choses ne sont punies d'une éclatante réprobation. Aussi la nation
prussienne, on doit lui rendre cette justice, sentit ce qu'une
pareille conduite avait de condamnable, et, malgré la beauté du
présent que lui apportait M. d'Haugwitz, elle le reçut le chagrin dans
l'âme, l'humiliation sur le front. Toutefois la honte se serait
effacée de la mémoire des Prussiens, et n'aurait laissé place qu'au
plaisir de la conquête, si d'autres sentiments n'étaient venus se
mêler à celui du remords, pour empoisonner la satisfaction qu'ils
auraient dû éprouver. Quoique profondément jaloux des Autrichiens, les
Prussiens, en les voyant si battus, se sentaient Allemands, et comme
les Allemands ne sont pas moins jaloux des Français que les Russes ou
les Anglais, ils assistaient avec chagrin à nos triomphes
extraordinaires. Leur patriotisme commençait donc à s'éveiller en
faveur des Autrichiens, et ce sentiment, joint à celui du remords,
inspirait à la nation un profond malaise. L'armée était de toutes les
classes celle qui manifestait ces dispositions le plus ouvertement.
L'armée n'est pas en Prusse impassible comme en Autriche; elle
réfléchit les passions nationales avec une extrême vivacité; elle
représente la nation beaucoup plus que l'armée ne la représente dans
les autres pays de l'Europe, la France exceptée; et elle représentait
alors une nation dont l'opinion était déjà très-indépendante de ses
souverains. L'armée prussienne, qui éprouvait à un haut degré le
sentiment de la jalousie allemande, qui avait espéré un instant que la
carrière des combats s'ouvrirait devant elle, et qui la voyait fermée
tout à coup par un acte difficile à justifier, blâmait le cabinet sans
aucun ménagement. L'aristocratie allemande, qui voyait l'empire
germanique ruiné par la paix de Presbourg, et la cause de la noblesse
immédiate sacrifiée aux souverains de Bavière, de Wurtemberg et de
Baden, l'aristocratie allemande occupant tous les hauts grades
militaires, contribuait beaucoup à exciter les mécontentements de
l'armée, et reportait l'expression exagérée de ces mécontentements
soit à Berlin, soit à Potsdam. Ces passions éclataient surtout autour
de la reine, et avaient converti sa coterie en un lieu d'opposition
bruyante. Le prince Louis, qui régnait dans cette coterie, se
répandait plus que jamais en déclamations chevaleresques. Tout n'est
pas fait pour l'alliance de deux pays, quand les intérêts sont
d'accord; il faut que les amours-propres le soient aussi, et cette
dernière condition n'est pas la plus facile à réaliser. Les Prussiens
étaient alors le seul peuple de l'Europe dont la politique aurait pu
s'accorder avec la nôtre; mais il eût fallu beaucoup de ménagements
pour l'orgueil excessif de ces héritiers du grand Frédéric; et
malheureusement la conduite faible, ambiguë, quelquefois peu loyale de
leur cabinet, n'attirait pas les égards qu'exigeait leur
susceptibilité.
Napoléon, après six ans de relations infructueuses avec la Prusse,
s'était habitué à n'avoir plus aucune considération pour elle. Il
venait de le prouver en traversant l'une de ses provinces (autorisé,
il est vrai, par les précédents) sans même l'en avertir. Il venait de
le prouver davantage encore en se montrant si peu blessé de ses torts,
qu'après la convention de Potsdam, lorsqu'il aurait eu droit de
s'indigner, il lui donnait le Hanovre, la traitant comme bonne
seulement à acheter. Elle était et devait être cruellement blessée de
ce procédé.
La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mérités,
surtout quand on les lui épargne. Les propos auxquels elle s'était
exposée de la part de Napoléon, la Prusse croyait qu'il les avait
tenus. On assurait à Berlin qu'il avait dit aux négociateurs
autrichiens, lorsque ceux-ci se faisaient forts de l'appui de la
Prusse:--La Prusse! elle est au plus offrant; je lui donnerai plus que
vous, et je la rangerai de mon côté.--Il l'avait pensé, peut-être il
l'avait dit à M. de Talleyrand, mais il affirmait ne l'avoir pas dit
aux Autrichiens. Quoi qu'il en soit, partout à Berlin on répétait ce
propos comme vrai. Le tort de la Prusse en tout cela, c'était de
n'avoir pas mérité les égards qu'elle voulait obtenir; celui de
Napoléon, de ne pas les lui accorder sans qu'elle les eût mérités. On
n'a des alliés, comme des amis, qu'à la condition de ménager leur
orgueil autant que leur intérêt, à la condition en apercevant leurs
torts, même en les sentant vivement, de ne pas s'en donner de pareils
à leur égard.
