À cette indemnité, trouvée dans le pays de Salzbourg, on ajoutait pour

l'Autriche la sécularisation des biens de l'ordre teutonique, et leur

conversion en propriété héréditaire sur la tête de celui des archiducs

qu'elle désignerait. L'importance de ces biens consistait en une

population de 120 mille habitants, et en un revenu de 150 mille

florins.

Le titre électoral de l'archiduc Ferdinand, avec sa voix au collége

des Électeurs, était maintenu, et transféré de la principauté de

Salzbourg sur la principauté de Würzbourg.

L'Autriche reconnaissait la royauté des électeurs de Wurtemberg et de

Bavière, consentait à ce que les prérogatives des souverains de Baden,

de Wurtemberg et de Bavière sur la noblesse immédiate de leurs États,

fussent les mêmes que ceux de l'empereur sur la noblesse immédiate des

siens. C'était la suppression de cette noblesse dans les trois États

en question, car les pouvoirs de l'empereur sur cette noblesse étant

complets, ceux des trois princes le devenaient au même degré.

Enfin la chancellerie impériale renonçait à tous droits d'origine

féodale sur les trois États favorisés par la France.

[En marge: Achèvement dans les trois États de Baden, Wurtemberg et

Bavière, de la révolution politique commencée en 1803.]

Toutefois l'approbation de la Diète était formellement réservée. La

France opérait de la sorte une révolution sociale dans une notable

partie de l'Allemagne, car elle y centralisait le pouvoir au profit du

souverain territorial, et y faisait cesser toute dépendance féodale

extérieure. Elle continuait également le système des sécularisations,

car avec l'ordre teutonique disparaissait l'une des deux dernières

principautés ecclésiastiques subsistantes, et il ne restait plus que

celle du prince archichancelier, électeur ecclésiastique de

Ratisbonne. Conformément à ce qui s'était passé antérieurement, cette

sécularisation s'opérait encore au profit de l'une des principales

cours de l'Allemagne.

L'Autriche, définitivement exclue de l'Italie, dépouillée en perdant

le Tyrol des positions dominantes qu'elle avait dans les Alpes,

rejetée derrière l'Inn, privée de tout poste avancé en Souabe, et des

liens féodaux qui lui assujettissaient les États de l'Allemagne

méridionale, avait essuyé à la fois d'immenses dommages matériels et

politiques. Elle perdait, comme nous l'avons annoncé plus haut, 4

millions de sujets sur 24, 15 millions de florins de revenu sur 103.

Le traité était bien conçu pour le repos de l'Italie et de

l'Allemagne. Il n'y avait qu'une objection à lui adresser, c'est que

le vaincu trop maltraité ne pouvait pas se soumettre sincèrement.

C'était à Napoléon, par une grande sagesse, par des alliances bien

ménagées, à laisser l'Autriche sans espoir et sans moyen de se

soulever contre les décisions de la victoire.

Au moment de signer un pareil traité, la main des plénipotentiaires

hésitait. Ils se défendaient sur deux points, la contribution de

guerre de 100 millions, et Naples. Napoléon avait réduit à 50 millions

la contribution exigée, en raison des sommes qu'il avait déjà touchées

directement dans les caisses de l'Autriche. Quant à Naples, il n'en

voulait pas entendre parler.

[En marge: Entrevue de Napoléon avec l'archiduc Charles.]

On imagina, pour le vaincre, une démarche toute de courtoisie, c'était

de lui envoyer l'archiduc Charles, prince dont il honorait le

caractère et les talents, et qu'il n'avait jamais rencontré. On lui

demanda de le recevoir à Vienne; il y consentit avec beaucoup

d'empressement, mais bien résolu à ne rien céder. On s'était persuadé

que ce prince, l'un des premiers généraux de l'Europe, exposant à

Napoléon les ressources que conservait la monarchie autrichienne, lui

exprimant les sentiments de l'armée prête à s'immoler pour repousser

un traité humiliant, joignant à ces nobles protestations d'adroites

instances, toucherait peut-être Napoléon. Aussi, M. de Talleyrand

insistant auprès des négociateurs pour les engager à en finir, ils

répondirent qu'on les accuserait d'avoir livré leur pays, s'ils

donnaient leur signature avant l'entrevue que Napoléon devait avoir

avec l'archiduc.

[En marge: Signature du traité de paix de Presbourg le 26 décembre

1805.]

