M. d'Oubril était arrivé en juin avec des pouvoirs en forme, et avec

la double instruction, premièrement de gagner du temps pour les

bouches du Cattaro, et d'épargner ainsi à l'Autriche l'exécution

militaire dont elle était menacée; secondement, de terminer tous les

différends existants par un traité de paix, si la France accédait à

des conditions qui sauvassent la dignité de l'empire russe. Une

circonstance avait confirmé M. d'Oubril dans l'idée d'en finir par un

traité de paix. Pendant qu'il était en route, le ministère russe avait

été changé. Le prince Czartoryski et ses amis ayant voulu qu'on se

liât plus étroitement à l'Angleterre, non pas précisément pour

continuer la guerre, mais pour traiter avec plus d'avantage,

Alexandre, fatigué de leurs remontrances, craignant des engagements

trop étroits avec le cabinet britannique, avait enfin accepté des

démissions souvent offertes, et remplacé le prince Czartoryski par le

général de Budberg. Celui-ci était ancien gouverneur de l'empereur,

ami de l'impératrice mère, et n'était ni de force ni d'humeur à

résister à son maître. M. d'Oubril, qui avait vu l'empereur porté à la

paix plus que ses ministres, dut se croire autorisé, par ce

changement, à incliner davantage vers une conclusion pacifique.

M. de Talleyrand n'eut pas de peine à persuader M. d'Oubril, lorsqu'il

soutint qu'il n'y avait entre les deux empires aucun intérêt sérieux à

débattre, tout au plus une question d'influence à traiter au sujet de

deux ou trois petites puissances que la Russie avait prises sous sa

protection. Mais, quant à ces dernières, la Russie, battue à

Austerlitz, et peu disposée à recommencer depuis que l'Autriche avait

rendu son épée, depuis que la Prusse était dépendante, et que

l'Angleterre semblait fatiguée, la Russie ne pouvait être fort

exigeante. Elle voulait seulement sauver son orgueil d'un trop rude

échec. Ainsi elle était prête à passer outre, relativement aux

nouveaux arrangements faits en Allemagne, relativement à la réunion de

Gênes et des États vénitiens; elle était même décidée à se taire sur

la conquête de Naples, car la prise d'armes des Napolitains, après une

convention de neutralité, justifiait toutes les rigueurs de Napoléon.

Cependant, à l'égard du Piémont et des Bourbons de Naples, la Russie

avait des engagements écrits, et elle ne pouvait pas moins faire que

de demander quelque chose pour eux, si peu que ce fût. Les engagements

à l'égard du Piémont commençaient à prescrire, mais ceux qu'on avait

contractés à l'égard de la reine Caroline, en la poussant dans

l'abîme, étaient trop récents et trop authentiques pour qu'on

n'intervînt pas en sa faveur.

[En marge: À quoi se trouve réduite la négociation entre la Russie et

la France.]

[En marge: L'indemnité des Bourbons de Naples faisant la principale

difficulté, on imagine de leur donner les îles Baléares.]

Aussi était-ce la question essentielle et difficile à résoudre entre

M. de Talleyrand et M. d'Oubril. Ce dernier aurait désiré procurer

quelque dédommagement, si faible qu'il fût, au roi de Piémont, assurer

la Sicile aux Bourbons de Naples, et introduire dans le traité

certaines rédactions qui ménageassent à la Russie une apparence

d'intervention, utile et honorable, dans les affaires de l'Europe.

Bien que Napoléon eût voulu d'abord un traité sec et vide, qui

rétablît purement et simplement la paix entre les deux empires, afin

de bien constater qu'il ne reconnaissait pas à la Russie l'influence

qu'elle prétendait s'arroger, ce projet rigoureux devait tomber devant

la possibilité d'une paix immédiate, laquelle, par contre-coup,

amenait forcément l'Angleterre à traiter à des conditions

raisonnables. Napoléon permit donc à M. de Talleyrand d'accorder tous

les semblants d'influence qui pourraient sauver la dignité du cabinet

russe. Ainsi ce ministre fut autorisé, dans le traité patent, à

garantir l'évacuation de l'Allemagne, l'intégrité de l'empire ottoman,

l'indépendance de la république de Raguse, à promettre les bons

offices de la France pour rapprocher la Prusse de la Suède, et à

accepter enfin les bons offices de la Russie pour le rétablissement de

la paix entre la France et l'Angleterre. Il y avait là de quoi rédiger

un traité, moins insignifiant que celui que Napoléon avait d'abord

voulu, et par conséquent plus flatteur pour l'orgueil de la Russie.

