l'Autriche la sécularisation des biens de l'ordre teutonique, et leur
conversion en propriété héréditaire sur la tête de celui des archiducs
qu'elle désignerait. L'importance de ces biens consistait en une
population de 120 mille habitants, et en un revenu de 150 mille
florins.
Le titre électoral de l'archiduc Ferdinand, avec sa voix au collége
des Électeurs, était maintenu, et transféré de la principauté de
Salzbourg sur la principauté de Würzbourg.
L'Autriche reconnaissait la royauté des électeurs de Wurtemberg et de
Bavière, consentait à ce que les prérogatives des souverains de Baden,
de Wurtemberg et de Bavière sur la noblesse immédiate de leurs États,
fussent les mêmes que ceux de l'empereur sur la noblesse immédiate des
siens. C'était la suppression de cette noblesse dans les trois États
en question, car les pouvoirs de l'empereur sur cette noblesse étant
complets, ceux des trois princes le devenaient au même degré.
Enfin la chancellerie impériale renonçait à tous droits d'origine
féodale sur les trois États favorisés par la France.
[En marge: Achèvement dans les trois États de Baden, Wurtemberg et
Bavière, de la révolution politique commencée en 1803.]
Toutefois l'approbation de la Diète était formellement réservée. La
France opérait de la sorte une révolution sociale dans une notable
partie de l'Allemagne, car elle y centralisait le pouvoir au profit du
souverain territorial, et y faisait cesser toute dépendance féodale
extérieure. Elle continuait également le système des sécularisations,
car avec l'ordre teutonique disparaissait l'une des deux dernières
principautés ecclésiastiques subsistantes, et il ne restait plus que
celle du prince archichancelier, électeur ecclésiastique de
Ratisbonne. Conformément à ce qui s'était passé antérieurement, cette
sécularisation s'opérait encore au profit de l'une des principales
cours de l'Allemagne.
L'Autriche, définitivement exclue de l'Italie, dépouillée en perdant
le Tyrol des positions dominantes qu'elle avait dans les Alpes,
rejetée derrière l'Inn, privée de tout poste avancé en Souabe, et des
liens féodaux qui lui assujettissaient les États de l'Allemagne
méridionale, avait essuyé à la fois d'immenses dommages matériels et
politiques. Elle perdait, comme nous l'avons annoncé plus haut, 4
millions de sujets sur 24, 15 millions de florins de revenu sur 103.
Le traité était bien conçu pour le repos de l'Italie et de
l'Allemagne. Il n'y avait qu'une objection à lui adresser, c'est que
le vaincu trop maltraité ne pouvait pas se soumettre sincèrement.
C'était à Napoléon, par une grande sagesse, par des alliances bien
ménagées, à laisser l'Autriche sans espoir et sans moyen de se
soulever contre les décisions de la victoire.
Au moment de signer un pareil traité, la main des plénipotentiaires
hésitait. Ils se défendaient sur deux points, la contribution de
guerre de 100 millions, et Naples. Napoléon avait réduit à 50 millions
la contribution exigée, en raison des sommes qu'il avait déjà touchées
directement dans les caisses de l'Autriche. Quant à Naples, il n'en
voulait pas entendre parler.
[En marge: Entrevue de Napoléon avec l'archiduc Charles.]
On imagina, pour le vaincre, une démarche toute de courtoisie, c'était
de lui envoyer l'archiduc Charles, prince dont il honorait le
caractère et les talents, et qu'il n'avait jamais rencontré. On lui
demanda de le recevoir à Vienne; il y consentit avec beaucoup
d'empressement, mais bien résolu à ne rien céder. On s'était persuadé
que ce prince, l'un des premiers généraux de l'Europe, exposant à
Napoléon les ressources que conservait la monarchie autrichienne, lui
exprimant les sentiments de l'armée prête à s'immoler pour repousser
un traité humiliant, joignant à ces nobles protestations d'adroites
instances, toucherait peut-être Napoléon. Aussi, M. de Talleyrand
insistant auprès des négociateurs pour les engager à en finir, ils
répondirent qu'on les accuserait d'avoir livré leur pays, s'ils
donnaient leur signature avant l'entrevue que Napoléon devait avoir
avec l'archiduc.
[En marge: Signature du traité de paix de Presbourg le 26 décembre
1805.]
