la double instruction, premièrement de gagner du temps pour les
bouches du Cattaro, et d'épargner ainsi à l'Autriche l'exécution
militaire dont elle était menacée; secondement, de terminer tous les
différends existants par un traité de paix, si la France accédait à
des conditions qui sauvassent la dignité de l'empire russe. Une
circonstance avait confirmé M. d'Oubril dans l'idée d'en finir par un
traité de paix. Pendant qu'il était en route, le ministère russe avait
été changé. Le prince Czartoryski et ses amis ayant voulu qu'on se
liât plus étroitement à l'Angleterre, non pas précisément pour
continuer la guerre, mais pour traiter avec plus d'avantage,
Alexandre, fatigué de leurs remontrances, craignant des engagements
trop étroits avec le cabinet britannique, avait enfin accepté des
démissions souvent offertes, et remplacé le prince Czartoryski par le
général de Budberg. Celui-ci était ancien gouverneur de l'empereur,
ami de l'impératrice mère, et n'était ni de force ni d'humeur à
résister à son maître. M. d'Oubril, qui avait vu l'empereur porté à la
paix plus que ses ministres, dut se croire autorisé, par ce
changement, à incliner davantage vers une conclusion pacifique.
M. de Talleyrand n'eut pas de peine à persuader M. d'Oubril, lorsqu'il
soutint qu'il n'y avait entre les deux empires aucun intérêt sérieux à
débattre, tout au plus une question d'influence à traiter au sujet de
deux ou trois petites puissances que la Russie avait prises sous sa
protection. Mais, quant à ces dernières, la Russie, battue à
Austerlitz, et peu disposée à recommencer depuis que l'Autriche avait
rendu son épée, depuis que la Prusse était dépendante, et que
l'Angleterre semblait fatiguée, la Russie ne pouvait être fort
exigeante. Elle voulait seulement sauver son orgueil d'un trop rude
échec. Ainsi elle était prête à passer outre, relativement aux
nouveaux arrangements faits en Allemagne, relativement à la réunion de
Gênes et des États vénitiens; elle était même décidée à se taire sur
la conquête de Naples, car la prise d'armes des Napolitains, après une
convention de neutralité, justifiait toutes les rigueurs de Napoléon.
Cependant, à l'égard du Piémont et des Bourbons de Naples, la Russie
avait des engagements écrits, et elle ne pouvait pas moins faire que
de demander quelque chose pour eux, si peu que ce fût. Les engagements
à l'égard du Piémont commençaient à prescrire, mais ceux qu'on avait
contractés à l'égard de la reine Caroline, en la poussant dans
l'abîme, étaient trop récents et trop authentiques pour qu'on
n'intervînt pas en sa faveur.
[En marge: À quoi se trouve réduite la négociation entre la Russie et
la France.]
[En marge: L'indemnité des Bourbons de Naples faisant la principale
difficulté, on imagine de leur donner les îles Baléares.]
Aussi était-ce la question essentielle et difficile à résoudre entre
M. de Talleyrand et M. d'Oubril. Ce dernier aurait désiré procurer
quelque dédommagement, si faible qu'il fût, au roi de Piémont, assurer
la Sicile aux Bourbons de Naples, et introduire dans le traité
certaines rédactions qui ménageassent à la Russie une apparence
d'intervention, utile et honorable, dans les affaires de l'Europe.
Bien que Napoléon eût voulu d'abord un traité sec et vide, qui
rétablît purement et simplement la paix entre les deux empires, afin
de bien constater qu'il ne reconnaissait pas à la Russie l'influence
qu'elle prétendait s'arroger, ce projet rigoureux devait tomber devant
la possibilité d'une paix immédiate, laquelle, par contre-coup,
amenait forcément l'Angleterre à traiter à des conditions
raisonnables. Napoléon permit donc à M. de Talleyrand d'accorder tous
les semblants d'influence qui pourraient sauver la dignité du cabinet
russe. Ainsi ce ministre fut autorisé, dans le traité patent, à
garantir l'évacuation de l'Allemagne, l'intégrité de l'empire ottoman,
l'indépendance de la république de Raguse, à promettre les bons
offices de la France pour rapprocher la Prusse de la Suède, et à
accepter enfin les bons offices de la Russie pour le rétablissement de
la paix entre la France et l'Angleterre. Il y avait là de quoi rédiger
un traité, moins insignifiant que celui que Napoléon avait d'abord
voulu, et par conséquent plus flatteur pour l'orgueil de la Russie.