[En marge: Langage de M. d'Haugwitz en arrivant à Berlin.]
M. d'Haugwitz, quoiqu'il arrivât les mains pleines, fut donc reçu avec
des sentiments divers, avec colère par la cour, avec douleur par le
roi, avec un mélange de contentement et de confusion par le public, et
par personne avec une satisfaction complète. Quant à M. d'Haugwitz
lui-même, il se présentait sans embarras devant tous ces juges. Il
rapportait de Schoenbrunn ce qu'il avait invariablement conseillé,
l'agrandissement de la Prusse fondé sur l'alliance de la France. Son
unique tort, c'était d'avoir obéi pour un instant à l'empire des
circonstances, ce qui l'exposait au fâcheux contraste d'être
maintenant le signataire du traité de Schoenbrunn, après avoir été un
mois auparavant le signataire du traité de Potsdam. Mais ces
circonstances, c'était son malhabile successeur, son ingrat disciple,
M. de Hardenberg, qui les avait fait naître, en compliquant tellement
les relations de la Prusse en quelques mois de temps, qu'elle ne
pouvait sortir de ces complications que par des contradictions
choquantes. M. d'Haugwitz, d'ailleurs, s'il avait été entraîné un
moment, l'avait été moins que personne; et il venait, après tout, de
sauver la Prusse de l'abîme où on avait failli la précipiter. Il ne
faut pas oublier non plus qu'à Potsdam, tout séduit qu'on était par la
présence d'Alexandre, on avait bien recommandé à M. d'Haugwitz de ne
pas entraîner la Prusse dans la guerre avant la fin de décembre, et
que le 2 décembre il avait trouvé victorieux, irrésistible, celui
qu'on voulait dominer ou combattre. Il avait été placé entre le danger
d'une guerre funeste, ou une contradiction richement payée: que
voulait-on qu'il fît?--Du reste, disait-il, rien n'était compromis. Se
fondant sur ce que la situation avait d'extraordinaire, d'imprévu, il
n'avait pris avec Napoléon que des engagements conditionnels, soumis
plus expressément que de coutume à la ratification de sa cour. Les
choses étaient donc entières. On pouvait, si on était aussi hardi
qu'on s'en vantait, aussi sensible à l'honneur, aussi peu sensible à
l'intérêt qu'on prétendait l'être, on pouvait ne pas ratifier le
traité de Schoenbrunn. Il en avait prévenu Napoléon, auquel il avait
annoncé que, traitant sans avoir d'instructions, il traitait sans
s'engager. On pouvait opter entre le Hanovre, ou la guerre avec
Napoléon. La position était encore ce qu'elle avait été à Schoenbrunn,
sauf qu'il avait gagné le mois qu'on avait déclaré nécessaire à
l'organisation de l'armée prussienne.--
Tel était le langage de M. d'Haugwitz, exagéré en un seul point, c'est
quand il soutenait qu'il avait été placé entre l'acceptation du
Hanovre ou la guerre, il aurait pu en effet réconcilier la Prusse avec
Napoléon sans accepter le Hanovre. Il est vrai que Napoléon se serait
défié de cette demi-réconciliation, et que de la défiance à la guerre
il n'y avait pas loin. Les ennemis de M. d'Haugwitz lui adressaient un
autre reproche. En se tenant à Vienne, lui disaient-ils, moins éloigné
des négociateurs autrichiens, en faisant cause commune avec eux, il
aurait pu résister davantage à Napoléon, et déserter moins
ostensiblement les intérêts européens épousés à Potsdam, ou ne les
déserter que de l'accord de tous. Mais cela supposait une négociation
collective, et Napoléon en voulait si peu, que c'était une autre
manière d'aboutir à la guerre que d'insister sur ce point. C'était
donc la guerre, toujours la guerre, avec un adversaire effrayant,
avant le terme fixé de la fin de décembre, contre le voeu bien connu
du roi, et contre les intérêts bien positifs de la Prusse, que M.
d'Haugwitz prétendait avoir eue en face à Schoenbrunn.