Toutefois, M. de Talleyrand ayant pris sur lui d'abandonner 10
millions encore sur la contribution de guerre, ils signèrent, le 26
décembre, le traité de Presbourg, l'un des plus glorieux que Napoléon
ait jamais conclus, et le mieux conçu certainement, car si la France
obtint depuis de plus grands territoires, ce fut au prix
d'arrangements moins acceptables de l'Europe, et dès lors moins
durables. Les négociateurs autrichiens se bornèrent à recommander, par
une lettre signée en commun, la maison régnante de Naples à la
générosité du vainqueur. L'archiduc vit Napoléon le 27, dans l'une des
résidences de l'empereur, en fut reçu avec les égards dus à son rang
et à sa gloire, s'entretint avec lui d'art militaire, ce qui était
naturel entre deux capitaines de ce mérite, et se retira ensuite sans
avoir dit un mot des affaires des deux empires.
[Date: Janv. 1806.]
[En marge: Dispositions de Napoléon avant de quitter Vienne.]
Napoléon disposa tout pour quitter l'Autriche sur-le-champ. Il fit
évacuer par le Danube les deux mille pièces de canon et les cent mille
fusils pris dans l'arsenal de Vienne; il dirigea cent cinquante pièces
de canon sur Palma-Nova, pour armer cette importante place, qui
commandait les États vénitiens de terre ferme. Il régla la retraite de
ses soldats de manière qu'elle s'exécutât à petites journées, car il
ne voulait pas qu'ils retournassent comme ils étaient venus, au pas de
course. Les dispositions nécessaires furent ordonnées sur la route
pour qu'ils vécussent dans l'abondance. Il fit distribuer deux
millions de gratification aux officiers de tout grade, afin que chacun
pût jouir immédiatement des fruits de la victoire. Berthier fut chargé
de veiller à la rentrée de l'armée sur le territoire de France. Elle
devait être sortie de Vienne dans l'espace de cinq jours, et avoir
repassé l'Inn dans l'espace de vingt. Il fut stipulé que la place de
Braunau resterait dans les mains des Français jusqu'à complet payement
de la contribution de 40 millions.
[En marge: Napoléon se rend à Munich.]
[En marge: Napoléon assiste à Munich au mariage d'Eugène de
Beauharnais avec la princesse Auguste.]
Cela fait, Napoléon partit pour Munich, où il fut reçu avec transport.
Les Bavarois, qui devaient un jour le trahir dans sa défaite, et
réduire l'armée française à leur passer sur le corps à Hanau,
couvraient de leurs applaudissements, poursuivaient de leur ardente
curiosité, le conquérant qui les avait sauvés de l'invasion,
constitués en royaume, enrichis des dépouilles de l'Autriche vaincue!
Napoléon, après avoir assisté au mariage d'Eugène de Beauharnais avec
la princesse Auguste, après avoir joui du bonheur d'un fils qu'il
aimait, de l'admiration des peuples avides de le voir, des flatteries
d'une ennemie, l'électrice de Bavière, partit pour Paris, où
l'attendait l'enthousiasme de la France.
Une campagne de trois mois, au lieu d'une guerre de plusieurs années,
comme on le craignait d'abord, le continent désarmé, l'Empire français
porté aux limites qu'il n'aurait jamais dû franchir, une gloire
éblouissante ajoutée à nos armes, le crédit public et privé
miraculeusement rétabli, de nouvelles perspectives de repos et de
prospérité ouvertes à la nation, sous un gouvernement puissant et
respecté du monde, voilà ce dont on voulait le remercier par mille
cris de _Vive l'Empereur!_ Il entendit ces cris à Strasbourg même, en
passant le Rhin, et ils l'accompagnèrent jusqu'à Paris, où il entra le
26 janvier 1806. C'était le retour de Marengo. Austerlitz était en
effet pour l'Empire, ce que Marengo avait été pour le Consulat.
Marengo avait raffermi le pouvoir consulaire dans les mains de
Napoléon; Austerlitz assurait la couronne impériale sur sa tête.
Marengo avait fait passer en un jour la France d'une situation menacée
à une situation tranquille et grande; Austerlitz, en abattant en un
jour une formidable coalition, ne produisait pas un moindre résultat.
Pour les esprits réfléchis et calmes, s'il en restait quelques-uns en
présence de tels événements, il n'y avait qu'un sujet de crainte,
c'était l'inconstance connue de la fortune, et, ce qui est plus
redoutable encore, la faiblesse de l'esprit humain, qui quelquefois
supporte le malheur sans faillir, rarement la prospérité sans
commettre de grandes fautes.
