Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent

enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour,

et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration

ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur

une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien

capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes

assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par

les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un

parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale,

composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique,

qu'il est nécessaire de captiver, pour régner soi-même sur cette foule

de têtes qui prétendent régner! Il faut pour y dominer, outre cet art

de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si

différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui

est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut

encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, le caractère avec

lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées.

Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au

plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus

habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la

véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M.

Sheridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla

constamment avec justesse, à propos, sobriété, et quand à la voix

retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus

puissante encore des événements, quand la Révolution française,

déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus

expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou

Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la

convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique.

Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable, car il n'eut,

comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les

lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques

institutions financières, d'un mérite contesté, il ne créa rien en

Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe,

sur la marche des événements, mais il joignit aux talents d'un grand

orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de

la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait

de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie

nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses

trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la

France, et à la contagion des désordres démagogiques, avec une

persévérance inébranlable, et maintint l'ordre dans son pays sans en

diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais

tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des

forces de l'Angleterre; mais elle était le second pays de la terre

quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi

seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les

unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de

la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande

nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent

le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies.

Seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence qui

fait réussir la force, et la justice qui l'honore.

M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les

derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce

cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais; il put

douter de l'excellence de sa politique, et trembler pour l'avenir de

sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord

Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres!

Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.

Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il

vécut de ses émoluments qui étaient considérables, et, sans qu'il fût

pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres

de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes.

Cette proposition, présentée au Parlement, et accueillie avec respect,

fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment

par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère.

Son noble antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec

douleur.--J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée

des communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la

gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival. Mais j'ai

combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération

présente, si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut

faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que

j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre!--Tout le

monde comprit le vote de M. Fox, et applaudit à la noblesse de son

langage.

Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le

Parlement vota à l'unanimité 50 mille livres sterling (1 million 250

mille francs) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait

enseveli à Westminster.

M. Pitt laissait vacantes les charges de premier lord de la

trésorerie, de chancelier de l'échiquier, de lord gouverneur des cinq

ports, de grand maître de l'université de Cambridge, et plusieurs

autres moins importantes.

[En marge: Difficultés de remplacer M. Pitt.]

C'était une grande difficulté que de le remplacer, non dans ces

charges diverses, que de nombreuses ambitions se disputaient, mais

dans celle de premier ministre, qui avait quelque chose d'effrayant,

en présence de Napoléon, vainqueur de la coalition européenne. Une

idée s'était emparée des esprits lors du renouvellement de la guerre

en 1803, et à la vue du faible ministère Addington, qui gouvernait

alors: c'était de réunir tous les grands talents, même d'opinion

contraire, tels que MM. Pitt et Fox, pour suffire aux difficultés de

la lutte qui allait recommencer avec Napoléon. L'opposition concertée

de MM. Pitt et Fox contre le cabinet Addington, rendait cette réunion

de talents plus naturelle et plus facile. M. Pitt la voulut, mais

point assez pour vaincre Georges III. Il entra au ministère sans M.

Fox, et, par une sorte de compensation, il entra également sans ses

amis les plus prononcés dans le vieux système tory, sans MM. Grenville

et Windham, qu'il avait trouvés trop ardents pour se les adjoindre de

nouveau.

Ceux-ci, laissés en dehors par M. Pitt, s'étaient rapprochés peu à peu

de M. Fox, par la voie de l'opposition, quoique par la nature de leurs

opinions ils fussent plus éloignés de lui que ne l'était M. Pitt

lui-même. Une lutte commune de deux années avait contribué à les

unir, et peu de différences les divisaient lorsque M. Pitt mourut. Une

opinion générale les appelait ensemble au ministère, pour remplacer,

par la coalition de leurs talents, le grand ministre qu'on venait de

perdre; pour essayer de faire la paix, au moyen des relations amicales

de M. Fox avec Napoléon, et pour lutter avec toute l'énergie connue

des Grenville et des Windham, si on ne réussissait pas à s'entendre

avec la France.

