qui prêtaient à leur maître le même désir, se flattaient de la
recommencer bientôt, et d'entrer à Berlin comme ils étaient entrés à
Vienne. Le nouveau prince de Ponte-Corvo, Bernadotte, établi à
Anspach, imaginait des plans assez ridicules qu'il exposait
publiquement, et qu'on attribuait à Napoléon. Augereau, songeant
encore moins à ce qu'il disait, buvait à table, avec son état-major,
au succès de la prochaine guerre contre la Prusse.
[En marge: Déchaînement général contre M. d'Haugwitz.]
Ces extravagances de soldats oisifs, rapportées à Berlin, y causaient
naturellement la plus fâcheuse sensation. Racontées à la cour, elles
étaient transmises ensuite à la population tout entière, et excitaient
l'orgueil, toujours prêt à prendre feu, de la nation prussienne. Le
roi en souffrait surtout pour l'effet qu'elles devaient produire sur
l'opinion publique. La reine, désolée de ce qui était arrivé à la
princesse de la Tour et Taxis, sa soeur, laquelle venait de subir la
_médiatisation_, se taisait, ayant pris depuis quelque temps le parti
du silence, et sentant bien d'ailleurs qu'elle n'avait aucun titre
auprès de Napoléon pour faire ménager les princes de sa famille. Mais
son silence était significatif. M. d'Haugwitz était découragé plus
qu'il n'osait l'avouer à son maître. Les fautes commises en son
absence et contre son avis produisaient enfin leurs irrésistibles
conséquences. On s'en prenait néanmoins à lui de tous les événements,
comme s'il en eût été la véritable cause. La saisie des trois cents
bâtiments, si dommageable pour le commerce prussien, lui était imputée
comme une de ses oeuvres. Le ministre des finances la lui avait
reprochée en plein conseil, et avec la plus grande amertume. Un
général renommé dans l'armée, le général Ruchel, avait poussé
l'impolitesse à son égard jusqu'à l'offense. L'opinion prussienne se
soulevait d'heure en heure contre M. d'Haugwitz, qui n'avait cependant
aucun tort, que celui d'être rentré aux affaires à la prière du roi,
quand son système d'alliance avec la France était tellement compromis
qu'il était devenu impossible. Le sentiment du patriotisme germanique
se joignait à tous les autres pour hâter une crise. Des libraires de
Nuremberg ayant colporté des pamphlets contre la France, Napoléon
avait ordonné de les arrêter, et appliquant à l'un d'eux la rigueur
des lois militaires, qui traitent en ennemi quiconque cherche à
soulever un pays contre l'armée qui l'occupe, l'avait fait fusiller.
Cet acte déplorable avait soulevé l'opinion générale contre les
Français et leurs partisans.
[En marge: Le roi et M. d'Haugwitz avaient compté sur un succès qui
leur manque, sur la création d'une confédération allemande du Nord.]
[En marge: Faux récit de la cour de Hesse qui prétend que la France
l'a empêchée d'entrer dans la confédération du Nord.]
Le roi Frédéric-Guillaume et M. d'Haugwitz avaient compté sur un
succès pour calmer les esprits; ils espéraient qu'une confédération
des puissances allemandes du Nord, sous le protectorat de la Prusse,
pourrait servir de contre-poids à la Confédération du Rhin. Napoléon
lui-même leur en avait suggéré l'idée. Un aide de camp du roi avait
été envoyé à Dresde, afin de décider la Saxe à entrer dans cette
confédération, et le ministre principal de l'électeur de Hesse-Cassel
était venu lui-même à Berlin pour en conférer. Mais ces deux cours
montraient à l'égard de cette proposition une froideur extrême. La
Saxe, la plus honnête des puissances allemandes, avait de la Prusse
une défiance instinctive, et si elle s'était résolue à se confédérer
de nouveau, elle aurait bien plutôt penché en faveur de l'Autriche,
qui n'avait jamais envié ses États, qu'en faveur de la Prusse, qui,
les enveloppant, de toute part, les convoitait visiblement. Elle
n'était donc pas disposée à ce qu'on lui demandait, et subordonnait sa
conduite à celle des autres puissances du nord de l'Allemagne. La
Hesse, mécontente de la Prusse, qui en 1803 avait fait donner le pays
de Fulde à la maison de Nassau-Orange, mécontente de la France, qui
lui avait refusé de la comprendre, en l'agrandissant, dans la
Confédération du Rhin, trompant d'ailleurs tous ceux avec lesquels
elle traitait, ne voulait pas opter pour la Prusse plutôt que pour la
France, car le péril lui semblait égal. Pour s'excuser envers la
Prusse, à qui elle devait un dévouement au moins apparent, elle avait
inventé un odieux mensonge, et prétendu que la France lui avait fait
sous main les plus grandes menaces, si elle adhérait à la
confédération du Nord. Il n'en était rien; les dépêches les plus
secrètes du gouvernement français[19] prescrivaient au contraire de
n'opposer aucun obstacle à la formation de cette confédération, de se
taire à ce sujet, et, si on était consulté, de déclarer que la France
la verrait sans déplaisir. Il n'y avait que les villes anséatiques à
qui la France avait voulu interdire cette accession, par des raisons
purement commerciales; et elle ne s'en était pas cachée.
