Cependant si le clergé n'avait pas les qualités nécessaires à cette

tâche, il en avait quelques-unes de très-précieuses, et qu'on devait

s'efforcer de lui emprunter. La vie régulière, laborieuse, sobre,

modeste, était une condition indispensable pour élever la jeunesse,

car on ne devait pas se contenter, pour une telle mission, des

premiers venus, formés par les hasards du temps et d'une société

dissipée. Mais était-il impossible de donner à des laïques certaines

qualités du clergé? Napoléon ne le pensait pas, et l'expérience a

prouvé qu'il avait raison. La vie studieuse a plus d'une analogie avec

la vie religieuse; elle est compatible avec la régularité de moeurs et

avec la médiocrité de fortune. Napoléon croyait qu'on pouvait, par des

règlements, créer un corps enseignant, qui, sans observer le célibat,

apporterait dans l'éducation de la jeunesse la même application, la

même suite, la même constance de vocation que le clergé. Il y a tous

les ans, dans les générations qui arrivent à l'état adulte, comme les

moissons croissant, sur la terre arrivent à maturité, une portion de

jeunes esprits qui ont le goût de l'étude, et qui appartiennent à des

familles sans fortune. Recueillir ces esprits, les soumettre à des

épreuves préparatoires, à une discipline commune, les attirer et les

retenir par l'attrait d'une carrière modeste, mais assurée, tel était

le problème à résoudre; et Napoléon ne le regardait pas comme

insoluble. Il avait foi dans l'esprit de corps, et l'aimait. L'une des

paroles qu'il répétait le plus ordinairement, parce qu'elle exprimait

une des idées dont il était le plus souvent frappé, c'est que _la

société était en poussière_. Il était naturel qu'il éprouvât ce

sentiment, à l'aspect d'un pays où il n'y avait plus ni noblesse, ni

clergé, ni parlement, ni corporations. Il disait sans cesse aux hommes

de la révolution: Sachez vous constituer si vous voulez vous défendre,

car voyez comme se défendent les prêtres et les émigrés, animés du

dernier souffle des grands corps détruits!--Il voulait donc remettre à

un corps qui vivrait, et se défendrait, le soin d'élever les

générations futures. Il l'a résolu, il l'a fait, et il a réussi.

[En marge: Loi constitutive de l'Université.]

Napoléon établit l'Université sur les principes suivants. Une

éducation spéciale pour les hommes destinés au professorat, des

examens préparatoires avant de devenir professeurs; l'entrée après ces

examens dans un vaste corps, sans le jugement duquel leur carrière ne

pouvait être ni interrompue ni brisée, et dans lequel ils s'élevaient

avec le temps et leurs mérites; à la tête de ce corps un conseil

supérieur, composé des professeurs qui se seraient distingués par

leurs talents, appliquant les règles, dirigeant l'enseignement; enfin

le privilége de l'éducation publique attribué exclusivement à la

nouvelle institution, avec une dotation en rentes sur l'État, ce qui

devait ajouter à l'énergie de l'esprit de corps l'énergie de l'esprit

de propriété, telles furent les idées d'après lesquelles Napoléon

voulut que l'Université fût organisée. Mais il était trop expérimenté

pour insérer toutes ces dispositions dans une loi. Usant avec une

intelligence profonde de la confiance publique, qui lui permettait de

présenter des lois très-générales, qu'il complétait ensuite par des

décrets, au fur et à mesure des expériences faites, il chargea M.

Fourcroy, administrateur de l'Instruction publique sous le ministre de

l'intérieur, de rédiger un projet de loi, qui fut conçu en trois

articles seulement. Par le premier il était dit qu'il serait formé,

sous le nom d'UNIVERSITÉ IMPÉRIALE, un corps enseignant, chargé de

l'éducation publique dans tout l'Empire; par le second, que les

membres du corps enseignant contracteraient des _obligations civiles,

spéciales et temporaires_ (ce mot était employé pour exclure l'idée

des voeux monastiques); par le troisième, que l'organisation du corps

enseignant, remaniée d'après l'expérience, serait convertie en loi

dans la session de 1810. Ce n'est qu'avec cette latitude d'action que

se font les grandes choses.

Ce projet, présenté le 6 mai, fut adopté comme tous les autres avec

confiance et silence. Nous ne conseillerons d'adopter ainsi les lois,

que lorsqu'il y aura un tel homme, de tels actes, et, ce qui est plus

déterminant encore, une telle situation.