Si, en 1803, Georges III avait pris M. Pitt, qu'il n'aimait pas, pour

se passer de M. Fox, qu'il aimait encore moins, il était contraint

après la mort de M. Pitt de subir l'empire de l'opinion, et de

rassembler, dans un même cabinet, MM. Fox, Grenville, Windham et leurs

amis. M. Grenville eut la charge de premier lord de la trésorerie,

c'est-à-dire de premier ministre; M. Windham, celle qu'il avait

toujours occupée, l'administration de la guerre; M. Fox, les affaires

étrangères; M. Gray, l'amirauté. Les autres départements furent

distribués entre les amis de ces personnages politiques, mais de

manière que M. Fox comptait le plus grand nombre des voix dans le

nouveau ministère.

Ce cabinet, ainsi formé, obtint une grande majorité, malgré les

attaques des collègues expulsés de M. Pitt, MM. Castlereagh et

Canning. Il s'occupa sur-le-champ de deux objets essentiels,

l'organisation de l'armée et les relations avec la France.

[En marge: Nouvelle organisation de l'armée anglaise par le ministère

Fox et Windham.]

Quant à l'armée, il n'était pas possible de la laisser telle qu'elle

était depuis 1803, c'est-à-dire composée d'une force régulière

insuffisante, et de 300 mille volontaires, aussi dispendieux que mal

disciplinés. C était une organisation d'urgence, imaginée pour le

moment du danger. M. Windham, qui s'était sans cesse raillé des

volontaires, et qui avait soutenu qu'on ne pouvait rien faire de grand

qu'avec les armées régulières, ce qui lui avait fourni l'occasion de

parler en termes magnifiques de l'armée française, M. Windham pouvait

moins qu'un autre maintenir l'organisation actuelle. Il proposa donc

une espèce de licenciement déguisé des volontaires, et certains

changements dans les troupes de ligne, qui devaient faciliter le

recrutement de celles-ci. On a déjà vu que l'armée anglaise, comme

toute armée mercenaire, se recrutait par les engagements spontanés.

Mais ces engagements étaient à vie, et rendaient le recrutement

difficile. M. Windham proposa de les convertir en engagements

temporaires, de sept à vingt ans, et d'y ajouter des avantages de

solde très-considérables. Il contribua ainsi à procurer une plus forte

organisation à l'armée anglaise; mais il eut à lutter contre le

préjugé que les armées permanentes inspirent à toutes les nations

libres, contre la faveur que les volontaires s'étaient acquise, et

surtout contre les intérêts créés par cette institution, car il avait

fallu former un corps d'officiers pour les volontaires, qu'on était

maintenant obligé de dissoudre. On s'efforça de mettre M. Windham en

contradiction avec son nouveau collègue, M. Fox, qui, partageant les

préjugés populaires de son parti, avait montré autrefois plus de

penchant pour l'institution des volontaires, que pour l'extension de

l'armée régulière. Malgré tous ces obstacles, le projet ministériel

fut adopté. On vota une large augmentation de l'armée, qui, jusqu'à

l'entier développement du nouveau système, dut se composer de 267

mille hommes, dont 75 mille de milice locale, et 192 mille de troupes

de ligne, répandus dans les trois royaumes et les colonies. La dépense

totale du budget monta encore, pour cette année, à environ 83 millions

sterling, c'est-à-dire à plus de deux milliards de francs, dans

lesquels les impôts entraient pour 1500 millions, et l'emprunt à

exécuter dans l'année pour 500.

[En marge: Un assassin qui offre de tuer Napoléon fournit à M. Fox

l'occasion d'entrer en rapport avec la France.]

C'est avec ces puissantes ressources que l'Angleterre voulait se

présenter à Napoléon, afin de négocier. On attendait de M. Fox, de sa

situation, de ses relations bienveillantes avec le Premier Consul

devenu empereur, des facilités que nul autre ne pouvait avoir pour

nouer des relations pacifiques. Un hasard heureux, que la Providence

devait à cet honnête homme, lui en fournit l'occasion la plus

honorable et la plus naturelle. Un misérable, jugeant de la nouvelle

administration anglaise d'après les précédentes, s'introduisit chez M.