L'embarras de cette position était donc beaucoup plus grand pour les
autres que pour lui-même, et d'ailleurs il avait un aplomb
imperturbable, mêlé de calme et de grâce, qui aurait suffi à le
soutenir en présence de ses adversaires, aurait-il eu les torts qu'il
n'avait pas.
Aussi M. d'Haugwitz, sans être déconcerté par les cris qui
retentissaient autour de lui, sans insister même pour l'adoption du
traité, comme aurait pu le faire un négociateur attaché à l'ouvrage
dont il était l'auteur, ne cessa de répéter qu'on était libre, qu'on
pouvait choisir, mais en sachant bien qu'on choisissait entre le
Hanovre et la guerre. Il laissait à autrui l'embarras des
contradictions de la politique prussienne, et ne gardait pour lui que
l'honneur d'avoir remis son pays dans la voie de laquelle on n'aurait
jamais dû le faire sortir. Heureux ce ministre s'il fût resté dans
cette ligne, et s'il n'eût pas lui-même gâté plus tard cette situation
par des inconséquences qui le perdirent, et faillirent perdre son
pays.
[En marge: Langage des exaltés de Berlin.]
Les exaltés, sincères ou affectés, de Berlin, disaient que ce don du
Hanovre était un don perfide, qui vaudrait à la Prusse une guerre
éternelle avec l'Angleterre, et la ruine du commerce national; qu'on
l'achetait d'ailleurs par l'abandon de belles provinces depuis
longtemps attachées à la monarchie, telles que Clèves, Anspach et
Neufchâtel. Ils prétendaient que la Prusse, qui, en cédant Anspach,
Clèves et Neufchâtel, avait cédé une population de 300 mille habitants
pour en avoir une de 900 mille, avait conclu un mauvais marché. À les
entendre, si on avait obtenu le Hanovre sans rien abandonner, sans
perdre ni Neufchâtel, ni Anspach, ni Clèves, et même en acquérant
quelque chose de plus, comme les villes anséatiques, par exemple,
alors il n'y aurait eu rien à regretter. La défection ainsi payée en
aurait valu la peine; mais le Hanovre, ce n'était plus rien depuis
qu'on l'avait! Et en tout cas, ajoutaient-ils, on déshonorait la
Prusse, on la couvrait d'infamie aux yeux de l'Europe! On livrait la
patrie commune, l'Allemagne, aux étrangers! Ces derniers reproches
étaient plus spécieux; mais il y avait à répondre cependant qu'on
avait fait pis dans le dernier partage de la Pologne, et presque aussi
bien dans le partage récent des indemnités germaniques. Et cependant
on n'avait pas alors crié au scandale!
[En marge: Opinion des gens sages de Berlin.]
Les gens modérés très-répandus dans la riche bourgeoisie de Berlin,
sans répéter toutes ces déclamations, craignaient pour le commerce
prussien les représailles de l'Angleterre, souffraient pour la
considération de la Prusse, avaient un vrai chagrin du triomphe des
armées françaises sur les armées allemandes, mais redoutaient
par-dessus tout la guerre avec la France.
[En marge: Sentiments du roi de Prusse en cette circonstance.]
C'était là le fond des sentiments du roi, qui, avec le coeur d'un bon
Allemand patriote et modéré, hésitait entre ces considérations
contraires. Il était dévoré de regrets en pensant à la faute qu'il
avait commise à Potsdam, et qui le plaçait dans une nécessité
d'inconséquence tout à fait déshonorante, seule objection qu'on pût
opposer au beau présent de Napoléon. Et puis, bien qu'il ne manquât
pas de bravoure personnelle, il craignait la guerre comme le plus
grand des malheurs; il y voyait la ruine du trésor de Frédéric,
follement dispersé par son père, soigneusement refait par lui, et déjà
entamé par le dernier armement; il y voyait surtout, avec une sagacité
que la crainte donne souvent, la ruine de la monarchie.
Frédéric-Guillaume suppliait le comte d'Haugwitz de l'éclairer de ses
lumières, et le comte d'Haugwitz lui répétait sans cesse, ne sachant
lui dire autre chose, que c'était à choisir entre le Hanovre ou la
guerre, et que, dans son opinion, toute guerre contre Napoléon serait
suivie d'un désastre; que les armées autrichiennes et russes valaient,
quoi qu'on en dît, l'armée prussienne, et qu'on ne ferait pas mieux
qu'elles, peut-être moins bien, car on était dans le moment beaucoup
moins aguerri.