Toutefois, M. de Talleyrand ayant pris sur lui d'abandonner 10

millions encore sur la contribution de guerre, ils signèrent, le 26

décembre, le traité de Presbourg, l'un des plus glorieux que Napoléon

ait jamais conclus, et le mieux conçu certainement, car si la France

obtint depuis de plus grands territoires, ce fut au prix

d'arrangements moins acceptables de l'Europe, et dès lors moins

durables. Les négociateurs autrichiens se bornèrent à recommander, par

une lettre signée en commun, la maison régnante de Naples à la

générosité du vainqueur. L'archiduc vit Napoléon le 27, dans l'une des

résidences de l'empereur, en fut reçu avec les égards dus à son rang

et à sa gloire, s'entretint avec lui d'art militaire, ce qui était

naturel entre deux capitaines de ce mérite, et se retira ensuite sans

avoir dit un mot des affaires des deux empires.

[Date: Janv. 1806.]

[En marge: Dispositions de Napoléon avant de quitter Vienne.]

Napoléon disposa tout pour quitter l'Autriche sur-le-champ. Il fit

évacuer par le Danube les deux mille pièces de canon et les cent mille

fusils pris dans l'arsenal de Vienne; il dirigea cent cinquante pièces

de canon sur Palma-Nova, pour armer cette importante place, qui

commandait les États vénitiens de terre ferme. Il régla la retraite de

ses soldats de manière qu'elle s'exécutât à petites journées, car il

ne voulait pas qu'ils retournassent comme ils étaient venus, au pas de

course. Les dispositions nécessaires furent ordonnées sur la route

pour qu'ils vécussent dans l'abondance. Il fit distribuer deux

millions de gratification aux officiers de tout grade, afin que chacun

pût jouir immédiatement des fruits de la victoire. Berthier fut chargé

de veiller à la rentrée de l'armée sur le territoire de France. Elle

devait être sortie de Vienne dans l'espace de cinq jours, et avoir

repassé l'Inn dans l'espace de vingt. Il fut stipulé que la place de

Braunau resterait dans les mains des Français jusqu'à complet payement

de la contribution de 40 millions.

[En marge: Napoléon se rend à Munich.]

[En marge: Napoléon assiste à Munich au mariage d'Eugène de

Beauharnais avec la princesse Auguste.]

Cela fait, Napoléon partit pour Munich, où il fut reçu avec transport.

Les Bavarois, qui devaient un jour le trahir dans sa défaite, et

réduire l'armée française à leur passer sur le corps à Hanau,

couvraient de leurs applaudissements, poursuivaient de leur ardente

curiosité, le conquérant qui les avait sauvés de l'invasion,

constitués en royaume, enrichis des dépouilles de l'Autriche vaincue!

Napoléon, après avoir assisté au mariage d'Eugène de Beauharnais avec

la princesse Auguste, après avoir joui du bonheur d'un fils qu'il

aimait, de l'admiration des peuples avides de le voir, des flatteries

d'une ennemie, l'électrice de Bavière, partit pour Paris, où

l'attendait l'enthousiasme de la France.

Une campagne de trois mois, au lieu d'une guerre de plusieurs années,

comme on le craignait d'abord, le continent désarmé, l'Empire français

porté aux limites qu'il n'aurait jamais dû franchir, une gloire

éblouissante ajoutée à nos armes, le crédit public et privé

miraculeusement rétabli, de nouvelles perspectives de repos et de

prospérité ouvertes à la nation, sous un gouvernement puissant et

respecté du monde, voilà ce dont on voulait le remercier par mille

cris de _Vive l'Empereur!_ Il entendit ces cris à Strasbourg même, en

passant le Rhin, et ils l'accompagnèrent jusqu'à Paris, où il entra le

26 janvier 1806. C'était le retour de Marengo. Austerlitz était en

effet pour l'Empire, ce que Marengo avait été pour le Consulat.

Marengo avait raffermi le pouvoir consulaire dans les mains de

Napoléon; Austerlitz assurait la couronne impériale sur sa tête.

Marengo avait fait passer en un jour la France d'une situation menacée

à une situation tranquille et grande; Austerlitz, en abattant en un

jour une formidable coalition, ne produisait pas un moindre résultat.

