Wurtemberg, Baden traitaient alors à Paris, afin d'arriver à une
régularisation quelconque de leur situation, agrandie mais incertaine.
Tous les autres princes demandaient à être compris, n'importe sous
quel titre, n'importe sous quelle condition, dans le nouveau système
fédératif, qu'on prévoyait et qu'on désirait comme inévitable. Y être
nommé, c'était vivre; y être omis, c'était périr. Il n'était donc pas
nécessaire de négocier avec d'autres qu'avec les princes de Baden, de
Wurtemberg, de Bavière, et encore eut-on soin de ne les consulter que
dans une certaine mesure, et en excluant tous autres qu'eux de la
négociation. On se proposait de présenter le traité tout rédigé à ceux
des princes qu'on voudrait conserver, et de les admettre à le signer
purement et simplement. La nouvelle confédération devait porter le
titre de Confédération du Rhin, et Napoléon celui de Protecteur.
M. de Talleyrand fut chargé, avec un premier commis fort habile, M. de
Labesnardière, de rédiger le projet de la nouvelle confédération, et
de le soumettre ensuite à l'Empereur[17].
[Note 17: C'est de M. de Labesnardière lui-même, seul confident de
cette importante création, que nous tenons tous ces détails, appuyés
en outre sur une foule de documents authentiques.]
Tel fut, comme on le voit, l'enchaînement de faits qui, deux fois,
amena la France à se mêler des affaires d'Allemagne. La première fois,
le partage inévitable des biens ecclésiastiques menaçant l'Allemagne
d'un bouleversement, on vint demander à Napoléon d'accomplir lui-même
ce partage, et d'y ajouter les changements qui devaient en découler
dans la constitution germanique. La seconde fois, Napoléon, appelé des
bords de l'Océan aux bords du Danube par l'irruption des Autrichiens
en Bavière, obligé de se créer des alliés dans le midi de
l'Allemagne, de les récompenser, de les agrandir, de les contenir en
même temps quand ils voulaient abuser de son alliance, fut encore
obligé d'intervenir pour régler la situation des princes allemands
qui, géographiquement, intéressaient la France.
S'il eut dans tout ce qu'il fit en cette occasion une vue personnelle,
ce fut de rendre vacant un titre auguste par la dissolution de
l'empire germanique, et de ne plus laisser exister aux yeux des
peuples que l'Empire français. Néanmoins les causes essentielles de
son intervention ne furent pas autres que les violences des forts, les
cris des faibles, et le double désir, très-avouable, de réprimer des
injustices commises sous son nom, et de réformer l'Allemagne d'une
manière conforme aux lumières de son bon sens, puisqu'enfin il ne
pouvait pas se dispenser d'y toucher.
Ce n'en fut pas moins une faute grave de la part de Napoléon, que
cette intervention dans les affaires allemandes poussée au delà de
certaines bornes. Vouloir exercer une influence prédominante au midi
de l'Europe, sur l'Italie, même sur l'Espagne, était dans le sens de
la politique française de tous les temps, et, quelque vaste que fût
cette ambition, d'éclatantes victoires en pouvaient justifier la
grandeur. Mais vouloir étendre sa puissance au nord de l'Europe,
c'est-à-dire en Allemagne, c'était pousser au dernier terme le
désespoir secret de l'Autriche; c'était donner à la Prusse un genre de
jalousies que la France ne lui avait pas encore inspirées. C'était
prendre pour son compte les difficultés qui naissaient des divisions
de tous ces petits princes entre eux, passer pour appui et complice
des oppresseurs, quand on était défenseur des opprimés, mettre contre
soi ceux qui n'étaient pas favorisés, sans mettre pour soi ceux qui
l'étaient, car ceux-ci s'exprimaient déjà de manière à faire prévoir
qu'après s'être enrichis par nous, ils seraient capables de se tourner
contre nous, afin d'acheter la conservation de ce qu'ils avaient
acquis. Et quant à l'assistance qu'on croyait trouver dans leurs
troupes, c'était une déception dangereuse, car on serait induit à
considérer comme auxiliaires des soldats tout prêts, dans l'occasion,
à devenir des traîtres. Ce qui était une faute plus grande encore,
c'était de changer les vieilles combinaisons de l'Allemagne, qui
faisaient de la Prusse un éternel jaloux de l'Autriche, par conséquent
un allié de la France, et de tous les princes d'Allemagne des rivaux
envieux les uns des autres, dès lors des clients de notre politique,
auprès de laquelle ils cherchaient un appui. Que la France ajoutât
quelque chose à l'influence de la Prusse, et retranchât quelque chose
à celle de l'Autriche, c'était assez faire en un siècle, c'était même
tout ce qu'il fallait à l'Allemagne. Au delà il n'y avait que des
bouleversements de la politique européenne, funestes plutôt qu'utiles.