[En marge: Conseil extraordinaire auquel assistent les principaux
personnages politiques et militaires de la Prusse.]
[En marge: Le traité de Schoenbrunn est adopté avec des
modifications.]
On assembla un conseil auquel on appela les principaux personnages de
la monarchie, MM. d'Haugwitz, de Hardenberg, de Schullembourg, et les
deux représentants les plus illustres de l'armée, le maréchal de
Mollendorf et le duc de Brunswick. La discussion y fut fort agitée,
quoique sans mélange de passions de cour; et sous le coup de l'éternel
argument de M. d'Haugwitz, consistant à répéter qu'on pouvait refuser
le Hanovre, mais en faisant la guerre, on se rendit, et on aboutit à
un parti moyen, c'est-à-dire à ce qu'il y avait de plus mauvais. On
décida l'acceptation du traité avec des modifications. M. d'Haugwitz
résista vivement à cette résolution. Il dit qu'il avait profité des
circonstances à Schoenbrunn, et qu'il avait obtenu de Napoléon ce
qu'il n'en obtiendrait pas une seconde fois; que celui-ci verrait
dans les modifications apportées au traité un dernier succès du parti
ennemi de la France; qu'il finirait par ne plus compter du tout sur
l'alliance prussienne, qu'il se conduirait en conséquence, et que, se
tenant pour dégagé par une ratification donnée avec des réserves, il
placerait la Prusse entre des conditions pires ou la guerre.
M. d'Haugwitz ne fut pas écouté. On prétendit que les modifications
apportées, bonnes ou mauvaises, sauvaient l'honneur de la Prusse, car
elles prouvaient qu'on ne rédigeait pas les traités sous la dictée de
Napoléon. Cette raison de si peu de valeur fit illusion à des gens qui
avaient besoin de se tromper eux-mêmes, et on adopta le traité en y
apportant divers changements.
[En marge: Nature des modifications adoptées.]
Le premier de ces changements indiquait bien la pensée de ceux qui les
avaient proposés, et la nature de leur embarras. On supprimait du
traité la qualification d'_offensive_ et _défensive_, donnée à
l'alliance contractée avec la France, afin de pouvoir se présenter à
la Russie avec moins de confusion. On expliquait, par des
commentaires, dans quels cas on se croirait obligé de faire cause
commune avec la France. On demandait des éclaircissements sur les
derniers arrangements projetés en Italie, et qui devaient être compris
dans les garanties réciproques stipulées par le traité de Schoenbrunn,
car on tenait à ne point approuver formellement ce qui allait se
consommer à Naples, c'est-à-dire la déchéance des Bourbons, clients et
protégés de la Russie.
Ces modifications signifiaient qu'en étant obligé d'entrer dans la
politique de la France, on ne voulait pas y entrer franchement, qu'on
ne voulait pas surtout y entrer jusqu'au point de ne pouvoir plus
expliquer sa conduite à Saint-Pétersbourg et à Vienne. L'intention
était trop visible pour être favorablement interprétée à Paris. À ces
modifications, on en ajouta quelques autres moins honorables encore.
On ne les écrivit pas, il est vrai, dans le nouveau traité, mais on
laissa le soin à M. d'Haugwitz de les proposer verbalement. On
désirait, en gagnant le Hanovre, ne pas céder Anspach, qui était la
seule concession un peu importante exigée par Napoléon, et qui formait
le patrimoine franconien de la maison de Brandebourg. On désirait
l'adjonction des villes anséatiques, conquête précieuse par son
importance commerciale, et en comblant ainsi l'avidité de la nation
prussienne, on se flattait d'étouffer chez elle le cri de l'honneur,
et de désarmer l'opinion publique.
Cela fait, on appela M. de Laforest, ministre de France, chargé à ce
titre de l'échange des ratifications. Celui-ci connaissait trop son
souverain pour se permettre de ratifier un traité auquel il avait été
apporté de tels changements. Il commença par s'y refuser; mais les
instances auprès de lui devinrent si pressantes, M. d'Haugwitz lui
représenta avec tant de force la nécessité d'enchaîner la cour de
Berlin, pour la sauver de ses variations continuelles, et pour
l'arracher aux suggestions des ennemis de la France, que ce ministre
consentit à ratifier le traité modifié, _sub spe rati_, précaution
d'usage en diplomatie quand on désire réserver la volonté de son
souverain.
