Telles furent les idées qui servirent de fondement aux instructions

laissées à M. de Talleyrand pour la négociation entamée avec MM. de

Giulay et de Lichtenstein. Il y ajouta une condition au profit de

l'armée, qui ne lui était pas moins chère que ses frères et nièces: il

demanda 100 millions pour constituer des dotations, non-seulement aux

chefs de tout grade, mais aux veuves et enfants de ceux qui étaient

morts en combattant. Sans perdre de temps, il signa trois traités

d'alliance avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière. Il donna à la maison

de Baden l'Ortenau et une partie du Brisgau, plusieurs villes au bord

du lac de Constance, c'est-à-dire 113 mille habitants, ce qui

représentait pour cette maison une augmentation de ses États d'environ

un quart. Il donna à la maison de Wurtemberg le reste du Brisgau et de

notables portions de la Souabe, c'est-à-dire 183 mille habitants, ce

qui représentait pour celle-ci une augmentation de plus du quart, et

portait sa principauté à près d'un million d'habitants. Il donna enfin

à la Bavière le Vorarlberg, les évêchés d'Eichstaedt et de Passau,

attribués récemment à l'électeur de Salzbourg, toute la Souabe

autrichienne, la ville et l'évêché d'Augsbourg, c'est-à-dire un

million d'habitants, ce qui portait la Bavière de deux millions à

trois, et ajoutait un tiers à ses possessions. La marche des

négociations avec l'Autriche ne permettait pas encore de parler du

Tyrol.

On attribua, de plus, à ces princes tous les droits souverains sur la

noblesse immédiate, et on les affranchit des sujétions féodales que

l'empereur d'Allemagne prétendait sur certaines parties de leur

territoire.

L'électeur de Baden ayant la modestie de refuser le titre de roi,

comme trop supérieur à ses revenus, on lui laissa son titre

d'électeur; mais on conféra sur-le-champ le titre de roi aux électeurs

de Bavière et de Wurtemberg.

En retour de ces avantages, ces trois princes s'engagèrent à faire la

guerre, de moitié avec la France, toutes les fois qu'elle aurait à la

soutenir pour son état actuel, et pour celui qui résulterait du traité

qu'on allait conclure avec l'Autriche. La France, de son côté,

s'engageait, lorsqu'il le faudrait, à prendre les armes pour maintenir

à ces princes leur nouvelle situation.

Ces traités furent signés les 10, 12 et 20 décembre. M. le général

Thiard en était nanti en partant pour négocier les mariages projetés.

On avait donc disposé d'avance, et sans être encore d'accord avec

l'Autriche, d'une portion des États de cette puissance. Mais on

n'avait pas grand souci des conséquences auxquelles on s'exposait.

[En marge: Retour de Napoléon à Vienne.]

Napoléon, après avoir veillé à ses blessés, après les avoir acheminés

sur Vienne, ceux du moins qui pouvaient être transportés, après avoir

dirigé sur la France les prisonniers et les canons enlevés à l'ennemi,

quitta Brünn, laissant à M. de Talleyrand le soin de débattre avec MM.

de Giulay et de Lichtenstein les conditions arrêtées. Il était

impatient d'avoir à Vienne un long entretien avec M. d'Haugwitz, et de

pénétrer tout entier le secret de la Prusse.

[En marge: Conférence à Brünn entre M. de Talleyrand et les

négociateurs autrichiens.]

M. de Talleyrand entra immédiatement en pourparlers avec les deux

négociateurs autrichiens. Ils se récrièrent fort quand ils connurent

les prétentions du ministre français, et cependant on ne s'expliquait

pas encore sur le Tyrol, on ne parlait que du désir d'éloigner

l'Autriche de l'Italie et de la Suisse, afin de couper court à toutes

les causes de rivalité et de guerre.

[En marge: Voeux de l'Autriche relativement aux conditions de la

prochaine paix.]

MM. de Lichtenstein et de Giulay firent connaître, de leur côté, les

conditions auxquelles l'Autriche était prête à consentir. Elle voyait

bien que c'en était fait pour elle des États vénitiens, des

possessions qu'elle avait en Souabe, et des prétentions litigieuses

entre l'empire et les princes allemands. Elle consentait donc à céder

Venise et la terre ferme jusqu'à l'Isonzo; mais elle voulait garder

l'Istrie, l'Albanie, et gagner Raguse, comme débouchés nécessaires à

la Hongrie. C'étaient d'ailleurs les derniers restes des acquisitions

obtenues sous l'empereur actuel, et il y tenait par honneur.

