germanique, conserver, sur les trônes qu'ils allaient occuper, leur
qualité de grands dignitaires de l'Empire français. Joseph devait
rester grand électeur, Louis connétable, Eugène archichancelier
d'État, Murat grand amiral, quand ils deviendraient rois ou
grands-ducs. Des dignitaires supplémentaires, tels qu'un
vice-connétable, un vice-grand électeur, etc., pris parmi les
principaux personnages de l'État, rempliraient leurs fonctions quand
ils seraient absents, et multiplieraient ainsi les charges à
distribuer. Les rois, restés dignitaires de l'Empire français,
devaient résider souvent en France, y avoir un établissement royal au
Louvre, approprié à leur usage. Ils devaient former le conseil de la
famille impériale, y remplir certaines fonctions spéciales pendant les
minorités, et même élire l'Empereur, dans le cas où la ligne masculine
viendrait à s'éteindre, ce qui arrive quelquefois chez les familles
régnantes.
[En marge: Projet secret de rétablir l'empire d'Occident.]
L'assimilation avec l'empire germanique était complète, et cet empire
tombant de toutes parts en ruine, exposé même à disparaître par un
simple effet de la volonté de Napoléon, l'Empire français se trouvait
tout prêt à le remplacer en Europe. L'empire des Francs pouvait
redevenir ce qu'il avait été sous Charlemagne, l'empire d'Occident, et
en prendre même le titre. C'était là le dernier voeu de cette
ambition immense, le seul qu'elle n'ait pas réalisé, et celui pour
lequel elle a tourmenté le monde, pour lequel elle a péri peut-être.
M. de Talleyrand, qui, tout en conseillant la paix, flattait
quelquefois les passions qui amenaient la guerre, présentait souvent
cette idée à Napoléon, sachant l'émotion profonde qu'elle produisait
dans son âme. Chaque fois qu'il lui en parlait, il voyait briller dans
ses yeux, étincelants de génie, tous les feux de l'ambition. Saisi
cependant d'une sorte de pudeur, comme à la veille du jour où il prit
le pouvoir suprême, Napoléon n'osait pas avouer toute l'étendue de ses
désirs. L'archichancelier Cambacérès, avec lequel il s'ouvrait
davantage, parce qu'il était plus assuré d'une discrétion absolue,
avait eu la demi-confidence de ses voeux secrets, et s'était gardé de
les encourager, parce que chez lui le dévouement ne faisait jamais
taire la prudence. Mais il était évident qu'au faîte des grandeurs
humaines, arrivé à ce point qu'Alexandre, César, Charlemagne, n'ont
pas dépassé, l'âme inquiète et insatiable de Napoléon souhaitait
encore quelque chose, et que c'était ce titre d'empereur d'Occident,
qui depuis mille ans n'avait plus été porté dans le monde.
Il existe entre les peuples du Midi et de l'Occident, chez les
Français, les Italiens, les Espagnols, tous enfants de la civilisation
romaine, une certaine conformité de génie, de moeurs, d'intérêts,
quelquefois de territoire, qu'on ne retrouve plus au delà de la
Manche, du Rhin et du cercle des Alpes, chez les Anglais et les
Allemands. Cette conformité est l'indication d'une alliance
naturelle, que la maison de Bourbon, en réunissant sous son sceptre
royal Paris, Madrid, Naples, et quelquefois Milan, Parme, Florence,
avait en partie réalisée. Si c'était là ce que voulait Napoléon; si,
maître de la France, de celle qui ne finit qu'aux bouches de la Meuse
et du Rhin, et au sommet des Alpes, si, maître de l'Italie entière,
pouvant le devenir bientôt de l'Espagne, il ne voulait que
reconstituer cette alliance des peuples d'origine latine, en lui
donnant la forme symbolique, et sublime par les souvenirs, de l'empire
d'Occident, la nature des choses, quoique forcée, n'était pas outragée
cependant. La famille Bonaparte remplaçait la maison de Bourbon, pour
régner d'une manière plus complète sur l'étendue des pays que cette
antique maison avait aspiré à dominer, pour les rattacher par un
simple lien de suzeraineté au chef de la famille, lien qui laissait à
chacune des nations méridionales son indépendance, en rendant plus
fort l'utile faisceau de leur alliance. Avec le génie de Napoléon, en
transportant dans la politique la prudence qu'il déployait à la
guerre, avec un très-long règne, cette conception n'était peut-être
pas impossible à réaliser. Mais cette nature des choses qui se venge
toujours cruellement de ceux qui la méconnaissent, était follement
violentée, lorsque, dans son ambition, Napoléon cessait de respecter
la limite du Rhin, lorsqu'il voulait réunir des Germains à des
Gaulois, soumettre des peuples du Nord à des peuples du Midi, placer
des princes français en Allemagne, malgré d'invincibles antipathies de
moeurs, et il faisait apparaître alors à tous les yeux le fantôme de
cette monarchie universelle, que l'Europe redoute et déteste, qu'elle
a combattue, qu'elle fera bien de combattre sans cesse, mais qu'un
jour peut-être elle subira de la main des peuples du Nord, après avoir
refusé de la subir de la main des peuples d'Occident.