Pour les esprits réfléchis et calmes, s'il en restait quelques-uns en

présence de tels événements, il n'y avait qu'un sujet de crainte,

c'était l'inconstance connue de la fortune, et, ce qui est plus

redoutable encore, la faiblesse de l'esprit humain, qui quelquefois

supporte le malheur sans faillir, rarement la prospérité sans

commettre de grandes fautes.

FIN DU LIVRE VINGT-TROISIÈME.

LIVRE VINGT-QUATRIÈME.

CONFÉDÉRATION DU RHIN.

Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des

drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant

l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses

premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants

réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de

141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le

remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor

formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres

relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à

la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La

ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves.

-- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le

traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des

obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. --

M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux

changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris,

est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. --

Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à

Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise

de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en

attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les

provinces allemandes les plus capables de la nourrir. --

Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse

après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de

Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du

cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions

d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de

Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver

par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. --

L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt,

et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. --

Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de

lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. --

Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu

de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux

Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie

envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement

de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix.

-- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris.

-- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon

tendant à traîner la négociation en longueur. -- Système de

l'Empire français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés.

-- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de

l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de

l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux

publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue

Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil

d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. --

Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de

trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. --

Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. --

Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M.

d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à

produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord

Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. --

Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au

sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives

inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de

Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et

résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La

Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et

propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les

admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse

demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond

par la demande d'éloigner l'armée prussienne. -- Silence prolongé

de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée.

-- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France.

[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]

[En marge: Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi, entre le

Sénat, le Tribunat, la ville de Paris, et l'église Notre-Dame.]

Tandis que Napoléon s'arrêtait quelques jours à Munich, pour y

célébrer le mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste

de Bavière; tandis qu'il s'arrêtait un jour à Stuttgard, un autre jour

à Carlsruhe, pour y recevoir les félicitations de ses nouveaux alliés,

et y conclure des alliances de famille, le peuple de Paris l'attendait

avec la plus vive impatience, afin de lui témoigner sa joie et son

admiration. La France, profondément satisfaite de la marche des

affaires publiques, quoique n'y prenant plus aucune part, semblait

retrouver la vivacité des premiers jours de la révolution, pour

applaudir les merveilleux exploits de ses armées et de son chef.

Napoléon, qui au génie des grandes choses joignait l'art de les faire

valoir, s'était fait précéder par les drapeaux pris sur l'ennemi. Il

en avait ordonné une distribution très-habilement calculée. Il les

avait répartis entre le Sénat, le Tribunat, la ville de Paris et la

vieille église de Notre-Dame, témoin de son couronnement. Il en

donnait huit au Tribunat, huit à la ville de Paris, cinquante-quatre

au Sénat, cinquante à l'église Notre-Dame. Pendant la dernière

campagne il n'avait cessé d'informer le Sénat de tous les événements

de la guerre, et, la paix signée, il s'était hâté de lui communiquer

par un message le traité de Presbourg. Il payait ainsi par de

continuelles attentions la confiance de ce grand corps, et, en

agissant de la sorte, il était conséquent avec sa politique, car il

maintenait dans un haut rang ces vieux auteurs de la révolution, que

la génération nouvelle écartait volontiers quand les élections lui en

fournissaient le moyen. C'était son aristocratie à lui, et il espérait

la fondre peu à peu avec l'ancienne.

[En marge: Cérémonie de la remise des drapeaux.]

Ces drapeaux traversèrent Paris le 1er janvier 1806, et furent portés

triomphalement dans les rues de la capitale, pour être placés sous les

voûtes des édifices qui devaient les contenir. Une foule immense était

accourue afin d'assister à ce spectacle.

Le sage et impassible Cambacérès dit lui-même, dans ses graves

mémoires, que la joie du peuple tenait de l'ivresse. Et de quoi

serait-on joyeux en effet, si on ne l'était de pareilles choses?

Quatre cent mille Russes, Suédois, Anglais, Autrichiens, marchant de

tous les points de l'horizon contre la France, deux cent mille

Prussiens promettant de se joindre à eux; et tout à coup cent

cinquante mille Français, partant des bords de l'Océan, traversant en

deux mois une partie du continent européen, prenant sans combattre la

première armée qu'on leur oppose, battant les autres à coups

redoublés, entrant dans la capitale étonnée du vieil empire

germanique, dépassant Vienne, et allant aux frontières de la Pologne

rompre en une grande bataille le lien de la coalition; renvoyant dans

leurs plaines glacées les Russes vaincus, et enchaînant à leurs

frontières les Prussiens déconcertés; les angoisses d'une guerre qu'on

avait pu croire longue, terminées en trois mois; la paix du continent

subitement rétablie, la paix des mers justement espérée; toutes les

perspectives de prospérité rendues à la France charmée et placée à la

tête des nations! à quoi serait-on sensible, nous le répétons, si on

ne l'était à de telles merveilles? Et comme alors personne ne

prévoyait la fin trop prochaine de ces grandeurs, et que dans le génie

fécond qui les produisait, on ne savait pas discerner encore le génie

trop ardent qui devait les compromettre, on jouissait du bonheur

public, sans aucun mélange de pressentiments sinistres.

