nouvelles faveurs, et celui-ci, voyant que, quelque grand que fût le
butin à partager, l'étendue des services et des ambitions était plus
grande encore, devina l'embarras de Napoléon, et commença par faire
cesser cet embarras pour ce qui le concernait. Il pria Napoléon de ne
pas songer à lui pour les nouveaux duchés. Nul homme ne savait aussi
bien que, lorsqu'on est arrivé à un certain degré de fortune,
conserver vaut mieux qu'acquérir, et un empire dont il aurait dirigé
la politique, dont Napoléon aurait dirigé l'administration et les
armées, serait resté le plus grand de tous, après l'être devenu.
L'archichancelier ne voulait qu'une chose, c'était garder sa grandeur
actuelle, et la certitude de la garder lui paraissait préférable aux
plus beaux duchés. Il s'était procuré cette certitude dans l'occasion
que voici. Un moment, il avait craint, en voyant Napoléon exiger que
les nouveaux rois conservassent leurs dignités françaises, que son
intention ne fût d'avoir exclusivement des rois pour dignitaires de
l'Empire, et que les titres d'archichancelier dont il était pourvu,
d'architrésorier dont jouissait le prince Lebrun, ne passassent
bientôt à l'un des monarques nouvellement créés ou à créer. Voulant
connaître, à ce sujet, la pensée de Napoléon, il lui dit: Quand vous
aurez un roi tout prêt pour recevoir le titre d'archichancelier, vous
me préviendrez, et je donnerai ma démission.--Soyez tranquille, lui
répondit Napoléon, il me faut un homme de loi pour cette charge, et
vous la garderez.--En effet, au milieu des têtes couronnées qui
composaient autrefois l'empire germanique, il y avait eu trois places
pour de simples prélats, les électeurs de Mayence, de Trêves et de
Cologne. De même, au milieu de ces rois, dignitaires de son empire, il
plaisait à Napoléon de réserver une place pour le premier, le plus
grave magistrat de son temps, appelé à faire entrer dans ses conseils
la sagesse qui pouvait n'y pas toujours entrer avec des rois.
[En marge: Berthier créé prince de Neufchâtel.]
Il n'en fallait pas davantage pour contenter pleinement le prudent
archichancelier. Dès lors ne désirant, ne demandant rien pour lui, il
aida très-utilement Napoléon dans la difficile répartition qu'il avait
à faire. Ils furent tous deux d'accord sur le premier personnage à
récompenser grandement, c'était Berthier, le plus appliqué, le plus
exact, le plus éclairé peut-être des lieutenants de Napoléon, celui
qui était toujours auprès de lui sous les boulets, et qui supportait
sans aucune apparence de déplaisir une vie dont les périls n'étaient
pas au-dessus de son grand courage, mais dont les fatigues
commençaient à n'être plus dans ses goûts. Napoléon éprouva une
véritable satisfaction à pouvoir le payer de ses services. Il lui
accorda la principauté de Neufchâtel, qui le constituait prince
souverain.
[En marge: M. de Talleyrand créé prince de Bénévent.]
Il y avait un de ses serviteurs qui occupait en Europe un rang plus
élevé qu'aucun autre, M. de Talleyrand, qui le servait beaucoup plus
encore par son art de traiter avec les ministres étrangers et
l'élégance de ses moeurs que par ses lumières dans le conseil, où il
avait cependant le mérite d'opiner toujours pour la politique modérée.
Napoléon ne l'aimait pas et s'en défiait; mais il lui était pénible de
le voir mécontent, et M. de Talleyrand l'était depuis qu'on ne l'avait
pas compris au nombre des grands dignitaires. Napoléon, pour le
dédommager, lui conféra la belle principauté de Bénévent, l'une des
deux qui venaient d'être enlevées au Pape, comme enclaves du royaume
de Naples.
[En marge: Bernadotte créé prince de Ponte-Corvo.]
Napoléon avait encore celle de Ponte-Corvo, enclavée aussi dans le
royaume de Naples, et comme la précédente enlevée au Pape. Il voulut
la donner à un personnage qui n'avait rendu aucun service
considérable, qui avait la trahison dans le coeur, mais qui était
beau-frère de Joseph, c'était le maréchal Bernadotte. Napoléon eut
besoin de se faire violence pour accorder cette dignité. Il s'y décida
par convenance, par esprit de famille, par oubli des injures.