Si ces changements étaient poussés jusqu'à rendre la Prusse
toute-puissante, c'était uniquement déplacer le danger, transporter à
Berlin l'ennemi que nous avions toujours eu à Vienne: s'ils l'étaient
jusqu'à détruire la Prusse et l'Autriche, c'était soulever l'Allemagne
entière; et quant aux petits États, tout ce qui allait au delà d'une
juste protection pour certains princes de second ordre, comme la
Bavière, Baden, le Wurtemberg, ordinairement alliés de la France, tout
ce qui allait au delà d'un prix raisonnable donné après la guerre à
leur alliance, était une intervention dangereuse dans les affaires
d'autrui, une gratuite acceptation de difficultés qui n'étaient pas
les nôtres, et, sous une violation apparente de l'indépendance
étrangère, une insigne duperie. Il ne restait qu'une faute plus grande
à commettre, c'était de fonder des royaumes français en Allemagne.
Napoléon n'en était pas encore arrivé à ce degré de puissance et
d'erreur. La vieille constitution germanique modifiée par le recès de
1803, avec quelques solutions de plus, négligées lors de ce recès,
avec les anciennes influences modifiées seulement dans leur
proportion, voilà ce qui convenait à la France, à l'Europe et à
l'Allemagne. Nous avons entrepris davantage, pour le bien de
l'Allemagne encore plus que pour le nôtre; elle nous en a gardé une
profonde rancune, et elle a attendu le moment de notre retraite pour
tirer par derrière sur nos soldats accablés par le nombre. Tel est le
prix des fautes!
Napoléon, laissant MM. de Talleyrand et de Labesnardière régler en
secret les détails du nouveau plan de confédération germanique, avec
les ministres de Baden, de Wurtemberg et de Bavière, avait commencé
par procéder à l'exécution de son plan général, surtout relativement à
l'Italie et à la Hollande, afin que les négociateurs anglais et
russes, traitant chacun de leur côté, trouvassent des résolutions
consommées et irrévocables à l'égard des nouvelles royautés qu'il
voulait créer.
[En marge: Rapports personnels de Napoléon avec sa famille.]
La couronne de Naples avait été destinée à Joseph, celle de Hollande à
Louis. L'institution de ces royautés était tout à la fois pour
Napoléon un calcul politique et une satisfaction de coeur. Il n'était
pas seulement grand, il était bon, et sensible aux affections du sang,
quelquefois jusqu'à la faiblesse. Il ne recueillait pas toujours le
prix de ses excellents sentiments, car il n'est rien de plus exigeant
qu'une famille parvenue. Il n'y avait pas un seul de ses parents qui,
tout en reconnaissant que c'était le vainqueur de Rivoli, des
Pyramides et d'Austerlitz qui avait fondé la grandeur des Bonaparte,
ne crût cependant y être pour quelque chose, et ne se regardât comme
traité d'une manière injuste, dure, ou disproportionnée avec ses
mérites. Sa mère, répétant sans cesse qu'elle lui avait donné le jour,
se plaignait de n'être pas entourée d'assez d'hommages et de respects;
et c'était pourtant des femmes de cette famille la plus modeste, la
moins enivrée. Lucien Bonaparte avait mis, disait-il, la couronne sur
la tête de son frère, car seul il n'avait pas été ébranlé au 18
brumaire, et pour prix de ce service il vivait dans l'exil. Joseph, le
plus doux de tous, le plus sensé, disait à son tour qu'il était
l'aîné, et qu'on manquait envers lui de la déférence due à ce titre.