[En marge: La session de 1806 terminée par la présentation des lois de

finances.]

Cette courte et féconde session fut terminée par les lois financières.

Napoléon regardait avec raison les finances comme un fondement aussi

indispensable que l'armée à la grandeur d'un empire. La dernière

crise, quoique passée, était un avertissement sérieux d'arrêter enfin

un système complet de finances, d'élever les ressources au niveau des

besoins, et d'établir un service de trésorerie qui dispensât de

recourir aux faiseurs d'affaires.

Quant à la création des ressources nécessaires pour suffire aux

charges de la guerre, Napoléon persistait à ne pas vouloir d'emprunt.

En effet, même au milieu de la prospérité dont il faisait jouir la

France, la rente 5 pour 100 ne s'était jamais élevée au-dessus de 60.

Si on avait annoncé un emprunt, le cours serait descendu au-dessous,

probablement à 50, et c'eût été un intérêt perpétuel de 10 pour 100 à

supporter. Napoléon n'avait garde de recourir à de tels moyens.

Cependant il fallait combler le déficit des derniers exercices, et

mettre définitivement les ressources en rapport avec l'état de

guerre, qui depuis quinze ans semblait devenu l'état ordinaire de la

France. C'était une entreprise hardie, et qui ne s'est jamais

réalisée, que de suffire aux dépenses d'une lutte acharnée avec les

impôts permanents. Napoléon n'y avait pas renoncé, et il eut le

courage de proposer au pays, ou plutôt de lui imposer, les charges qui

devaient fournir le moyen d'atteindre à ce résultat.

L'arriéré des derniers exercices pouvait être liquidé avec 60

millions, la dette envers la caisse d'amortissement en étant

défalquée. Cette dette consistait, comme on doit se le rappeler, en

cautionnements dont il avait été disposé, en produits de la vente des

biens nationaux que le Trésor avait absorbés pour son usage,

quoiqu'ils appartinssent à la caisse d'amortissement. Il fallait donc

pourvoir à ces 60 millions, à la dette contractée envers la caisse

d'amortissement, et à un budget annuel qui, d'après l'expérience de

1806, ne s'élevait pas à moins de 700 millions pendant la guerre (820

avec les frais de perception).

Voici quels furent les moyens imaginés.

[En marge: Liquidation de l'arriéré.]

On s'était aperçu que la caisse d'amortissement avait

très-avantageusement vendu les biens dont on lui avait confié

l'aliénation à titre d'essai. Alors, au lieu de vendre pour elle les

70 millions, que la loi de ventôse an IX lui attribuait en vue de la

dédommager des rentes créées à cette époque, et dont on lui devait le

prix à raison de 10 millions par an, on lui avait livré ces biens

eux-mêmes. Quant aux cautionnements à lui rembourser, on était décidé

à les payer dans la même valeur, c'est-à-dire en biens, sauf à elle à

les aliéner avec les précautions nécessaires, qui lui avaient déjà si

heureusement réussi. Cette même observation avait conduit Napoléon,

qui était l'inventeur de cette liquidation, à trouver le moyen de

combler les 60 millions de l'arriéré.

[En marge: Napoléon retire aux grands corps de l'État les biens-fonds

qu'il leur avait donnés, remplace ces biens par des rentes, et les

fait vendre pour payer l'arriéré.]

Il avait doté le Sénat, la Légion d'honneur, l'Instruction publique et

certains établissements, avec le reste des domaines nationaux. Son

intention, en agissant ainsi, avait été de les soustraire au

gaspillage des mauvaises aliénations. Mais, d'une part, on venait de

s'apercevoir que les aliénations pouvaient s'opérer d'une manière

avantageuse en les confiant à la caisse d'amortissement; et, de

l'autre, on avait retrouvé dans ce système de dotation le vice propre

aux biens de main-morte, dont la condition est d'être mal exploités et

de peu produire. Napoléon résolut de reprendre ces biens au Sénat et à

la Légion d'honneur, et de leur en fournir l'équivalent, en créant 3

millions de rentes 5 pour cent, au capital de 60 millions. Si les

rentes livrées au public étaient menacées d'une dépréciation

immédiate, assignées comme dotations à des corps permanents qui ne les

aliénaient pas, elles n'avaient aucun des inconvénients des emprunts,

elles n'amenaient aucun avilissement des cours, et elles procuraient

même un avantage aux établissements publics qui les recevaient,

c'était, de leur assurer un revenu de 5, au lieu d'un revenu de 2 et

demi, ou de 3 pour cent, que rapportaient les biens nationaux. Ces

biens, transmis ensuite à la caisse d'amortissement, qui les

aliénerait peu à peu, devaient procurer les 60 millions dont on avait

besoin.