Mais il fallait un dédommagement quelconque pour les rois de Piémont
et de Naples. Quant au roi de Piémont, Napoléon opposa des refus
absolus, et on fut obligé d'y renoncer. Quant à Naples, il ne
consentit jamais à céder la Sicile, et il exigea que cette île fût
restituée au royaume de Naples, actuellement possédé par Joseph. À
force de chercher une combinaison pour concilier les prétentions
opposées, on inventa un moyen terme, qui consistait à donner les îles
Baléares au prince royal de Naples, et une indemnité pécuniaire au roi
et à la reine détrônés. Les îles Baléares appartenaient, il est vrai,
à l'Espagne, mais Napoléon avait de quoi fournir un équivalent à
celle-ci, en agrandissant le petit royaume d'Étrurie avec quelque
fragment des duchés de Parme et Plaisance. Il avait de plus une raison
excellente et très-morale à faire valoir auprès de la cour de Madrid,
c'est que le prince royal de Naples était devenu gendre de Charles IV
le même jour où une princesse de Naples avait épousé le prince des
Asturies. Pour complément de ses bonnes raisons, Napoléon avait la
force. Il était donc en mesure de prendre, quant aux Baléares, un
engagement sérieux.
Cette combinaison imaginée, il fallait en finir. M. d'Oubril s'était
mis en communication avec lord Yarmouth, qui, tout en professant de
très-bons sentiments envers la France, trouvait cependant qu'il y
avait faiblesse à concéder tout ce que demandait M. de Talleyrand. En
bon Anglais qu'il était, il aurait voulu que la Sicile fût laissée à
la reine Caroline, car c'était la donner à l'Angleterre que de la
conserver à cette reine. Aussi ne manquait-il pas d'insister auprès de
M. d'Oubril, pour que celui-ci prolongeât la résistance de la Russie.
Mais M. de Talleyrand avait un moyen que Napoléon lui avait suggéré,
et dont il se servit habilement, c'était de menacer l'Autriche d'une
action immédiate, si on ne restituait pas les bouches du Cattaro.
Napoléon, comme nous l'avons dit, tenait à ces bouches du Cattaro,
pour leur heureuse situation dans l'Adriatique, et surtout pour leur
voisinage des frontières turques. Il était donc bien décidé à en
exiger la restitution, et il lui était d'autant plus facile de
menacer, qu'il avait la résolution d'agir. Il n'avait d'ailleurs pour
cela qu'un pas à faire, car ses troupes étaient sur l'Inn, et
occupaient Braunau. En conséquence M. de Talleyrand déclara à M.
d'Oubril qu'il fallait conclure, et signer la paix qui entraînait la
remise des bouches du Cattaro, ou quitter Paris, après quoi on
sévirait contre l'Autriche, à moins qu'elle ne joignît ses efforts à
ceux de la France pour reprendre la position si déloyalement livrée
aux Russes.
[En marge: Signature du traité de paix avec la Russie le 20 juillet.]
M. d'Oubril, intimidé par cette déclaration péremptoire, fit part de
son embarras à lord Yarmouth, en lui disant qu'il avait pour
instruction de sauver l'Autriche d'une contrainte immédiate, et qu'il
était obligé de s'y conformer; que du reste, dans la situation
actuelle, on ne gagnait rien à attendre avec un caractère comme celui
de Napoléon; car, chaque jour, il commettait quelque acte nouveau,
qu'il fallait ensuite tenir pour chose faite, si on ne voulait rompre;
que, si on avait traité avant le mois d'avril, Joseph Bonaparte
n'aurait pas été proclamé roi de Naples; que, si on avait traité avant
le mois de juin, Louis Bonaparte ne serait pas devenu roi de Hollande;
qu'enfin, si on avait traité avant le mois de juillet, l'empire
germanique n'aurait pas été dissous. M. d'Oubril prit donc son parti,
et signa le 20 juillet, malgré les instances de lord Yarmouth, un
traité de paix avec la France.
