--Je ne veux pas vous contraindre, dit Napoléon à M. d'Haugwitz; je

vous offre toujours de remettre les choses sur l'ancien pied,

c'est-à-dire de reprendre le Hanovre, en vous rendant Anspach, Clèves

et Neufchâtel. Mais, si nous traitons, si je vous cède de nouveau le

Hanovre, je ne vous le céderai plus aux mêmes conditions, et

j'exigerai en outre que vous me promettiez de devenir les fidèles

alliés de la France. Si la Prusse est franchement, publiquement avec

moi, je n'ai plus de coalition européenne à craindre, et, sans

coalition européenne sur les bras, je viendrai bien à bout de

l'Angleterre. Mais il ne me faut pas moins que cette certitude pour

vous faire don du Hanovre, et pour avoir la conviction que j'agis

sagement en vous le donnant.--

Napoléon avait raison, sauf en un point, c'était de faire payer le

Hanovre à la Prusse par de nouvelles compensations, de ne pas le lui

livrer au contraire aux conditions les plus avantageuses, car il n'y a

de bons alliés que ceux qui sont pleinement satisfaits. M. d'Haugwitz,

qui était sincère dans son désir d'unir la France et la Prusse, promit

à Napoléon tout ce qu'il voulut, et le promit avec toutes les

apparences de la plus entière bonne foi. Il ajouta à ses promesses des

insinuations fort adroites sur les procédés un peu légers de Napoléon

envers la Prusse, sur la nécessité de ménager la dignité du roi, pour

le roi d'abord, que sa timidité n'empêchait pas d'être au fond

susceptible et irritable, mais aussi pour la nation et l'armée, qui

s'identifiaient avec le monarque, et prenaient fort mal tout ce qui

ressemblait à un manque d'égards pour lui. M. d'Haugwitz disait que la

violation du territoire d'Anspach, notamment, avait produit, sous ce

rapport, l'effet le plus regrettable, et mis la nation de moitié avec

la cour dans les entraînements qui avaient amené le déplorable traité

de Potsdam.

Ces réflexions étaient justes et frappantes. Mais si la Prusse avait

besoin d'être ménagée, Napoléon avait besoin d'être content d'elle

pour être porté à la ménager, et d'éprouver de l'estime pour en faire

paraître. C'était là une double difficulté, que jusqu'ici on n'avait

pas réussi à vaincre: y réussirait-on davantage après ce nouveau

raccommodement? C'était malheureusement fort douteux.

[En marge: Conditions du nouveau traité avec la Prusse.]

On rédigea un second traité plus explicite et plus étroit que le

premier. Le Hanovre fut donné à la Prusse aussi formellement qu'à

Schoenbrunn, mais à la condition de l'occuper immédiatement, et à

titre de souveraineté. Une obligation nouvelle et grave était le prix

de ce don: elle consistait à fermer aux Anglais le Weser et l'Elbe, et

à fermer ces fleuves aussi étroitement que l'avaient fait les Français

lorsqu'ils occupaient le Hanovre. En échange la Prusse accordait les

mêmes cessions qu'à Schoenbrunn; elle donnait la principauté

franconienne d'Anspach, les restes du duché de Clèves situés à la

droite du Rhin, et la principauté de Neufchâtel formant l'un des

cantons de la Suisse. Un avantage promis au roi de Prusse dans le

traité de Schoenbrunn était supprimé ici au profit du roi de Bavière.

D'après le premier traité, la principauté franconienne de Bareuth,

contiguë à celle d'Anspach, et conservée à la Prusse, devait être

limitée d'une manière plus régulière, en prenant sur celle d'Anspach

une enclave de vingt mille habitants. Il n'était plus question de

cette enclave. Enfin on étendait les obligations imposées à la Prusse.

Celle-ci était contrainte de garantir non-seulement l'Empire français

tel quel, avec les nouveaux arrangements conclus en Allemagne et en

Italie, mais on exigeait encore qu'elle garantît explicitement les

futurs résultats de la guerre commencée contre Naples, c'est-à-dire la

déchéance de la maison des Bourbons, et l'établissement alors présumé

d'une branche de la famille Bonaparte sur le trône des Deux-Siciles.