FIN DU LIVRE VINGT-TROISIÈME.
LIVRE VINGT-QUATRIÈME.
CONFÉDÉRATION DU RHIN.
Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des
drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant
l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses
premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants
réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de
141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le
remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor
formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres
relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à
la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La
ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves.
-- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le
traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des
obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. --
M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux
changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris,
est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. --
Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à
Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise
de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en
attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les
provinces allemandes les plus capables de la nourrir. --
Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse
après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de
Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du
cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions
d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de
Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver
par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. --
L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt,
et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. --
Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de
lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. --
Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu
de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux
Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie
envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement
de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix.
-- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris.
-- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon
tendant à traîner la négociation en longueur. -- Système de
l'Empire français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés.
-- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de
l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de
l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux
publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue
Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil
d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. --
Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de
trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. --
Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. --
Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M.
d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à
produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord
Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. --
Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au
sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives
inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de
Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et
résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La
Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et
propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les
admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse
demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond
par la demande d'éloigner l'armée prussienne. -- Silence prolongé
de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée.
-- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France.
[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]
[En marge: Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi, entre le
Sénat, le Tribunat, la ville de Paris, et l'église Notre-Dame.]
Tandis que Napoléon s'arrêtait quelques jours à Munich, pour y
célébrer le mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste
de Bavière; tandis qu'il s'arrêtait un jour à Stuttgard, un autre jour
à Carlsruhe, pour y recevoir les félicitations de ses nouveaux alliés,
et y conclure des alliances de famille, le peuple de Paris l'attendait
avec la plus vive impatience, afin de lui témoigner sa joie et son
admiration. La France, profondément satisfaite de la marche des
affaires publiques, quoique n'y prenant plus aucune part, semblait
retrouver la vivacité des premiers jours de la révolution, pour
applaudir les merveilleux exploits de ses armées et de son chef.
Napoléon, qui au génie des grandes choses joignait l'art de les faire
valoir, s'était fait précéder par les drapeaux pris sur l'ennemi. Il
en avait ordonné une distribution très-habilement calculée. Il les
avait répartis entre le Sénat, le Tribunat, la ville de Paris et la
vieille église de Notre-Dame, témoin de son couronnement. Il en
donnait huit au Tribunat, huit à la ville de Paris, cinquante-quatre
au Sénat, cinquante à l'église Notre-Dame. Pendant la dernière
campagne il n'avait cessé d'informer le Sénat de tous les événements
de la guerre, et, la paix signée, il s'était hâté de lui communiquer
par un message le traité de Presbourg. Il payait ainsi par de
continuelles attentions la confiance de ce grand corps, et, en
agissant de la sorte, il était conséquent avec sa politique, car il
maintenait dans un haut rang ces vieux auteurs de la révolution, que
la génération nouvelle écartait volontiers quand les élections lui en
fournissaient le moyen. C'était son aristocratie à lui, et il espérait
la fondre peu à peu avec l'ancienne.
[En marge: Cérémonie de la remise des drapeaux.]
Ces drapeaux traversèrent Paris le 1er janvier 1806, et furent portés
triomphalement dans les rues de la capitale, pour être placés sous les
voûtes des édifices qui devaient les contenir. Une foule immense était
accourue afin d'assister à ce spectacle.
Le sage et impassible Cambacérès dit lui-même, dans ses graves
mémoires, que la joie du peuple tenait de l'ivresse. Et de quoi
serait-on joyeux en effet, si on ne l'était de pareilles choses?
Quatre cent mille Russes, Suédois, Anglais, Autrichiens, marchant de
tous les points de l'horizon contre la France, deux cent mille
Prussiens promettant de se joindre à eux; et tout à coup cent
cinquante mille Français, partant des bords de l'Océan, traversant en
deux mois une partie du continent européen, prenant sans combattre la
première armée qu'on leur oppose, battant les autres à coups
redoublés, entrant dans la capitale étonnée du vieil empire
germanique, dépassant Vienne, et allant aux frontières de la Pologne
rompre en une grande bataille le lien de la coalition; renvoyant dans
leurs plaines glacées les Russes vaincus, et enchaînant à leurs
frontières les Prussiens déconcertés; les angoisses d'une guerre qu'on
avait pu croire longue, terminées en trois mois; la paix du continent
subitement rétablie, la paix des mers justement espérée; toutes les
perspectives de prospérité rendues à la France charmée et placée à la
tête des nations! à quoi serait-on sensible, nous le répétons, si on
ne l'était à de telles merveilles? Et comme alors personne ne
prévoyait la fin trop prochaine de ces grandeurs, et que dans le génie
fécond qui les produisait, on ne savait pas discerner encore le génie
trop ardent qui devait les compromettre, on jouissait du bonheur
public, sans aucun mélange de pressentiments sinistres.