Il n'était pas sans une certaine disposition à croire que les traités
de Lunéville, d'Amiens, du Concordat, que Napoléon l'avait
complaisamment chargé de signer, au détriment de M. de Talleyrand,
étaient l'ouvrage de son habileté personnelle, autant que des hauts
faits de son frère. Louis, malade, défiant, rempli d'orgueil,
affectant la vertu, et ayant de l'honnêteté, se prétendait sacrifié à
un office infâme, celui de couvrir, en l'épousant, les faiblesses
d'Hortense de Beauharnais pour Napoléon, calomnie odieuse, inventée
par les émigrés, colportée en mille pamphlets, et dont Louis avait le
tort de se montrer préoccupé, au point de faire supposer que lui-même
y ajoutait foi. Chacun d'eux se croyait donc victime en quelque chose,
et mal payé de la part qu'il avait prise à la grandeur de son frère.
Les soeurs de Napoléon, n'osant avoir de telles prétentions,
s'agitaient autour de lui, et troublaient de leurs rivalités,
quelquefois de leur mécontentement, son âme en proie à tant d'autres
soucis. Caroline sollicitait sans cesse pour Murat, lequel, tout léger
qu'il était, payait du moins les bienfaits de son beau-frère d'un
dévouement qui ne permettait pas d'augurer alors sa conduite
postérieure, bien, il est vrai, qu'on doive tout attendre de la
légèreté. Élisa, l'aînée, transportée à Lucques, où elle recherchait
la gloire personnelle de bien conduire un petit État, et qui, en
effet, le conduisait parfaitement, désirait l'augmentation de son
duché.
Dans toute cette parenté, Jérôme, comme le plus jeune, Pauline, comme
la plus dissipée, étaient exempts de ces exigences, de ces rancunes,
de ces jalousies, qui troublaient l'intérieur de la famille impériale.
Jérôme, dont la jeunesse peu régulière avait provoqué souvent la
sévérité de Napoléon, voyait en lui un père plutôt qu'un frère, et
recevait ses bienfaits le coeur plein d'une reconnaissance sans
mélange. Pauline, livrée à ses plaisirs comme une princesse de la
famille des Césars, belle comme une Vénus antique, ne cherchait dans
la grandeur de son frère que des moyens de satisfaire ses goûts
déréglés, ne voulait pas de plus hauts titres que ceux des Borghèse,
dont elle portait le nom, était disposée à préférer la fortune, source
de jouissances, à la grandeur, satisfaction de l'orgueil. Elle aimait
tellement son frère, que lorsqu'il était à la guerre,
l'archichancelier Cambacérès, chargé de gouverner la famille régnante
et l'État, était obligé d'envoyer à cette princesse les nouvelles à
l'instant même où il les recevait, car le moindre retard la jetait
dans des souffrances cruelles.
[Illustration: LA PRINCESSE PAULINE BORGHÈSE.]
C'est la crainte de se voir préférer les enfants de la famille
Beauharnais qui avait poussé les Bonaparte à se faire ennemis de
Joséphine. Ils ne ménageaient pas même en cela le coeur de Napoléon,
et le tourmentaient de cent manières. La grandeur précoce d'Eugène,
devenu vice-roi et héritier désigné du beau royaume d'Italie, les
offusquait singulièrement, et cependant on avait offert cette couronne
à Joseph, qui ne l'avait pas voulue, parce qu'elle le plaçait trop
immédiatement sous le pouvoir de l'empereur des Français. Il voulait
régner, disait-il, d'une manière indépendante. On verra plus tard ce
que le goût d'indépendance, commun à tous les membres de la famille
impériale, combiné avec les tendances des peuples sur lesquels ils
étaient appelés à régner, devait apporter de difficultés au
gouvernement de Napoléon, et de nouvelles causes de malheur à nos
malheurs.