[Note 19: J'ai lu toutes ces dépêches avec la plus grande attention;
et comme je dis la vérité à l'égard de toutes les cours, grandes et
petites, je la dirais à l'égard de la Hesse, cette vérité lui fût-elle
favorable, et fût-elle défavorable à la France.]
Le ministre de Hesse porta donc à Berlin les plus fausses assertions,
et tout ce que son souverain avait demandé à la France, en offrant
d'adhérer à la Confédération du Rhin, il prétendit que la France le
lui avait offert, pour l'arracher à la confédération du Nord. Il
accusa même M. Bignon, notre ministre à Cassel, de propos que celui-ci
n'avait pas tenus, et qu'il démentit très-énergiquement. Il est
possible que M. Bignon, avant qu'il fût question de la confédération
du Nord, et quand tous les diplomates allemands s'entretenaient de la
Confédération du Rhin, eût vanté en termes généraux les avantages
qu'on recueillerait de l'alliance française, qu'il eût même dans son
langage dépassé ses instructions, mais c'était là du zèle indiscret,
et la preuve qu'il agissait sans ordre, c'est que Napoléon avait
prescrit à M. de Talleyrand par une lettre de refuser l'adjonction de
l'électeur de Hesse[20]. Néanmoins le ministre de ce prince, envoyé
extraordinairement à Berlin, voulant justifier un refus peu attendu,
vint raconter de la manière la plus mensongère les prétendues menaces
et les prétendues offres entre lesquelles la France avait placé la
petite cour de Cassel.
[Note 20: Cette lettre existe au dépôt de la Secrétairerie d'État au
Louvre.]
[Date: Août 1806.]
[En marge: Aux récits mensongers de la cour de Cassel se joint une
dépêche de M. de Lucchesini, qui achève de bouleverser les esprits à
Berlin.]
À ce récit tout à fait faux, le roi de Prusse crut voir dans la
conduite de Napoléon la trahison la plus noire, se tint pour joué,
pour opprimé, et conçut une violente irritation. Tandis que ces
rapports de la cour de Cassel lui parvenaient, une dépêche expédiée
par M. de Lucchesini lui arrivait de France. Cet ambassadeur, homme
d'esprit, mais léger, peu sincère, vivant à Paris avec tous les
ennemis du gouvernement, et n'en étant pas moins l'un des courtisans
assidus de M. de Talleyrand, avait recueilli depuis quelques jours les
bruits qui circulaient sur le sort réservé à la Prusse. Une confidence
obtenue des négociateurs anglais à l'égard du Hanovre, dont la
restitution avait été tacitement promise, lui parut mettre le comble
aux circonstances menaçantes du moment; et comme dans sa conduite
ambiguë, tour à tour adversaire ou partisan du système de M.
d'Haugwitz, il avait tout récemment appuyé le traité du 15 février,
qu'il était même allé le porter à Berlin, il crut sa responsabilité
gravement engagée si le dernier essai d'alliance avec la France
tournait à mal. Il exagéra donc ses rapports de la manière la plus
imprudente. Un agent ne doit rien cacher à son gouvernement, mais il
doit peser ses assertions, ne rien ajouter à la vérité, n'en rien
retrancher, surtout quand il peut en résulter de funestes résolutions.
[En marge: M. d'Haugwitz, au lieu de se retirer, se met à la tête de
ceux qui déclament le plus contre la France.]