[En marge: Création des duchés de Dalmatie, d'Istrie, de Frioul, de
Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise, de Feltre, de Bassano,
de Vicence, de Padoue, de Rovigo, de Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de
Reggio, de Massa, de Plaisance, etc.]
[En marge: Grandes ressources réservées pour procurer des dotations à
tous les grades, et à tous les services, tant civils que militaires.]
C'eût été bien peu que de récompenser ces trois ou quatre serviteurs,
si Napoléon n'avait pas songé aux autres, plus nombreux et bien plus
méritants, Berthier excepté, qu'il avait autour de lui, et qui
attendaient leur part des fruits de la victoire. Il pourvut à ce qui
les concernait au moyen d'une institution fort adroitement conçue. En
donnant des royaumes, il les concéda aux nouveaux rois à une
condition, c'était d'y instituer des duchés, richement rétribués, et
de lui livrer une certaine part des domaines nationaux. Ainsi en
ajoutant les États vénitiens au royaume d'Italie, il réserva la
création de douze duchés sous les titres suivants: duchés de Dalmatie,
d'Istrie, de Frioul, de Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise,
de Feltre, de Bassano, de Vicence, de Padoue, de Rovigo. Ces duchés ne
conféraient aucun pouvoir, mais ils assuraient une dotation annuelle,
qui devait être prise sur le quinzième réservé des revenus du pays. Il
donna le royaume de Naples à Joseph, à condition d'y réserver six
fiefs, dont faisaient partie les deux principautés déjà citées de
Bénévent et de Ponte-Corvo, et que complétaient les quatre duchés de
Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de Reggio. En ajoutant à la principauté
de Lucques celle de Massa, Napoléon stipula la création du duché de
Massa. Il en institua trois autres dans les pays de Parme et de
Plaisance. L'un des trois fut accordé à l'architrésorier Lebrun. Parmi
tous ces titres que nous venons de citer, on voit figurer ceux qui
furent portés bientôt par les plus illustres serviteurs de l'Empire,
et qui le sont aujourd'hui par leurs enfants, dernier et vivant
témoignage de nos grandeurs passées. Tous ces duchés étaient institués
aux mêmes conditions que les douze qui avaient été créés dans l'État
vénitien, sans aucun pouvoir, mais avec une part dans le quinzième des
revenus. Napoléon voulut qu'il y eût des récompenses pour chaque
grade, et il se fit attribuer, dans chacun de ces pays, des biens
nationaux et des rentes, afin de créer des dotations. Ainsi il
s'assura 30 millions de biens nationaux dans l'État de Venise, et une
inscription de rente de douze cent mille francs sur le grand livre du
royaume d'Italie. Il se réserva, dans le même but, les biens nationaux
de Parme et de Plaisance, une rente d'un million sur le royaume de
Naples, quatre millions de biens nationaux dans la principauté de
Lucques et de Massa. Le tout formait 22 duchés, 34 millions de biens
nationaux, 2,400,000 francs de rentes, et joint au trésor de l'armée
qu'une première contribution de guerre avait déjà élevé à 70 millions,
et que de nouvelles victoires allaient grossir indéfiniment, devait
servir à distribuer des dotations à tous les grades, depuis le soldat
jusqu'au maréchal. Les fonctionnaires civils devaient avoir leur part
de ces dotations. Napoléon avait déjà discuté avec M. de Talleyrand un
projet de reconstitution de la noblesse, car il trouvait que ce
n'était pas assez que la Légion d'honneur et les duchés. Il se
proposait de créer des comtes, des barons, croyant à la nécessité de
ces distinctions sociales, et voulant que chacun grandît avec lui, en
proportion de ses mérites. Mais il entendait corriger la profonde
vanité de ces titres de deux manières, en les faisant acheter par de
grands services, et en les dotant de revenus qui assuraient l'avenir
des familles.
[En marge: Les nouvelles créations envoyées au Sénat pour y recevoir
un caractère légal.]
Ces diverses résolutions furent successivement présentées au Sénat,
pour être converties en articles des constitutions de l'Empire, dans
les mois de mars, d'avril et de juin.