Fox pour lui offrir d'assassiner Napoléon. M. Fox, indigné, le fit

saisir par ses huissiers, et livrer à la police anglaise. Il écrivit

sur-le-champ à M. de Talleyrand une lettre fort noble, pour lui

dénoncer l'odieuse proposition qu'il venait de recevoir, et mettre à

sa disposition tous les moyens d'en poursuivre l'auteur, si son projet

paraissait avoir quelque chose de sérieux.

[En marge: Échange de lettres entre M. Fox et M. de Talleyrand.]

Napoléon fut touché, comme il devait l'être, d'un procédé si généreux,

et fit adresser, par M. de Talleyrand, à M. Fox la réponse que

celui-ci méritait.

«J'ai mis, écrivit M. de Talleyrand, sous les yeux de Sa Majesté, la

lettre de Votre Excellence. Je reconnais là, s'est-elle écriée, les

principes d'honneur et de vertu qui ont toujours animé M.

Fox.--Remerciez-le de ma part, a-t-elle ajouté, et dites-lui que, soit

que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps

en guerre, soit qu'une querelle, inutile pour l'humanité, ait un terme

aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis

du nouveau caractère que, par cette démarche, la guerre a déjà pris,

et qui est le présage de ce qu'on peut attendre d'un cabinet dont je

me plais à apprécier les principes d'après ceux de M. Fox, qui est

l'un des hommes les mieux faits pour sentir en toutes choses ce qui

est beau, ce qui est vraiment grand.»

[En marge: M. Fox offre franchement la paix.]

M. de Talleyrand ne disait rien de plus, et c'était assez pour donner

suite à des relations si noblement commencées. Sur-le-champ M. Fox

répondit par une lettre franche et cordiale, dans laquelle il offrait,

sans détour, sans embûche diplomatique, la paix, à des conditions

sûres et honorables, et par des moyens aussi simples que prompts. Les

bases du traité d'Amiens étaient fort changées, selon M. Fox; elles

l'étaient par les avantages mêmes que la France et l'Angleterre

avaient obtenus sur les deux éléments qui étaient le théâtre ordinaire

de leurs succès. Il fallait donc chercher des conditions nouvelles,

qui ne missent en souffrance l'orgueil d'aucune des deux nations, et

qui procurassent à l'Europe des garanties d'un avenir tranquille et

sûr. Ces conditions, si de part et d'autre on voulait être

raisonnable, n'étaient point difficiles à trouver. D'après les traités

antérieurs, l'Angleterre ne pouvait négocier séparément de la Russie;

mais en attendant qu'on eût consulté celle-ci, il était permis de

confier à des intermédiaires choisis le soin de discuter les intérêts

des puissances belligérantes, et d'en préparer l'ajustement. M. Fox

offrait de désigner sur-le-champ les personnes qui seraient chargées

de cette mission, et le lieu où elles devraient se réunir.

[En marge: La proposition de M. Fox est immédiatement accueillie par

Napoléon.]

Cette proposition charma Napoléon, qui au fond souhaitait un

rapprochement avec la Grande-Bretagne car c'était d'elle que partait

toute guerre, comme une eau de sa source; et il y avait peu de moyens

directs de la vaincre, un seul excepté, très-décisif, mais

très-chanceux, et pour lui seul praticable, la descente. Il éprouva

une vive joie de cette franche ouverture, et l'accueillit avec le plus

grand empressement.

[Date: Avril 1806.]

[En marge: Première indication des bases de paix.]