Mais il fallait un dédommagement quelconque pour les rois de Piémont

et de Naples. Quant au roi de Piémont, Napoléon opposa des refus

absolus, et on fut obligé d'y renoncer. Quant à Naples, il ne

consentit jamais à céder la Sicile, et il exigea que cette île fût

restituée au royaume de Naples, actuellement possédé par Joseph. À

force de chercher une combinaison pour concilier les prétentions

opposées, on inventa un moyen terme, qui consistait à donner les îles

Baléares au prince royal de Naples, et une indemnité pécuniaire au roi

et à la reine détrônés. Les îles Baléares appartenaient, il est vrai,

à l'Espagne, mais Napoléon avait de quoi fournir un équivalent à

celle-ci, en agrandissant le petit royaume d'Étrurie avec quelque

fragment des duchés de Parme et Plaisance. Il avait de plus une raison

excellente et très-morale à faire valoir auprès de la cour de Madrid,

c'est que le prince royal de Naples était devenu gendre de Charles IV

le même jour où une princesse de Naples avait épousé le prince des

Asturies. Pour complément de ses bonnes raisons, Napoléon avait la

force. Il était donc en mesure de prendre, quant aux Baléares, un

engagement sérieux.

Cette combinaison imaginée, il fallait en finir. M. d'Oubril s'était

mis en communication avec lord Yarmouth, qui, tout en professant de

très-bons sentiments envers la France, trouvait cependant qu'il y

avait faiblesse à concéder tout ce que demandait M. de Talleyrand. En

bon Anglais qu'il était, il aurait voulu que la Sicile fût laissée à

la reine Caroline, car c'était la donner à l'Angleterre que de la

conserver à cette reine. Aussi ne manquait-il pas d'insister auprès de

M. d'Oubril, pour que celui-ci prolongeât la résistance de la Russie.

Mais M. de Talleyrand avait un moyen que Napoléon lui avait suggéré,

et dont il se servit habilement, c'était de menacer l'Autriche d'une

action immédiate, si on ne restituait pas les bouches du Cattaro.

Napoléon, comme nous l'avons dit, tenait à ces bouches du Cattaro,

pour leur heureuse situation dans l'Adriatique, et surtout pour leur

voisinage des frontières turques. Il était donc bien décidé à en

exiger la restitution, et il lui était d'autant plus facile de

menacer, qu'il avait la résolution d'agir. Il n'avait d'ailleurs pour

cela qu'un pas à faire, car ses troupes étaient sur l'Inn, et

occupaient Braunau. En conséquence M. de Talleyrand déclara à M.

d'Oubril qu'il fallait conclure, et signer la paix qui entraînait la

remise des bouches du Cattaro, ou quitter Paris, après quoi on

sévirait contre l'Autriche, à moins qu'elle ne joignît ses efforts à

ceux de la France pour reprendre la position si déloyalement livrée

aux Russes.

[En marge: Signature du traité de paix avec la Russie le 20 juillet.]

M. d'Oubril, intimidé par cette déclaration péremptoire, fit part de

son embarras à lord Yarmouth, en lui disant qu'il avait pour

instruction de sauver l'Autriche d'une contrainte immédiate, et qu'il

était obligé de s'y conformer; que du reste, dans la situation

actuelle, on ne gagnait rien à attendre avec un caractère comme celui

de Napoléon; car, chaque jour, il commettait quelque acte nouveau,

qu'il fallait ensuite tenir pour chose faite, si on ne voulait rompre;

que, si on avait traité avant le mois d'avril, Joseph Bonaparte

n'aurait pas été proclamé roi de Naples; que, si on avait traité avant

le mois de juin, Louis Bonaparte ne serait pas devenu roi de Hollande;

qu'enfin, si on avait traité avant le mois de juillet, l'empire

germanique n'aurait pas été dissous. M. d'Oubril prit donc son parti,

et signa le 20 juillet, malgré les instances de lord Yarmouth, un

traité de paix avec la France.