Le 15 mars de cette année 1806, Murat fut proclamé grand-duc de Clèves
et de Berg. Le 30 mars Joseph fut proclamé roi de Naples et de Sicile,
Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Berthier prince de Neufchâtel.
Le 5 juin seulement (les négociations avec la Hollande ayant entraîné
quelque retard), Louis fut proclamé roi de Hollande, M. de Talleyrand
prince de Bénévent, Bernadotte prince de Ponte-Corvo. On pouvait se
croire revenu à ces temps de l'empire romain où un simple décret du
sénat enlevait ou conférait les couronnes.
[Date: Juin 1806.]
[En marge: Institution définitive de la nouvelle Confédération du
Rhin.]
[En marge: Inaction de l'Autriche en cette circonstance.]
[En marge: Efforts de la Prusse pour avoir quelque part à la formation
d'une nouvelle Allemagne.]
[En marge: Le mécontentement qu'elle a donné à Napoléon la fait
exclure de toutes les négociations dont l'Allemagne est le sujet.]
Cette série d'actes extraordinaires fut terminée par la création
définitive de la nouvelle Confédération du Rhin. La négociation
s'était secrètement passée entre M. de Talleyrand et les ministres de
Bavière, de Baden et de Wurtemberg. À l'agitation visible des princes
allemands, tout le monde se doutait qu'il s'agissait encore une fois
de constituer l'Allemagne. Ceux qui, par la situation géographique de
leurs États, pouvaient être inclus dans la nouvelle confédération,
suppliaient que l'on voulût bien les y admettre, afin de conserver
leur existence. Ceux qui devaient être limitrophes avec elle,
cherchaient à pénétrer le secret de sa constitution, afin de savoir
quels seraient leurs rapports avec cette nouvelle puissance, et ne
demandaient pas mieux que d'y entrer moyennant certains avantages.
L'Autriche, regardant depuis quelque temps l'empire comme dissous, et
désormais sans utilité pour elle, assistait à ce spectacle avec une
apparente indifférence. La Prusse, au contraire, qui voyait dans la
chute de la vieille Confédération germanique une immense révolution,
qui aurait voulu partager au moins avec la France le pouvoir impérial
enlevé à la maison d'Autriche, et avoir la clientèle du nord de
l'Allemagne, tandis que la France s'arrogeait celle du midi, la Prusse
était aux écoutes pour savoir ce qui se préparait. La manière dont
elle venait de prendre possession du Hanovre, les dépêches publiées à
Londres, avaient tellement refroidi Napoléon à son égard, qu'il ne se
donnait pas même la peine de l'avertir de choses qui n'auraient dû
être faites que de concert avec elle. Indépendamment de ce qu'elle
était éconduite des affaires de l'Allemagne, qui étaient les siennes,
on répandait mille bruits de remaniements de territoire, remaniements
d'après lesquels on lui enlevait des provinces, pour lui en attribuer
d'autres, toujours moindres que celles qu'on lui prenait.
[En marge: Imprudence du grand-duc de Berg et perfidie de l'électeur
de Hesse-Cassel dans l'affaire de la nouvelle confédération
germanique.]
Deux princes germaniques, l'un aussi ancien que l'autre était nouveau,
faisaient naître tous ces bruits par leur impatiente ambition. Le
premier était l'électeur de Hesse-Cassel, prince astucieux, avare,
riche du produit de ses mines et du sang de ses sujets vendu à
l'étranger, cherchant à ménager l'Angleterre, chez laquelle il avait
beaucoup de capitaux placés, la Prusse dont il était le voisin et l'un
des généraux, la France enfin, qui édifiait ou renversait en ce moment
la fortune de toutes les maisons souveraines. Il n'était pas de ruse
dont il ne fit usage auprès de M. de Talleyrand pour être compris et
avantagé dans les arrangements nouveaux. Ainsi il offrait de se
joindre à la confédération projetée, et de mettre par conséquent sous
notre influence l'une des portions les plus importantes de
l'Allemagne, c'est-à-dire la Hesse, mais à une condition, celle de lui
livrer une grande partie du territoire de la maison de
Hesse-Darmstadt, qu'il détestait de cette haine de branche directe à
branche collatérale, si fréquente chez les familles allemandes. Il
insistait fort à ce sujet, et il avait proposé un plan très-étendu et
très-détaillé. En même temps il écrivait au roi de Prusse pour lui
dénoncer ce qui se tramait à Paris, pour lui dire qu'on préparait une
confédération qui ruinerait autant l'influence de la Prusse que celle
de l'Autriche, et qu'on employait auprès de lui toute sorte de moyens
pour l'y faire entrer.