Le courrier, parti le 29 juillet de Paris, arriva à Berlin le 5 ou le
6 août. Il y causa une sensation extraordinaire. Un second, porteur de
dépêches du 2 août, et arrivé le 9, ne fit qu'ajouter à l'effet
produit par le premier. L'explosion fut instantanée. Comme un coeur
rempli de sentiments longtemps contenus, éclate tout à coup, si une
dernière impression vient mettre le comble à ce qu'il éprouve, le roi
et, ses ministres se répandirent en emportements soudains contre la
France. Ils égalèrent les uns et les autres, dans leurs démonstrations
extérieures, les membres les plus violents du parti qui voulait la
guerre. M. d'Haugwitz, ordinairement si calme, pouvait bien, en
faisant un retour sur le passé, se rappeler les fautes de la cour de
Berlin, s'expliquer les conséquences de ces fautes sur l'esprit
irritable de Napoléon, comprendre dès lors les négligences dont ce
dernier payait une alliance infidèle, réduire ainsi à leur vérité les
prétendus projets dont la Prusse était menacée, et attendre des
rapports plus exacts avant de laisser le cabinet prussien se former
une opinion et arrêter une conduite. Ici commencèrent les véritables
torts de M. d'Haugwitz. Ne croyant qu'une portion de ce qu'on lui
disait, mais voulant couvrir sa responsabilité, et se flattant surtout
de dominer le parti violent en se mettant à la tête des démonstrations
militaires, il consentit à tout ce qu'on proposa dans ce moment
d'agitation. Son système étant ainsi renversé, il aurait dû se
retirer, et abandonner à d'autres les chances d'une rupture avec la
France, qu'il prévoyait devoir être désastreuse. Mais il céda au
mouvement général des esprits, et tous les partisans qu'il avait
auprès du roi, M. Lombard notamment, s'empressèrent de l'imiter. On va
reconnaître qu'il n'est pas besoin d'un gouvernement libre pour que
les nations donnent le spectacle des plus inconcevables entraînements
populaires.
[En marge: Conseil tenu à Potsdam dans lequel on prend la résolution
d'armer.]
Un conseil fut convoqué à Potsdam. Les vieux généraux, tels que le duc
de Brunswick et le maréchal de Mollendorf, en faisaient partie. Quand
ces hommes, qui s'étaient montrés si sages jusque-là, virent le roi,
M. d'Haugwitz lui-même, regarder comme possibles et même comme vraies
les trahisons attribuées à la France, ils n'hésitèrent plus, et la
résolution de remettre sur le pied de guerre toute l'armée prussienne,
ainsi qu'elle y avait été six mois auparavant, fut unanimement
adoptée. La majorité du conseil, le roi compris, y vit une mesure de
sûreté, M. d'Haugwitz une manière de répondre à tous ceux qui disaient
qu'on livrait la Prusse à Napoléon.
[En marge: Les résolutions du cabinet prussien amènent une explosion
de l'opinion publique.]
[En marge: La guerre demandée à grands cris.]
Tout à coup le bruit se répandit dans Berlin, le 10 août, que le roi
s'était décidé à armer, que de grandes difficultés étaient survenues
entre la Prusse et la France, qu'on avait même découvert des dangers
cachés, une sorte de trahison méditée, laquelle expliquait la présence
des troupes françaises dans la Souabe, la Franconie et la Westphalie.
L'opinion souvent agitée, mais toujours contenue par l'exemple du roi,
dans lequel on avait confiance, se prononça violemment. Le coeur des
sujets déborda comme celui du prince. Nous avions bien raison de dire,
s'écria-t-on de toutes parts, que la France ne ménagerait pas plus la
Prusse que l'Autriche, qu'elle voulait envahir, ravager l'Allemagne
entière; que les partisans de l'alliance française étaient ou des
dupes ou des traîtres; que ce n'était pas M. de Hardenberg qui était
vendu à l'Angleterre, mais M. d'Haugwitz à la France; qu'il fallait
bien enfin le reconnaître, que seulement on le reconnaissait trop
tard; que ce n'était pas aujourd'hui, mais six mois plus tôt, la
veille ou le lendemain d'Austerlitz, qu'on aurait dû prendre les
armes; que peu importait au surplus, qu'il fallait, quoique tard, se
défendre ou périr, et que l'Angleterre et la Russie accourraient sans
doute au secours de quiconque tiendrait tête à Napoléon; qu'après tout
les Français avaient vaincu des Autrichiens sans énergie, des Russes
sans instruction, mais qu'ils n'auraient pas si bon marché des soldats
du grand Frédéric!
Les hommes qui ont vu Berlin à cette époque disent qu'il n'y eut
jamais un tel exemple d'exaltation et d'entraînement. Déjà M.
d'Haugwitz s'apercevait avec effroi qu'il était poussé bien au delà du
but qu'il s'était proposé d'atteindre, car il avait voulu de simples
démonstrations, et on lui demandait la guerre. L'armée la réclamait à
grands cris. La reine, le prince Louis, la cour, contenus récemment
par l'expresse volonté du roi, éclataient maintenant sans contrainte.