Dans les articles patents on stipula, comme nous l'avons déjà indiqué,
l'évacuation de l'Allemagne, l'indépendance de la république de
Raguse, l'intégrité de l'empire turc. Dans ces mêmes articles, on
promit les bons offices des deux puissances contractantes pour
terminer les différends survenus entre la Prusse et la Suède; et la
France accepta formellement les bons offices de la Russie pour le
rétablissement de la paix avec l'Angleterre, toutes choses qui
conservaient à la Russie ces dehors d'influence qu'elle désirait ne
pas perdre. On promit de nouveau l'indépendance des sept îles, et
l'évacuation immédiate des bouches du Cattaro. Dans les articles
secrets, on accorda les Baléares au prince royal de Naples, mais avec
condition de n'y pas recevoir les Anglais en temps de guerre; on
assura une pension à sa mère et à son père, et on stipula la
conservation de la Poméranie suédoise à la Suède, dans les
arrangements qui devaient être négociés entre la Suède et la Prusse.
Ce traité, dans la situation de l'Europe, était acceptable de la part
de la Russie, à moins que, par intérêt pour la reine de Naples, elle
ne préférât la guerre, qui ne pouvait lui valoir que des revers.
M. d'Oubril, après l'avoir conclu, partit tout de suite pour
Saint-Pétersbourg, afin d'obtenir les ratifications de son
gouvernement. Il croyait avoir bien rempli sa tâche, car, si la paix
qu'il avait conclue était repoussée par son cabinet, il aurait du
moins retardé d'un mois et demi l'exécution dont l'Autriche était
menacée. Sous ce rapport, on est fondé à dire que la paix n'était pas
signée avec une parfaite sincérité.
[En marge: M. de Talleyrand, après avoir amené M. d'Oubril à signer la
paix, amène lord Yarmouth à produire ses pouvoirs.]
M. de Talleyrand n'avait maintenant plus affaire qu'à lord Yarmouth,
qui était fort affaibli depuis que M. d'Oubril s'était rendu. Le
ministre français sut profiter de ses avantages, et tirer parti du
traité avec la Russie, pour obliger lord Yarmouth à produire ses
pouvoirs, ce qu'il avait toujours refusé de faire. M. de Talleyrand
lui dit qu'il était impossible de prolonger cette espèce de comédie,
d'un négociateur accrédité qui ne voulait pas montrer ses pouvoirs;
que, s'il différait plus longtemps de les exhiber, on serait autorisé
à croire qu'il n'en avait pas, et que sa présence à Paris n'avait
qu'un but trompeur, celui de gagner la mauvaise saison pour empêcher
la France d'agir, soit contre l'Angleterre, soit contre ses autres
ennemis. On ne désignait pas ces ennemis, mais quelques mouvements de
troupes vers Bayonne pouvaient faire craindre que le Portugal ne fût
du nombre. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait prendre
immédiatement son parti, quitter Paris ou donner à la négociation un
caractère sérieux, en produisant ses pouvoirs, car on avait fini par
éveiller les défiances de la Prusse, qui exigeait une déclaration
rassurante à l'égard du Hanovre; que, ne voulant pas perdre un tel
allié, on était prêt à faire la déclaration demandée, et qu'une fois
faite il ne serait plus possible d'en revenir; que la guerre serait
alors éternelle, ou que la paix devrait être conclue sans la
restitution du Hanovre; que, du reste, on ne gagnerait rien à de
nouveaux délais, et que deux ou trois mois plus tard il faudrait
consentir peut-être à la conquête du Portugal, comme on avait consenti
à la conquête de Naples.
[En marge: La négociation devient officielle entre la France et
l'Angleterre.]
Vaincu par ces raisons, par la signature qu'avait donnée M. d'Oubril,
par l'amour de la paix, et aussi par l'ambition fort naturelle
d'inscrire son nom au bas d'un pareil traité, lord Yarmouth se décida
enfin à exhiber ses pouvoirs. C'était le premier avantage que M. de
Talleyrand désirait remporter, et il se hâta de le rendre irrévocable,
en faisant nommer un plénipotentiaire français pour négocier
publiquement avec lord Yarmouth. Napoléon choisit le général Clarke,
et lui conféra des pouvoirs formels et patents. À partir de ce moment,
22 juillet, la négociation fut officiellement ouverte.
[En marge: Le général Clarke négociateur pour la France.]
[En marge: La Sicile demeure toujours la question insoluble.]
