était donc la seule résolution possible. Mais c'était là une
singulière manière de commencer une alliance intime. Le traité du 15
février fut ratifié le 24. M. de Lucchesini repartit immédiatement
pour Paris avec les ratifications. M. d'Haugwitz, de son côté, se mit
en route pour retourner à Berlin, pleinement satisfait des traitements
personnels qu'il avait reçus de Napoléon, lui promettant de nouveau
la fidèle alliance de la Prusse, mais s'attendant à des épreuves bien
pénibles, à la vue de toutes les difficultés qui fourmillaient alors
en Allemagne, à la vue surtout de ces petits princes allemands,
prosternés aux pieds de la France, pour se sauver des exactions dont
les accablaient des princes plus puissants ou plus favorisés. Rentré à
Berlin, M. d'Haugwitz trouva le roi fort attristé de sa situation, et
fort affligé des difficultés que lui opposait la cour, plus exaltée et
plus intempérante que jamais. L'audace des mécontents fut poussée à ce
point, que pendant une nuit les vitres de la maison de M. d'Haugwitz
furent brisées par des perturbateurs, qu'on crut généralement
appartenir à l'armée, et qu'on disait publiquement, mais faussement,
n'être que les agents du prince Louis. M. d'Haugwitz affecta de
dédaigner ces manifestations, qui, très-insignifiantes dans les pays
libres, où l'on permet en les méprisant ces excès de la multitude,
étaient étranges et graves dans une monarchie absolue, surtout quand
on pouvait les imputer à l'armée. Le roi les considéra comme une chose
sérieuse, et annonça publiquement l'intention de sévir. Il donna des
ordres formels pour la recherche des coupables, que la police, soit
qu'elle fût complice ou impuissante, ne parvint pas à découvrir. Le
roi poussé à bout montra une volonté ferme et arrêtée, qui imposa aux
mécontents, et particulièrement à la reine. Il fit sentir à celle-ci
que son parti était pris, que le salut de la monarchie lui avait
commandé de le prendre, et qu'il fallait que tout le monde autour de
lui eût une attitude conforme à sa politique. La reine, qui du reste
était dévouée aux intérêts du roi son époux, se tut, et pour un
instant la cour offrit un aspect convenable.
[En marge: Retraite et popularité de M. de Hardenberg.]
M. de Hardenberg quitta le ministère. Ce personnage était devenu
l'idole des opposants. Il avait été la créature de M. d'Haugwitz, son
partisan, son imitateur, et le prôneur le plus ardent de l'alliance
française, surtout en 1805, lorsque Napoléon, de son camp de Boulogne,
offrait le Hanovre à la Prusse. Alors M. de Hardenberg regardait comme
la plus belle des gloires d'assurer cet agrandissement à son pays, et
se plaignait aux ministres français des hésitations de son roi, trop
lent, disait-il, à s'attacher à la France. Depuis, ayant vu échouer ce
dessein, il s'était jeté avec l'impétuosité d'un caractère immodéré
dans les bras de la Russie, et n'ayant pas su revenir de cette erreur,
il déclamait tout haut contre la France. Napoléon, informé de sa
conduite, avait commis à son égard une faute qu'il renouvela plus
d'une fois, c'était de parler de lui dans ses bulletins, en faisant
une allusion offensante à un ministre prussien séduit par l'or des
Anglais. L'imputation était injuste. M. de Hardenberg n'était pas plus
séduit par l'or des Anglais que M. d'Haugwitz par l'or des Français.
Elle était de plus indécente dans un acte officiel, et sentait trop la
licence du soldat vainqueur. C'est cette attaque qui avait valu à M.
de Hardenberg l'immense popularité dont il jouissait. Le roi lui
accorda sa retraite, avec des témoignages de considération, qui
n'enlevaient pas à cette retraite le caractère d une disgrâce
politique.
