[En marge: Napoléon confère à M. Mollien le portefeuille du Trésor.]

Après avoir congédié le conseil, Napoléon retint M. Mollien, et, sans

attendre de sa part ni une observation, ni un consentement, il lui

dit: Vous prêterez serment aujourd'hui comme ministre du Trésor.--M.

Mollien, intimidé, quoique flatté par une telle confiance, hésitait à

répondre.--Est-ce que vous n'auriez pas envie d'être ministre? ajouta

Napoléon, et le jour même il exigea son serment.

Il fallait sortir des embarras de toute sorte créés par la compagnie

des _Négociants réunis_. M. de Marbois avait déjà retiré des mains de

cette compagnie le service du Trésor, et l'avait remis pour quelques

jours à M. Desprez, lequel l'avait continué dès ce moment pour le

compte de l'État. Il venait enfin de le confier aux receveurs

généraux, à des conditions modérées, mais temporaires. On n'était pas

fixé encore sur le parti définitif à prendre à ce sujet; il n'y avait

d'arrêté que la résolution de ne plus charger des spéculateurs,

quelque sages, quelque probes qu'ils fussent, d'un service aussi vaste

et aussi important que la négociation générale des valeurs du Trésor.

Ce service, comme on l'a vu, consistait à escompter les _obligations

des receveurs généraux_, les _bons à vue_, les _traites de douanes_ et

de _coupes de bois_, valeurs qui étaient toutes à terme, et à douze,

quinze, dix-huit mois d'échéance. Jusqu'à la création de la compagnie

des _Négociants réunis_, on s'était borné à faire des escomptes

partiels et déterminés de ces valeurs, pour des sommes de 20 ou 30

millions à la fois. En échange des effets eux-mêmes, on recevait

immédiatement les fonds provenant de l'escompte. C'est peu à peu, sous

l'empire croissant du besoin qui supplée bientôt à la confiance, qu'on

avait successivement abandonné ce service tout entier à une seule

compagnie, livré en quelque sorte à sa discrétion le portefeuille du

Trésor, et poussé l'entraînement jusqu'à mettre les caisses des

comptables à sa disposition. Si on s'était borné à lui transmettre des

sommes déterminées de papier, pour des sommes équivalentes de

numéraire, en la laissant toucher seulement à leur échéance la valeur

des effets escomptés, la confusion ne se serait pas opérée entre ses

affaires et celles de l'État. Mais on avait abandonné aux _Négociants

réunis_ jusqu'à 470 millions à la fois d'_obligations des receveurs

généraux_, de _bons à vue_, de _traites de douanes_, qu'ils avaient

fait escompter, soit par la Banque, soit par des banquiers français et

étrangers. En même temps, pour plus de commodité, on les avait

autorisés à prendre directement dans les caisses des receveurs

généraux tous les fonds qui rentraient, sauf règlement ultérieur; de

sorte que la Banque, comme on l'a vu, lorsqu'elle s'était présentée

avec les effets qu'elle avait escomptés, et qui étaient échus, n'avait

trouvé dans les caisses que des quittances de M. Desprez, attestant

qu'il avait déjà touché lui-même. On ne s'en était pas tenu à ces

étranges facilités. Quand M. Desprez, agissant pour les _Négociants

réunis_, escomptait les effets du Trésor, il en fournissait la valeur

non en écus, mais en un papier qu'on lui avait permis d'introduire, et

qu'on appelait _bons de M. Desprez_. De manière que la compagnie avait

pu remplir de ces bons les caisses de l'État et de la Banque, et créer

un papier de circulation, à l'aide duquel elle avait fait face quelque

temps à ses spéculations, tant avec la France qu'avec l'Espagne.