Il est vrai que ces 60 millions, il en fallait la valeur immédiatement

pour solder les arriérés des exercices antérieurs. On imagina de créer

des effets temporaires, rapportant 6 à 7 pour cent, suivant l'époque

de leur remboursement, échéante terme fixe, payables à la caisse

d'amortissement, à raison d'un million par mois, du 1er juillet 1806

au 1er juillet 1811, hypothéqués sur le capital de ladite caisse, qui

aurait, avec ce qu'elle possédait déjà et ce qu'elle allait acquérir,

environ 130 millions de biens nationaux, qui joignait enfin à cette

fortune immobilière un crédit bien établi.

Ces effets portant un intérêt avantageux, mais point usuraire, et

remboursables à des termes fixes et prochains, ne pouvaient pas tomber

comme la rente, car leur échéance mensuelle et assurée pendant cinq

ans devait tendre à les relever par la certitude de retrouver le

capital tout entier, de mois en mois. C'est une combinaison qui depuis

a réussi plusieurs fois, et qui était excellente.

Le procédé pour liquider l'arriéré consistait donc à reprendre les

biens assignés aux grands corps, à leur donner des rentes en place, ce

qui pour eux avait l'avantage d'une augmentation immédiate de revenu,

à faire vendre ces biens par la caisse d'amortissement, ce qu'elle

pouvait exécuter avec succès en cinq ans, à en réaliser d'avance la

valeur, au moyen d'un effet à échéance fixe, qui ne pouvait être

déprécié, grâce à un remboursement certain et peu éloigné, grâce enfin

à un intérêt de 6 à 7 pour cent.

La seule difficulté, d'ailleurs peu sérieuse, de cette combinaison,

c'est que la somme des rentes composant la dette publique allait

monter à 51 millions au lieu de 50, comme le prescrivaient les lois

antérieures. Mais l'infraction était peu importante, et on

satisfaisait à la loi en établissant un amortissement plus rapide pour

ce million d'excédant.

[En marge: Manière de pourvoir aux budgets futurs, dans la double

hypothèse de la paix et de la guerre.]

[En marge: Déclaration hardie au Corps législatif, relativement aux

besoins de l'état de paix et de l'état de guerre.]