[En marge: M. d'Haugwitz est envoyé de nouveau pour faire approuver à
Napoléon les modifications apportées au traité de Schoenbrunn.]
C'était donc à Paris qu'il fallait revenir pour faire approuver ces
nouvelles tergiversations de la cour de Prusse. M. d'Haugwitz avait
paru réussir auprès de Napoléon, et c'est lui qu'on crut devoir
envoyer en France pour conjurer l'orage qu'on prévoyait. M. d'Haugwitz
déclina longtemps une telle mission; mais le roi lui adressa de si
vives prières, qu'il dut se résigner à se rendre à Paris, et à braver
une seconde fois le négociateur couronné et victorieux avec lequel il
avait traité à Schoenbrunn. Il partit en se faisant précéder des
paroles les plus douces et les plus obséquieuses, pour se ménager un
accueil moins mauvais que celui qu'il pouvait craindre.
[En marge: Napoléon en apprenant ce qui s'était passé à Berlin,
désespère tout à fait de l'alliance prussienne.]
[En marge: La première disposition de Napoléon est de rendre à la cour
de Berlin ce qu'elle a donné, de lui reprendre ce qu'il lui a cédé, et
de renoncer à toute intimité avec elle.]
Napoléon en apprenant ces dernières misères de la politique
prussienne, y vit ce qu'il fallait y voir, de nouvelles faiblesses
pour ses ennemis, de nouveaux efforts pour bien vivre avec eux, tout
en se ménageant l'occasion de faire encore avec lui quelques profits.
Il se sentit à l'égard de cette politique moins de considération
qu'auparavant, et, ce qui fut un grand malheur pour la Prusse et pour
la France, il désespéra tout à fait, dès cette époque, de l'alliance
prussienne. Joignez à cela que, la réflexion venue, il en était au
regret de ce qu'il avait accordé à Schoenbrunn. Le don du Hanovre, en
effet, avait été concédé avec un peu trop de précipitation, non pas
qu'il pût être mieux placé que dans les mains de la Prusse; mais en
disposer définitivement, c'était rendre plus acharnée la lutte avec
l'Angleterre, c'était ajouter à des intérêts inconciliables sur mer,
des intérêts inconciliables sur terre, car le vieux Georges III aurait
sacrifié les plus riches colonies de l'Angleterre plutôt que son
patrimoine germanique. Sans doute, si on reconnaissait que
l'Angleterre était à jamais implacable, et ne pouvait être ramenée que
par la force, on avait raison alors de tout se permettre avec elle, et
le Hanovre était très-bien employé, quand il l'était à cimenter une
alliance puissante et sincère, propre à rendre impossibles les
coalitions continentales. Mais aucune de ces suppositions ne
paraissait actuellement vraie. On annonçait un grand découragement en
Angleterre, la mort prochaine de M. Pitt, l'avénement probable de M.
Fox, et un changement immédiat de système. Aussi, en apprenant les
derniers actes de la Prusse, Napoléon fut-il disposé à tout replacer
sur l'ancien pied avec elle, c'est-à-dire à lui restituer Anspach,
Clèves, Neufchâtel, et à lui retirer le Hanovre pour le garder en
réserve. Au point où en étaient arrivées les choses, soit par la faute
des hommes, soit par la faute des événements, ce qu'il y avait de
mieux, effectivement, c'était d'en revenir aux bons rapports sans
intimité, et de reprendre de part et d'autre ce qu'on s'était donné.
Napoléon, en recouvrant le Hanovre, aurait eu dans les mains un moyen
de traiter avec l'Angleterre, et de saisir l'occasion unique qui
allait s'offrir de terminer une guerre funeste, cause permanente de la
guerre universelle.
[Date: Fév. 1806.]
[En marge: Instructions données par Napoléon à M. de Talleyrand.]
Ce fut sa première pensée, et plût au ciel qu'il l'eût suivie! Il
donna des instructions en ce sens à M. de Talleyrand. Il voulut qu'on
le représentât à M. d'Haugwitz comme plus irrité qu'il n'était des
libertés prises avec la France, qu'on se déclarât complétement dégagé,
et qu'on restât libre, ou de reprendre le Hanovre pour en faire le
gage de la paix avec l'Angleterre, ou de tout remettre à nouveau avec
la Prusse, pour conclure avec elle un traité plus large et plus
solide[14].
