Mais l'opinion de Napoléon était formée sur la Prusse. Il ne croyait

plus qu'elle valût la peine d'une lutte prolongée avec l'Angleterre.

Il était décidé à restituer le Hanovre à celle-ci, en offrant à la

Prusse l'une de ces deux choses, ou un équivalent du Hanovre pris en

Allemagne, ou la restitution de ce qu'on avait reçu d'elle, Anspach,

Clèves et Neufchâtel. Le cabinet de Berlin recueillait là ce qu'il

avait semé, et ne rencontrait pas plus de fidélité qu'il n'en avait

montré. Encore Napoléon ignorait-il la négociation cachée établie avec

la Russie, par l'intermédiaire du duc de Brunswick et de M. de

Hardenberg.

Sans s'expliquer complétement, on laissa entendre à lord Yarmouth que

la paix ne tiendrait pas au Hanovre, et il partit, promettant de

revenir bientôt avec le secret des intentions de M. Fox.

[En marge: Un accident imprévu change pour un moment l'aspect de la

situation.]

[En marge: Les bouches du Cattaro sont livrées aux Russes, par une

infidélité des Autrichiens.]

Un événement singulier, qui pour quelques jours donna à la situation

une forte apparence de guerre, contribua au contraire à faire tourner

les choses à la paix, en précipitant les résolutions du cabinet russe.

Les troupes françaises chargées d'occuper la Dalmatie s'étaient hâtées

de marcher vers les bouches du Cattaro, pour les garantir du danger

qui les menaçait. Les Monténégrins, dont l'évêque et les principaux

chefs vivaient des largesses de la Russie, s'étaient fort agités en

apprenant l'approche des Français, et avaient appelé l'amiral

Siniavin, celui qui avait transporté de Corfou à Naples, de Naples à

Corfou, les Russes chargés d'envahir le midi de l'Italie. Cet amiral,

averti de l'occasion qui s'offrait d'enlever les bouches du Cattaro,

s'était pressé d'embarquer quelques centaines de Russes, les avait

joints à une troupe de Monténégrins, descendus de leurs montagnes, et

s'était présenté devant les forts. Un officier autrichien qui les

occupait, et un commissaire chargé par l'Autriche de les rendre aux

Français, se déclarant contraints par une force supérieure, les

livrèrent aux Russes. Cette allégation d'une force supérieure n'avait

rien de fondé, car il se trouvait dans les forts de Cattaro deux

bataillons autrichiens très-capables de les défendre, même contre une

armée régulière qui aurait eu les moyens de siége dont les Russes

étaient dépourvus. Cette perfidie était surtout le fait du commissaire

autrichien, marquis de Ghisilieri, Italien très-rusé, blâmé depuis par

son gouvernement, et mis en jugement pour cet acte de déloyauté.

[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant l'abandon fait aux

Russes des bouches du Cattaro.]

[En marge: Napoléon suspend l'évacuation de l'Autriche, et occupe de

nouveau la place de Braunau.]

Quand ce fait, transmis à Paris par courrier extraordinaire, fut connu

de Napoléon, il en conçut un vif déplaisir, car il tenait infiniment

aux bouches du Cattaro, moins à cause des avantages, d'ailleurs

très-réels, de cette position maritime, qu'à cause du voisinage de la

Turquie, sur laquelle les bouches du Cattaro lui fournissaient un

moyen de faire sentir son action, ou protectrice ou répressive. Mais

il s'en prit exclusivement au cabinet de Vienne, car c'était ce

cabinet qui devait lui remettre le territoire de la Dalmatie, et qui

en était à son égard l'unique débiteur. Le corps du maréchal Soult

était sur le point de repasser l'Inn et d'évacuer Braunau. Napoléon

lui ordonna de s'arrêter sur l'Inn, de réarmer Braunau, de s'y

établir, et d'y créer une véritable place d'armes. En même temps il

déclara à l'Autriche que les troupes françaises allaient rebrousser

chemin, que les prisonniers autrichiens, déjà en marche pour rentrer

dans leur patrie, allaient être retenus, et que s'il le fallait, les

choses seraient poussées jusqu'à un renouvellement d'hostilités, à

moins qu'on ne lui donnât l'une des deux satisfactions suivantes: ou

la restitution immédiate des bouches du Cattaro, ou l'envoi d'une

force militaire autrichienne pour les reprendre sur les Russes

conjointement avec les Français.