Le général Clarke et lord Yarmouth s'abouchèrent, et, sauf la Sicile,
les deux négociateurs se trouvèrent d'accord. La France accordait
Malte, le Cap, la conquête de l'Inde; elle insistait pour qu'on lui
rendît les comptoirs de Pondichéry et de Chandernagor, en consentant à
limiter le nombre des troupes qu'elle pourrait y entretenir; elle
demandait également qu'on lui rendît Sainte-Lucie et Tabago, mais elle
ne tenait absolument qu'à la restitution de la colonie hollandaise de
Surinam, point sur lequel les instructions du négociateur anglais
n'étaient pas péremptoires. La seule difficulté sérieuse consistait
toujours dans la Sicile, que lord Yarmouth n'était pas formellement
autorisé à céder, surtout pour un dédommagement aussi insignifiant que
les Baléares. Napoléon voulait procurer la Sicile à son frère Joseph
par des raisons d'une grande valeur. Suivant lui, tant que la reine
Caroline résiderait à Palerme, Joseph serait faiblement établi à
Naples; la guerre serait éternelle entre ces deux portions de
l'ancien royaume des Deux-Siciles; les Calabres seraient toujours
excitées sous sa main, et, ce qui était plus grave, la reine Caroline,
confinée à Palerme, ne pouvant se maintenir dans son île qu'avec
l'appui des Anglais, la leur livrerait entièrement. C'était donc
assurer la jouissance de la Sicile aux Anglais que de la laisser aux
Bourbons, conséquence infiniment fâcheuse pour la Méditerranée.
De son côté lord Yarmouth, malgré son désir de conclure, ne l'osait
pas. Mais bientôt un nouvel obstacle vint encore enchaîner sa bonne
volonté.
[En marge: Lord Lauderdale adjoint à lord Yarmouth pour continuer la
négociation avec la France.]
[En marge: Instructions dont est porteur lord Lauderdale.]
Le cabinet britannique en apprenant la conduite de M. d'Oubril fut
fort irrité, et se hâta d'envoyer des courriers à Saint-Pétersbourg,
pour se plaindre de ce que le négociateur russe eût abandonné le
négociateur anglais. Il ne s'en tint pas là, et blâma lord Yarmouth,
son propre négociateur, d'avoir sitôt produit ses pouvoirs. Craignant
même les entraînements auxquels lord Yarmouth était exposé, par ses
liaisons personnelles avec les diplomates français, il fit choix d'un
whig, lord Lauderdale, personnage de caractère assez difficile, pour
l'adjoindre à la négociation. On fit partir sur-le-champ ce second
plénipotentiaire avec des instructions précises, mais qui cependant
laissaient, relativement à la Sicile, certaines facilités dont lord
Yarmouth n'était pas muni. Lord Lauderdale était un diplomate exact et
formaliste. Il avait l'ordre d'exiger la fixation d'une base de
négociation, l'_uti possidetis_, qui couvrît les conquêtes maritimes
des Anglais, et surtout la Sicile, laquelle n'avait pas encore été
conquise par Joseph Bonaparte. Il est vrai que cette même base
excluait la restitution du Hanovre; mais ce royaume était hors de la
discussion, les Anglais ayant toujours déclaré qu'ils ne souffriraient
pas même une contestation sur ce point. La base admise, lord
Lauderdale devait convenir que l'_uti possidetis_ ne serait pas
appliqué d'une manière absolue, surtout relativement à la Sicile, et
qu'on pourrait abandonner cette île au prix d'une compensation. Ainsi
un sacrifice en Dalmatie, joint à la cession des îles Baléares,
pouvait fournir un moyen d'accommodement.
Lord Lauderdale arriva sans retard à Paris. C'était un whig, et par
conséquent un ami plutôt qu'un ennemi de la paix. Mais il était averti
de se garder des séductions de M. de Talleyrand, auxquelles on
craignait que lord Yarmouth ne fût pas capable de résister.
[En marge: M. de Champagny adjoint au général Clarke.]
Lord Lauderdale fut reçu avec politesse et froideur, car on devinait à
Paris qu'il était envoyé pour servir de correctif à l'humeur, jugée
trop facile, de lord Yarmouth. Napoléon, pour répliquer à l'envoi de
lord Lauderdale, nomma M. de Champagny comme second négociateur
français. Ils furent dès cet instant deux contre deux, MM. Clarke et
de Champagny contre lord Yarmouth et lord Lauderdale.