Suivant eux, on n'était Allemand, on n'était Prussien que de ce jour;
on écoutait enfin la voix de l'intérêt et de l'honneur; on échappait
aux illusions d'une alliance perfide et déshonorante; on était digne
de soi, du fondateur de la monarchie prussienne, du grand
Frédéric!--Jamais il ne s'est vu de délire pareil, que là où la
multitude mène les sages, que là où les cours mènent les rois faibles.
Cependant que se passait-il qui pût justifier un tel déchaînement? La
Prusse, sur le point de signer en 1805 un traité d'alliance intime
avec la France, avait, sous le faux prétexte de la violation du
territoire d'Anspach, cédé aux instances de la coalition européenne,
aux cris de l'aristocratie allemande, aux caresses d'Alexandre, et
signé le traité de Potsdam, qui était une sorte de trahison. Trouvant
la France victorieuse à Austerlitz, elle avait brusquement changé de
parti, et accepté le Hanovre de Napoléon, après l'avoir accepté
d'Alexandre quelques jours auparavant. Napoléon avait voulu de bonne
foi se la rattacher par un don pareil, et il attendait cette dernière
épreuve pour voir si on pouvait se fier à elle. Mais ce don, accepté
avec confusion, la Prusse n'avait pas osé l'avouer au monde; elle
s'était presque excusée auprès des Anglais de l'occupation du Hanovre,
elle n'avait pas pris entre Napoléon et ses ennemis la position
franche qu'il aurait fallu qu'elle prît pour lui inspirer confiance.
Dégoûté de telles relations, Napoléon avait formé le projet secret de
ressaisir le Hanovre, pour obtenir de l'Angleterre une paix qu'il
n'avait plus l'espoir de lui imposer au moyen de l'alliance de la
Prusse. Mais il songeait à un dédommagement, il l'avait préparé dans
sa pensée; seulement il n'avait rien dit, hésitant à s'ouvrir avec une
cour pour laquelle il n'avait plus aucune estime. Était-ce là un
procédé comparable à la conduite de la Prusse, restée en relation
secrète avec la Russie par M. de Hardenberg, malgré le traité formel
d'alliance signé à Schoenbrunn, et renouvelé à Paris le 15 février?
Assurément non. Les torts de Napoléon se réduisaient à des manques
d'égards, qu'il n'aurait pas dû se permettre, mais que la conduite
équivoque de la Prusse excusait, si elle ne les justifiait pas.
En réalité, la Prusse était humiliée du rôle qu'elle avait joué,
effrayée de l'isolement dans lequel elle allait se trouver, si
l'Angleterre et la Russie se réconciliaient avec la France, troublée
confusément des traitements qu'elle serait alors exposée à subir de la
part de Napoléon, sans qu'il y eût personne pour la plaindre, et dans
cet état elle était disposée à prendre pour réels les bruits les plus
faux, les plus invraisemblables. Il n'y avait dans tout ce qui se
passait à Berlin qu'une chose de vraie et d'honorable, c'était le
patriotisme allemand humilié des succès de la France, éclatant au
premier prétexte; fondé ou non. Mais ce sentiment éclatait mal à
propos. Il fallait, en 1805, lorsque Napoléon quitta Boulogne, ou se
prononcer hautement pour la France, en disant ses motifs d'en agir
ainsi, et engager l'honneur prussien dans ce sens, ou se prononcer
contre la France dès cette époque, et lutter contre elle quand
l'Autriche et la Russie étaient sous les armes. Maintenant on allait à
sa perte par une voie qui n'était pas même honorable.
[En marge: Napoléon ayant connaissance de la dépêche de M. de
Lucchesini, la fait démentir à Berlin.]
[En marge: Il est trop tard pour maîtriser l'entraînement des esprits
en Prusse.]
Les dépêches de M. de Lucchesini avaient été interceptées par la
police de Napoléon, et connues de lui. Il en avait été indigné et
sur-le-champ il avait fait écrire à M. de Laforest, pour l'avertir de
l'envoi de ces dépêches, pour le charger de donner des démentis à
toutes les allégations du ministre prussien, et pour exiger son
rappel. Malheureusement il était trop tard, et déjà l'élan imprimé à
l'opinion de la Prusse ne pouvait plus être maîtrisé. M, d'Haugwitz
d'ailleurs, embarrassé des rôles si divers qu'il avait été forcé de
jouer depuis un an, n'avait plus le courage des bonnes résolutions. Il
n'osait ni voir le ministre de France, ni déclarer aux fous dont il
avait flatté la folie, qu'il les quittait encore une fois pour se
joindre aux gens sages, bien rares alors à Berlin.