Cette seconde alternative n'était pas celle qui lui convenait le

moins, car c'était mettre l'Autriche aux prises avec la Russie.

Quand ces déclarations, faites avec le ton péremptoire qui était

ordinaire à Napoléon, parvinrent à Vienne, elles y causèrent une

véritable consternation. Le cabinet autrichien n'était pour rien dans

cette infidélité d'un agent inférieur. Celui-ci avait agi sans ordre,

et en croyant plaire à son gouvernement par une perfidie envers les

Français. Sur-le-champ on écrivit de Vienne à Saint-Pétersbourg, pour

faire part à l'empereur Alexandre des nouveaux périls auxquels

l'Autriche se trouvait exposée, et pour lui déclarer que, ne voulant à

aucun prix revoir les Français à Vienne, on accepterait plutôt la

douloureuse nécessité d'attaquer les Russes dans les forts de Cattaro.

[En marge: L'enlèvement des bouches du Cattaro devient l'occasion

d'une négociation entre la Russie et la France.]

[En marge: Mission de M. d'Oubril à Paris.]

L'amiral Siniavin, qui s'était emparé des bouches du Cattaro, avait

agi sans ordre, comme le marquis de Ghisilieri, qui les avait livrées.

Alexandre était fâché de la position dans laquelle on avait placé son

allié l'empereur François; il était fâché de la position dans

laquelle on le plaçait lui-même, entre l'embarras de rendre et celui

de garder. Il était toujours plus importuné des instances de ses

jeunes amis, qui lui parlaient sans cesse de persévérance dans la

conduite; il était inquiet des négociations entamées avec Napoléon par

l'Angleterre, et, bien que celle-ci eût enfin rompu le silence qu'elle

avait observé pendant la crise ministérielle, il se défiait de ses

alliés, il était enclin à suivre l'exemple général, et à se rapprocher

de la France. En conséquence, il saisit l'occasion même des bouches du

Cattaro, qui semblait plutôt une occasion de guerre que de paix, pour

entamer une négociation pacifique. Il avait sous la main l'ancien

secrétaire de la légation russe à Paris, M. d'Oubril, qui s'y était

conduit à la satisfaction des deux gouvernements, et qui avait de plus

l'avantage de bien connaître la France. On le chargea de se

transporter à Vienne, et là de demander des passe-ports pour Paris. Le

prétexte ostensible devait être de s'occuper des prisonniers russes,

mais la mission réelle était de traiter l'affaire des bouches du

Cattaro, et de la comprendre dans un règlement général de toutes les

questions qui avaient divisé les deux empires. M. d'Oubril avait ordre

de retarder le plus longtemps qu'il le pourrait la restitution des

bouches du Cattaro, de les rendre toutefois s'il n'y avait pas moyen

d'empêcher une reprise d'hostilités contre l'Autriche, et de ménager

surtout le rétablissement d'une paix honorable entre la Russie et la

France. On la trouverait honorable, lui disait-on, s'il y avait

quelque chose d'obtenu, n'importe quoi, pour les deux protégés

ordinaires du cabinet russe, les rois de Naples et de Piémont; car, du

reste, les deux empires n'avaient rien à se contester l'un à l'autre,

et ne se faisaient qu'une guerre d'influence. Avant de partir, M.

d'Oubril s'entretint avec l'empereur Alexandre, et il devint manifeste

pour lui que ce prince penchait visiblement vers la paix, beaucoup

plus que le ministère russe, qui d'ailleurs était chancelant et

presque démissionnaire. Il partit donc inclinant du côté où inclinait

son maître. Il emportait de doubles pouvoirs, les uns limités, les

autres complets, et embrassant toutes les questions qu'on pouvait

avoir à résoudre. Il avait ordre de se concerter avec le négociateur

anglais, relativement aux conditions de la paix, mais sans exiger une

négociation collective, ce qui décidait par le fait les difficultés

soulevées entre la France et l'Angleterre.