C'était là certainement la plus désagréable des récentes conditions

imposées à la Prusse, car elle rendait la situation du roi envers

l'empereur Alexandre plus difficile que jamais, à cause du protectorat

avoué de la Russie à l'égard des Bourbons de Naples.

Il n'est pas nécessaire de dire que les garanties étaient réciproques,

et que la France promettait l'appui de ses armées à la Prusse, pour

assurer à celle-ci toutes ses acquisitions passées et présentes, le

Hanovre compris.

Ce second traité fut signé le 15 février.

Ainsi tout ce que la Prusse avait gagné à vouloir modifier le traité

de Schoenbrunn, c'était d'être privée des additions de territoire qui

devaient d'abord être ajoutées à Bareuth, d'être contrainte à un acte

fort dangereux, la clôture de l'Elbe et du Weser, enfin d'être obligée

d'avouer publiquement ce qui allait se consommer à Naples. L'unique

résultat en un mot, c'étaient des obligations de plus, et des profits

de moins.

[En marge: M. d'Haugwitz envoie M. de Lucchesini à Berlin, pour y

porter le nouveau traité, et demeure de sa personne à Paris.]

M. d'Haugwitz n'avait pu faire mieux, à moins de replacer les choses

dans leur premier état, ce qui aurait été préférable assurément, car

on se serait épargné les engagements embarrassants d'une alliance

replâtrée et peu sincère. Il est vrai qu'on se serait privé du

prestige d'une conquête brillante, bien utile pour couvrir en ce

moment toutes les misères de la politique prussienne. Quoi qu'il en

soit, M. d'Haugwitz ne voulait pas porter lui-même à Berlin ce triste

fruit des tergiversations de sa cour, et il résolut d'y envoyer M. de

Lucchesini, ministre de Prusse à Paris. Il ne lui convenait pas de

solliciter l'adoption d'un ouvrage gâté, et d'assumer sur lui seul la

responsabilité de la résolution qu'il s'agissait de prendre. Il

voulait laisser à son roi, à ses collègues, et à la famille royale,

qui intervenait d'une manière si indiscrète dans les affaires de

l'État, le soin de choisir entre le traité de Schoenbrunn fort empiré,

ou la guerre; car il était évident, cette fois, que Napoléon poussé à

bout par un nouveau rejet, s'il n'éclatait pas immédiatement pour une

alliance refusée, traiterait la Prusse de telle sorte, dans tous les

arrangements européens, que la guerre deviendrait prochainement

inévitable.

Il envoya donc à Berlin M. de Lucchesini, dont il était le supérieur,

et occupa pour quelques jours sa place de ministre à Paris. Il le

chargea de porter le traité à sa cour, de peindre à celle-ci l'état

exact des choses en France, de lui représenter les dispositions

vraies de Napoléon, qui était prêt à devenir, selon la manière dont

on se conduirait, ou un allié puissant et sincère, quoique

embarrassant par son esprit d'entreprise, ou un ennemi formidable, si

on le réduisait à voir dans la Prusse une seconde Autriche. M.

d'Haugwitz ne donna pas à M. de Lucchesini la mission de solliciter en

son nom l'adoption du nouveau traité. Il ne souhaitait plus rien, car

il en était déjà au dégoût d'une tâche devenue trop ingrate, et à la

fatigue d'une responsabilité trop contrariée.

Il demeura donc à Paris, parfaitement traité par Napoléon, étudiant

avec curiosité cet homme extraordinaire, et se persuadant tous les

jours davantage de la justesse de sa propre politique, et des intérêts

présents et futurs que la Prusse et la France compromettaient

également, en ne sachant pas s'entendre.

[En marge: Événements de Naples. Marche de l'armée française.]

[En marge: Évacuation de Naples, et retraite de la cour en Sicile.]