[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui reproduit exactement la
pensée de Napoléon dans cette circonstance:
_À M. de Talleyrand._
Paris, 4 février 1806.
Le ministère en Angleterre a été entièrement changé après la mort
de M. Pitt. M. Fox a le portefeuille des relations extérieures.
Je désire que vous me présentiez ce soir une note rédigée sur
cette idée:
«Le soussigné ministre des relations extérieures a reçu l'ordre
exprès de S. M. l'Empereur de faire connaître à M. d'Haugwitz, à
sa première entrevue, que S. M. ne saurait regarder le traité
conclu à Vienne comme existant, par défaut de ratification dans
le temps prescrit; que S. M. ne reconnaît à aucune puissance, et
moins à la Prusse qu'à toute autre, parce que l'expérience a
prouvé qu'il faut parler clairement et sans détour, le droit de
modifier et d'interpréter, selon son intérêt, les différents
articles d'un traité; que ce n'est pas échanger des ratifications
que d'avoir deux textes différents d'un même traité, et que
l'irrégularité paraît encore plus grande si l'on considère les
trois ou quatre pages de mémoire ajoutées aux ratifications de la
Prusse; que M. de Laforest, ministre de S. M., chargé de
l'échange des ratifications, serait coupable, si lui-même n'eût
observé toute l'irrégularité du procédé de la cour de Prusse,
mais qu'il n'avait accepté l'échange qu'avec la condition de
l'approbation de l'Empereur.
»Le soussigné est donc chargé de déclarer que S. M. ne l'approuve
pas, par la considération de la sainteté due à l'exécution des
traités.
»Mais en même temps le soussigné est chargé de déclarer que S. M.
désire toujours que les différends survenus dans ces dernières
circonstances entre la France et la Prusse se terminent à
l'amiable, et que l'ancienne amitié qui avait existé entre elles
subsiste comme par le passé; elle désire même que le traité
d'alliance offensive et défensive, s'il est compatible avec les
autres engagements de la Prusse, subsiste entre les deux pays et
assure leurs liaisons.»
Cette note, que vous me présenterez ce soir, sera remise demain dans
la conférence, et sous quelque prétexte que ce soit je ne vous laisse
pas le maître de ne la pas remettre.
Vous comprenez vous-même que ceci a deux buts: de me laisser maître de
faire ma paix avec l'Angleterre, si d'ici à quelques jours les
nouvelles que je reçois se confirment, ou de conclure avec la Prusse
un traité sur une base plus large.
Vous serez sévère et net dans la rédaction; mais vous y ajouterez de
vive voix toutes les modifications, tous les adoucissements, toutes
les illusions qui feront croire à M. d'Haugwitz que c'est une suite de
mon caractère, qui est piqué de cette forme, mais que dans le fond on
est dans les mêmes sentiments pour la Prusse. Mon opinion est que dans
les circonstances actuelles, si véritablement M. Fox est à la tête des
affaires étrangères, nous ne pouvons céder le Hanovre à la Prusse que
par suite d'un grand système tel qu'il puisse nous garantir de la
crainte d'une continuation d'hostilités.]
[En marge: M. d'Haugwitz, à force d'art, ramène Napoléon à l'idée de
se lier avec la Prusse par des dons réciproques.]
M. d'Haugwitz arriva le 1er février à Paris. Il déploya, soit auprès
de M. de Talleyrand, soit auprès de l'Empereur, tout l'art dont il
était doué, et cet art était grand. Il fit valoir les embarras de son
gouvernement placé entre la France et l'Europe coalisée, penchant plus
souvent vers la première, mais entraîné quelquefois vers la seconde
par des passions de cour, qu'il fallait comprendre et excuser. Il
montra le gouvernement prussien obligé de revenir péniblement de la
faute commise à Potsdam, ayant besoin pour cela d'être soutenu,
encouragé par les égards du gouvernement français; il se peignit si
bien comme l'homme qui luttait seul à Berlin pour ramener la Prusse à
la France, et comme ayant droit à ce titre d'être aidé par la
bienveillance de Napoléon, que ce dernier céda, et consentit
malheureusement à renouer le traité de Schoenbrunn, mais à des
conditions un peu plus onéreuses encore que celles que le roi
Frédéric-Guillaume venait de refuser.
[En marge: Langage de Napoléon à M. d'Haugwitz.]