Le nouveau prince allemand, Murat, s'y prenait autrement. Non content
du beau duché de Berg, qui renfermait, comme nous l'avons dit, 320
mille habitants de population, et produisait 400 mille florins de
revenu, qui lui fournissait le moyen d entretenir deux régiments, et
mettait en ses mains l'importante place de Wesel, il voulait devenir
l'égal au moins des souverains de Wurtemberg ou de Baden, et il
désirait pour y parvenir qu'on lui créât en Westphalie un État d'un
million d'habitants. Dans ce but, il obsédait M. de Talleyrand, qui,
toujours fort pressé de complaire aux membres de la famille impériale,
imaginait projets sur projets pour lui composer un territoire.
Naturellement la Prusse en fournissait les matériaux avec Munster,
Osnabruck et l'Ost-Frise. Il s'agissait, il est vrai, de donner à
cette puissance les villes anséatiques en échange, lesquelles
présentaient un beau dédommagement, sinon en territoire, du moins en
richesse et en importance.
Tous ces plans, préparés sans que Napoléon en fût informé, ne reçurent
point son agrément dès qu'il en eut connaissance. Il n'avait pas
tellement à coeur de satisfaire l'ambition de Murat, qu'il voulût
opérer de nouveaux démembrements en Allemagne; il était décidé surtout
à n'incorporer les villes anséatiques dans aucun grand État européen.
Ses dernières combinaisons avaient déjà fait disparaître Augsbourg, et
allaient faire disparaître Nuremberg, villes par lesquelles passait le
commerce de la France avec le centre et le midi de l'Allemagne. Notre
commerce avec le Nord passait par Hambourg, Brême, Lubeck. Napoléon se
serait bien gardé de sacrifier des villes dont l'indépendance
intéressait la France et l'Europe. Les vins, les tissus français
pénétraient en Allemagne et en Russie sous le pavillon neutre des
villes anséatiques, et sous le même pavillon revenaient les matières
navales, quelquefois les céréales, quand l'état des récoltes en France
l'exigeait. Enfermer ces villes dans les douanes d'un grand État,
c'eût été enchaîner leur commerce et le nôtre. C'était bien assez de
se priver de Nuremberg, d'Augsbourg, qui envoyaient en France leurs
merceries et leurs quincailleries, pour en tirer nos vins, nos
étoffes, nos denrées coloniales, qu'elles répandaient ensuite dans
tout le midi de l'Allemagne.
[Date: Juillet 1806.]
Napoléon, bien décidé à ne pas sacrifier les villes anséatiques,
repoussait toute combinaison qui aurait tendu à les donner à un État
quelconque, grand ou petit. Il ne favorisait donc aucun des projets de
Murat. Quant à l'électeur de Hesse, il détestait ce prince faux,
avide, cachant sous le dehors d'une sorte d'indifférence un ennemi
acharné, et se proposait à la première occasion de le payer des
sentiments qu'il avait pour la France. Napoléon ne voulait donc pas se
lier à son égard, en l'introduisant dans la confédération qui
s'organisait, car c'eût été rendre impossible un projet éventuel, qui
devait entraîner la ruine assez prochaine et assez méritée de ce
prince. Si on était amené à restituer le Hanovre à l'Angleterre, il
fallait trouver un dédommagement pour la Prusse, et Napoléon était
déterminé à lui offrir la Hesse, qu'elle eût certainement acceptée,
comme elle avait accepté les principautés ecclésiastiques et le
Hanovre, comme elle aurait accepté les villes anséatiques, qu'elle
demandait tous les jours. Ce projet, qui resta un secret pour la
diplomatie européenne, et qui était le prix des trames continuelles de
la maison de Hesse-Cassel avec les ennemis de la France, fut la cause,
alors inexpliquée, des refus opposés aux instances que faisait
l'électeur pour être admis dans la nouvelle confédération, et de la
fausse fidélité dont il se vanta bientôt à l'égard de la Prusse.
[En marge: Conclusion du traité constituant la Confédération du Rhin.]