Sans s'expliquer sur les conditions, il donna à entendre, dans sa

réponse, qu'on disputerait peu à l'Angleterre les conquêtes qu'elle

avait faites (elle avait détenu Malte, comme on s'en souvient, et pris

le Cap); que la France, de son côté, avait dit son dernier mot à

l'Europe dans le traité de Presbourg, et qu'elle ne prétendait à rien

au delà; que les bases devaient donc être faciles à poser, si

l'Angleterre n'avait pas de vues particulières et inadmissibles,

relativement aux intérêts commerciaux. L'Empereur est persuadé, disait

M. de Talleyrand, que la vraie cause de la rupture de la paix d'Amiens

n'est autre que le refus de conclure un traité de commerce. Soyez bien

averti que l'Empereur, sans refuser certains rapprochements

commerciaux, s'ils sont possibles, n'admettra aucun traité nuisible à

l'industrie française, qu'il entend protéger par toutes les taxes ou

prohibitions qui pourront en favoriser le développement. Il demande

qu'on ait la liberté de faire chez soi tout ce qu'on veut, tout ce

qu'on croit utile, sans qu'une nation rivale ait le droit de le

trouver mauvais.

[En marge: Napoléon ne veut pas de négociation collective.]

Quant à l'intervention de la Russie dans le traité, Napoléon faisait

déclarer positivement qu'il n'en voulait pas. Le principe de sa

diplomatie était celui des paix séparées, et ce principe était aussi

juste qu'habilement imaginé. L'Europe avait toujours employé contre la

France le moyen des coalitions; c'eût été les favoriser que d'admettre

les négociations collectives, car c'était se prêter à la condition

essentielle de toute coalition, celle qui interdit à ses membres de

traiter isolément. Napoléon, qui à la guerre tâchait de rencontrer ses

ennemis séparés les uns des autres, afin de les battre en détail,

devait chercher en diplomatie à les rencontrer en même position. Aussi

avait-il opposé des refus absolus à toutes les offres de négocier

collectivement, et il avait eu raison, sauf à se départir de ce

principe de conduite, dans le cas où M. Fox aurait des engagements

qui ne lui permettraient pas de traiter sans la Russie. Napoléon,

après avoir posé le principe dune négociation séparée, fit dire en

outre qu'il était prêt à choisir pour lieu de la négociation, non pas

Amiens, qui rappelait des bases de paix désormais abandonnées, mais

Lille, et à y envoyer tout de suite un ministre plénipotentiaire.

[En marge: M. Fox insiste pour une négociation qui comprenne la Russie

et l'Angleterre.]

M. Fox répliqua sur-le-champ que la première condition dont on était

convenu dès le début de ces pourparlers, c'était que la paix fût

également honorable pour les deux nations, et qu'elle ne le serait pas

pour l'Angleterre si on traitait sans la Russie, car on était

formellement engagé, par un article de traité (celui qui avait

constitué la coalition de 1805), à ne pas conclure de paix séparée.

Cette obligation était absolue, selon M. Fox, et ne pouvait être

éludée. Il disait que si la France avait un principe, celui de ne pas

autoriser les coalitions par sa manière de négocier, l'Angleterre en

avait un autre, celui de ne pas se laisser exclure du continent, en se

prêtant à la dissolution de ses alliances continentales; qu'on était

sur ce point aussi ombrageux en Angleterre qu'on pouvait l'être en

France sur l'article des coalitions. M. Fox, qui à chacune de ses

dépêches officielles joignait une lettre particulière, pleine de

franchise et de loyauté, exemple que M. de Talleyrand suivit de son

côté, M. Fox terminait en disant que la négociation allait s'arrêter

peut-être devant un obstacle absolu, qu'il le regrettait sincèrement,

mais qu'au moins la guerre serait loyale, et digne des deux grands

peuples qui la soutenaient. Il ajoutait ces paroles remarquables:

«Je suis sensible au dernier point, comme je dois l'être, aux

expressions obligeantes dont le grand homme que vous servez a fait

usage à mon égard... Les regrets sont inutiles, mais s'il pouvait voir

du même oeil dont je l'envisage la vraie gloire qu'il serait en droit

d'acquérir par une paix modérée et juste, que de bonheur n'en

résulterait-il pas pour la France et pour l'Europe entière!

»Londres, 22 avril 1806.

»C. J. Fox.»

Au milieu de cette lutte acharnée, et qu'on peut appeler féroce, quand

on se rappelle les scènes sanglantes qui l'ont signalée, l'esprit se

repose volontiers sur ces relations nobles et bienveillantes, qu'un

honnête homme, aussi généreux qu'éloquent, fit naître un instant entre

les deux plus grandes nations du globe, et l'âme se remplit de mille

regrets douloureux, inconsolables!