[En marge: Difficultés de forme soulevée par lord Lauderdale, et
aplanie après quelques explications amicales.]
Aussitôt entré dans ce congrès, lord Lauderdale commença par une note
longue, absolue, dans laquelle il récapitulait la négociation
confidentielle et officielle, et demandait que l'on admît, avant
d'aller plus loin, le principe de l'_uti possidetis_. Napoléon
voulait franchement la paix, et croyait la tenir depuis qu'il avait
conduit la main de M. d'Oubril jusqu'à signer le traité du 20 juillet.
Mais il ne fallait pourtant pas provoquer son caractère, susceptible
et peu endurant. Il fit différer la réponse comme premier signe de
mécontentement. Lord Lauderdale ne se tint pas pour battu, et réitéra
sa déclaration. Alors on lui répliqua par une dépêche énergique et
digne, dans laquelle on lui disait que jusqu'ici la négociation avait
marché avec franchise et cordialité, et sans toutes les formes
pédantesques que le nouveau négociateur voulait y introduire; que si
les intentions étaient changées, que si tout cet appareil diplomatique
cachait l'intention secrète de rompre après s'être procuré quelques
pièces à produire au parlement, lord Lauderdale n'avait qu'à partir,
car on n'était pas disposé à se prêter aux calculs parlementaires du
cabinet britannique. Lord Lauderdale n'avait pas envie d'amener une
rupture; il était peu habile, et c'était tout. On s'expliqua. Il fut
entendu que la production de la note de lord Lauderdale était une
affaire de pure formalité, qui au fond n'excluait aucune des
conditions précédemment admises par lord Yarmouth, que même l'abandon
de la Sicile, moyennant une indemnité plus étendue que les Baléares,
était devenu plus explicite depuis l'arrivée de lord Lauderdale, et on
se mit ensuite à conférer sur Pondichéry, Surinam, Tabago,
Sainte-Lucie.
[En marge: L'Angleterre paraît croire que le traité de M. d'Oubril ne
sera pas ratifié, et veut attendre des nouvelles de
Saint-Pétersbourg.]
[En marge: Napoléon, croyant aux ratifications russes, se prête au
désir de différer encore, manifesté par les négociateurs anglais.]
Les négociateurs anglais semblaient persuadés que la Russie, touchée
des représentations du cabinet britannique, ne ratifierait pas le
traité d'Oubril. Napoléon, au contraire, ne pouvait croire que M.
d'Oubril se fût avancé jusqu'à conclure un pareil traité, si ses
instructions ne l'avaient pas autorisé à le faire, et il pouvait
croire encore moins que la Russie osât déchirer un acte qu'elle aurait
autorisé son représentant à signer. Il pensa donc qu'il y avait profit
à attendre la nouvelle des ratifications russes, qui lui paraissaient
certaines, et que l'Angleterre alors serait réduite à subir les
conditions qu'il avait tant à coeur de lui voir accepter. En
conséquence il ordonna aux deux négociateurs français de continuer à
gagner du temps, pour atteindre le jour où la réponse de
Saint-Pétersbourg arriverait à Paris. M. d'Oubril était parti le 22
juillet; on devait recevoir cette réponse vers la fin d'août.
Napoléon se trompait, et c'est l'une des très-rares occasions où il
n'ait pas lu dans la pensée de ses adversaires. Rien, en effet,
n'était plus douteux que les ratifications russes, et, en outre, la
santé alors très-menacée de M. Fox était un nouveau péril pour la
négociation. Si ce généreux ami de l'humanité venait à succomber sous
les soucis du gouvernement, dont il avait depuis longtemps perdu
l'habitude, le parti de la guerre devait l'emporter sur le parti de la
paix, dans le ministère britannique.
[En marge: Situation d'abandon dans laquelle se trouve la Prusse
pendant les négociations de la France avec tous les cabinets.]