M. d'Oubril partit pour Vienne, et par sa présence rendit le calme à

l'empereur François, qui craignait ou de revoir les Français chez lui,

ou d'avoir à combattre les Russes. La seconde alternative l'effrayant

beaucoup moins que la première, ce prince avait dirigé un corps

autrichien vers les bouches du Cattaro, avec ordre de seconder au

besoin les troupes françaises. M. d'Oubril le rassura en lui montrant

ses pouvoirs, et fit demander des passe-ports par le comte de

Rasomousky, afin d'arriver le plus tôt possible à Paris.

Napoléon voulut qu'on répondît sans retard, et favorablement, à la

demande de M, d'Oubril, mais en même temps il eut soin de distinguer

l'affaire des bouches du Cattaro de celle du rétablissement de la

paix. L'affaire des bouches du Cattaro, suivant ce qui fut dit de sa

part, ne pouvait être l'objet d'aucune négociation, puisqu'il

s'agissait d'un engagement de l'Autriche resté sans exécution, et à

l'égard duquel on n'avait rien à démêler avec la Russie. Quant au

rétablissement de la paix, on était prêt à écouter avec la meilleure

volonté les propositions de M. d'Oubril, car on souhaitait franchement

terminer une guerre sans but comme sans intérêt pour les deux empires.

Les passe-ports de M. d'Oubril furent sur-le-champ expédiés à Vienne.

[En marge: Magnifique situation de Napoléon en 1806, maître de faire

la paix avec toutes les puissances.]

Napoléon voyait donc l'Autriche épuisée par trois guerres, cherchant à

éviter toute nouvelle hostilité contre la France; la Russie dégoûtée

d'une lutte trop légèrement entreprise, et décidée à ne pas la

prolonger; l'Angleterre satisfaite de ses succès sur mer, ne croyant

pas qu'il valût la peine de s'exposer de nouveau à quelque expédition

formidable; la Prusse enfin, déconsidérée, n'ayant plus aucune valeur

aux yeux de personne, et dans cet état, le monde entier désirant ou

conserver ou obtenir la paix, à des conditions, il est vrai, qui

n'étaient pas encore clairement définies, mais qui laisseraient,

quelles qu'elles fussent, la France au rang de première puissance de

l'univers.

Napoléon jouissait vivement de cette situation, et n'avait nullement

envie de la compromettre, même pour remporter de nouvelles victoires.

Mais il méditait de vastes projets, qu'il croyait pouvoir faire

découler naturellement et immédiatement du traité de Presbourg. Ces

projets lui semblaient si généralement prévus, qu'à la seule condition

de les accomplir tout de suite, il espérait les faire comprendre dans

la double paix qui se négociait avec la Russie et avec l'Angleterre.

Alors son empire, tel qu'il l'avait conçu dans sa vaste pensée, se

trouverait constitué définitivement, et accepté de l'Europe. Ces

résultats obtenus, il regardait la paix comme l'achèvement et la

ratification de son oeuvre, comme le prix dû à ses travaux et à ceux

de son peuple, comme l'accomplissement de ses voeux les plus chers. Il

était homme, enfin, ainsi qu'il l'avait déjà fait dire à M. Fox, et il

était loin d'être insensible aux charmes du repos. Avec la puissante

mobilité de son âme, il était aussi disposé à goûter les douceurs de

la paix et la gloire des arts utiles, qu'à se transporter de nouveau

sur les champs de bataille, pour bivouaquer sur la neige, au milieu

des rangs de ses soldats.

[En marge: Retour de lord Yarmouth à Paris, porteur des conditions de

l'Angleterre.]

Lord Yarmouth était revenu de Londres avec une lettre particulière de

M. Fox, attestant qu'il jouissait de toute la confiance de ce

ministre, et qu'on pouvait lui parler sans réserve. Cette lettre

ajoutait que lord Yarmouth recevrait des pouvoirs, dès qu'on aurait

l'espérance fondée de s'entendre. M. de Talleyrand l'avait alors

instruit des communications établies avec la Russie, et lui avait

ainsi prouvé l'inutilité de réclamer une négociation collective,

lorsque la Russie se prêtait elle-même à une négociation séparée.