Tout allait du reste en Europe au gré des désirs de l'heureux

vainqueur d'Austerlitz. L'armée qu'il avait envoyée à Naples, sous le

commandement apparent de Joseph Napoléon, et sous le commandement réel

de Masséna, marchait droit au but. La reine de Naples, s'efforçant

encore une fois de conjurer l'orage amassé par ses fautes, implorait

toutes les cours, et dépêchait successivement le cardinal Ruffo, le

prince héritier de la couronne, au-devant de Joseph, pour essayer d'un

traité, quelles qu'en fussent les conditions. Joseph, lié par les

ordres impératifs de son frère, refusait le cardinal Ruffo,

accueillait avec égard les instances du prince Ferdinand, mais ne

s'arrêtait pas un instant dans sa marche sur Naples. L'armée

française, forte de 40 mille hommes, passa le Garigliano le 8

février, et s'avança formée en trois corps. L'un, celui de droite,

sous le général Reynier, vint faire le blocus de Gaëte; l'autre, celui

du centre, sous le maréchal Masséna, marcha sur Capoue; le troisième,

celui de gauche, sous le général Saint-Cyr, se dirigea par la Pouille

et les Abruzzes vers le golfe de Tarente. À cette nouvelle les Anglais

s'embarquèrent avec une telle précipitation, qu'ils faillirent mettre

en péril leurs alliés, les Russes. Les premiers s'enfuirent en Sicile,

les seconds à Corfou. La cour de Naples se réfugia à Palerme, après

avoir entièrement vidé les caisses publiques, même celle de la Banque.

Le prince royal, avec ce qui restait de meilleur dans l'armée

napolitaine, s'enfonça dans les Calabres. Deux seigneurs napolitains

furent envoyés à Capoue, pour traiter de la reddition de la capitale.

Une convention fut signée, et Joseph, escorté du corps de Masséna, se

présenta devant Naples. Il y entra le 15 février, sans que l'ordre fût

troublé, la population des lazzaroni n'ayant opposé aucune résistance.

[En marge: Résistance de la place de Gaëte.]

La place de Gaëte, quoique comprise dans la convention de Capoue, ne

fut point rendue par le prince de Hesse-Philippstadt, qui en était le

commandant. Il déclara qu'il s'y défendrait jusqu'à la dernière

extrémité. La force de cette place, espèce de Gibraltar, tenant

seulement par un isthme au continent d'Italie, permettait en effet une

longue résistance. Le général Reynier enleva les positions extérieures

avec une grande hardiesse, et s'occupa du soin de resserrer l'ennemi

dans la place, en attendant qu'on lui fournit le matériel nécessaire

pour entreprendre un siége en règle.

[En marge: Difficultés qui attendent Joseph à Naples.]

Joseph, maître de Naples, n'était qu'au début des difficultés qu'il

avait à vaincre. Quoiqu'il ne prît encore que la qualité de lieutenant

de Napoléon, il n'en était pas moins à tous les yeux le roi désigné du

nouveau royaume. Il n'y avait pas un ducat dans les caisses; toutes

les munitions militaires avaient été emportées, les principaux

fonctionnaires étaient partis. Il fallait créer à la fois des finances

et une administration. Joseph avait du sens, de la douceur, mais

aucune portion de cette activité prodigieuse dont son frère Napoléon

était doué, et qui aurait été nécessaire ici pour fonder un

gouvernement.

[En marge: Joseph est bien accueilli par les grands du royaume.]

[En marge: Commencement d'administration française à Naples.]