Le vrai tort de M. de Marbois avait été de se prêter à cette confusion

d'affaires, après laquelle il n'avait plus été possible de distinguer

l'avoir de l'État de celui de la compagnie. Joignez à cette

complaisance abusive l'infidélité d'un commis, qui possédait seul le

secret du portefeuille, et qui avait trompé M. de Marbois, en lui

exagérant sans cesse le besoin qu'on avait des _Négociants réunis_, et

on aura l'explication de cette incroyable aventure financière. Ce

commis avait reçu pour cela un million, que Napoléon fit verser à la

masse commune des valeurs livrées par la compagnie. La terreur

inspirée par Napoléon était si grande, qu'on s'empressait de tout

avouer et de tout restituer.

Cependant, pour être juste envers chacun, il faut dire que Napoléon

avait eu lui-même sa part de torts dans cette circonstance, en

s'obstinant à laisser M. de Marbois sous le poids de charges énormes,

et en différant trop longtemps la création de moyens extraordinaires.

Il avait fallu en effet que M. de Marbois pourvût à un premier

arriéré, résultant des budgets antérieurs, et à l'insolvabilité de

l'Espagne, qui, n'acquittant pas son subside, était la cause d'un

nouveau déficit d'une cinquantaine de millions. C'est sous le poids de

ces diverses charges, que ce ministre intègre, mais trop peu avisé,

était devenu l'esclave d'hommes aventureux, qui lui rendaient quelques

services, qui auraient même pu lui en rendre de très-grands, si leurs

calculs avaient été faits avec plus de précision. Leurs spéculations

reposaient, effectivement, sur un fondement réel, c'étaient les

piastres du Mexique, qui existaient bien réellement dans les caisses

des capitaines généraux de l'Espagne. Mais ces piastres ne pouvaient

pas aussi facilement venir en Europe que l'avait espéré M. Ouvrard, et

c'est ce qui avait amené les embarras du Trésor et la ruine de la

compagnie.

[En marge: Le débet de la compagnie envers le Trésor, évalués

successivement à 73, à 84, et enfin à 141 millions.]

Ce qui prouve la confusion à laquelle on était arrivé, c'est la

difficulté même dans laquelle on se trouva pour fixer l'étendue du

débet de la compagnie envers le Trésor. On le supposait d'abord de 73

millions. Un nouvel examen le fit monter à 84. Enfin M. Mollien,

voulant à son entrée en charge constater d'une manière rigoureuse la

situation des finances, découvrit que la compagnie était parvenue à

s'emparer d'une somme de 141 millions, dont elle restait débitrice

envers l'État.

Voici comment se composait cette énorme somme de 141 millions. Les

_Négociants réunis_ avaient puisé directement, dans les caisses des

receveurs généraux, jusqu'à 55 millions à la fois; et, par suite de

diverses restitutions, leur dette envers ces comptables était réduite,

au jour de la catastrophe, à 23 millions. On avait en caisse pour 73

millions de _bons de M. Desprez_, espèce de monnaie que M. Desprez

donnait en place d'écus, et qui avait eu cours tant que son crédit,

soutenu par la Banque, était resté entier, mais qui n'était plus

désormais qu'un papier sans valeur. La compagnie devait encore 14

millions pour _traites du caissier central_. (Nous avons parlé

ailleurs de ces effets imaginés pour faciliter les mouvements de fonds

entre Paris et les provinces.) Ces 14 millions, pris au portefeuille,

n'avaient été suivis d'aucun versement, ni en bons de M. Desprez, ni

en autres valeurs. M. Desprez, pour sa gestion personnelle, pendant

les quelques jours de son service particulier, restait débiteur de 17

millions. Enfin, parmi les effets de commerce que la compagnie avait

fournis au Trésor, pour divers payements à exécuter au loin, il se

trouvait 13 ou 14 millions de mauvais papier. Ces cinq différentes

sommes, de 23 millions pris directement chez les comptables, de 73

millions en _bons Desprez_ ne valant plus rien, de 14 millions en

_traites du caissier central_, dont l'équivalent n'avait pas été

fourni, de 17 millions du débet personnel à M. Desprez, enfin de 14

millions de lettres de change protestées, composaient les 141 millions

du débet total de la compagnie.