[En marge: Efforts de M. de Talleyrand pour lever l'obstacle qui

menace d'arrêter la négociation dès le début.]

Napoléon était fort touché lui-même du langage de M. Fox, et il

désirait sincèrement la paix. M. de Talleyrand, tout en se trompant

sur le système de nos alliances, n'errait jamais sur le point

essentiel de nos politique du temps, et il ne cessait pas un seul jour

de croire que la paix, au degré de grandeur auquel nous étions

arrivés, était notre premier intérêt. Il trouvait pour le dire un

courage qu'il n'avait pas ordinairement, il pressait vivement Napoléon

de saisir l'occasion unique, offerte par la présence de M. Fox aux

affaires, pour négocier avec la Grande-Bretagne. Il n'avait du reste

pas de peine à se faire écouter, car Napoléon n'était pas moins

disposé que lui à profiter de cette occasion aussi heureuse

qu'inattendue.

[En marge: Les circonstances fournissent elles-mêmes le moyen de lever

l'obstacle qui arrête la négociation.]

Les circonstances, au surplus, se prêtaient à vaincre l'obstacle qui

semblait arrêter la négociation dès son début. Ou avait plus d'une

raison de croire, par des rapports qui venaient du duc de Brunswick et

du consul de France à Saint-Pétersbourg, qu'Alexandre, inquiet des

conséquences de la guerre, se défiant du silence du cabinet

britannique à son égard et des dispositions personnelles de M. Fox,

souhaitait le rétablissement de la paix. Le consul de France avait

envoyé à Paris le chancelier du consulat pour rapporter ce qu'il avait

appris, et tout semblait faire naître l'espérance d'ouvrir une

négociation directe avec la Russie. Dans ce cas M. Fox ne pourrait

plus insister sur le principe d'une négociation collective, puisque la

Russie aurait elle-même donné l'exemple d'y renoncer.

[En marge: Restitution réciproque des prisonniers.]

On résolut donc de continuer les pourparlers commencés avec M. Fox, et

on se servit pour cet objet d'un intermédiaire qu'une rencontre

heureuse venait d'offrir. Aux généreuses paroles échangées avec M. Fox

s'étaient joints des procédés non moins généreux. Depuis l'arrestation

des Anglais ordonnée par Napoléon, à l'époque de la rupture de la paix

d'Amiens, en représailles de la saisie des bâtiments français,

beaucoup de membres des plus grandes familles d'Angleterre étaient

détenus à Verdun. M. Fox avait demandé le renvoi sur parole de

plusieurs d'entre eux. Ses demandes avaient rencontré l'accueil le

plus empressé, et, bien que n'osant pas insister sur toutes au même

degré, il les eût classées suivant l'intérêt qu'elles lui inspiraient,

Napoléon avait voulu les lui concéder toutes, et les Anglais désignés

par lui avaient été relâchés sans aucune exception. En retour de ce

noble procédé, M. Fox avait choisi, pour les rendre, les prisonniers

les plus distingués faits à la bataille de Trafalgar, l'infortuné

Villeneuve, l'héroïque commandant du _Redoutable_, le capitaine Lucas,

et beaucoup d'autres en nombre égal aux Anglais élargis.

[En marge: Lord Yarmouth, l'un des prisonniers rendus, est envoyé à M.

Fox pour suivre la négociation commencée.]

[En marge: Conditions communiquées à lord Yarmouth comme

réciproquement acceptables.]

Parmi les prisonniers rendus à M. Fox, se trouvait l'un des seigneurs

d'Angleterre les plus riches et les plus spirituels, c'était lord

Yarmouth, depuis marquis de Hartford, tory prononcé, mais tory ami

intime de M. Fox, partisan décidé de la paix, qui lui permettait la

vie et les plaisirs du continent, dont il était privé par la guerre.