Tout étant convenu avec les princes de Baden, de Wurtemberg et de
Bavière, les seuls qui fussent consultés, on donna le traité à signer
aux autres princes, qui furent compris, à leur prière, dans la
nouvelle confédération, mais sans prendre leur avis sur la nature de
l'acte qui la constituait. Ce traité reçut la date du 12 juillet; il
renfermait les dispositions qui suivent.
[En marge: Titre de la Confédération.]
[En marge: Engagements des princes confédérés.]
La nouvelle confédération devait porter un titre restreint et bien
choisi, celui de _Confédération du Rhin_, titre qui excluait la
prétention d'englober l'Allemagne tout entière, et qui s'appliquait
exclusivement aux États voisins de la France, et ayant avec elle des
relations d'intérêt incontestables. Le titre corrigeait donc un peu la
faute de l'institution. Les princes signataires formaient une
confédération, sous la présidence du prince archichancelier, et sous
le protectorat de l'empereur des Français. Toute contestation entre
eux devait être résolue dans une diète siégeant à Francfort, et
composée de deux colléges seulement, l'un appelé collége des rois,
l'autre collége des princes. Le premier répondait à l'ancien collége
des électeurs, qui n'aurait eu aucun sens maintenant, puisqu'il n'y
avait plus d'empereur à élire; le second, par le titre et la chose,
était l'ancien collége des princes. Il n'y avait plus de collége
répondant à l'ancien collége des villes.
Les princes confédérés étaient en état perpétuel d'alliance offensive
et défensive avec la France. Toute guerre, dans laquelle la
Confédération ou la France serait engagée, devenait commune, à toutes
deux. La France devait fournir 200 mille hommes, et la Confédération
63 mille, ainsi répartis: la Bavière 30 mille, le Wurtemberg 12, le
grand-duché de Baden 8, le grand-duché de Berg 5, celui de
Hesse-Darmstadt 4, enfin les petits États 4 mille à eux tous. À la
mort du prince archichancelier, l'empereur des Français avait le droit
de nommer le successeur.
Les confédérés se déclaraient séparés à jamais de l'empire germanique,
et devaient en faire la déclaration immédiate et solennelle à la Diète
de Ratisbonne. Ils devaient se régir, dans leurs rapports entre eux,
et relativement à leurs affaires allemandes, par des lois que la Diète
de Francfort était appelée à délibérer prochainement.
Par un article spécial, toutes les maisons allemandes avaient la
faculté d'adhérer plus tard à ce traité, à la condition d'une adhésion
pure et simple.
[En marge: Princes composant la Confédération du Rhin.]
Pour le présent, la Confédération du Rhin comprenait les rois de
Bavière et de Wurtemberg, le prince archichancelier, archevêque de
Ratisbonne, les grands-ducs de Baden, de Berg, de Hesse-Darmstadt,
les ducs de Nassau-Usingen et de Nassau-Weilbourg, les princes de
Hohenzollern-Hechingen, et Hohenzollern-Sigmaringen, de Salm-Salm, et
Salm-Kirbourg, d'Isembourg, d'Aremberg, de Lichtenstein, de la Leyen.
Les Hohenzollern et les Salm étaient admis dans la nouvelle
confédération, à cause de la longue résidence que plusieurs membres de
ces familles avaient faite en France, et de l'attachement qu'elles
avaient voué à nos intérêts. Le prince de Lichtenstein obtenait son
admission, et conservait ainsi sa qualité de prince régnant, quoique
prince autrichien, à cause du traité de Presbourg qu'il avait signé.
Il y avait eu à l'égard de sa principauté, et de plusieurs de celles
qui étaient maintenues, d'ardentes convoitises repoussées par la
France.
[En marge: Sort des princes médiatisés.]
La circonscription géographique de la Confédération du Rhin embrassait
les territoires situés entre la Sieg, la Lahn, le Mein, le Necker, le
haut Danube, l'Isar, l'Inn, c'est-à-dire les pays de Nassau et de
Baden, la Franconie, la Souabe, le haut Palatinat, la Bavière. Tout
prince renfermé dans cette circonscription, s'il n'était pas nommé
dans l'acte constitutif, perdait la qualité de prince régnant. Il
était _médiatisé_, expression empruntée à l'ancien droit germanique,
laquelle voulait dire qu'un prince cessait de dépendre _immédiatement_
du chef suprême de l'Empire, pour n'en dépendre que _médiatement_,
qu'il tombait par conséquent sous l'autorité du souverain territorial
dans les États duquel il était enclavé, et voyait ainsi disparaître
sa souveraineté.