Il se mit néanmoins à l'oeuvre. Les grands du royaume, plus éclairés

que le reste de la nation, comme il arrive en tout pays peu civilisé,

avaient été maltraités par la reine, qui leur reprochait d'être

enclins aux opinions libérales, et qui les faisait vivre dans la

crainte des lazzaroni, ignorants et fanatiques, qu'elle menaçait sans

cesse de déchaîner contre eux: conduite ordinaire à la royauté qui

s'appuie partout sur le peuple contre les grands, lorsque la

résistance se montre chez ces derniers. Les grands firent donc un bon

accueil à ce gouvernement nouveau, duquel ils espéraient une

administration sagement réformatrice, et décidée à protéger également

toutes les classes. Joseph, les voyant animés de sentiments

favorables, s'attacha davantage à les attirer à lui, et contint les

lazzaroni par la crainte d'exécutions sévères. Au surplus, le nom de

Masséna faisait trembler les perturbateurs. Un coup de vent avait

rejeté sur Naples une frégate et une corvette napolitaines, avec

plusieurs bâtiments de transport. On recouvra ainsi quelques

munitions, et des valeurs assez importantes. On arma les forts, on

leva des contributions, et un Corse fort habile, M. Salicetti, envoyé

par Napoléon à Naples, fut mis à la tête de la police. Joseph demanda

des secours d'argent à son frère pour l'aider à passer ces premiers

moments.

[En marge: Occupation des États vénitiens par le prince Eugène.]

[En marge: Occupation de la Dalmatie.]

Eugène, vice-roi de la haute Italie, avait reçu des mains de

l'Autriche les États vénitiens. Il était entré dans Venise à la grande

satisfaction des habitants de cette antique reine des mers, qui

trouvaient dans leur adjonction à un royaume italien, constitué sur de

sages principes, un certain dédommagement de leur indépendance perdue.

Le corps du général Marmont, descendu des Alpes Styriennes en Italie,

s'était porté sur l'Isonzo, et formait une réserve prête à pénétrer en

Dalmatie, si cette adjonction de forces devenait nécessaire. Le

général Molitor avec sa division avait rapidement marché vers la

Dalmatie, pour s'emparer d'une contrée à laquelle Napoléon attachait

beaucoup de prix, parce qu'elle était voisine de l'empire turc. Ce

général était entré dans la ville de Zara, capitale de la Dalmatie.

Mais il lui restait à parcourir un assez grand espace de côtes avant

d'arriver aux célèbres bouches du Cattaro, la plus méridionale et la

plus importante des positions de l'Adriatique, et il se hâtait, afin

de contenir par la terreur de son approche les Monténégrins, depuis

longtemps stipendiés par la Russie.

[En marge: Empressement de la cour d'Autriche à exécuter le traité de

Presbourg, afin de hâter la retraite des armées françaises.]

Du reste, la cour de Vienne, soupirant après la retraite de l'armée

française, était disposée à exécuter fidèlement le traité de

Presbourg. Cette cour, épuisée par la dernière guerre, qui était la

troisième depuis la révolution française, terrifiée des coups qu'elle

avait reçus à Ulm et à Austerlitz, ne renonçait sans doute pas à

l'espoir de se relever un jour, mais pour le présent elle était

résolue à mettre un peu d'ordre dans ses finances, et à laisser passer

bien des années avant de tenter encore une fois la fortune des armes.

L'archiduc Charles, redevenu ministre de la guerre, était chargé de

chercher un nouveau système d'organisation militaire, qui procurât,

sans une trop grande réduction de forces, les économies qu'on ne

pouvait plus différer. On se pressait donc d'exécuter en tout point le

dernier traité de paix, de verser, ou en espèces ou en lettres de

change, la contribution de 40 millions, de seconder le transport des

canons, des fusils pris à Vienne, pour que la retraite successive des

troupes françaises s'accomplît promptement. Cette retraite devait se

terminer le 1er mars par l'évacuation de Braunau.

[En marge: L'armée française commence à se retirer.]

[En marge: Distribution des troupes françaises dans les provinces

allemandes nouvellement cédées.]