Mais tandis qu'il éloignait M. de Hardenberg, Frédéric-Guillaume
adjoignait à M. d'Haugwitz un second, qui ne valait pas beaucoup
mieux, c'était M. de Keller, que la cour regardait comme un des siens,
et qui se donnait publiquement pour surveillant de son chef. C'était
une sorte de satisfaction accordée au parti ennemi de la France, car
dans les gouvernements absolus, on est souvent obligé de céder à
l'opposition, tout comme dans les gouvernements libres.
Frédéric-Guillaume faisait plus encore, il essayait de bien vivre avec
la Russie, et de lui expliquer honorablement les inconséquences
intéressées qu'il avait commises.
[En marge: Relations de la Prusse avec la Russie depuis Austerlitz.]
Depuis Austerlitz on avait été fort sobre à Berlin de communications
avec Saint-Pétersbourg. Après toutes les jactances de Potsdam, la
Russie devait être confuse de sa défaite, et la Prusse de la manière
dont elle avait tenu le serment prêté sur la tombe du grand Frédéric.
Le silence était, dans le moment, la seule relation convenable entre
ces deux cours. La Russie cependant l'avait rompu une fois, pour
déclarer que ses forces étaient à la disposition de la Prusse, si le
traité de Potsdam divulgué lui attirait la guerre. Depuis elle s'était
tue, et la Prusse aussi.
[En marge: Mission du duc de Brunswick pour aller à Saint-Pétersbourg
expliquer la conduite de la Prusse.]
[En marge: Langage du duc de Brunswick à Saint-Pétersbourg.]
Il fallait finir par s'expliquer. Le roi pressa le vieux duc de
Brunswick d'aller à Saint-Pétersbourg, opposer sa gloire aux reproches
que la conduite suivie à Schoenbrunn et continuée à Paris ne pouvait
manquer de provoquer. Ce prince respectable, dévoué à la maison de
Brandebourg, partit donc, malgré son âge, pour la Russie. Il ne venait
pas déclarer franchement qu'on épousait enfin l'alliance française, ce
qui était difficile, mais ce qui eût été préférable à une continuation
d'ambiguïtés, déjà bien funeste; il venait dire que si la Prusse avait
pris le Hanovre, c'était pour ne pas le laisser à la France, et pour
s'épargner le chagrin et le danger de voir les Français reparaître
dans le nord de l'Allemagne; que si on avait accepté le mot
d'alliance, c'était pour éviter la guerre, et que par ce mot on
n'avait voulu entendre que la neutralité; que la neutralité était ce
qui valait le mieux pour les uns et pour les autres; que la Russie et
la Prusse n'avaient rien à gagner à la guerre; qu'en s'obstinant dans
ce système d'hostilité acharnée contre la France, on faisait les
affaires du monopole commercial de l'Angleterre, et qu'il n'était pas
bien sûr qu'on ne fît pas aussi les affaires de la domination
continentale de Napoléon.
Tel était le langage que devait tenir le duc de Brunswick à
Saint-Pétersbourg.
[En marge: Ce qui se passait en Russie depuis la bataille
d'Austerlitz.]
Il faut revenir à ce jeune empereur, qui, entraîné à la guerre par
vanité, et contre les inspirations secrètes de sa raison, avait fait à
Austerlitz un si triste apprentissage des armes. Il avait peu donné à
parler de lui pendant les trois derniers mois, et il avait caché dans
l'éloignement de son empire la confusion de sa défaite.
Un cri général s'élevait en Russie contre les jeunes gens qui,
disait-on, gouvernaient et compromettaient l'empire. Ces jeunes gens,
placés les uns dans l'armée, les autres dans le cabinet, se
disputaient entre eux. Le parti des Dolgorouki accusait le parti des
Czartoryski, et lui reprochait d'avoir tout perdu par sa mauvaise
conduite envers la Prusse. On avait voulu la violenter, disaient les
Dolgorouki; on l'avait ainsi éloignée, au lieu de la rapprocher, et
son refus de prendre part à la coalition en avait empêché le succès.