Un enchaînement de faits imprévus, même pour la vaste et prévoyante
ambition de Napoléon, amenait en ce moment la dissolution de l'empire
germanique, et allait rendre vacant ce noble titre d'empereur
d'Allemagne, qui avait remplacé sur la tête des successeurs de
Charlemagne le titre d'empereur d'Occident. C'était un nouvel et fatal
encouragement pour les projets que Napoléon nourrissait dans son
esprit, sans oser les produire encore.
En songeant, dans ses derniers traités avec l'Autriche, à récompenser
ses trois alliés de l'Allemagne méridionale, les princes de Bavière,
de Wurtemberg et de Baden, et à terminer tout sujet de collision entre
eux et le chef de l'empire, par la solution de certaines questions
restées indécises en 1803, Napoléon avait prononcé, sans qu'il s'en
doutât, la dissolution prochaine du vieil empire germanique.
Instrument providentiel, quelquefois involontaire, presque toujours
méconnu, de cette révolution française, qui devait changer la face du
monde, il avait préparé à son insu l'une des plus grandes réformes
européennes.
On se souvient comment, en 1803, la France avait été appelée à se
mêler du gouvernement intérieur de l'Allemagne; comment les princes
qui avaient perdu tout ou partie de leurs États par la cession de la
rive gauche du Rhin, avaient résolu de se dédommager de leurs pertes
en sécularisant les principautés ecclésiastiques. Ne pouvant se mettre
d'accord sur le partage de ces principautés, ils avaient appelé
Napoléon à leur secours, pour apporter dans ce partage l'équité et la
volonté sans lesquelles il était impossible. La Prusse et l'Autriche
avaient reçu de sa propre main les biens de l'Église, avec un seul
déplaisir, celui de n'en pas obtenir davantage. La suppression des
principautés ecclésiastiques avait entraîné la modification des trois
colléges composant la Diète. On s'était entendu sur le collége des
électeurs, mais point sur celui des princes, dans lequel l'Autriche
prétendait avoir un plus grand nombre de voix catholiques que celui
qui lui avait été accordé. On s'était entendu sur le collége des
villes, en réduisant leur nombre à six, et en détruisant presque tout
à fait leur influence. On n'avait rien statué sur une nouvelle
organisation des cercles, chargés de maintenir le respect des lois
dans chaque grande province allemande; sur une nouvelle organisation
religieuse, devenue nécessaire depuis la suppression d'une foule de
siéges, et indéfiniment retardée par la mauvaise volonté du Pape.
Enfin, on n'avait pas résolu la grave question de la noblesse
immédiate, parce qu'elle intéressait toute l'aristocratie allemande,
et surtout l'Autriche, qui avait dans les membres de cette noblesse
des vassaux dépendants de l'empire, indépendants des princes
territoriaux, et lui rendant une quantité de services dont le
recrutement, autorisé dans leurs terres, n'était pas le moindre.
[En marge: L'anarchie introduite de nouveau en Allemagne depuis le
traité de Presbourg.]