[En marge: Actif de la compagnie, et moyens de remboursement assurés à

l'État.]

Toutefois l'État ne devait pas perdre cette somme importante, parce

que les opérations de la compagnie, ainsi que nous venons de le dire,

avaient eu un fondement réel, le commerce des piastres, et que la

précision seule avait manqué à ses calculs. Elle avait fait des

fournitures aux armées françaises de terre et de mer, pour une somme

de 40 millions. La maison Hope avait acheté pour une dizaine de

millions de ces fameuses piastres du Mexique, et en dirigeait dans le

moment la valeur sur Paris. La compagnie possédait en outre des

immeubles, des laines espagnoles, des grains, quelques bonnes

créances, le tout montant à une trentaine de millions. Ces diverses

valeurs composaient un actif de 80 millions. Restait donc à trouver 60

millions pour équivaloir au débet. L'équivalent de cette somme

existait réellement dans le portefeuille de la compagnie en créances

sur l'Espagne.

Napoléon, après s'être fait livrer tout ce que possédaient les

_Négociants réunis_, exigea qu'on mît le Trésor français au lieu et

place de la compagnie, à l'égard de l'Espagne. Il chargea M. Mollien

de traiter avec un agent particulier du prince de la Paix, M.

Isquierdo, lequel était à Paris depuis quelque temps, et remplissait

les fonctions d'ambassadeur beaucoup plus que MM. d'Azara et de

Gravina, qui n'en avaient eu que le titre. La cour de Madrid n'avait

pas de refus à opposer au vainqueur d'Austerlitz; d'ailleurs elle

était bien véritablement débitrice de la compagnie, et par suite de la

France elle-même. On entra donc en négociations avec elle, pour

assurer le remboursement de ces 60 millions, qui représentaient

non-seulement le subside qu'elle n'avait pas acquitté, mais les vivres

qui avaient été fournis à ses armées, les grains qui avaient été

envoyés à son peuple.

[En marge: Le crédit rétabli par les victoires de Napoléon, rend

faciles toutes les combinaisons financières.]

[En marge: Au crédit se joint la ressource matérielle des

contributions de guerre.]