Restait à pourvoir aux budgets futurs, en créant des ressources

suffisantes, soit pour la paix, soit pour la guerre. Napoléon fit au

Corps législatif, et à l'Europe, une déclaration hardie et en même

temps très-sage, au point de vue financier. Il voulait la paix, car,

disait-il fièrement, il avait _épuisé la gloire militaire_; il voulait

la paix, car il l'avait donnée à l'Autriche. Il était prêt en ce

moment à la conclure avec la Russie, et il était occupé à la négocier

avec l'Angleterre. Mais les puissances avaient pris l'habitude de

considérer les traités comme des trêves, qu'elles pouvaient rompre au

premier signal parti de Londres. Il fallait, jusqu'à ce qu'on les eût

amenées à respecter leurs engagements, et à se résigner à la grandeur

de la France, il fallait être prêt à supporter les charges de la

guerre aussi longtemps qu'elle serait nécessaire. La Grande-Bretagne

prétendait suffire à la guerre par des emprunts: libre à elle, tant

que cette ressource se conserverait en ses mains. La France devait y

pourvoir autrement, avec les moyens qui lui étaient propres,

c'est-à-dire avec l'impôt, ressource bien autrement durable, et ne

laissant aucune charge après elle. En conséquence, il déclarait qu'il

fallait 600 millions pour la paix, 500 millions pour la guerre (720 et

800 avec les frais de perception). Le budget de l'année la plus

paisible du gouvernement actuel, celle de 1802, avait pu se renfermer

dans une dépense de 500 millions. Mais depuis 1802, l'augmentation de

la dette, le développement donné aux travaux d'utilité publique, la

dotation du clergé qui était la suite du concordat, le rétablissement

de la monarchie qui avait entraîné la création d'une liste civile,

portaient à 600 millions les dépenses fixes de l'état de paix. Les

ressources ordinaires s'élevaient fort au delà de cette somme. Quant

aux dépenses de l'état de guerre, qu'on était résolu à soutenir aussi

longtemps qu'il le faudrait, elles faisaient monter le budget à 700

millions. À ce taux on pourrait consacrer par an 130 millions à la

marine, environ 300 millions à la guerre, avoir 50 vaisseaux armés et

450,000 hommes toujours prêts à marcher. La France, sur ce pied, était

en mesure de faire face à tous les dangers. Or, elle pouvait, sans

abuser d'elle-même, s'imposer cette charge, car ses revenus

ordinaires, procuraient déjà plus de 600 millions. Le royaume d'Italie

en fournissait environ 30 pour l'armée française qui veillait à sa

sûreté, et il était facile d'obtenir 60 à 70 millions de plus par les

impôts ordinaires.

[En marge: Extension des droits sur les contributions indirectes, et

rétablissement de l'impôt sur le sel.]

Après cette hardie déclamation, Napoléon, eut le courage de développer

la grande ressource des contributions indirectes, qu'il avait déjà

restituée au pays, et de créer une nouvelle ressource, non moins

utile, non moins abondante, et qui n'avait d'autre inconvénient que

d'atteindre la généralité du peuple, mais de l'atteindre légèrement,

l'impôt du sel. En conséquence il proposa, outre le droit d'inventaire

sur les boissons (droit perçu chez le propriétaire au moment de

l'enlèvement), un autre droit sur le commerce en gros et sur la vente

en détail, et pour cela l'exercice, c'est-à-dire la surveillance des

boissons sur les routes, et la descente des agents du fisc chez les

commerçants en vin. Les contributions indirectes, qui produisaient

déjà 23 millions, en devaient produire plus de 50 par suite de cette

extension.

Quant à l'impôt sur le sel, son rétablissement était lié à la

suppression d'un autre droit, devenu insupportable, le droit de

barrières sur les routes. Ce droit entrait si peu dans nos habitudes,

et incommodait si fort l'agriculture, que tous les conseils généraux

en avaient demandé l'abolition. Il ne rapportait que 15 millions, ce

qui était insuffisant pour l'entretien des routes de l'Empire, et ce

qui coûtait à l'État un supplément de 10 millions par an, sans que les

routes fussent encore parvenues à l'état désirable; car on évaluait à

35 millions au moins la somme nécessaire pour les entretenir

convenablement. En proposant un impôt bien léger, celui de 2 décimes

par kilogramme (2 sous par livre) de sel, à percevoir dans les marais

salants, par la main des douaniers, qui enveloppaient ces marais,

placés presque tous à la frontière, on pouvait espérer un produit de

35 millions, c'est-à-dire de quoi porter les routes à un véritable

état de perfection, et de quoi soulager le Trésor d'une dépense de 10

millions. Cet impôt n'avait rien de commun avec les anciennes

gabelles, inégalement réparties, aggravées par l'exercice, et faisant

quelquefois monter le sel à 14 sous la livre, prix qui pour le peuple

était exorbitant.

Avec le produit annuellement croissant de ces nouvelles taxes, et avec

quelques ressources accidentelles qui permissent d'attendre leur

complet développement, la France allait se trouver en mesure de

supporter l'état de guerre, tant qu'il durerait, et, dès qu'il

finirait, de faire sentir les bienfaits de la paix aux peuples de

l'Empire, par la diminution de l'impôt foncier, le seul qui fût

véritablement onéreux.

Napoléon, par cette création, achevait le rétablissement de nos

finances, que la suppression des contributions indirectes avait

ruinées en 1789, et il montrait à l'Europe un tableau décourageant

pour nos ennemis, c'est-à-dire 50 vaisseaux, 450 mille hommes,

entretenus sans emprunt, et tout le temps que durerait la guerre.

[En marge: Le budget de 1806 fixé à 700 millions, et avec les frais de

perception à 820 millions.]