Les puissances médiatrices, la France et la Russie, fatiguées de cette
longue médiation, attirées ailleurs par d'autres événements, avaient à
peine retiré leur main, laissant l'Allemagne à moitié réformée, que
l'anarchie avait envahi cette malheureuse contrée. L'Autriche, sous le
prétexte d'un prétendu droit d'épave, avait usurpé les dépendances des
biens ecclésiastiques donnés en indemnité, et avait privé les princes
indemnisés d'une notable partie de ce qui leur était dû. Ces princes
de leur côté avaient voulu s'emparer des biens de la noblesse
immédiate, et avaient profité pour cela des incertitudes du dernier
recès.
La guerre de 1805 ayant ramené Napoléon au delà du Rhin, il avait
profité de l'occasion pour résoudre au profit des princes ses alliés
les questions restées indécises, et il avait ainsi créé dans les pays
de Bade, de Wurtemberg et de Bavière, une sorte de dissonance avec le
reste de l'Allemagne. Mais l'avidité de ces mêmes alliés avait fait
naître des difficultés qui touchaient à l'Allemagne tout entière. Le
roi de Wurtemberg, ne gardant aucune mesure, avait usurpé les terres
de la noblesse immédiate, tant celles qui avaient cette qualité que
celles qui ne l'avaient pas. Il s'était arrogé plus que les droits du
souverain territorial, et il avait saisi beaucoup de châteaux de la
noblesse, comme s'il en eût été le véritable propriétaire. Tous ces
droits d'origine féodale que l'Autriche avait voulu exercer en Souabe,
et dont la portée était dangereusement arbitraire, il s'en était
déclaré le nouveau titulaire, en vertu de la possession de certains
chefs-lieux féodaux que le partage de la Souabe autrichienne lui avait
procurés, et il commençait à s'en servir avec plus de rigueur que la
chancellerie autrichienne elle-même. Les maisons de Baden et de
Bavière, molestées par lui, et autorisées par son exemple,
commettaient les mêmes excès dans leur circonscription. Le mépris du
droit avait été poussé jusqu'à pénétrer dans les principautés
souveraines enclavées dans les territoires de ces trois princes, sous
prétexte d'y rechercher les domaines de la noblesse immédiate, qui ne
pouvaient dans aucun cas leur appartenir, car si ces domaines
appartenaient à d'autres qu'aux nobles immédiats eux-mêmes, c'était
tout au plus au prince souverain duquel ils relevaient immédiatement.
[En marge: Désorganisation de la Diète, et abolition par le fait de
tout gouvernement fédéral en Allemagne.]
Napoléon avait chargé M. Otto, son ministre à Munich, comme arbitre,
et Berthier comme chef de la force exécutive, de régler, entre Baden,
Wurtemberg et Bavière, toutes les contestations naissant du partage
des territoires autrichiens de la Souabe. Les difficultés se
compliquant, Napoléon leur avait adjoint le général Clarke pour les
aider à débrouiller ce chaos. Les uns et les autres désespéraient d'en
venir à bout. Les princes violentés s'étaient d'abord présentés à
Ratisbonne, mais les ministres à la Diète, n'ayant ni courage ni
autorité depuis que l'Autriche ne leur en donnait plus, s'avouaient
impuissants en présence du désordre croissant de toutes parts.
L'Autriche elle-même les avait presque réduits à cette impuissance,
dont ils se plaignaient, en refusant l'année précédente d'autoriser
toute délibération sérieuse, tant qu'on ne reconstituerait pas à son
gré le collége des princes, et qu'on n y ajouterait pas le nombre des
voix catholiques qu'elle réclamait. Et maintenant, définitivement
vaincue, préoccupée uniquement de son salut, elle achevait d'anéantir
la Diète, en lui laissant voir qu'il n'y avait plus à compter sur elle
pour aucun acte efficace. La Diète était donc un corps détruit,
recevant tout au plus les communications qu'on lui faisait, en
accusant à peine réception, mais ne délibérant sur aucun sujet.