Mais, dans le moment, une circonstance grave mettait la paix en péril
bien plus que les temporisations ordonnées par Napoléon. La Prusse
était tombée dans un état moral extrêmement triste. Depuis son
occupation du Hanovre, et ses communications avec l'Angleterre,
publiées à Londres, Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait fini
par n'en plus tenir aucun compte, et par la traiter comme un allié
dont on n'avait rien à espérer. Ainsi tout le monde savait en Europe
qu'on s'occupait d'organiser le nouveau corps germanique, et la Prusse
était aussi peu informée à cet égard que les petites puissances
allemandes. Tout le monde savait qu'on négociait avec l'Angleterre,
que, par conséquent, il devait être question du Hanovre, et elle
n'avait pas reçu à ce sujet une seule communication capable de la
rassurer. Le roi Frédéric-Guillaume était obligé de paraître instruit
de ce qu'il ignorait, afin de ne pas rendre trop visible l'état
d'abandon dans lequel on le laissait. Quoique entretenant des
relations secrètes et peu loyales avec la Russie, il était traité par
celle-ci sans grande considération, et il pouvait s'apercevoir qu'elle
le prisait moins tous les jours, à mesure qu'elle revenait vers la
France. En froideur avec l'Autriche, qui ne lui pardonnait pas de
l'avoir abandonnée le lendemain d'Austerlitz, en guerre avec
l'Angleterre, qui venait de saisir trois cents bâtiments de commerce
prussiens, il se voyait seul en Europe, et si peu ménagé, que le roi
de Suède lui-même n'avait pas craint de lui faire la plus grave des
offenses. Lorsque les troupes prussiennes s'étaient présentées pour
occuper les dépendances du Hanovre voisines de la Poméranie suédoise,
le roi de Suède, qui les gardait pour le compte, disait-il, du roi
d'Angleterre son allié, s'y était défendu, et avait fait feu sur les
troupes envoyées. C'était le dernier degré de l'humiliation que
d'être ainsi traité par un prince qui n'avait d'autre force que sa
folie, protégée par ses alliances.
Cette situation inspirait au cabinet prussien des réflexions aussi
douloureuses qu'alarmantes. La Russie, l'Angleterre elle-même,
faisaient en ce moment tous les pas vers la France. La coalition
devait se trouver bientôt dissoute, et comme on n'avait recherché la
Prusse que parce qu'elle formait le complément nécessaire de cette
coalition, que deviendrait-elle lors du désarmement général? Ne
serait-elle pas livrée sans défense à Napoléon, qui, fort mécontent de
sa conduite, en userait à son égard comme il voudrait, soit pour
acheter la paix avec l'Angleterre et la Russie, soit pour agrandir les
États qu'il lui plairait de fonder? et, quoi qu'il fît, il était
assuré de n'avoir pas un seul désapprobateur en Europe, car personne
actuellement ne portait le moindre intérêt à la Prusse.
[En marge: Faux bruits qui alarment la Prusse.]
Les bruits les plus étranges confirmaient ces réflexions désolantes.
L'idée de rendre le Hanovre à l'Angleterre, pour avoir la paix
maritime, était si naturelle et si simple, qu'elle naissait dans tous
les esprits à la fois. On estimait même si peu la Prusse, malgré les
vertus de son roi, qu'on ne trouvait pas mauvais que Napoléon en agît
ainsi envers une cour qui ne savait être pour personne, ni amie ni
ennemie. Les alliés de la France, l'Espagne surtout, qui souffraient
cruellement de la guerre, disaient tout haut que la Prusse ne méritait
pas qu'on prolongeât d'un seul jour les maux de l'Europe. Le général
Pardo, ambassadeur d'Espagne à Berlin, le répétait si publiquement,
que de tout côté on se demandait la cause d'une telle hardiesse de
langage. Ainsi, sans en être informé, chacun racontait les choses
comme elles se passaient à Paris entre lord Yarmouth et M. de
Talleyrand.
Venaient ensuite les malveillants, qui au vraisemblable ajoutaient
l'invraisemblable, et se complaisaient dans les inventions les plus
fâcheuses. Les uns prétendaient que la France allait se réconcilier
avec la Russie, en reconstituant le royaume de Pologne au profit du
grand-duc Constantin, et que pour cela on reprendrait les provinces
polonaises cédées à la Prusse lors du dernier partage. Les autres
soutenaient qu'on allait proclamer Murat roi de Westphalie, et qu'il
était question de lui donner Munster, Osnabruck, l'Ost-Frise.
[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les bruits qui
alarmaient la Prusse.]