[En marge: Le Sénat vote l'érection d'un monument triomphal à la

gloire de Napoléon et de l'armée française.]

Les hommes qui tiennent particulièrement à la prospérité matérielle

des États, les commerçants, les financiers, n'étaient pas moins émus

que le reste de la nation. Le haut commerce, qui, dans la victoire,

applaudit au retour prochain de la paix, le haut commerce était ravi

de voir terminer en un jour la double crise du crédit public et du

crédit privé, et de pouvoir espérer de nouveau ce calme profond dont

le Consulat avait fait jouir la France pendant cinq années. Le Sénat,

après avoir reçu les drapeaux qui lui étaient destinés, ordonna par un

décret qu'un monument triomphal serait élevé à Napoléon le Grand.

Conformément au voeu du Tribunat, ce monument dut être une colonne

surmontée de la statue de Napoléon. Le jour de sa naissance fut rangé

au nombre des fêtes nationales, et il fut décidé en outre qu'un vaste

édifice serait construit sur l'une des places de la capitale, pour

recevoir, avec une suite de sculptures et de peintures consacrées à la

gloire des armées françaises, l'épée que Napoléon portait à la

bataille d'Austerlitz.

Les drapeaux destinés à Notre-Dame furent remis au clergé de la

métropole par les autorités municipales. «Ces drapeaux, dit le

vénérable archevêque de Paris, suspendus à la voûte de notre

basilique, attesteront à nos derniers neveux les efforts de l'Europe

armée contre nous, les hauts faits de nos soldats, la protection du

ciel sur la France, les succès prodigieux de notre invincible

empereur, et l'hommage qu'il fait à Dieu de ses victoires.»

C'est au milieu de cette satisfaction universelle et profonde que

Napoléon rentra dans Paris, accompagné de l'Impératrice. Les chefs de

la Banque, voulant que sa présence fût le signal de la prospérité

publique, avaient attendu la veille de son retour pour reprendre les

payements en argent. Depuis les derniers événements, la confiance

renaissante avait fait abonder le numéraire dans les caisses. Il ne

restait aucune trace des perplexités passagères du mois de décembre.

[En marge: Arrivé à Paris, Napoléon reprend immédiatement la direction

des affaires.]

[En marge: Les premiers soins de Napoléon consacrés aux finances.]

Chez Napoléon la joie du succès n'interrompait jamais le travail.

Cette âme infatigable savait à la fois travailler et jouir. Arrivé le

26 janvier au soir, il était le 27, au matin, tout occupé des soins du

gouvernement. L'archichancelier Cambacérès fut le premier personnage

de l'Empire qu'il entretint dans cette journée. Après quelques

instants donnés au plaisir de recevoir ses félicitations, et de voir

sa prudence confondue par les prodiges de la dernière guerre, il lui

parla de la crise financière, si promptement et si heureusement

terminée. Il croyait avec raison à l'exactitude, à l'équité des

rapports de l'archichancelier Cambacérès, il voulait donc l'entendre

avant tout autre. Il était très-irrité contre M. de Marbois, dont la

gravité lui avait toujours imposé, et qu'il avait cru incapable d'une

légèreté en affaires. Il était fort loin de suspecter la haute probité

de ce ministre, mais il ne pouvait lui pardonner d'avoir livré toutes

les ressources du Trésor à d'aventureux spéculateurs, et il était

résolu à déployer une grande sévérité. L'archichancelier réussit à le

calmer, et à lui démontrer qu'au lieu d'exercer des rigueurs, il

valait mieux traiter avec les _Négociants réunis_, et obtenir

l'abandon de toutes leurs valeurs, afin de liquider avec la moindre

perte possible cette étrange affaire.