Quant à la prétention de l'Angleterre de n'être pas exclue des

affaires du continent, M. de Talleyrand offrit à lord Yarmouth la

reconnaissance officielle d'_un droit égal, pour les deux puissances,

d'intervention et de garantie dans les affaires continentales et

maritimes_[15]. Ainsi la question de la négociation séparée semblait

n'en plus être une, et les conditions de la paix ne paraissaient plus

elles-mêmes présenter de difficultés insolubles. L'Angleterre voulait

conserver Malte et le Cap; elle laissait voir le désir de garder nos

établissements de l'Inde, tels que Chandernagor et Pondichéry, les

îles françaises de Tabago et de Sainte-Lucie, et surtout la colonie

hollandaise de Surinam, située sur le continent américain. Entre ces

diverses possessions il n'y avait de considérable que Surinam, car

Pondichéry n'était qu'un vain débris de notre ancienne puissance dans

l'Inde; Tabago, Sainte-Lucie n'avaient pas assez de valeur pour

motiver un refus. Relativement à Surinam, l'Angleterre ne se montrait

pas absolue. Quant à nos conquêtes continentales, bien autrement

importantes que ses conquêtes maritimes, elle était prête à nous les

concéder toutes, sans excepter Gênes, Venise, la Dalmatie et Naples.

La Sicile seule paraissait faire difficulté. Lord Yarmouth,

s'expliquant confidentiellement, disait qu'on était fatigué de

protéger ces Bourbons de Naples, cet imbécile roi, cette folle reine;

que néanmoins, si la Sicile leur restait de fait, puisque Joseph ne

l'avait pas encore conquise, on serait obligé de la demander pour

eux, mais que ce serait là une question qui dépendrait du résultat des

opérations militaires actuellement entreprises. Dans le cas cependant

où la Sicile leur serait enlevée, lord Yarmouth ajoutait qu'il

faudrait leur trouver une indemnité quelque part. Il était

sous-entendu, que, pour prix de ces diverses concessions, le Hanovre

serait rendu à l'Angleterre. Mais, de part et d'autre, on réservait la

chose, sans l'énoncer formellement.

[Note 15: Texte de la dépêche.]

La Sicile était donc la seule difficulté sérieuse, et encore la

conquête immédiate de l'île, sauf un dédommagement, quelque

insignifiant qu'il fût, pouvait tout arranger. Les passe-ports étaient

envoyés à M. d'Oubril; on ne savait pas quelles prétentions il

apportait, mais elles ne devaient pas être sensiblement différentes

des prétentions anglaises.

[En marge: Napoléon veut allonger la négociation, afin d'avoir le

temps de mettre à exécution divers projets qu'il a conçus, et de les

imposer à l'Europe à titre de faits accomplis.]

Napoléon voyait clairement, qu'en ne précipitant pas les négociations,

et en accélérant au contraire l'exécution de ses projets, il

atteindrait son double but de constituer son empire comme il le

voulait, et d'en faire confirmer l'établissement par la paix générale.

[En marge: Vaste système de l'Empire français, composé de royautés

vassales, de grands et petits duchés, etc.]

[En marge: Royaume d'Italie.]

[En marge: Royaume de Naples.]

[En marge: Royaume de Hollande.]