Ce jeune seigneur, en relation avec la jeunesse la plus brillante de

Paris, dont il partageait la dissipation, était fort connu de M. de

Talleyrand, qui aimait la noblesse anglaise, surtout celle qui avait

de l'esprit, de l'élégance et du désordre. On lui indiqua lord

Yarmouth, comme lié particulièrement avec M. Fox, et comme très-digne

de la confiance des deux gouvernements. Il le fit appeler, lui déclara

que l'Empereur désirait sincèrement la paix, qu'il fallait mettre de

côté l'appareil des formes diplomatiques, et s'entendre franchement

sur les conditions acceptables de part et d'autre; que ces conditions

ne pouvaient être bien difficiles à trouver, puisqu'on ne voulait plus

disputer à l'Angleterre ce qu'elle avait conquis, c'est-à-dire Malte

et le Cap; que la question dès lors se réduisait à quelques îles de

peu d'importance; que, pour ce qui regardait la France, elle se

prononçait tout de suite clairement; elle voulait, outre son

territoire naturel, le Rhin et les Alpes, qu'on ne songeait plus à lui

contester, l'Italie entière, le royaume de Naples compris, et ses

alliances en Allemagne, à la condition de rendre leur indépendance à

la Suisse et à la Hollande, dès que la paix serait signée; que par

conséquent il n'y avait pas d'obstacle sérieux à une réconciliation

immédiate des deux pays, puisque de part et d'autre on devait être

disposé à se concéder les choses qui venaient d'être énoncées; que,

relativement à la difficulté naissant de la forme de la négociation,

collective ou séparée, on ne tarderait pas à en trouver la solution,

grâce au penchant que montrait la Russie à traiter directement avec la

France.

[En marge: Silence gardé sur le Hanovre.]

Il y avait un objet capital sur lequel on ne s'expliqua point, mais

sur lequel on laissa entendre qu'à la fin on dirait son secret, et

qu'on le dirait de manière à satisfaire la famille royale

d'Angleterre, c'était le Hanovre.

[En marge: Raisons qui, détachant Napoléon de la Prusse, le disposent

à rendre le Hanovre à l'Angleterre.]

Napoléon était effectivement décidé à le restituer à Georges III, et

c'était la conduite récente de la Prusse qui avait provoqué chez lui

cette grave résolution. Le langage hypocrite de cette cour dans ses

manifestes, tendant à la présenter aux Hanovriens et aux Anglais comme

une puissance opprimée, à laquelle on avait fait accepter un beau

royaume l'épée sur la gorge, l'avait transporté de colère. Il avait

voulu à l'instant même déchirer le traité du 15 février, en forçant

la Prusse à tout remettre sur l'ancien pied. Sans les réflexions que

le temps et M. de Talleyrand lui avaient inspirées, il aurait fait un

éclat. Une autre circonstance plus récente avait contribué à le

détacher entièrement de la Prusse, c'était la publication des

négociations de 1805, due à lord Castlereagh et aux collègues sortants

de M. Pitt. Ceux-ci avaient tenu à venger la mémoire de leur illustre

chef, en montrant qu'il était demeuré étranger aux opérations

militaires, tandis qu'il avait eu la plus grande part à la formation

de la coalition de 1805, laquelle avait sauvé l'Angleterre en amenant

la levée du camp de Boulogne. Mais pour défendre la mémoire de leur

chef, ils avaient compromis la plupart des cours. M. Fox le leur avait

reproché du haut de la tribune avec une extrême véhémence, et leur

avait attribué l'altération de toutes les relations de l'Angleterre

avec les puissances européennes. Il n'y avait en effet qu'un cri

contre la diplomatie anglaise dans les cabinets, qui se voyaient

dénoncés à la France par cette publication imprudente. La conduite de

la Prusse avait reçu en cette circonstance une clarté fâcheuse. Ses

hypocrites et récentes déclarations à l'Angleterre au sujet du

Hanovre, les espérances qu'elle avait données à la coalition, avant et

après les événements de Potsdam, tout était divulgué. Napoléon, sans

se plaindre, avait fait insérer ces documents au _Moniteur_, laissant

à chacun le soin de deviner ce qu'il en devait penser.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 39 段