Le Trésor devait par conséquent être remboursé en entier, grâce aux 40

millions de fournitures antérieures, aux 10 millions qui arrivaient de

Hollande, aux approvisionnements existant en magasins, aux immeubles

saisis, et aux engagements que l'Espagne allait prendre, et dont la

maison Hope offrait d'escompter une partie. Il restait néanmoins à

remplir tout de suite un double vide, provenant de l'ancien arriéré

des budgets, que nous avons évalué à 80 ou 90 millions, et des

ressources que la compagnie avait absorbées pour son usage. Mais tout

était devenu facile depuis les victoires de Napoléon, et depuis la

paix qui en avait été le fruit. Les capitalistes, qui avaient ruiné la

compagnie en exigeant 1-1/2 pour 100 par mois (c'est-à-dire 18 pour

100 par an) pour escompter les valeurs du Trésor, s'offraient à les

prendre à 3/4 pour 100, et allaient bientôt se les disputer à 1/2,

c'est-à-dire à 6 pour 100 par an. La Banque, qui avait retiré de la

circulation une partie de ses billets, depuis qu'elle en avait fini

avec M. Desprez, qui voyait d'ailleurs affluer dans ses caisses les

métaux dont l'achat avait été ordonné dans toute l'Europe pendant la

grande détresse, la Banque était en mesure d'escompter tout ce qu'on

voudrait à un taux modéré, quoique suffisamment avantageux. Bien qu'on

eût aliéné d'avance, pour l'usage de la compagnie, une certaine somme

des effets du Trésor appartenant à 1806, la plus grande partie des

effets correspondant à cet exercice restait intacte, et allait être

escomptée aux meilleures conditions. Mais la victoire n'avait pas

seulement procuré du crédit à Napoléon, elle lui avait procuré aussi

des richesses matérielles. Il avait imposé à l'Autriche une

contribution de 40 millions. En ajoutant à cette somme 30 millions

qu'il avait perçus directement dans les caisses de cette puissance, on

pouvait évaluer à 70 millions la somme que la guerre lui avait

rapportée. Vingt millions avaient été dépensés sur les lieux pour

l'entretien de l'armée, mais à la décharge du Trésor, avec lequel

Napoléon se proposait de faire un règlement, dont nous exposerons

bientôt l'esprit et les dispositions. Il restait donc 50 millions, qui

arrivaient partie en or et en argent sur les charrois de l'artillerie,

partie en bonnes lettres de change sur Francfort, Leipzig, Hambourg et

Brême. La garnison de Hameln, devant rentrer en France, par suite de

la cession du Hanovre à la Prusse, était chargée de transporter, avec

le matériel anglais pris en Hanovre, le produit des lettres de change

échues à Hambourg et Brême. La ville de Francfort avait été imposée à

4 millions, pour tenir lieu du contingent qu'elle aurait dû fournir, à

l'exemple de Baden, du Wurtemberg, de la Bavière. On allait donc

recevoir, outre des valeurs considérables, des quantités notables de

métaux précieux, et sous le rapport du numéraire comme sous tous les

autres, l'abondance devait succéder à la détresse momentanée, que les

alarmes sincères du commerce et les alarmes affectées de l'agiotage

avaient fait naître.

[En marge: Le trésor de l'armée doit servir à procurer des dotations

aux militaires, et des capitaux au Trésor à un taux modéré.]

Napoléon, dont le génie organisateur ne voulait jamais laisser aux

choses le caractère d'accident, et tendait sans cesse à les convertir

en institutions durables, avait imaginé une noble et belle création,

fondée sur les bénéfices très-légitimes de ses victoires. Il avait

résolu de créer avec les contributions de guerre un trésor de l'armée,

auquel il ne toucherait pour aucun motif au monde, pas même pour son

usage, car sa liste civile, administrée avec un ordre parfait,

suffisait à toutes les dépenses d'une cour magnifique, et même à la

formation d'un trésor particulier. C'est sur ce trésor de l'armée

qu'il se proposait de prendre des dotations pour ses généraux, pour

ses officiers, pour ses soldats, pour leurs veuves et leurs enfants.

Il ne voulait pas jouir seul de ses victoires; il voulait que tous

ceux qui servaient la France et ses vastes desseins acquissent

non-seulement de la gloire, mais du bien-être, et qu'étant parvenus, à

force d'héroïsme, à n'avoir plus aucun souci d'eux-mêmes sur le champ

de bataille, ils n'en eussent aucun pour leur famille. Trouvant dans

son inépuisable fécondité d'esprit l'art de multiplier l'utilité des

choses, Napoléon avait inventé une combinaison qui rendait ce trésor

tout aussi profitable aux finances qu'à l'armée elle-même. Ce dont on

avait manqué jusqu'ici, c'était d'un prêteur qui prêtât au

gouvernement à de bonnes conditions. Le trésor de l'armée devait être

ce prêteur, dont Napoléon réglerait lui-même les exigences envers

l'État. L'armée allait avoir 50 millions en or et en argent, plus 20

millions que le budget lui devait pour solde arriérée, plus enfin une

grande valeur en matériel de guerre conquis par elle. Les caissons de

l'artillerie rapportaient de Vienne cent mille fusils, deux mille

pièces de canon. Le tout, matériel de guerre et contributions, formait

une somme d'environ 80 millions, dont l'armée était propriétaire, et

qu'elle pouvait prêter à l'État. Napoléon voulut que tout ce qui était

disponible fût livré à la caisse d'amortissement, laquelle ouvrirait

un compte à part, et emploierait cette somme ou à escompter des

_obligations de receveurs généraux_, des _bons à vue_, des _traites de

douanes_, quand les capitalistes exigeraient plus de 6 pour cent, ou à

recueillir des biens nationaux, quand ils seraient à vil prix, ou même

à prendre des rentes, s'il lui plaisait de faire un emprunt pour

combler l'arriéré.