Le budget de 1806 fut donc fixé à 700 millions en dépenses et en

recettes (820 avec les frais de perception). Une circonstance

accidentelle, celle du rétablissement du calendrier grégorien, à

partir du 1er janvier 1806, le fit porter à 15 mois au lieu de 12, et

à 900 millions au lieu de 700. En effet, le précédent budget, celui

de l'an XIII, s'arrêtant au 21 septembre 1805, il fallait, pour

atteindre au 1er janvier 1806, ajouter trois mois environ, ce qui

devait porter le budget de 1806 à quinze mois et à 900 millions.

[En marge: Nouvelle organisation de la Trésorerie et de la Banque de

France.]

Restait encore une tâche à remplir, c'était d'organiser la Trésorerie

et la Banque de France. Éclairé par les derniers événements, Napoléon

voulait réformer l'une et l'autre.

On a déjà répété bien des fois, dans cette histoire, que la valeur de

l'impôt était envoyée au Trésor sous forme d'obligations à terme, ou

de bons à vue, signés par les receveurs généraux, et acquittables mois

par mois à leur caisse. L'escompte de ce papier procurait de l'argent,

quand on avait besoin de devancer les échéances. Abandonner cet

escompte à une compagnie avait mal réussi. On venait de le confier de

nouveau à une agence des receveurs généraux, qui opéraient à Paris

pour le corps tout entier. Depuis le retour du crédit, les capitaux

abondaient, et les receveurs généraux pouvaient procurer à l'État, par

l'escompte de leurs propres engagements, tous les fonds dont on avait

besoin. Cependant on discuta longtemps devant Napoléon, en conseil de

finances, si on ne devrait pas attribuer ce service à la Banque, plus

puissante que ne serait jamais l'agence des receveurs généraux.

D'abord Napoléon jugea que, pour ce service et pour d'autres, la

Banque n'était pas assez fortement constituée. Il résolut donc de

doubler son capital, et de le porter de 45 mille actions à 90 mille,

ce qui faisait, à mille francs l'action, un capital de 90 millions. Il

résolut, en outre, d'en rendre l'organisation monarchique, en

convertissant le président éligible qui était à sa tête, en un

gouverneur nommé par l'Empereur, qui la dirigerait dans le double

intérêt du commerce et du Trésor; de placer trois receveurs généraux

dans son conseil, pour la lier davantage au gouvernement; enfin de

supprimer la disposition d'après laquelle on proportionnait les

escomptes au nombre d'actions possédées par les présentateurs

d'effets, et de la remplacer par une autre disposition bien plus sage,

consistant à proportionner ces escomptes au crédit reconnu des

commerçants qui les demandaient. Ces changements, proposés dans une

loi, furent adoptés par le Corps législatif; et sous cette

constitution forte et habile, la Banque de France est devenue l'un des

établissements les plus solides de l'univers, car on l'a vue de nos

jours secourir la Banque d'Angleterre elle-même, et traverser sans

fléchir les plus grandes catastrophes politiques.

Même après l'avoir ainsi agrandie, Napoléon ne voulut pas confier

d'une manière constante et définitive le service du Trésor à la Banque

de France. Il entendait se servir au besoin, et accidentellement, de

la nouvelle puissance qu'il lui avait assurée, pour escompter telle ou

telle somme d'_obligations des receveurs généraux_ ou de _bons à vue_,

mais il ne pouvait se décider à lui remettre définitivement le

portefeuille du Trésor. C'était une compagnie de commerçants,

délibérant, à la vérité, sous un président nommé par lui, mais placés

en dehors de son gouvernement, et il ne voulait pas, disait-il, leur

livrer le secret de ses opérations militaires, en leur livrant le

secret de ses opérations financières.--Je veux, ajouta-t-il, pouvoir

remuer un corps de troupes sans que la Banque le sache, et elle le

saurait si elle avait connaissance de mes besoins d'argent.