Dans les articles patents on stipula, comme nous l'avons déjà indiqué,

l'évacuation de l'Allemagne, l'indépendance de la république de

Raguse, l'intégrité de l'empire turc. Dans ces mêmes articles, on

promit les bons offices des deux puissances contractantes pour

terminer les différends survenus entre la Prusse et la Suède; et la

France accepta formellement les bons offices de la Russie pour le

rétablissement de la paix avec l'Angleterre, toutes choses qui

conservaient à la Russie ces dehors d'influence qu'elle désirait ne

pas perdre. On promit de nouveau l'indépendance des sept îles, et

l'évacuation immédiate des bouches du Cattaro. Dans les articles

secrets, on accorda les Baléares au prince royal de Naples, mais avec

condition de n'y pas recevoir les Anglais en temps de guerre; on

assura une pension à sa mère et à son père, et on stipula la

conservation de la Poméranie suédoise à la Suède, dans les

arrangements qui devaient être négociés entre la Suède et la Prusse.

Ce traité, dans la situation de l'Europe, était acceptable de la part

de la Russie, à moins que, par intérêt pour la reine de Naples, elle

ne préférât la guerre, qui ne pouvait lui valoir que des revers.

M. d'Oubril, après l'avoir conclu, partit tout de suite pour

Saint-Pétersbourg, afin d'obtenir les ratifications de son

gouvernement. Il croyait avoir bien rempli sa tâche, car, si la paix

qu'il avait conclue était repoussée par son cabinet, il aurait du

moins retardé d'un mois et demi l'exécution dont l'Autriche était

menacée. Sous ce rapport, on est fondé à dire que la paix n'était pas

signée avec une parfaite sincérité.

[En marge: M. de Talleyrand, après avoir amené M. d'Oubril à signer la

paix, amène lord Yarmouth à produire ses pouvoirs.]

M. de Talleyrand n'avait maintenant plus affaire qu'à lord Yarmouth,

qui était fort affaibli depuis que M. d'Oubril s'était rendu. Le

ministre français sut profiter de ses avantages, et tirer parti du

traité avec la Russie, pour obliger lord Yarmouth à produire ses

pouvoirs, ce qu'il avait toujours refusé de faire. M. de Talleyrand

lui dit qu'il était impossible de prolonger cette espèce de comédie,

d'un négociateur accrédité qui ne voulait pas montrer ses pouvoirs;

que, s'il différait plus longtemps de les exhiber, on serait autorisé

à croire qu'il n'en avait pas, et que sa présence à Paris n'avait

qu'un but trompeur, celui de gagner la mauvaise saison pour empêcher

la France d'agir, soit contre l'Angleterre, soit contre ses autres

ennemis. On ne désignait pas ces ennemis, mais quelques mouvements de

troupes vers Bayonne pouvaient faire craindre que le Portugal ne fût

du nombre. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait prendre

immédiatement son parti, quitter Paris ou donner à la négociation un

caractère sérieux, en produisant ses pouvoirs, car on avait fini par

éveiller les défiances de la Prusse, qui exigeait une déclaration

rassurante à l'égard du Hanovre; que, ne voulant pas perdre un tel

allié, on était prêt à faire la déclaration demandée, et qu'une fois

faite il ne serait plus possible d'en revenir; que la guerre serait

alors éternelle, ou que la paix devrait être conclue sans la

restitution du Hanovre; que, du reste, on ne gagnerait rien à de

nouveaux délais, et que deux ou trois mois plus tard il faudrait

consentir peut-être à la conquête du Portugal, comme on avait consenti

à la conquête de Naples.

[En marge: La négociation devient officielle entre la France et

l'Angleterre.]

Vaincu par ces raisons, par la signature qu'avait donnée M. d'Oubril,

par l'amour de la paix, et aussi par l'ambition fort naturelle

d'inscrire son nom au bas d'un pareil traité, lord Yarmouth se décida

enfin à exhiber ses pouvoirs. C'était le premier avantage que M. de

Talleyrand désirait remporter, et il se hâta de le rendre irrévocable,

en faisant nommer un plénipotentiaire français pour négocier

publiquement avec lord Yarmouth. Napoléon choisit le général Clarke,

et lui conféra des pouvoirs formels et patents. À partir de ce moment,

22 juillet, la négociation fut officiellement ouverte.

[En marge: Le général Clarke négociateur pour la France.]