Cette combinaison devait donc avoir la double utilité de procurer à

l'armée un intérêt avantageux de son argent, et au gouvernement tous

les capitaux dont il aurait besoin, à un taux qui ne serait point

usuraire.

[En marge: Dispositions ordonnées par Napoléon au moyen des fonds dont

il est pourvu.]

Napoléon ordonna immédiatement diverses mesures importantes, au moyen

des fonds qu'il avait à sa disposition. L'une consistait à réunir une

douzaine de millions en numéraire à Strasbourg, pour le cas où les

opérations militaires reprendraient leur cours, car si l'Autriche

avait signé la paix, la Russie n'avait pas commencé à la négocier, la

Prusse n'avait pas encore envoyé la ratification du traité de

Schoenbrunn, et l'Angleterre ne cessait pas d'être très-active dans

ses menées diplomatiques. Il prescrivit en outre de garder à la

caisse d'amortissement quelques millions en réserve, et de laisser

ignorer le nombre de ces millions, pour les faire agir tout à coup,

lorsque les spéculateurs voudraient rançonner la place. Il pensait que

le Trésor devait s'imposer cette sorte de dépense comme on s'impose

celle d'un grenier d'abondance pour parer aux disettes, et que les

intérêts perdus par cette espèce de thésaurisation seraient un

sacrifice utile et nullement regrettable. Enfin les monnaies

étrangères qui rentraient ayant besoin d'être refondues pour être

converties en monnaies françaises, il les fit répartir entre les

divers hôtels des monnaies, en proportion de la disette du numéraire

dans chaque localité.

Ces premières dispositions commandées par le moment étant terminées,

Napoléon voulut qu'on s'occupât sans délai d'une nouvelle organisation

de la Trésorerie, d'une nouvelle constitution de la Banque de France,

et confia ce double soin à M. Mollien, devenu ministre du Trésor. M.

Gaudin, qui avait toujours conservé le portefeuille des finances, car

on doit se souvenir qu'à cette époque le Trésor et les Finances

formaient deux ministères distincts, M. Gaudin reçut l'ordre de

présenter un plan pour liquider l'arriéré, pour niveler définitivement

les recettes et les dépenses, dans la double hypothèse de la paix et

de la guerre, fallût-il pour cela recourir à une nouvelle création

d'impôt.

[En marge: Ordres pour la rentrée de l'armée en France.]

Après avoir veillé aux finances, Napoléon s'occupa de ramener l'armée

en France, mais lentement, de manière qu'elle ne fit pas plus de

quatre lieues par jour. Il avait ordonné que les blessés et les

malades fussent retenus jusqu'au printemps sur les lieux où ils

avaient reçu les premiers soins, et que des officiers demeurassent

auprès d'eux afin de veiller à leur guérison, en puisant pour cet

objet essentiel dans les caisses de l'armée. Il avait laissé Berthier

à Munich, avec mission de s'occuper de tous ces détails, et de

présider aux échanges de territoires, toujours si difficiles entre les

princes allemands. Berthier devait se concerter, relativement à ce

dernier objet, avec M. Otto, notre représentant auprès de la cour de

Bavière.

[En marge: Ordre à Masséna de marcher sur Naples avec 40 mille

hommes.]

Napoléon songea ensuite à prendre des mesures contre le royaume de

Naples. Masséna, emmenant avec lui 40 mille hommes tirés de la

Lombardie, reçut l'ordre de marcher par la Toscane et par la région la

plus méridionale de l'État romain, sur le royaume de Naples, sans

entendre à aucune proposition de paix ou d'armistice. Napoléon

incertain de savoir si Joseph, qui avait refusé la vice-royauté

d'Italie, accepterait la couronne des Deux-Siciles, lui donna

seulement le titre de son lieutenant général. Joseph ne devait pas

commander l'armée, c'était Masséna seul qui avait cette mission, car

Napoléon, tout en sacrifiant aux exigences de famille les intérêts de

la politique, ne leur sacrifiait pas aussi facilement les intérêts des

opérations militaires. Mais Joseph, une fois introduit à Naples par

Masséna, devait se saisir du gouvernement civil du pays, et y exercer

tous les pouvoirs de la royauté.