Du reste il fit mettre à l'essai, mais à l'essai seulement, un nouveau

système de versement de fonds par les comptables. Bien que le système

des _obligations_ eût rendu de grands services, il n'était pas le

dernier terme de la perfection, en fait de recouvrement. Il arrivait

que les receveurs généraux avaient souvent des valeurs considérables

en caisse, dont ils profitaient, en attendant l'échéance de leurs

obligations. De plus ces obligations donnaient lieu à un agiotage

assez actif. Un simple compte courant établi entre l'État et les

comptables, au moyen duquel toute valeur entrée dans leur caisse

appartenait au Trésor, portait intérêt à son profit, et toute valeur

sortie portait intérêt au profit du comptable qui l'avait versée; un

compte courant ainsi réglé était un système bien plus simple, plus

vrai, et qui n'empêchait pas d'accorder aux receveurs généraux les

avantages dont on avait cru nécessaire de les faire jouir. Mais il

fallait auparavant un système d'écritures qui ne permît pas d'erreur;

il fallait, dans la comptabilité du Trésor, l'introduction des

écritures en partie double, dont le commerce fait usage. M. Mollien

proposa le compte courant et les écritures en partie double. Napoléon

y consentit avec empressement, mais il voulut que ce système fût

essayé chez quelques receveurs généraux, pour en juger le mérite

d'après l'expérience.

Tels furent les travaux civils de Napoléon dans cette mémorable année

1806, la plus belle de l'Empire, comme celle de 1802 fut la plus belle

du Consulat: années fécondes l'une et l'autre, dans lesquelles la

France fut constituée pour être une république dictatoriale en 1802,

et un vaste empire fédératif en 1806. Dans cette dernière année,

Napoléon fonda à la fois des royautés vassales sur la tête de ses

frères, des duchés pour ses généraux et ses serviteurs, de riches

dotations pour ses soldats, supprima l'empire germanique, et laissa

l'Empire français remplir seul l'Occident. Il continua, en fait de

routes, de ponts, de canaux, les travaux déjà commencés, et en

entreprit de plus importants, tels que les canaux du Rhône au Rhin, du

Rhin à l'Escaut, les routes de la Corniche, de Tarare, de Metz à

Mayence. Il projeta les grands monuments de la capitale, la colonne de

la place Vendôme, l'arc de l'Étoile, l'achèvement du Louvre, la rue

qui devait s'appeler Impériale, les principales fontaines de Paris. Il

commença la restauration de Saint-Denis, il ordonna l'achèvement du

Panthéon; il promulgua le Code de procédure, perfectionna

l'organisation du Conseil d'État, créa l'Université, liquida

définitivement les arriérés financiers, compléta le système des

impôts, réorganisa la Banque de France, et prépara le nouveau système

de trésorerie française. Tout cela, entrepris en janvier 1806, était

terminé en juillet de la même année. Quel esprit conçut jamais plus de

choses, de plus vastes, de plus profondes, les réalisa en moins de

temps? Il est vrai que nous touchons au faîte de ce prodigieux règne,

faîte d'une élévation sans égale, et dont on peut dire, en contemplant

le tableau entier des grandeurs humaines, qu'aucune ne le dépasse,

s'il y en a qui l'atteignent.

Malheureusement, cette année incomparable, au lieu de finir au milieu

de la paix, comme on pouvait l'espérer, finit au milieu de la guerre,

moitié par la faute de l'Europe, moitié par celle de Napoléon, et

aussi par un coup cruel de la mort, qui emporta M. Fox, dans cette

même année où elle avait déjà emporté M. Pitt.

[En marge: Continuation des négociations entamées avec la Russie et

l'Angleterre.]

[En marge: Termes auxquels on en arrive avec lord Yarmouth.]

Les négociations entamées avec la Russie et l'Angleterre avaient

continué pendant les travaux de tout genre dont nous venons de tracer

le tableau. Lord Yarmouth, avec lequel on avait volontairement allongé

les pourparlers, en était resté aux mêmes propositions. L'Angleterre

entendait garder la plupart de ses conquêtes maritimes, nous concédait

nos conquêtes continentales, le Hanovre toujours excepté, et se

bornait à demander ce qu'on ferait pour indemniser le roi de Naples.

Quant aux nouvelles royautés, quant à la Confédération du Rhin, elle

ne paraissait pas s'en soucier. Napoléon, qui n'avait plus de raison

pour différer le terme des négociations, ses principaux projets étant

accomplis, pressait lord Yarmouth de se procurer des pouvoirs, afin

d'aboutir à une conclusion. Lord Yarmouth les avait enfin reçus, mais

avec ordre de ne les produire que lorsqu'il apercevrait la possibilité

de se mettre d'accord avec la France, et lorsqu'il se serait entendu

avec le négociateur russe.

[En marge: Arrivée à Paris de M. d'Oubril, chargé de traiter pour la

Russie.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 39 段