[En marge: Conseil de finances tenu aux Tuileries, relativement à

l'affaire des _Négociants réunis_.]

Napoléon convoqua sur-le-champ un conseil aux Tuileries, et voulut

qu'on lui présentât un rapport détaillé sur les opérations de la

compagnie, qui étaient encore obscures pour lui. Il y appela tous les

ministres, et de plus M. Mollien, directeur de la caisse

d'amortissement, dont il approuvait la gestion, et auquel il

supposait, beaucoup plus qu'à M. de Marbois, la dextérité nécessaire à

un grand maniement de fonds. Il manda d'autorité aux Tuileries MM.

Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, et le commis qu'on accusait d'avoir

trompé le ministre du Trésor.

Tous les assistants étaient intimidés par la présence de l'Empereur,

qui ne cachait pas son ressentiment. M. de Marbois entreprit la

lecture d'un long rapport qu'il avait préparé sur le sujet en

discussion. À peine en avait-il lu une partie, que Napoléon,

l'interrompant, lui dit: Je vois ce dont il s'agit. C'est avec les

fonds du Trésor, et avec ceux de la Banque, que la compagnie des

_Négociants réunis_ a voulu suffire aux affaires de la France et de

l'Espagne. Et comme l'Espagne n'avait rien à donner que des promesses

de piastres, c'est avec l'argent de la France qu'on a pourvu aux

besoins des deux pays. L'Espagne me devait un subside, et c'est moi

qui lui en ai fourni un. Maintenant il faut que MM. Desprez,

Vanlerberghe et Ouvrard m'abandonnent tout ce qu'ils possèdent, que

l'Espagne me paye à moi ce qu'elle leur doit à eux, ou je mettrai ces

messieurs à Vincennes, et j'enverrai une armée à Madrid.--

[En marge: Sévérité de Napoléon envers M. de Marbois, auquel il retire

le portefeuille du Trésor.]

Napoléon se montra froid et sévère envers M. de Marbois.--J'estime

votre caractère, lui dit-il, mais vous avez été dupe de gens contre

lesquels je vous avais averti d'être en garde. Vous leur avez livré

toutes les valeurs du portefeuille, dont vous auriez dû mieux

surveiller l'emploi. Je me vois à regret forcé de vous retirer

l'administration du Trésor, car après ce qui s'est passé je ne puis

vous la laisser plus longtemps.--Napoléon fit introduire alors les

membres de la compagnie qu'on avait mandés aux Tuileries. MM.

Vanlerberghe et Desprez, quoique les moins répréhensibles, fondaient

en larmes. M. Ouvrard, qui avait compromis la compagnie par des

spéculations aventureuses, était parfaitement calme. Il s'efforça de

persuader à Napoléon qu'il fallait lui permettre de liquider lui-même

les opérations si compliquées dans lesquelles il avait engagé ses

associés, et qu'il tirerait du Mexique, par la voie de la Hollande et

de l'Angleterre, des sommes considérables, et bien supérieures à

celles que la France avait avancées.

[En marge: Napoléon exige de MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard,

l'abandon de tout ce qu'ils possèdent.]

Il est probable, en effet, qu'il se serait mieux acquitté que personne

de cette liquidation, mais Napoléon était trop irrité, et trop pressé

de se trouver hors des mains des spéculateurs, pour se fier à ses

promesses. Il plaça M. Ouvrard et ses associés entre une poursuite

criminelle, ou l'abandon immédiat de tout ce qu'ils possédaient, en

approvisionnements, en valeurs de portefeuille, en immeubles, en gages

sur l'Espagne. Ils se résignèrent à ce cruel sacrifice.

Ce devait être pour eux une liquidation ruineuse, mais ils s'y étaient

exposés, en abusant des ressources du Trésor. Le plus à plaindre des

trois était M. Vanlerberghe, qui, sans se mêler aux spéculations de

ses associés, s'était borné à faire, activement et honnêtement, dans

toute l'Europe, le commerce des grains, pour le service des armées

françaises[13].

[Note 13: J'emprunte ce récit aux sources les plus authentiques: aux

Mémoires du prince Cambacérès d'abord, puis aux Mémoires intéressants

et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore

publiés, et enfin aux Archives du Trésor. J'ai tenu et lu moi-même,

avec une grande attention, les pièces du procès, et surtout un long et

intéressant rapport que le ministre du Trésor rédigea pour l'Empereur.

Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et

incontestables.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 39 段