Dès l'origine, en préférant le titre d'empereur à celui de roi, il

avait imaginé un vaste système d'empire, duquel relèveraient des

royautés vassales, à l'imitation de l'empire germanique, empire si

affaibli qu'il n'existait plus que de nom, et qu'il faisait naître la

tentation de le remplacer en Europe. Les dernières victoires de

Napoléon avaient exalté son imagination, et il ne rêvait rien moins

que de relever l'empire d'Occident, d'en placer la couronne sur sa

tête, et de le rétablir ainsi au profit de la France. Les nouvelles

royautés vassales étaient toutes trouvées, et elles devaient être

distribuées entre les membres de la famille Bonaparte. Eugène de

Beauharnais, adopté comme fils, devenu époux d'une princesse de

Bavière, était déjà vice-roi d'Italie, et cette vice-royauté

comprenait la moitié la plus importante de la Péninsule italique,

puisqu'elle s'étendait de la Toscane aux Alpes Juliennes. Joseph,

frère aîné de Napoléon, était roi désigné de Naples. Il ne restait

qu'à lui procurer la Sicile pour qu'il possédât l'un des plus beaux

royaumes de second ordre. La Hollande, qui se gouvernait assez

difficilement en république, était sous la dépendance absolue de

Napoléon, et il croyait pouvoir la rattacher à son système, en la

constituant en royaume sur la tête de son frère Louis. Cela faisait

trois royautés, celles d'Italie, de Naples, de Hollande, à placer sous

la suzeraineté de son empire. Quelquefois, lorsqu'il étendait

davantage encore le rêve de sa grandeur, il songeait à l'Espagne et au

Portugal, qui lui donnaient tous les jours des signes, l'Espagne,

d'une hostilité cachée, le Portugal, d'une hostilité patente. Mais

ceci était placé loin encore dans le vaste horizon de sa pensée. Il

fallait que l'Europe l'obligeât à quelque nouveau coup d'éclat, comme

Austerlitz, pour se permettre l'expulsion complète de la maison de

Bourbon. Il est certain cependant que cette expulsion commençait à

devenir chez lui une idée systématique. Depuis qu'il avait été amené

à proclamer la déchéance des Bourbons de Naples; il considérait la

famille Bonaparte comme destinée à remplacer la maison de Bourbon sur

tous les trônes du midi de l'Europe.

[En marge: Duché de Lucques.]

[En marge: Duché de Guastalla.]

[En marge: Principauté de Neufchâtel.]

[En marge: Duché de Berg.]

Dans cette vaste hiérarchie d'États vassaux dépendant de l'Empire

français, il voulait un second et un troisième rang, composés de

grands et petits duchés, sur le modèle des fiefs de l'empire

germanique. Il avait déjà constitué au profit de sa soeur aînée le

duché de Lucques, qu'il se proposait d'agrandir en y ajoutant la

principauté de Massa, détachée du royaume d'Italie. Il projetait d'en

créer un autre, celui de Guastalla, en le détachant aussi du royaume

d'Italie. Ces deux démembrements étaient fort insignifiants, en

comparaison de la magnifique adjonction des États vénitiens. Napoléon

venait d'obtenir de la Prusse Neufchâtel, Anspach et les restes du

duché de Clèves. Il avait donné Anspach à la Bavière pour se procurer

le duché de Berg, joli pays, placé à la droite du Rhin, au-dessous de

Cologne, et comprenant l'importante place de Wesel.--Strasbourg,

Mayence, Wesel, disait Napoléon, sont _les trois brides_ du Rhin.--

[En marge: Duché de Parme et Plaisance.]

[En marge: Principautés de Bénévent et de Ponte-Corvo.]

Il avait encore, dans la haute Italie, Parme et Plaisance; dans le

royaume de Naples, Ponte-Corvo et Bénévent, fiefs restés litigieux

entre Naples et le Pape, qui en ce moment lui donnait les plus graves

sujets de mécontentement. Pie VII n'avait pas emporté de Paris les

satisfactions auxquelles il s'était attendu. Flatté des soins de

Napoléon, il avait été déçu dans ses espérances d'un dédommagement

territorial. De plus l'invasion de toute l'Italie par les Français,

maintenant qu'ils s'étendaient des Alpes Juliennes jusqu au détroit de

Messine, lui avait paru compléter la dépendance des États romains. Il

en était au désespoir, et le montrait de toutes les manières. Il ne

voulait pas organiser l'Église d'Allemagne, qui restait sans prélats,

sans chapitres, depuis les sécularisations. Il n'admettait aucun des

arrangements religieux adoptés pour l'Italie. À l'occasion du mariage

que Jérôme Bonaparte avait contracté aux États-Unis avec une

protestante, et que Napoléon voulait faire casser, le Pape opposait

une résistance peu sincère, mais opiniâtre, usant ainsi, à défaut

d'armes temporelles, de ses armes spirituelles. Napoléon lui avait

fait dire qu'il se tenait pour maître de l'Italie, Rome comprise, et

qu'il n'y souffrirait pas un ennemi caché; qu'il suivrait l'exemple de

ces princes qui, en restant fidèles à l'Église, avaient su la dominer;

qu'il était pour l'Église romaine un vrai Charlemagne, car il l'avait

rétablie, et qu'il prétendait être traité comme tel. En attendant, il

exprimait son déplaisir en prenant Ponte-Corvo et Bénévent. C'était le

déplorable commencement d'une mésintelligence funeste, à laquelle

Napoléon croyait alors pouvoir assigner les bornes qu'il lui plairait

de poser, dans l'intérêt de la religion et de l'Empire.