[En marge: Le Sénat vote l'érection d'un monument triomphal à la
gloire de Napoléon et de l'armée française.]
Les hommes qui tiennent particulièrement à la prospérité matérielle
des États, les commerçants, les financiers, n'étaient pas moins émus
que le reste de la nation. Le haut commerce, qui, dans la victoire,
applaudit au retour prochain de la paix, le haut commerce était ravi
de voir terminer en un jour la double crise du crédit public et du
crédit privé, et de pouvoir espérer de nouveau ce calme profond dont
le Consulat avait fait jouir la France pendant cinq années. Le Sénat,
après avoir reçu les drapeaux qui lui étaient destinés, ordonna par un
décret qu'un monument triomphal serait élevé à Napoléon le Grand.
Conformément au voeu du Tribunat, ce monument dut être une colonne
surmontée de la statue de Napoléon. Le jour de sa naissance fut rangé
au nombre des fêtes nationales, et il fut décidé en outre qu'un vaste
édifice serait construit sur l'une des places de la capitale, pour
recevoir, avec une suite de sculptures et de peintures consacrées à la
gloire des armées françaises, l'épée que Napoléon portait à la
bataille d'Austerlitz.
Les drapeaux destinés à Notre-Dame furent remis au clergé de la
métropole par les autorités municipales. «Ces drapeaux, dit le
vénérable archevêque de Paris, suspendus à la voûte de notre
basilique, attesteront à nos derniers neveux les efforts de l'Europe
armée contre nous, les hauts faits de nos soldats, la protection du
ciel sur la France, les succès prodigieux de notre invincible
empereur, et l'hommage qu'il fait à Dieu de ses victoires.»
C'est au milieu de cette satisfaction universelle et profonde que
Napoléon rentra dans Paris, accompagné de l'Impératrice. Les chefs de
la Banque, voulant que sa présence fût le signal de la prospérité
publique, avaient attendu la veille de son retour pour reprendre les
payements en argent. Depuis les derniers événements, la confiance
renaissante avait fait abonder le numéraire dans les caisses. Il ne
restait aucune trace des perplexités passagères du mois de décembre.
[En marge: Arrivé à Paris, Napoléon reprend immédiatement la direction
des affaires.]
[En marge: Les premiers soins de Napoléon consacrés aux finances.]
Chez Napoléon la joie du succès n'interrompait jamais le travail.
Cette âme infatigable savait à la fois travailler et jouir. Arrivé le
26 janvier au soir, il était le 27, au matin, tout occupé des soins du
gouvernement. L'archichancelier Cambacérès fut le premier personnage
de l'Empire qu'il entretint dans cette journée. Après quelques
instants donnés au plaisir de recevoir ses félicitations, et de voir
sa prudence confondue par les prodiges de la dernière guerre, il lui
parla de la crise financière, si promptement et si heureusement
terminée. Il croyait avec raison à l'exactitude, à l'équité des
rapports de l'archichancelier Cambacérès, il voulait donc l'entendre
avant tout autre. Il était très-irrité contre M. de Marbois, dont la
gravité lui avait toujours imposé, et qu'il avait cru incapable d'une
légèreté en affaires. Il était fort loin de suspecter la haute probité
de ce ministre, mais il ne pouvait lui pardonner d'avoir livré toutes
les ressources du Trésor à d'aventureux spéculateurs, et il était
résolu à déployer une grande sévérité. L'archichancelier réussit à le
calmer, et à lui démontrer qu'au lieu d'exercer des rigueurs, il
valait mieux traiter avec les _Négociants réunis_, et obtenir
l'abandon de toutes leurs valeurs, afin de liquider avec la moindre
perte possible cette étrange affaire.