À cette vue, les petits princes souverains, les nobles immédiats
exposés à toutes sortes d'usurpations, les villes libres réduites de
six à cinq par le don d'Augsbourg à la Bavière, les princes
ecclésiastiques sécularisés dont les pensions n'étaient plus payées,
étaient accourus à Munich pour invoquer auprès de MM. Otto, Berthier
et Clarke, la protection de la France. Ceux-ci, révoltés du spectacle
d'oppression dont ils étaient témoins, avaient d'abord formé une
espèce de congrès pour concilier tous les intérêts, et empêcher qu'à
l'ombre de la protection de la France on ne commît des actes iniques.
M. Otto avait conçu un projet d'arrangement que la France devait
soumettre aux principaux oppresseurs, les souverains de Bavière, de
Baden et de Wurtemberg. Mais il avait bientôt reconnu qu'il ne faisait
pas moins qu'un nouveau plan de constitution germanique, et, de plus,
les agents du roi de Wurtemberg, quand il leur avait présenté ce plan,
s'étaient vivement récriés, et avaient déclaré que jamais leur maître
ne consentirait aux concessions proposées. On eût dit que ce prince,
dont on venait de faire un roi, d'augmenter les États, de doubler les
prérogatives souveraines, était spolié par la France, parce qu'elle
lui demandait quelque respect des propriétés, et quelques égards de
voisinage en faveur de ses voisins les plus faibles. N'y sachant plus
que faire, M. Otto avait tout envoyé à Paris, et les réclamations, et
les réclamants, et les projets d'arrangement qu'il avait imaginés dans
une intention de justice. Ce renvoi avait eu lieu à la fin de mars.
[En marge: Les princes allemands opprimés ont de nouveau recours à la
France.]
Depuis cette époque, opprimés et oppresseurs étaient au pied du trône
de Napoléon. Il devenait évident que le sceptre de Charlemagne avait
passé des Germains aux Francs.
C'est ce qu'avait dit, écrit, sous toutes les formes, le prince
archichancelier, dernier électeur ecclésiastique conservé par
Napoléon, et transporté, comme on s'en souvient, de Mayence à
Ratisbonne. Ce prince, dont nous avons tracé ailleurs le caractère
aimable et mobile, les penchants somptueux, cherchant la force où elle
était, ne cessait de supplier Napoléon de prendre en main le sceptre
de la Germanie; et si quelqu'un avait fait retentir aux oreilles de
Napoléon le dangereux nom de Charlemagne, c'était certainement
lui.--Vous êtes Charlemagne, lui disait-il, soyez donc le maître, le
régulateur, le sauveur de l'Allemagne.--Si ce nom, qui n'était pas
celui qui plaisait davantage à l'orgueil de Napoléon, car il avait
dans Alexandre et César des émules plus dignes de son génie, mais qui
plaisait particulièrement à son ambition, parce qu'il établissait
plus de rapports avec ses projets sur l'Europe; si ce nom se trouvait
toujours mêlé au sien, c'était moins par son fait que par le fait de
tous ceux qui recouraient à son pouvoir protecteur. Quand l'Église
voulait quelque chose de lui, elle lui disait: Vous êtes Charlemagne,
donnez-nous ce qu'il nous a donné.--Quand les princes allemands de
tous les États étaient opprimés, ils lui disaient: Vous êtes
Charlemagne, protégez-nous comme il l'aurait fait.--
On lui eût donc inspiré les idées que son ambition aurait tardé à
concevoir, si elle avait été lente dans ses désirs. Mais les besoins
des peuples et son ambition marchaient alors ensemble.
À toutes les époques, les princes de l'Allemagne, outre la
Confédération germanique, autorité légale et reconnue par eux, avaient
formé des ligues particulières, pour défendre tels droits ou tels
intérêts, qui étaient communs à certains d'entre eux. Tout ce qui
restait de ces ligues s'adressait à Napoléon, en le priant
d'intervenir à leur profit, tant comme auteur et garant de l'acte de
médiation de 1803, que comme signataire et exécuteur du traité de
Presbourg. Les uns lui proposaient de former de nouvelles ligues sous
sa protection, les autres de former une nouvelle confédération
germanique sous son sceptre impérial. Les princes dont les possessions
étaient envahies, les nobles immédiats dont les terres étaient
saisies, les villes libres menacées de suppression, proposaient des
plans différents, mais étaient prêts, moyennant protection, à se
réunir au plan qui prévaudrait.