Les princes et comtes _médiatisés_ conservaient certains droits
princiers, et ne perdaient que les droits souverains, lesquels étaient
transportés au prince duquel ils devenaient les sujets. Les droits
souverains transportés étaient ceux de législation, de juridiction
suprême, de haute police, d'impôt, de recrutement. La basse et moyenne
justice, la police forestière, les droits de pêche, de chasse, de
pâturage, d'exploitation de mines, et toutes les redevances de nature
féodale, sans compter les propriétés personnelles, composaient les
prérogatives laissées aux _médiatisés_.
Ils conservaient la faculté d'être jugés par leurs pairs, qualifiés
d'_austrègues_ dans l'ancienne constitution allemande.
[En marge: Suppression définitive de la noblesse immédiate.]
La noblesse immédiate était définitivement incorporée.
Les _médiatisés_, réduits de l'état de princes régnants à celui de
sujets privilégiés, étaient assez nombreux, et l'auraient été
davantage sans l'intervention de la France. On comptait dans le nombre
les princes de Fustemberg, dévoués à l'Autriche, de Hohenlohe à la
Prusse, le prince de la Tour et Taxis qui était dépouillé du monopole
des postes allemandes, les princes de Loevenstein-Wertheim, de
Linange, de Loos, de Schwarzemberg, de Solms, de
Wittgenstein-Berlebourg, et quelques autres. La maison de
Nassau-Fulde, celle de l'ancien stathouder, perdait quelques portions
de ses domaines, par suite de sa contiguïté de territoire avec la
nouvelle confédération. La cour de Berlin, indépendamment des graves
inquiétudes que devait lui inspirer une pareille confédération, y
trouvait deux causes de chagrin personnel, dans les pertes
qu'essuyaient les maisons de Nassau-Fulde et de la Tour et Taxis, dont
nous avons déjà fait connaître la proche parenté avec la famille
royale de Prusse.
À ces dispositions fondamentales le traité ajoutait les règlements de
territoire qui étaient nécessaires pour mettre d'accord les souverains
de Wurtemberg, de Baden et de Bavière, copartageants inconciliables de
la Souabe autrichienne, des domaines de la noblesse immédiate, des
États appartenant aux princes _médiatisés_.
[En marge: Le titre de l'archichancelier transporté de la ville de
Ratisbonne sur celle de Francfort.]
La ville libre de Nuremberg, dont on ne savait plus comment régler le
sort, entre une bourgeoisie inquiète qui l'agitait, et une noblesse
patricienne qui la ruinait par la plus dispendieuse administration,
fut donnée à la Bavière, ainsi que la ville de Ratisbonne, pour prix
de quelques cessions faites dans le Tyrol, au royaume d'Italie. Le
prince archichancelier trouva dans la ville et le territoire de
Francfort un riche dédommagement. C'est à Francfort que devait se
tenir la nouvelle Diète.
[En marge: Caractère social de la nouvelle confédération.]
Ce célèbre traité de la Confédération du Rhin mit fin à l'ancien
empire germanique, après mille six ans d'existence, depuis Charlemagne
couronné en 800, jusqu'à François II dépossédé en 1806. Il fournissait
le nouveau modèle sur lequel devait être constituée l'Allemagne
moderne; il en était à ce titre la réforme sociale, et pour le présent
il plaçait sous l'influence temporaire de la France les États du midi
de l'Allemagne, laissant errer ceux du nord entre les protecteurs
qu'il leur plairait de choisir.
Ce traité publié le 12 juillet, avec un grand éclat, ne causa aucune
surprise, mais compléta pour tous les yeux le système européen de
Napoléon. Tenant tout le midi de l'Europe sous sa suzeraineté
impériale par des royautés de famille, ayant les princes du Rhin sous
son protectorat, il ne lui manquait de l'empire d'Occident que le
titre.
[En marge: Manière d'annoncer à l'Autriche, à la Prusse et à tous les
intéressés, la création de la nouvelle Confédération du Rhin.]