[En marge: La Sicile demeure toujours la question insoluble.]

Le général Clarke et lord Yarmouth s'abouchèrent, et, sauf la Sicile,

les deux négociateurs se trouvèrent d'accord. La France accordait

Malte, le Cap, la conquête de l'Inde; elle insistait pour qu'on lui

rendît les comptoirs de Pondichéry et de Chandernagor, en consentant à

limiter le nombre des troupes qu'elle pourrait y entretenir; elle

demandait également qu'on lui rendît Sainte-Lucie et Tabago, mais elle

ne tenait absolument qu'à la restitution de la colonie hollandaise de

Surinam, point sur lequel les instructions du négociateur anglais

n'étaient pas péremptoires. La seule difficulté sérieuse consistait

toujours dans la Sicile, que lord Yarmouth n'était pas formellement

autorisé à céder, surtout pour un dédommagement aussi insignifiant que

les Baléares. Napoléon voulait procurer la Sicile à son frère Joseph

par des raisons d'une grande valeur. Suivant lui, tant que la reine

Caroline résiderait à Palerme, Joseph serait faiblement établi à

Naples; la guerre serait éternelle entre ces deux portions de

l'ancien royaume des Deux-Siciles; les Calabres seraient toujours

excitées sous sa main, et, ce qui était plus grave, la reine Caroline,

confinée à Palerme, ne pouvant se maintenir dans son île qu'avec

l'appui des Anglais, la leur livrerait entièrement. C'était donc

assurer la jouissance de la Sicile aux Anglais que de la laisser aux

Bourbons, conséquence infiniment fâcheuse pour la Méditerranée.

De son côté lord Yarmouth, malgré son désir de conclure, ne l'osait

pas. Mais bientôt un nouvel obstacle vint encore enchaîner sa bonne

volonté.

[En marge: Lord Lauderdale adjoint à lord Yarmouth pour continuer la

négociation avec la France.]

[En marge: Instructions dont est porteur lord Lauderdale.]

Le cabinet britannique en apprenant la conduite de M. d'Oubril fut

fort irrité, et se hâta d'envoyer des courriers à Saint-Pétersbourg,

pour se plaindre de ce que le négociateur russe eût abandonné le

négociateur anglais. Il ne s'en tint pas là, et blâma lord Yarmouth,

son propre négociateur, d'avoir sitôt produit ses pouvoirs. Craignant

même les entraînements auxquels lord Yarmouth était exposé, par ses

liaisons personnelles avec les diplomates français, il fit choix d'un

whig, lord Lauderdale, personnage de caractère assez difficile, pour

l'adjoindre à la négociation. On fit partir sur-le-champ ce second

plénipotentiaire avec des instructions précises, mais qui cependant

laissaient, relativement à la Sicile, certaines facilités dont lord

Yarmouth n'était pas muni. Lord Lauderdale était un diplomate exact et

formaliste. Il avait l'ordre d'exiger la fixation d'une base de

négociation, l'_uti possidetis_, qui couvrît les conquêtes maritimes

des Anglais, et surtout la Sicile, laquelle n'avait pas encore été

conquise par Joseph Bonaparte. Il est vrai que cette même base

excluait la restitution du Hanovre; mais ce royaume était hors de la

discussion, les Anglais ayant toujours déclaré qu'ils ne souffriraient

pas même une contestation sur ce point. La base admise, lord

Lauderdale devait convenir que l'_uti possidetis_ ne serait pas

appliqué d'une manière absolue, surtout relativement à la Sicile, et

qu'on pourrait abandonner cette île au prix d'une compensation. Ainsi

un sacrifice en Dalmatie, joint à la cession des îles Baléares,

pouvait fournir un moyen d'accommodement.

Lord Lauderdale arriva sans retard à Paris. C'était un whig, et par

conséquent un ami plutôt qu'un ennemi de la paix. Mais il était averti

de se garder des séductions de M. de Talleyrand, auxquelles on

craignait que lord Yarmouth ne fût pas capable de résister.

[En marge: M. de Champagny adjoint au général Clarke.]

Lord Lauderdale fut reçu avec politesse et froideur, car on devinait à

Paris qu'il était envoyé pour servir de correctif à l'humeur, jugée

trop facile, de lord Yarmouth. Napoléon, pour répliquer à l'envoi de

lord Lauderdale, nomma M. de Champagny comme second négociateur

français. Ils furent dès cet instant deux contre deux, MM. Clarke et

de Champagny contre lord Yarmouth et lord Lauderdale.