[En marge: Plan d'une nouvelle confédération germanique, imaginée par
l'électeur de Ratisbonne, prince archichancelier de l'empire.]
Le prince archichancelier, qui craignait que son électorat
ecclésiastique, le dernier échappé au naufrage ne succombât dans cette
autre tempête, imagina un plan pour le sauver, ce fut de former une
nouvelle confédération germanique, appelée à délibérer sous sa
présidence, et à comprendre tous les États allemands, excepté la
Prusse et l'Autriche. Afin d'intéresser Napoléon à cette création, il
inventa deux moyens. Le premier consistait à créer un électorat
attaché au duché de Berg, qu'on savait destiné à Murat, et le second à
désigner sur-le-champ un coadjuteur pour l'archevêché de Ratisbonne,
et à le choisir dans la famille impériale. Ce coadjuteur étant
archevêque désigné de Ratisbonne, archichancelier futur de la
confédération, devait placer la nouvelle diète sous la main de
Napoléon. Le membre de la famille Bonaparte destiné à ce rôle de
coadjuteur était tout indiqué par sa profession ecclésiastique,
c'était le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, ambassadeur à Rome[16].
[Note 16: Nous citons le curieux document qui fut adressé à Napoléon.
Ratisbonne, 19 avril 1806.
Sire,
Le génie de Napoléon ne se borne pas à créer le bonheur de la
France; la Providence accorde l'homme supérieur à l'univers.
L'estimable nation germanique gémit dans les malheurs de
l'anarchie politique et religieuse: soyez, Sire, le régénérateur
de sa Constitution! Voici quelques voeux dictés par l'état des
choses. Que le duc de Clèves devienne électeur, qu'il obtienne
l'octroi du Rhin sur toute la rive droite; que le cardinal Fesch
soit mon coadjuteur; que les rentes assignées sur l'octroi à
douze États de l'empire soient fondées sur quelque autre base.
Votre Majesté Impériale et Royale jugera dans sa sublimité s'il
est utile au bien général de réaliser ces idées. Si quelque
erreur idéologique me trompe à cet égard, le coeur m'atteste au
moins la pureté de mes intentions.
Je suis avec un attachement inviolable et le plus profond
respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale le
très-humble et tout dévoué admirateur,
CHARLES, _électeur archichancelier_.
La nation germanique a besoin que sa Constitution soit régénérée:
la majeure partie de ses lois ne présente que des mots vides de
sens, depuis que les tribunaux, les cercles, la Diète de l'empire
n'ont plus les moyens nécessaires pour soutenir les droits de
propriété et de sûreté personnelle des individus qui composent la
nation, et que ces institutions ne peuvent plus protéger les
opprimés contre les attentats du pouvoir arbitraire et de la
cupidité. Un tel état est anarchique; les peuples supportent les
charges de l'état civil sans jouir de ses principaux avantages,
position désastreuse pour une nation foncièrement estimable par
sa loyauté, son industrie, son énergie primitive. La Constitution
germanique ne peut être régénérée que par un chef de l'empire
d'un grand caractère, qui rende la vigueur aux lois en
concentrant dans ses mains le pouvoir exécutif. Les États de
l'empire n'en jouiront que d'autant mieux de leurs domaines,
lorsque les voeux des peuples seront exposés et discutés à la
Diète, les tribunaux mieux organisés, et la justice administrée
d'une manière plus efficace. Sa Majesté l'empereur d'Autriche,
François second, serait un particulier respectable par ses
qualités personnelles, mais dans le fait le sceptre d'Allemagne
lui échappe, parce qu'il a maintenant la majorité de la Diète
contre lui; qu'il a manqué à sa capitulation en occupant la
Bavière, en introduisant les Russes en Allemagne, en démembrant
des parties de l'empire pour payer des fautes commises dans les
querelles particulières de sa maison. _Puisse-t-il être empereur
d'Orient pour résister aux Russes, et que l'empire d'Occident
renaisse en l'empereur Napoléon, tel qu'il était sous
Charlemagne, composé de l'Italie, de la France et de
l'Allemagne!_ Il ne paraît pas impossible que les maux de
l'anarchie fassent sentir la nécessité d'une telle régénération à
la majorité des électeurs; c'est ainsi qu'ils choisirent Rodolphe
de Habsbourg après les troubles du grand interrègne. Les moyens
de l'archichancelier sont très-bornés; mais c'est au moins avec
une intention pure qu'il compte sur les lumières de l'empereur
Napoléon, nommément dans les objets qui pourront agiter le midi
de l'Allemagne plus particulièrement dévoué à ce monarque. La
régénération de la Constitution germanique a été de tout temps
l'objet des voeux de l'électeur archichancelier; il ne demande et
n'accepterait rien pour lui-même; il pense que si Sa Majesté
l'empereur Napoléon pouvait se réunir en personne chaque année
pour quelques semaines à Mayence ou ailleurs avec les princes qui
lui sont attachés, les germes de la régénération germanique se
développeraient bientôt. M. d'Hédouville a inspiré une parfaite
confiance à l'électeur archichancelier, qui sera charmé s'il veut
bien exposer ces idées dans toute leur pureté à Sa Majesté
l'empereur des Français et à son ministre M. de Talleyrand.