[En marge: La couronne de Naples donnée à Joseph Bonaparte.]
C'est entre tous les membres de cette famille qu'il fallait distribuer
les royaumes et les duchés de nouvelle création. La couronne de Naples
assurait à Joseph une situation assez notoirement indépendante, et
était d'ailleurs assez belle pour être acceptée. On éprouve quelque
surprise d'avoir à employer de telles paroles, pour caractériser les
sentiments avec lesquels étaient reçus ces beaux royaumes, par des
princes nés si loin du trône, et si loin même de cette grandeur que
les particuliers doivent quelquefois à la naissance ou à la fortune.
Mais c'est l'une des singularités du spectacle fantastique donné par
la révolution française, et par l'homme extraordinaire qu'elle avait
mis à sa tête, que ces refus, ces hésitations, presque ces dédains de
la satiété anticipée, témoignés en présence des plus belles couronnes,
par des personnages qui, dans leur jeunesse, ne devaient guère
s'attendre à les porter. Napoléon, qui avait vu Joseph dédaigner
tantôt la présidence du Sénat, tantôt la vice-royauté d'Italie,
n'était pas sûr qu'il acceptât le trône de Naples, et ne lui avait
conféré d'abord que le titre de son lieutenant[18]. S'étant assuré
depuis de son acceptation, il avait consigné son nom sur les décrets
destinés à être présentés au Sénat.
[Note 18: Nous citons les lettres suivantes, qui montrent comment
Napoléon donnait les couronnes et comment on les recevait.
«Au ministre de la guerre.
Munich, 5 janvier 1806.
«Expédiez le général Berthier, votre frère, avec le décret qui
nomme le prince Joseph commandant de l'armée de Naples. Il
gardera le plus profond secret, et ce ne sera que lorsque le
prince arrivera qu'il lui remettra le décret. Je dis qu'il doit
garder le plus profond secret, parce que je ne suis pas sûr que
le prince Joseph y aille, et, sous ce point, il ne faut pas que
rien soit connu.»
«Au prince Joseph.
»Stuttgard, le 19 janvier 1806.
»Mon intention est que dans les premiers jours de février vous
entriez dans le royaume de Naples, et que je sois instruit dans
le courant de février que mes aigles flottent sur cette capitale.
Vous ne ferez aucune suspension d'armes ni capitulation. Mon
intention est que les Bourbons aient cessé de régner à Naples, et
je veux sur ce trône asseoir un prince de ma maison, vous
d'abord, si cela vous convient, un autre si cela ne vous convient
point.
»Je vous réitère de ne point diviser vos forces; que toute votre
armée passe l'Apennin, et que vos trois corps d'armée soient
dirigés droit sur Naples, de manière à se réunir en un jour sur
un même champ de bataille.
»Laissez un général, des dépôts, des approvisionnements et
quelques canonniers à Ancône pour défendre la place. Naples pris,
les extrémités tomberont d'elles-mêmes, tout ce qui sera dans les
Abbruzzes sera pris à revers, et vous enverrez une division à
Tarente, et une du côté de la Sicile pour achever la conquête du
royaume.
»Mon intention est de laisser sous vos ordres dans le royaume de
Naples pendant l'année, jusqu'à ce que j'aie fait de nouvelles
dispositions, 14 régiments d'infanterie française, complétés au
grand complet de guerre, et 12 de cavalerie française aussi au
grand complet.
»Le pays doit vous fournir les vivres, l'habillement, les
remontes, et tout ce qui est nécessaire, de manière qu'il ne m'en
coûte pas un sou. Mes troupes du royaume d'Italie n'y resteront
qu'autant de temps que vous le jugerez nécessaire, après quoi
elles retourneront chez elles.
»Vous lèverez une légion napolitaine où vous ne laisserez entrer
que des officiers et soldats napolitains, des gens du pays qui
voudront s'attacher à ma cause.»]
[En marge: La couronne de Hollande donnée à Louis Bonaparte.]