C'était dans un intérêt particulier qu'on avait agi de la sorte,
c'était pour arracher à la Prusse les provinces polonaises, et
reconstituer la Pologne, rêve funeste pour lequel le prince polonais
Czartoryski trahissait évidemment l'empereur.
Le prince Czartoryski et ses amis soutenaient avec bien plus de
raison, que c'étaient ces militaires présomptueux, qui n'avaient pas
su attendre à Olmütz le terme fixé pour l'intervention de la Prusse,
qui avaient voulu prématurément livrer bataille, et opposer leur
expérience de vingt-cinq ans à la science du général le plus consommé
des temps modernes, que c'étaient ces militaires présomptueux et
incapables qui étaient les vrais auteurs des revers de la Russie.
Les vieux Russes mécontents condamnaient toute cette jeunesse; et
Alexandre, accusé de se laisser conduire tantôt par les uns, tantôt
par les autres, était devenu, à cette époque, un objet de peu de
considération pour ses sujets.
Il avait été fort découragé dans les premiers jours qui suivirent sa
défaite, et si le prince Czartoryski ne l'avait plusieurs fois
rappelé au sentiment de sa propre dignité, il aurait trop laissé voir
le profond abattement de son âme. Le prince Czartoryski, bien qu'il
eût sa part de l'inexpérience commune à tous les jeunes gens qui
gouvernaient l'empire, avait néanmoins de la suite et du sérieux dans
les vues. Il était le principal auteur de ce système d'arbitrage
européen, qui avait amené la Russie à prendre les armes contre la
France. Ce système, qui, chez les hommes d'État russes, n'était au
fond qu'un masque jeté sur leur ambition nationale, était chez ce
jeune Polonais une pensée sincère et franchement embrassée. Il voulait
qu'Alexandre y persistât; et si c'était une grande présomption à de si
jeunes gens de vouloir régenter l'Europe, surtout en présence des
puissances qui s'en disputaient alors l'empire, c'était une plus
grande légèreté encore d'abandonner si vite ce qu'on avait si
témérairement entrepris.
Le prince Czartoryski avait adressé au jeune empereur, naguère son
ami, et commençant à redevenir son maître, de nobles et respectueuses
remontrances, qui honoreraient un ministre dans un pays libre, qui
doivent l'honorer bien davantage dans un pays où la résistance au
pouvoir est un acte de dévouement rare, et destiné à rester inconnu.
Le prince Czartoryski retraçant à Alexandre ses hésitations, ses
faiblesses, lui disait: «L'Autriche est abattue, mais elle déteste son
vainqueur; la Prusse est divisée entre deux partis, mais elle finira
par céder au sentiment allemand qui la domine. Sachez, en ménageant
ces puissances, laisser venir le moment où l'une et l'autre seront
prêtes à agir. Jusque-là, vous êtes hors d'atteinte; vous pouvez
demeurer un certain temps sans faire ni la paix ni la guerre, et
attendre ainsi les circonstances qui vous permettront, soit de
reprendre les armes, soit de traiter avec avantage. Ne cessez pas
d'être uni à l'Angleterre, et vous obligerez Napoléon à vous concéder
ce qui vous est dû.»
[Date: Mars 1806.]