Napoléon, qui avait laissé Berthier à Munich, pour y veiller au retour

de l'armée, retour qu'il voulait rendre lent et commode, avait

prescrit à ce fidèle exécuteur de ses volontés de s'arrêter à Braunau,

et de ne restituer cette place qu'après qu'il aurait reçu la nouvelle

positive de la remise des bouches du Cattaro. Il avait établi le

maréchal Ney, avec son corps, dans le pays de Salzbourg, pour y vivre

le plus longtemps possible aux dépens d'une province destinée à

devenir autrichienne. Il avait établi le corps du maréchal Soult sur

l'Inn, à cheval sur l'archiduché d'Autriche et la Bavière, et vivant

sur tous les deux. Les corps des maréchaux Davout, Lannes, Bernadotte,

pesant trop sur la Bavière, dont on commençait à lasser les habitants,

venaient d'être acheminés vers les pays nouvellement cédés aux princes

allemands nos alliés; et comme il n'y avait pas de terme fixé pour la

remise de ces pays, dépendante encore d'arrangements litigieux, on

avait un prétexte fondé pour y séjourner quelque temps. Le corps de

Bernadotte fut donc transporté dans la province d'Anspach, cédée par

la Prusse à la Bavière. Il avait là de l'espace pour s'étendre et pour

subsister. Le corps du maréchal Davout fut transporté dans l'évêché

d'Aichstedt et dans la principauté d'Oettingen. La cavalerie fut

répartie entre ces différents corps. Ceux qui n'étaient pas assez au

large pour trouver à se nourrir, avaient la permission de s'étendre

chez les petits princes de la Souabe, dont le traité de Presbourg

rendait l'existence problématique, en exigeant de nouveaux changements

à la constitution germanique. Les troupes de Lannes, partagées entre

le maréchal Mortier et le général Oudinot, furent cantonnées en

Souabe. Les grenadiers d'Oudinot s'acheminèrent à travers la Suisse,

vers la principauté de Neufchâtel, pour en prendre possession. Enfin,

le corps d'Augereau, renforcé de la division Dupont et de la division

batave du général Dumonceau, fut cantonné autour de Francfort, prêt à

marcher sur la Prusse, si les derniers arrangements conclus avec elle

n'amenaient pas une entente sincère et définitive.

[En marge: Brillant état de l'armée française.]

[En marge: Conduite des soldats français en Allemagne.]

[En marge: Souffrance des pays occupés sans qu'il y ait de la faute de

nos troupes.]

Ces divers corps se trouvaient dans le meilleur état. Ils commencèrent

à se ressentir du repos qui leur avait été accordé, ils se recrutaient

par l'arrivée des jeunes conscrits partant sans cesse des bords du

Rhin, où l'on avait réuni les dépôts, sous les maréchaux Kellermann et

Lefebvre. Nos soldats étaient, s'il est possible, plus propres encore

à la guerre qu'avant la dernière campagne, et singulièrement

enorgueillis de leurs récentes victoires. Ils se montraient humains à

l'égard des peuples d'Allemagne, un peu bruyants, il est vrai, vantant

volontiers leurs exploits, mais, ce bruit passé, sociables au plus

haut point, et offrant un singulier contraste avec les Allemands

auxiliaires, beaucoup plus durs envers leurs compatriotes que nous ne

l'étions nous-mêmes. Malheureusement, Napoléon, par un esprit

d'économie utile à son armée, nuisible à sa politique, ne faisait

payer aux soldats qu'une partie de la solde, retenant le reste à leur

profit, et pour le leur compter plus tard, quand ils rentreraient en

France. Il exigeait que les vivres leur fussent fournis par les pays

où ils campaient, en remplacement de la portion de la solde qui leur

était retenue, et c'était pour les habitants une charge fort lourde.

Si les vivres eussent été payés, la présence de nos troupes, au lieu

d'être un fardeau, serait devenue un avantage, et l'Allemagne, qui

savait qu'elles avaient été amenées sur son sol par la faute de la

coalition, n'aurait eu que des sentiments bienveillants pour nous.

C'était donc une économie mal entendue, et le bénéfice qui en

résultait pour l'armée ne valait pas les inconvénients qui pouvaient

naître de la souffrance des pays occupés. Napoléon faisait retenir

aussi la dépense de l'habillement, pour vêtir ses soldats à neuf,

quand ils repasseraient le Rhin, et viendraient prendre part aux fêtes

qu'il leur préparait. Ils étaient, quant à eux, fort de cet avis, et

se résignaient gaiement à porter leurs vêtements usés, à recevoir peu

d'argent, se disant qu'à leur retour en France ils auraient des habits

neufs, et d'abondantes économies à dépenser.