[En marge: Explication entre M. d'Haugwitz et M. de Laforest.]
[En marge: M. d'Haugwitz demande, comme moyen de tout arranger,
l'éloignement de l'armée française.]
M. de Laforest le trouva contraint et fuyant les explications.
Cependant, après plusieurs tentatives, il le vit, lui demanda comment
il pouvait manquer à ce point de son sang-froid accoutumé, comment il
pouvait croire les récits mensongers inventés par la Hesse, les propos
légers recueillis par M. de Lucchesini, comment il n'attendait pas, ou
ne recherchait pas des informations plus exactes, avant de prendre des
résolutions aussi graves que celles qui étaient publiquement
annoncées. M. d'Haugwitz, troublé à mesure que la lumière, un instant
obscurcie dans son esprit, commençait à luire de nouveau, parut désolé
de la conduite qu'on avait tenue, avoua naïvement la rapidité du
courant qui entraînait le roi, la cour et lui-même, déclara enfin que,
si on ne venait pas à leur aide, ils iraient se jeter, peut-être pour
y périr, sur l'écueil de la guerre; que rien n'était perdu encore si
Napoléon voulait faire une démarche quelconque, qui fût pour l'orgueil
de la multitude une satisfaction, pour la prudence du cabinet une
raison de se rassurer; que l'éloignement de l'armée française,
accumulée depuis quelque temps sur les routes qui menaient en Prusse,
remplirait ce double objet; qu'on pourrait alors contremander les
armements, en alléguant pour raison d'avoir armé la réunion des
troupes françaises, et pour raison de désarmer leur retraite au delà
du Rhin. M. d'Haugwitz ajouta que pour faciliter les explications on
allait rappeler M. de Lucchesini, et envoyer à Paris un homme sage et
sûr, M. de Knobelsdorf.
[Date: Sept. 1806.]
[En marge: Napoléon aurait accédé à la demande de la Prusse, si le
refus de ratifier le traité de M. d'Oubril ne lui avait fait croire à
l'existence d'une coalition.]
[En marge: Motifs qui avaient porté Alexandre à ne pas ratifier le
traité signé par M. d'Oubril.]
Napoléon aurait pu consentir à la démarche demandée sans compromettre
sa gloire, car il n'avait jamais pensé à envahir la Prusse. Il avait
pris seulement quelques précautions lorsqu'on avait refusé de ratifier
le traité de Schoenbrunn. Mais, depuis, il ne songeait qu'à l'Autriche
et aux bouches du Cattaro, il ne songeait qu'à se les faire restituer
par quelque menace; il était même, depuis le traité signé avec M.
d'Oubril, tout disposé à ramener ses troupes en France. Il avait
ordonné un vaste camp à Meudon pour y réunir la grande armée, et y
célébrer en septembre des fêtes magnifiques. Les ordres pour cet objet
étaient déjà expédiés. Mais un événement grave et imprévu vint rendre
cette conduite difficile de sa part. Contre son attente, l'empereur
Alexandre avait refusé de ratifier le traité de paix signé par M.
d'Oubril. Il avait adopté cette résolution sur les vives instances de
l'Angleterre, qui avait fait valoir sa fidélité, rappelé son refus
récent de traiter sans la Russie, et demandé, pour prix de cette
fidélité, qu'on repoussât un traité conclu intempestivement, trop
vite, et à des conditions évidemment désavantageuses. L'empereur
Alexandre, quoiqu'il craignît fort les conséquences de la guerre avec
Napoléon, les craignait un peu moins en voyant l'Angleterre plus lente
qu'il ne l'avait cru à se précipiter dans les bras de la France. Il
paraît même que quelque chose avait déjà transpiré des agitations de
la cour de Prusse, et de la possibilité d'entraîner cette cour à la
guerre. Enfin, la connaissance récemment acquise de la dissolution de
l'empire germanique ajoutant aux jalousies de la Russie comme à celles
de toutes les puissances, et faisant prévoir un redoublement de haine
contre Napoléon, Alexandre s'était décidé à ne pas ratifier le traité
de M. d'Oubril. Il répondit cependant qu'il était prêt à reprendre les
négociations, mais de concert avec l'Angleterre; qu'il chargeait même
celle-ci de ses pouvoirs pour traiter, à la condition qu'on laisserait
à la famille royale de Naples, non-seulement la Sicile, mais la
Dalmatie tout entière, et qu'on donnerait les îles Baléares au roi de
Piémont.
[En marge: Mort de M. Fox.]