Sentant profondément la grandeur de Napoléon, depuis qu'il l'avait
rencontré sur le champ de bataille d'Austerlitz, Alexandre répondait
au prince Czartoryski: Quand nous voulons lutter avec cet homme, nous
sommes des enfants qui veulent lutter avec un géant.--Et il ajoutait
que, sans la Prusse, il n'était pas possible de renouveler la guerre,
car sans elle il n'y avait aucune chance de soutenir une guerre
heureuse. Alexandre avait conçu une singulière estime pour l'armée
prussienne, par ce seul motif que Napoléon ne l'avait pas encore
battue. Cette armée, en effet, était alors l'illusion et l'espérance
de l'Europe. Alexandre était avec elle tout prêt à recommencer la
lutte, mais non sans elle. Quant à l'Angleterre, il n'en espérait plus
un appui fort efficace. Il craignait qu'après la mort de M. Pitt,
annoncée comme certaine, qu'après l'avénement de M. Fox, annoncé comme
prochain, la haine de la France ne s'éteignît, sinon dans le coeur des
Anglais, au moins dans leur politique. Cependant les remontrances du
prince Czartoryski, en stimulant l'orgueil d'Alexandre, avaient relevé
son âme, et il était résolu, avant de remettre son épée à Napoléon, de
la lui faire attendre. Mais, quoique utiles, les leçons de son jeune
censeur lui étaient importunes; et il en était arrivé au point de
chercher dans les vieux personnages de son empire un complaisant sans
capacité, qui couvrît d'un grand âge, qui exécutât avec soumission,
ses volontés personnelles. On disait déjà que sa faveur se dirigeait
sur le général de Budberg.
La conduite conseillée par le prince Czartoryski n'en fut pas moins
suivie assez exactement. On se mit de nouveau en rapport avec
l'Autriche, on parut oublier les froideurs d'Holitsch, et on témoigna
à cette cour un grand intérêt pour ses malheurs, une grande
considération pour ce qui lui restait de puissance; on se chargea même
de négocier à Londres pour lui faire payer une année de subsides,
quoique la guerre n'eût duré que trois mois. Quant à la Prusse, on
évita tout ce qui aurait pu la blesser, en se gardant néanmoins
d'approuver ses actes. Le duc de Brunswick venait d'arriver dans les
premiers jours du mois de mars. On lui fit le meilleur accueil, on le
combla de prévenances qui paraissaient adressées à sa personne, à son
âge, à sa gloire militaire, et nullement à la cour dont il était le
représentant. Il fut moins bien accueilli lorsqu'il commença à
s'entretenir d'affaires politiques. On lui dit qu'on ne pouvait pas
trouver bon que la Prusse eût accepté le Hanovre des mains de l'ennemi
de l'Europe; que, du reste, la paix qu'elle avait faite avec la France
était une paix fausse, peu solide et peu durable; que bientôt la
Prusse serait forcée d'adopter une résolution trop longtemps différée,
et de tirer enfin l'épée du grand Frédéric.--Alors, dit l'empereur
Alexandre au duc de Brunswick, je servirai sous vos ordres, et je me
ferai gloire d'apprendre la guerre à votre école.--
[En marge: Négociation secrète entreprise avec le vieux duc de
Brunswick, et continuée mystérieusement avec M. de Hardenberg.]
Toutefois on essaya d'entamer avec le vieux duc une négociation
destinée à rester profondément cachée. Sous prétexte que les
conditions de l'alliance ne seraient pas fidèlement observées par la
France, on lui proposa de conclure une sous-alliance avec la Russie,
au moyen de laquelle la Prusse, si elle était mécontente de son allié
français, pourrait recourir à son allié russe, et aurait à sa
disposition toutes les forces de l'empire moscovite. Ce qu'on offrait
n'était pas moins qu'une trahison envers la France. Le duc de
Brunswick, voulant laisser à Saint-Pétersbourg de bonnes dispositions
en faveur de la Prusse, consentit, non pas à conclure un pareil
engagement, car il n'avait pu y être autorisé, mais à en faire la
proposition à son roi. Il fut convenu que cette négociation
demeurerait ouverte, et se poursuivrait secrètement à l'insu de M.
d'Haugwitz, par l'intermédiaire de M. de Hardenberg, ce même ministre
qui en apparence était disgracié, et qui, sous main, continua de
traiter la plus importante des affaires de la monarchie.