[En marge: Ordres pour l'occupation des États vénitiens et de la

Dalmatie.]

Le général Molitor fut en même temps acheminé vers la Dalmatie. Il

avait sur ses derrières le général Marmont pour l'appuyer. Celui-ci

était chargé de recevoir de la main des Autrichiens Venise et l'État

vénitien. Le prince Eugène avait ordre de se transporter à Venise, et

d'y administrer les provinces conquises, sans les adjoindre encore au

royaume d'Italie, quoique cette adjonction dût avoir lieu plus tard.

Avant de la prononcer définitivement, Napoléon se proposait de

conclure, avec les représentants du royaume d'Italie, divers

arrangements qu'une réunion immédiate aurait contrariés.

Napoléon voulant enfin exalter l'esprit de ses soldats, et communiquer

cette exaltation à la France entière, ordonna que la grande armée fût

réunie à Paris, pour y recevoir une fête magnifique, qui lui serait

donnée par les autorités de la capitale. On ne pouvait pas mieux

figurer l'idée de la nation fêtant l'armée, qu'en chargeant les

citoyens de Paris de fêter les soldats d'Austerlitz.

[En marge: Suite des affaires diplomatiques.]

Pendant qu'il s'occupait ainsi de l'administration de son vaste

empire, et faisait succéder les soins de la paix aux soins de la

guerre, Napoléon avait aussi les yeux fixés sur les suites des traités

de Presbourg et de Schoenbrunn. La Prusse notamment avait à ratifier

un traité bien imprévu pour elle, puisque M. d'Haugwitz, qui venait à

Vienne pour dicter des conditions, les avait au contraire subies, et

au lieu d'une contrainte imposée à Napoléon, avait rapporté un traité

d'alliance offensive et défensive avec lui, tout cela compensé, il est

vrai, par un riche présent, celui du Hanovre.

[En marge: Manière dont on reçoit à Berlin le traité de Schoenbrunn.]

On se figurerait difficilement la surprise de l'Europe, et les

sentiments divers de contentement et de chagrin, d'avidité satisfaite

et de confusion, qu'éprouva la Prusse en apprenant le traité de

Schoenbrunn. On avait souvent laissé entrevoir au public le traité de

de Berlin que tantôt la France, tantôt la Russie, offraient au roi

l'électorat de Hanovre, lequel, outre l'avantage d'arrondir le

territoire si mal tracé de la Prusse, avait l'avantage de lui assurer

la domination de l'Elbe et du Weser, ainsi qu'une influence décisive

sur les villes anséatiques de Brême et de Hambourg. Cette offre tant

de fois annoncée était maintenant une acquisition réalisée, une

certitude. C'était un grand sujet de satisfaction pour un pays qui est

l'un des plus ambitieux de l'Europe. Mais en compensation de ce don,

quelle confusion, il faut trancher le mot, quelle honte allait payer

la conduite de la cour de Prusse! Tout en cédant, contre son gré, aux

instances de la coalition, elle avait pris l'engagement de s'unir à

elle, si dans un mois Napoléon n'avait accepté la médiation

prussienne, et subi les conditions de paix qu'on prétendait lui

imposer, ce qui équivalait à l'engagement de lui déclarer la guerre.

Et tout à coup, trouvant en Moravie Napoléon, non pas embarrassé, mais

tout-puissant, elle avait tourné à lui, accepté son alliance, et reçu

de sa main la plus belle des dépouilles de la coalition, le Hanovre,

antique patrimoine des rois d'Angleterre!

[En marge: Quoique satisfaite dans son ambition, la nation prussienne

est honteuse de la conduite de son gouvernement.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 39 段