Quant à la Hollande, il avait désigné Louis, qui a raconté depuis à
l'Europe, dans un livre accusateur contre son frère, à quel point il
avait été offensé d'être peu consulté dans cette disposition. En
effet, Napoléon, sans s'occuper de Louis, dont la volonté ne lui
semblait pas être un obstacle à prévoir et à vaincre, avait mandé
quelques-uns des principaux citoyens de la Hollande, notamment
l'amiral Verhuel, le vaillant et habile commandant de la flottille,
pour disposer la Hollande à renoncer enfin à son antique gouvernement
républicain, et à se constituer en monarchie. C'est un autre trait du
tableau que nous retraçons ici, que cette révolution française, ayant
commencé par vouloir convertir tous les trônes en républiques, et
s'appliquant maintenant à convertir les républiques les plus
anciennes en monarchies. Les républiques de Venise et de Gênes
devenues provinces de divers royaumes, les villes libres d'Allemagne
absorbées dans diverses principautés, avaient déjà signalé cette
singulière tendance. La royauté de Hollande en était le dernier et le
plus éclatant phénomène. La Hollande, après s'être jetée dans les bras
de la France pour échapper aux stathouders, était mécontente de se
voir condamnée à une guerre éternelle, et manquait de reconnaissance
envers Napoléon, qui avait fait à Amiens, et qui renouvelait chaque
jour les plus grands efforts, pour lui assurer la restitution de ses
colonies. Les Hollandais, à moitié Anglais par la religion, les
moeurs, l'esprit mercantile, quoique ennemis de l'Angleterre par suite
de leurs intérêts maritimes, n'avaient aucune sympathie pour le
gouvernement de Napoléon, et pour sa grandeur exclusivement
continentale. La moindre victoire sur mer les aurait bien plutôt
séduits que la plus éclatante victoire sur terre. Ils montraient assez
de dédain pour le gouvernement semi-monarchique d'un grand
pensionnaire, que Napoléon les avait induits à se donner, lorsqu'il
instituait une sorte de premier consul dans tous les pays soumis à
l'influence de la France. Ce grand pensionnaire, qui était M. de
Schimmelpenninck, bon citoyen et homme honorable, n'était à leurs yeux
qu'un préfet français chargé de commettre des exactions, parce qu'il
demandait des impôts et des emprunts, afin de suffire aux dépenses de
l'état de guerre. Le peu de goût inspiré par ce gouvernement d'un
grand pensionnaire, était la seule facilité que présentât la situation
de la Hollande pour lui faire accepter un roi. Bien qu'atteints de
cette fatigue qui, à la fin des révolutions, rend indifférent à tout,
les Hollandais éprouvaient un sentiment pénible en se voyant enlever
leur état républicain. Cependant, l'assurance qu'on leur laisserait
leurs lois, surtout leurs lois municipales, le bien qu'on leur disait
de Louis Bonaparte, de la régularité de ses moeurs, de son penchant à
l'économie, de l'indépendance de son caractère, et enfin la
résignation ordinaire aux choses longtemps prévues, décidèrent les
principaux représentants de la Hollande à se prêter à l'institution
d'une royauté. Un traité dut convertir en une alliance d'État à État,
la nouvelle situation de la Hollande par rapport à la France.
[En marge: Adjonction des États vénitiens au royaume d'Italie.]
Les provinces vénitiennes, que Napoléon n'avait pas réunies
immédiatement au royaume d'Italie, pour être plus libre d'en étudier
les ressources, et de les employer suivant ses desseins, les provinces
vénitiennes, la Dalmatie comprise, furent adjointes au royaume
d'Italie, sous la condition de céder le pays de Massa à la princesse
Élisa, pour en accroître le duché de Lucques, et le duché de Guastalla
à la princesse Pauline Borghèse, qui n'avait encore rien reçu de la
munificence de son frère. Celle-ci ne voulut pas garder son duché, et
le revendit au royaume d'Italie pour quelques millions.
[En marge: Occasion manquée de ramener le Pape par une meilleure
distribution des nouveaux États d'Italie.]