[En marge: Manifeste de la Prusse au peuple du Hanovre et à la
Grande-Bretagne.]
Tandis que la Prusse cherchait ainsi à expliquer sa conduite auprès de
la Russie, elle tentait aussi de faire excuser à Londres l'occupation
du Hanovre. Rien n'était plus singulier que son manifeste au peuple
hanovrien, et sa dépêche à la cour de Londres. Elle disait au peuple
hanovrien qu'elle prenait avec peine possession de ce royaume,
possession qu'elle payait d'un sacrifice amer, celui de ses provinces
du Rhin, de Franconie et de Suisse; mais qu'elle en agissait ainsi
pour assurer la paix à l'Allemagne, et épargner au Hanovre la présence
des armées étrangères. Après avoir adressé au peuple hanovrien ces
paroles sans franchise et sans dignité, elle disait au cabinet anglais
qu'elle n'enlevait pas le Hanovre à l'Angleterre, mais qu'elle le
recevait de Napoléon, dont le Hanovre était la conquête. Elle le
recevait, ajoutait-elle, à contre-coeur, et comme un échange qui lui
était imposé, contre des provinces objet de tous ses regrets; que
c'était l'une des suites de la guerre imprudente que la Prusse avait
toujours blâmée, qu'on avait entreprise malgré ses avis, et dont on
devait s'imputer les conséquences, car on avait élevé, en le
combattant mal à propos, ce pouvoir colossal, qui prenait aux uns pour
donner aux autres, et qui violentait aussi bien ceux qu'il favorisait
de ses dons que ceux qu'il dépouillait.
[En marge: Déclaration de guerre de l'Angleterre à la Prusse.]
L'Angleterre ne se paya pas de semblables raisons. Elle répondit par
un manifeste, dans lequel elle accabla d'invectives la cour de Prusse,
la déclara misérablement tombée sous le joug de Napoléon, indigne
d'être écoutée, et aussi méprisable par son avidité que par sa
dépendance. Toutefois le cabinet britannique, pour ne point paraître,
aux yeux de la nation, se mettre un ennemi de plus sur les bras, dans
un intérêt exclusivement propre à la famille royale, dit qu'il aurait
souffert cette nouvelle invasion du Hanovre, résultat inévitable de la
guerre continentale, si la Prusse s'était bornée à une simple
occupation; mais que cette puissance ayant annoncé la clôture des
fleuves, avait commis un acte hostile et souverainement dommageable au
commerce anglais, et qu'en conséquence on lui déclarait la guerre.
Ordre fut donné à tous les vaisseaux de la marine royale de courir sur
le pavillon prussien. Ce devait être une vraie perturbation pour
l'Allemagne, car les bâtiments de la Baltique se couvraient
ordinairement de ce pavillon, plus ménagé que les autres par les
dominateurs de la mer.
[En marge: Mort de M. Pitt.]
L'ascendant de la bataille de Marengo avait ramené l'Angleterre à
Napoléon. L'ascendant de celle d'Austerlitz la lui ramenait encore une
fois, car les victoires de nos armées de terre étaient un moyen tout
aussi sûr de la désarmer, quoique moins direct. La première de ces
victoires avait produit la retraite de M. Pitt, la seconde causa sa
mort. Ce grand ministre, rentré dans le cabinet en août 1803, pour
deux ans seulement, n'y parut que pour être abreuvé d'amertumes.
Rentré sans MM. Windham et Grenville, ses anciens collègues, sans M.
Fox, son récent allié, il avait eu à combattre dans le parlement ses
vieux et ses nouveaux amis, en Europe Napoléon, devenu empereur et
plus puissant que jamais. À sa voix si connue des ennemis de la
France, le cri des armes avait retenti de toutes parts. Une troisième
coalition s'était formée, et l'armée française avait été détournée de
Douvres sur Vienne. Mais cette troisième coalition une fois dissoute à
Austerlitz, M. Pitt avait vu ses projets déjoués, Napoléon libre de
revenir à Boulogne et les vives anxiétés de l'Angleterre prêtes à
renaître.