[En marge: Conseil de finances tenu aux Tuileries, relativement à
l'affaire des _Négociants réunis_.]
Napoléon convoqua sur-le-champ un conseil aux Tuileries, et voulut
qu'on lui présentât un rapport détaillé sur les opérations de la
compagnie, qui étaient encore obscures pour lui. Il y appela tous les
ministres, et de plus M. Mollien, directeur de la caisse
d'amortissement, dont il approuvait la gestion, et auquel il
supposait, beaucoup plus qu'à M. de Marbois, la dextérité nécessaire à
un grand maniement de fonds. Il manda d'autorité aux Tuileries MM.
Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, et le commis qu'on accusait d'avoir
trompé le ministre du Trésor.
Tous les assistants étaient intimidés par la présence de l'Empereur,
qui ne cachait pas son ressentiment. M. de Marbois entreprit la
lecture d'un long rapport qu'il avait préparé sur le sujet en
discussion. À peine en avait-il lu une partie, que Napoléon,
l'interrompant, lui dit: Je vois ce dont il s'agit. C'est avec les
fonds du Trésor, et avec ceux de la Banque, que la compagnie des
_Négociants réunis_ a voulu suffire aux affaires de la France et de
l'Espagne. Et comme l'Espagne n'avait rien à donner que des promesses
de piastres, c'est avec l'argent de la France qu'on a pourvu aux
besoins des deux pays. L'Espagne me devait un subside, et c'est moi
qui lui en ai fourni un. Maintenant il faut que MM. Desprez,
Vanlerberghe et Ouvrard m'abandonnent tout ce qu'ils possèdent, que
l'Espagne me paye à moi ce qu'elle leur doit à eux, ou je mettrai ces
messieurs à Vincennes, et j'enverrai une armée à Madrid.--
[En marge: Sévérité de Napoléon envers M. de Marbois, auquel il retire
le portefeuille du Trésor.]
Napoléon se montra froid et sévère envers M. de Marbois.--J'estime
votre caractère, lui dit-il, mais vous avez été dupe de gens contre
lesquels je vous avais averti d'être en garde. Vous leur avez livré
toutes les valeurs du portefeuille, dont vous auriez dû mieux
surveiller l'emploi. Je me vois à regret forcé de vous retirer
l'administration du Trésor, car après ce qui s'est passé je ne puis
vous la laisser plus longtemps.--Napoléon fit introduire alors les
membres de la compagnie qu'on avait mandés aux Tuileries. MM.
Vanlerberghe et Desprez, quoique les moins répréhensibles, fondaient
en larmes. M. Ouvrard, qui avait compromis la compagnie par des
spéculations aventureuses, était parfaitement calme. Il s'efforça de
persuader à Napoléon qu'il fallait lui permettre de liquider lui-même
les opérations si compliquées dans lesquelles il avait engagé ses
associés, et qu'il tirerait du Mexique, par la voie de la Hollande et
de l'Angleterre, des sommes considérables, et bien supérieures à
celles que la France avait avancées.
[En marge: Napoléon exige de MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard,
l'abandon de tout ce qu'ils possèdent.]
Il est probable, en effet, qu'il se serait mieux acquitté que personne
de cette liquidation, mais Napoléon était trop irrité, et trop pressé
de se trouver hors des mains des spéculateurs, pour se fier à ses
promesses. Il plaça M. Ouvrard et ses associés entre une poursuite
criminelle, ou l'abandon immédiat de tout ce qu'ils possédaient, en
approvisionnements, en valeurs de portefeuille, en immeubles, en gages
sur l'Espagne. Ils se résignèrent à ce cruel sacrifice.
Ce devait être pour eux une liquidation ruineuse, mais ils s'y étaient
exposés, en abusant des ressources du Trésor. Le plus à plaindre des
trois était M. Vanlerberghe, qui, sans se mêler aux spéculations de
ses associés, s'était borné à faire, activement et honnêtement, dans
toute l'Europe, le commerce des grains, pour le service des armées
françaises[13].
[Note 13: J'emprunte ce récit aux sources les plus authentiques: aux
Mémoires du prince Cambacérès d'abord, puis aux Mémoires intéressants
et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore
publiés, et enfin aux Archives du Trésor. J'ai tenu et lu moi-même,
avec une grande attention, les pièces du procès, et surtout un long et
intéressant rapport que le ministre du Trésor rédigea pour l'Empereur.
Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et
incontestables.]