C'était le cas, peut-être, de songer au Pape et à la cause réelle de
ses mécontentements. Dans un moment où l'Italie était le gâteau des
rois partagé avec le tranchant du sabre, c'était chose aisée que de
réserver la part de Saint-Pierre, et d'essayer de ramener par quelques
avantages temporels cette puissance spirituelle, avec qui les démêlés
sont fâcheux, même dans nos temps de foi douteuse, et qu'il faut bien
plus redouter quand elle est opprimée que lorsqu'elle opprime. Ces
nouveaux monarques auraient dû être encore fort heureux de recevoir
leurs États même avec une province de moins, et Pie VII, dédommagé,
aurait été porté à souffrir avec plus de patience que la puissance
française l'investît complétement, comme elle le faisait depuis
l'établissement de Joseph à Naples. Dans tous les cas, Napoléon avait
encore Parme et Plaisance à donner, et il n'en pouvait pas faire un
meilleur usage que de les employer à consoler la cour de Rome. Mais
Napoléon commençait à s'inquiéter beaucoup moins des résistances
physiques ou morales, depuis Austerlitz. Il était extrêmement
mécontent du Pape, de ses menées hostiles contre le nouveau roi de
Naples, et il se sentait plus disposé à réduire qu'à augmenter le
patrimoine de Saint-Pierre. D'ailleurs il réservait Parme et Plaisance
pour un emploi qui avait aussi son mérite; il songeait à en faire
l'indemnité de quelques-uns des princes protégés de la Russie ou de
l'Angleterre, tels que les souverains de Naples et de Piémont, vieux
rois détrônés, auxquels il voulait jeter quelques miettes du riche
festin autour duquel étaient assis les nouveaux rois. Cette pensée
était bonne assurément, mais restait la faute de laisser le Pape
mécontent, prêt à en venir à des éclats, et qu'il eût été facile de
satisfaire sans un grand dommage pour les royaumes récemment
institués.
[En marge: Murat créé grand-duc de Berg.]
Il fallait pourvoir Murat, époux de Caroline Bonaparte, et ayant du
moins mérité à la guerre ce qu'on allait faire pour lui à raison de la
parenté. Mais lui aussi avait ses exigences, qui étaient plutôt celles
de sa femme que les siennes. Napoléon avait songé à leur donner la
principauté de Neufchâtel, que ni le mari ni la femme n'avaient
voulue. L'archichancelier Cambacérès, qui s'interposait ordinairement
entre Napoléon et sa famille, avec cette patience conciliante qui
apaise les irritations réciproques, qui écoute tout, et ne répète que
ce qui est bon à redire, l'archichancelier Cambacérès eut la
confidence de leur vif déplaisir. Ils se trouvaient traités avec une
inégalité blessante. Napoléon alors songea pour eux au duché de Berg,
cédé à la France par la Bavière en échange d'Anspach, accru encore
des restes du duché de Clèves, beau pays, heureusement situé à la
droite du Rhin, contenant 320 mille habitants, produisant, tous frais
d'administration payés, 400 mille florins de revenu, permettant
d'entretenir deux régiments, et pouvant procurer à son possesseur une
certaine importance dans la nouvelle confédération germanique. La
fertile imagination de Murat et de sa femme ne manqua pas
effectivement de rêver un rôle fort considérable, décoré
extérieurement de quelque grand titre renouvelé du Saint-Empire.
La famille régnante était pourvue. Mais les frères et les soeurs de
Napoléon n'étaient pas tout ce qu'il aimait. Restaient ses compagnons
d'armes et les collaborateurs de ses travaux civils. Sa bienveillance
naturelle, d'accord ici avec sa politique, se plaisait à payer le sang
des uns, les veilles des autres. Il voulait qu'ils fussent braves,
laborieux et probes, et, pour cela, il pensait qu'il fallait les bien
récompenser. Voir le sourire sur le visage de ses serviteurs, le
sourire non de la reconnaissance, sur laquelle il comptait peu en
général, mais du contentement, était l'une des plus vives jouissances
de son noble coeur.