CHARLES, _électeur archichancelier_.]
[En marge: Sans consulter personne, le prince archichancelier,
archevêque de Ratisbonne, choisit le cardinal Fesch pour son
coadjuteur.]
Sans attendre qu'un tel plan fût proposé, discuté et accueilli,
l'archichancelier, pressé de s'assurer la conservation de son siége,
par une adoption qui en rendît la destruction impossible, à moins que
Napoléon ne voulût porter atteinte aux intérêts de sa famille, ce
qu'elle ne supportait pas aisément, et ce qu'il n'aimait pas à faire,
l'archichancelier, sans consulter personne, au grand étonnement de ses
co-États, choisit le cardinal Fesch pour coadjuteur de l'archevêché de
Ratisbonne, et écrivit à Napoléon une lettre officielle afin de lui
annoncer ce choix.
Napoléon n'avait aucune raison d'aimer le cardinal Fesch, esprit vain
et opiniâtre, qui n'était pas le moins tracassier de tous ses parents,
et il se souciait médiocrement de le placer à la tête de l'empire
germanique. Toutefois il souffrit, sans s'expliquer, cette étrange
désignation. Elle était un symptôme frappant de cette disposition des
princes allemands opprimés, à remettre en ses mains le nouveau sceptre
impérial.
[En marge: Napoléon forme le projet d'une confédération du Rhin.]
Napoléon ne voulait pas enlever directement ce sceptre au chef de la
maison d'Autriche. C'était une entreprise qui lui semblait trop grande
pour le moment, bien qu'il y en eût peu qui l'effrayassent depuis
Austerlitz. Mais il était éclairé sur ce qu'il pouvait oser
actuellement en Allemagne, et fixé sur ce qu'il convenait de faire.
Pour le présent il voulait disloquer, affaiblir l'empire germanique,
de manière que l'Empire français brillât seul en Occident. Ensuite il
voulait réunir les princes de l'Allemagne méridionale, situés aux
bords du Rhin, en Franconie, en Souabe, en Bavière, et les former en
confédération sous son protectorat avoué. Cette confédération
déclarerait ses liens dissous avec l'empire germanique. Quant aux
autres princes de l'Allemagne, ou ils resteraient dans l'ancienne
Confédération, sous l'autorité de l'Autriche, ou, ce qui était plus
probable, ils en sortiraient, et se grouperaient à leur gré, les uns
autour de la Prusse, les autres autour de l'Autriche. Alors l'empire
français, ayant sous sa suzeraineté formelle l'Italie, Naples, la
Hollande, peut-être un jour la Péninsule espagnole, sous son
protectorat le midi de l'Allemagne, comprendrait à peu près les États
qui avaient appartenu à Charlemagne, et tiendrait la place de l'empire
d'Occident. Lui donner ce titre n'était plus qu'une affaire de mots,
grave pourtant, à cause des jalousies de l'Europe, mais réalisable un
jour de victoire ou de négociation heureuse.