[En marge: Autres petits duchés créés dans les États vénitiens et le

royaume de Naples.]

Ainsi, outre plusieurs trônes à distribuer, il avait Lucques,

Guastalla, Bénévent, Ponte-Corvo, Plaisance, Parme, Neufchâtel, Berg,

à partager entre ses soeurs et ses plus fidèles serviteurs, à titre de

principautés ou de duchés. En donnant des royaumes comme Naples à

Joseph, des accroissements comme les États vénitiens à Eugène, il

songeait à y créer encore une vingtaine de moindres duchés, destinés

tant à ses généraux qu'à ses meilleurs serviteurs de l'ordre civil,

pour former un troisième rang dans sa hiérarchie impériale, et pour

récompenser d'une manière éclatante ces hommes auxquels il devait le

trône, et auxquels la France devait sa grandeur.

Depuis qu'en plaçant la couronne impériale sur sa tête, il s'était

adjugé à lui-même le prix des exploits merveilleux accomplis par la

génération présente, il avait déchaîné les désirs des compagnons de sa

gloire, et ils aspiraient aussi à obtenir le prix de leurs travaux.

Malheureusement ils n'imitaient plus la sobriété des généraux de la

république, et souvent ils prenaient ce qu'on ne se hâtait pas de leur

donner. On venait de commettre en Italie, et notamment dans les États

vénitiens, des exactions fâcheuses, que Napoléon s'était attaché à

réprimer avec la dernière rigueur. Il avait, avec une vigilance

incroyable, recherché, découvert le secret de ces exactions, appelé

devant lui ceux qui se les étaient permises, arraché d'eux la

révélation des valeurs détournées, et exigé la restitution immédiate

de ces valeurs, en commençant par le général en chef, qui avait été

obligé de verser une somme considérable dans la caisse de l'armée.

Mais il ne voulait pas imposer une intégrité rigoureuse à ses

généraux, sans récompenser leur héroïsme.--Dites-leur, avait-il écrit

à Eugène et à Joseph, auprès desquels étaient alors employés plusieurs

des officiers dont il venait de redresser la conduite, dites-leur que

je leur donnerai à tous beaucoup plus qu'ils ne pourraient jamais

prendre eux-mêmes; que ce qu'ils prendraient les couvrirait de honte,

que ce que je leur donnerai leur fera honneur, et sera le témoignage

immortel de leur gloire; qu'en se payant de leurs mains ils vexeraient

mes peuples, rendraient la France l'objet des malédictions des

vaincus, et que ce que je leur donnerai au contraire, accumulé par ma

prévoyance, ne sera une spoliation pour personne. Qu'ils attendent,

avait-il ajouté, et ils seront riches, honorés, sans avoir à rougir

d'aucune concussion.--

Des idées profondes se mêlaient, comme on le voit, à ses conceptions

en apparence les plus vaines. Il était donc résolu à satisfaire chez

les généraux le désir des jouissances, mais à le diriger vers de

nobles récompenses légitimement acquises. Sous le Consulat, quand tout

avait encore la forme républicaine, il avait imaginé la Légion

d'honneur. Maintenant que tout prenait autour de lui la forme

monarchique, et qu'il grandissait à vue d'oeil, il voulait que chacun

grandît avec lui. Il méditait de créer des rois, des grands-ducs, des

ducs, des comtes, etc... M. de Talleyrand, prôneur assidu des

créations de ce genre, avait, pendant la dernière campagne, travaillé

beaucoup lui-même à l'oeuvre de Napoléon, et l'avait entretenu de ce

sujet autant que de l'arrangement de l'Europe, qu'il était chargé de

négocier à Presbourg. Ils avaient à eux deux conçu un vaste système de

vassalité, comprenant des ducs, des grands-ducs, des rois, sous la

suzeraineté de l'Empereur, et ayant non pas de vains titres, mais de

véritables principautés, soit en domaines territoriaux, soit en riches

revenus.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 39 段