L'idée de revoir Napoléon sur le rivage de la Manche préoccupait tous
les esprits en Angleterre. On comptait toujours, il est vrai, sur
l'immense difficulté du passage, mais on commençait à craindre qu'il
n'y eût rien d'impossible pour l'homme extraordinaire qui agitait
l'univers, et on se demandait s'il valait la peine de braver de telles
chances pour acquérir quelque île de plus, quand déjà on avait l'Inde
entière, quand on tenait le cap de Bonne-Espérance et Malte, de
manière à n'en pouvoir plus être évincé. On se disait que la bataille
de Trafalgar avait définitivement assuré la supériorité de
l'Angleterre sur les mers, mais que le continent européen restait à
Napoléon, qu'il allait en fermer toutes les issues, que ce continent,
après tout, c'était le monde, et qu'on n'en pouvait vivre
éternellement séparé; que les victoires navales les plus éclatantes
n'empêcheraient pas que Napoléon, profitant un jour d'un accident de
mer, ne partît de ce continent pour envahir l'Angleterre. Le système
de la guerre à outrance était donc universellement discrédité chez les
Anglais raisonnables, et, bien que ce système ait réussi plus tard, on
en sentait alors le danger, qui était grand, trop grand, pour les
avantages qu'on pouvait recueillir d'une lutte prolongée.
[En marge: Effet de la bataille d'Austerlitz en Angleterre, et
injustice des contemporains envers M. Pitt.]
Or, comme les hommes sont esclaves de la fortune, et qu'ils prennent
volontiers pour éternels ses caprices d'un moment, ils étaient cruels
envers M. Pitt; ils oubliaient les services que depuis vingt ans ce
ministre avait rendus à sa patrie, le degré de grandeur auquel il
l'avait portée, par l énergie de son patriotisme, par les talents
parlementaires qui lui avaient soumis la chambre des communes. Ils le
tenaient pour vaincu, et le traitaient comme tel. Ses ennemis
raillaient sa politique et les résultats qu'elle avait eus. Ils lui
imputaient les fautes du général Mack, la précipitation des
Autrichiens à entrer en campagne, sans attendre les Russes, et la
précipitation des Russes à livrer bataille, sans attendre les
Prussiens. Ils imputaient tout cela aux impatientes fureurs de M.
Pitt; ils affectaient un grand intérêt pour l'Autriche, ils accusaient
M. Pitt de l'avoir perdue, et d'avoir perdu avec elle le seul ami
véritable de l'Angleterre.
Cependant M. Pitt était étranger au plan de campagne, et n'avait eu
part qu'à la coalition. C'est lui surtout qui l'avait nouée, et en la
nouant il avait empêché l'expédition de Boulogne. On ne lui en savait
aucun gré.
Une circonstance singulière avait rendu plus pénible l'effet de la
dernière victoire de Napoléon. Au lendemain d'Austerlitz, comme au
lendemain de Marengo, on prétendait, quelques instants avant que la
vérité fût connue, que Napoléon avait perdu dans une grande bataille
vingt-sept mille hommes et toute son artillerie. Mais bientôt la
nouvelle exacte avait été répandue, et les membres de l'opposition,
faisant traduire et imprimer les bulletins français, les envoyaient
distribuer à la porte de M. Pitt et de l'ambassadeur de Russie.
Pour jouir de toute sa gloire, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le
détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa
fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à
cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une
grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son
génie et de sa destinée.
Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent
l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie
héréditaire, que le travail, les fatigues, et ses derniers chagrins
avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée le 23
janvier 1806. Il était mort à l'âge de 47 ans, après avoir gouverné
son pays pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en
peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans
un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à
conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la
terre!
[En marge: Caractère et destinée de M. Pitt.]