[En marge: Spoliations et violences des gouvernements allemands à

l'égard de la noblesse immédiate.]

Du reste, si les peuples se plaignaient du séjour prolongé de nos

troupes, les petits princes avaient fini par invoquer leur présence

comme un bienfait, car rien n'était comparable aux violences, aux

spoliations que se permettaient les gouvernements allemands, surtout

ceux qui possédaient quelque force. Le roi de Bavière, le grand-duc de

Baden avaient mis la main sur les biens de la noblesse immédiate, et

quoiqu'ils agissent sans ménagement, leur précipitation était de

l'humanité comparée à la violence du roi de Wurtemberg, qui poussait

l'avidité jusqu'à faire envahir et piller tous les fiefs, comme du

temps où l'on criait en France: _Guerre aux châteaux, paix aux

chaumières_. Ses troupes entraient dans les domaines des princes

enclavés dans son royaume, sous prétexte de saisir les possessions de

la noblesse immédiate. N'ayant droit qu'à une portion du Brisgau,

dont la plus grande partie était destinée à la maison de Baden, le roi

de Wurtemberg l'avait occupé presque en totalité. Sans les troupes

françaises, les Wurtembergeois et les Badois en seraient venus aux

mains.

Napoléon avait constitué M. Otto, ministre de France à Munich, et

Berthier, major général de la grande armée, arbitres des différends

qu'il prévoyait entre les princes allemands, grands et petits. Ces

derniers étaient tous accourus à Munich, où la diète de Ratisbonne

paraissait avoir transféré son siége, et ils y sollicitaient la

justice de la France, et même la présence, quelque onéreuse qu'elle

fût, des troupes françaises. On voyait surgir de toutes parts

d'inextricables contestations, qui ne semblaient pouvoir être résolues

que par une nouvelle refonte de la Constitution germanique. En

attendant, des détachements de nos soldats gardaient les lieux en

litige, et tout était remis à l'arbitrage de la France et de ses

ministres. Au surplus, Napoléon ne se servait pas de ces conflits pour

prolonger le séjour de ses troupes en Allemagne, car il était

impatient de faire rentrer l'armée, de la réunir à Paris autour de

lui; et il n'attendait pour cela que l'entière occupation de la

Dalmatie, et la réponse définitive de la cour de Prusse.

[En marge: Résolution définitive de la cour de Prusse.]

Cette cour, obligée de se prononcer une dernière fois sur le traité de

Schoenbrunn modifié, prenait enfin son parti. Elle acceptait ce

traité, devenu moins avantageux depuis son double remaniement à Berlin

et à Paris, et elle recevait, avec la confusion sur le front, avec

l'ingratitude dans le coeur, le don du Hanovre, qui dans un autre

temps l'aurait comblée de joie. Que faire en effet? il n'y avait pas

d'autre parti à prendre que celui de finir par adhérer aux

propositions de la France, ou de se résigner bientôt à la guerre, à la

guerre que l'armée prussienne appelait avec jactance, et que ses

chefs, plus avisés, le roi surtout, redoutaient comme une funeste

épreuve.

À opter pour la guerre, il aurait fallu s'y décider quand Napoléon

quittait Ulm pour s'enfoncer dans la longue vallée du Danube, et

tomber sur ses derrières, pendant que les Austro-Russes, concentrés à

Olmütz, l'attiraient en Moravie. Mais l'armée prussienne n'était pas

prête alors; et après le 2 décembre, quand M. d'Haugwitz s'aboucha

avec Napoléon, il était trop tard. Il était bien plus tard encore,

maintenant que les Français, réunis en Souabe et en Franconie,

n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Prusse, maintenant que les

Russes étaient en Pologne, et les Autrichiens en complet état de

désarmement.

[En marge: Retour de M. d'Haugwitz à Berlin.]

[En marge: État de Berlin au moment où M. d'Haugwitz y retourne.]

[En marge: Insulte que reçoit M. d'Haugwitz.]

[En marge: Frédéric-Guillaume montre un instant d'énergie contre les

mécontents.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 39 段