[En marge: Difficultés de forme soulevée par lord Lauderdale, et

aplanie après quelques explications amicales.]

Aussitôt entré dans ce congrès, lord Lauderdale commença par une note

longue, absolue, dans laquelle il récapitulait la négociation

confidentielle et officielle, et demandait que l'on admît, avant

d'aller plus loin, le principe de l'_uti possidetis_. Napoléon

voulait franchement la paix, et croyait la tenir depuis qu'il avait

conduit la main de M. d'Oubril jusqu'à signer le traité du 20 juillet.

Mais il ne fallait pourtant pas provoquer son caractère, susceptible

et peu endurant. Il fit différer la réponse comme premier signe de

mécontentement. Lord Lauderdale ne se tint pas pour battu, et réitéra

sa déclaration. Alors on lui répliqua par une dépêche énergique et

digne, dans laquelle on lui disait que jusqu'ici la négociation avait

marché avec franchise et cordialité, et sans toutes les formes

pédantesques que le nouveau négociateur voulait y introduire; que si

les intentions étaient changées, que si tout cet appareil diplomatique

cachait l'intention secrète de rompre après s'être procuré quelques

pièces à produire au parlement, lord Lauderdale n'avait qu'à partir,

car on n'était pas disposé à se prêter aux calculs parlementaires du

cabinet britannique. Lord Lauderdale n'avait pas envie d'amener une

rupture; il était peu habile, et c'était tout. On s'expliqua. Il fut

entendu que la production de la note de lord Lauderdale était une

affaire de pure formalité, qui au fond n'excluait aucune des

conditions précédemment admises par lord Yarmouth, que même l'abandon

de la Sicile, moyennant une indemnité plus étendue que les Baléares,

était devenu plus explicite depuis l'arrivée de lord Lauderdale, et on

se mit ensuite à conférer sur Pondichéry, Surinam, Tabago,

Sainte-Lucie.

[En marge: L'Angleterre paraît croire que le traité de M. d'Oubril ne

sera pas ratifié, et veut attendre des nouvelles de

Saint-Pétersbourg.]

[En marge: Napoléon, croyant aux ratifications russes, se prête au

désir de différer encore, manifesté par les négociateurs anglais.]

Les négociateurs anglais semblaient persuadés que la Russie, touchée

des représentations du cabinet britannique, ne ratifierait pas le

traité d'Oubril. Napoléon, au contraire, ne pouvait croire que M.

d'Oubril se fût avancé jusqu'à conclure un pareil traité, si ses

instructions ne l'avaient pas autorisé à le faire, et il pouvait

croire encore moins que la Russie osât déchirer un acte qu'elle aurait

autorisé son représentant à signer. Il pensa donc qu'il y avait profit

à attendre la nouvelle des ratifications russes, qui lui paraissaient

certaines, et que l'Angleterre alors serait réduite à subir les

conditions qu'il avait tant à coeur de lui voir accepter. En

conséquence il ordonna aux deux négociateurs français de continuer à

gagner du temps, pour atteindre le jour où la réponse de

Saint-Pétersbourg arriverait à Paris. M. d'Oubril était parti le 22

juillet; on devait recevoir cette réponse vers la fin d'août.

Napoléon se trompait, et c'est l'une des très-rares occasions où il

n'ait pas lu dans la pensée de ses adversaires. Rien, en effet,

n'était plus douteux que les ratifications russes, et, en outre, la

santé alors très-menacée de M. Fox était un nouveau péril pour la

négociation. Si ce généreux ami de l'humanité venait à succomber sous

les soucis du gouvernement, dont il avait depuis longtemps perdu

l'habitude, le parti de la guerre devait l'emporter sur le parti de la

paix, dans le ministère britannique.

[En marge: Situation d'abandon dans laquelle se trouve la Prusse

pendant les négociations de la France avec tous les cabinets.]

Mais, dans le moment, une circonstance grave mettait la paix en péril

bien plus que les temporisations ordonnées par Napoléon. La Prusse

était tombée dans un état moral extrêmement triste. Depuis son

occupation du Hanovre, et ses communications avec l'Angleterre,

publiées à Londres, Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait fini

par n'en plus tenir aucun compte, et par la traiter comme un allié

dont on n'avait rien à espérer. Ainsi tout le monde savait en Europe

qu'on s'occupait d'organiser le nouveau corps germanique, et la Prusse

était aussi peu informée à cet égard que les petites puissances

allemandes. Tout le monde savait qu'on négociait avec l'Angleterre,

que, par conséquent, il devait être question du Hanovre, et elle

n'avait pas reçu à ce sujet une seule communication capable de la

rassurer. Le roi Frédéric-Guillaume était obligé de paraître instruit

de ce qu'il ignorait, afin de ne pas rendre trop visible l'état

d'abandon dans lequel on le laissait. Quoique entretenant des

relations secrètes et peu loyales avec la Russie, il était traité par

celle-ci sans grande considération, et il pouvait s'apercevoir qu'elle

le prisait moins tous les jours, à mesure qu'elle revenait vers la

France. En froideur avec l'Autriche, qui ne lui pardonnait pas de

l'avoir abandonnée le lendemain d'Austerlitz, en guerre avec

l'Angleterre, qui venait de saisir trois cents bâtiments de commerce

prussiens, il se voyait seul en Europe, et si peu ménagé, que le roi

de Suède lui-même n'avait pas craint de lui faire la plus grave des

offenses. Lorsque les troupes prussiennes s'étaient présentées pour

occuper les dépendances du Hanovre voisines de la Poméranie suédoise,

le roi de Suède, qui les gardait pour le compte, disait-il, du roi

d'Angleterre son allié, s'y était défendu, et avait fait feu sur les

troupes envoyées. C'était le dernier degré de l'humiliation que

d'être ainsi traité par un prince qui n'avait d'autre force que sa

folie, protégée par ses alliances.

Cette situation inspirait au cabinet prussien des réflexions aussi

douloureuses qu'alarmantes. La Russie, l'Angleterre elle-même,

faisaient en ce moment tous les pas vers la France. La coalition

devait se trouver bientôt dissoute, et comme on n'avait recherché la

Prusse que parce qu'elle formait le complément nécessaire de cette

coalition, que deviendrait-elle lors du désarmement général? Ne

serait-elle pas livrée sans défense à Napoléon, qui, fort mécontent de

sa conduite, en userait à son égard comme il voudrait, soit pour

acheter la paix avec l'Angleterre et la Russie, soit pour agrandir les

États qu'il lui plairait de fonder? et, quoi qu'il fît, il était

assuré de n'avoir pas un seul désapprobateur en Europe, car personne

actuellement ne portait le moindre intérêt à la Prusse.

[En marge: Faux bruits qui alarment la Prusse.]

Les bruits les plus étranges confirmaient ces réflexions désolantes.

L'idée de rendre le Hanovre à l'Angleterre, pour avoir la paix

maritime, était si naturelle et si simple, qu'elle naissait dans tous

les esprits à la fois. On estimait même si peu la Prusse, malgré les

vertus de son roi, qu'on ne trouvait pas mauvais que Napoléon en agît

ainsi envers une cour qui ne savait être pour personne, ni amie ni

ennemie. Les alliés de la France, l'Espagne surtout, qui souffraient

cruellement de la guerre, disaient tout haut que la Prusse ne méritait

pas qu'on prolongeât d'un seul jour les maux de l'Europe. Le général

Pardo, ambassadeur d'Espagne à Berlin, le répétait si publiquement,

que de tout côté on se demandait la cause d'une telle hardiesse de

langage. Ainsi, sans en être informé, chacun racontait les choses

comme elles se passaient à Paris entre lord Yarmouth et M. de

Talleyrand.

Venaient ensuite les malveillants, qui au vraisemblable ajoutaient

l'invraisemblable, et se complaisaient dans les inventions les plus

fâcheuses. Les uns prétendaient que la France allait se réconcilier

avec la Russie, en reconstituant le royaume de Pologne au profit du

grand-duc Constantin, et que pour cela on reprendrait les provinces

polonaises cédées à la Prusse lors du dernier partage. Les autres

soutenaient qu'on allait proclamer Murat roi de Westphalie, et qu'il

était question de lui donner Munster, Osnabruck, l'Ost-Frise.

[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les bruits qui

alarmaient la Prusse.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 39 段