Quant au Tyrol, elle était presque disposée à l'abandonner, mais en le

transférant à l'électeur actuel de Salzbourg, l'archiduc Ferdinand,

qu'on avait dédommagé en 1803 de la Toscane par l'évêché de Salzbourg

et la prévôté de Berchtolsgaden. Elle voulait en échange Salzbourg et

Berchtolsgaden, et il fallait de plus laisser le Vorarlberg, Lindau et

les bords du lac de Constance à ce même archiduc, comme dépendances du

Tyrol.

Par cet arrangement, l'Autriche aurait acquis Salzbourg, et gardé le

Tyrol avec le Vorarlberg, dans la personne de l'un de ses archiducs.

[En marge: L'Autriche demande le Hanovre pour l'un de ses archiducs.]

Du reste, elle consentait à céder les possessions autrichiennes en

Souabe, plus l'Ortenau, le Brisgau, les évêchés d'Eichstaedt et de

Passau. Mais elle demandait, pour les princes de sa maison qui

perdaient ces possessions, un grand dédommagement, qui paraîtra

singulièrement imaginé, et qui prouvera de quels sentiments étaient

animés les uns à l'égard des autres les membres de la coalition

européenne, elle demandait le Hanovre.

Ainsi ce patrimoine du roi d'Angleterre qu'on avait blâmé Napoléon

d'offrir à la Prusse, et celle-ci d'accepter de Napoléon, que la

Russie venait elle-même de proposer à la Prusse pour la détacher de la

France, l'Autriche à son tour le demandait pour un archiduc!

M. de Talleyrand, charmé de voir se produire de tels désirs, ne se

récria point en les entendant exprimer, et promit d'en faire part à

Napoléon.

Enfin, quant aux 100 millions de contribution, l'Autriche se déclarait

dans l'impossibilité d'en payer 10, tant elle était épuisée. Elle

offrait, en compensation d'une telle somme, de livrer l'immense

matériel en armes et munitions de tout genre qui se trouvait dans les

États vénitiens, et qu'elle aurait eu le droit d'enlever, si elle n'en

avait pas stipulé l'abandon.

[En marge: Les négociateurs ne pouvant se mettre d'accord, le prince

de Lichtenstein va prendre à Holitsch de nouvelles instructions.]

Après de vifs débats, qui ne durèrent que trois ou quatre jours, vu

que de tous les côtés on était pressé d'en finir, il fut convenu que

le prince de Lichtenstein se transporterait au château de l'empereur

François, à Holitsch, pour se procurer de nouvelles instructions,

celles dont il était porteur ne l'autorisant pas à souscrire les

sacrifices exigés par Napoléon.

M. de Talleyrand devait rester à Brünn jusqu'à son retour. C'était une

grande faute aux Autrichiens que de perdre du temps, car ce qui se

passait à Vienne entre Napoléon et M. d'Haugwitz allait rendre leur

situation encore plus mauvaise.

[En marge: Motifs de Napoléon pour avoir une explication avec la

Prusse.]

M. de Talleyrand, qui de Brünn correspondait tous les jours avec

Vienne, avait fait savoir à Napoléon qu'il n'était pas près de

s'entendre avec les négociateurs autrichiens. Ces résistances, qui

méritaient une sérieuse attention si elles se combinaient avec les

résistances de la Prusse, contrariaient Napoléon. Les archiducs

s'approchaient de Presbourg suivis de cent mille hommes. Les troupes

prussiennes se réunissaient en Saxe et en Franconie; les Anglo-Russes

s'avançaient en Hanovre. Ces circonstances réunies n'effrayaient pas

le vainqueur d'Austerlitz. Il était prêt, s'il le fallait, à battre

les archiducs sous Presbourg, et à se rejeter ensuite sur la Prusse

par la Bohême. Mais c'était recommencer avec l'Europe, coalisée cette

fois tout entière, un jeu dangereux; et il n'eût pas été sage de s'y

exposer pour quelques lieues carrées de plus ou de moins. Quoique la

position de Napoléon fût celle d'un vainqueur tout-puissant, elle ne

le dispensait pas néanmoins de se conduire en politique habile.

C'était la Prusse que son habileté devait avoir en vue, car, en

profitant de la terreur que lui avaient inspirée les derniers

événements de la guerre, il pouvait l'enlever à la coalition, la

rattacher à la France, et ajouter à la victoire d'Austerlitz une

victoire diplomatique non moins décisive. Aussi était-il

très-impatient de voir et d'entretenir M. d'Haugwitz.

M. d'Haugwitz, venu pour imposer des conditions à Napoléon, sous la

fausse apparence d'une médiation officieuse, le trouvait triomphant,

et presque maître de l'Europe. Sans doute avec du caractère, de

l'union, de la constance, il était possible encore de tenir tête à

l'empereur des Français. Mais la Russie avait passé du délire de

l'orgueil à l'abattement de la défaite; l'Autriche terrassée était

sous les pieds de son vainqueur; la Prusse tremblait à la seule idée

de la guerre. Et puis, tous les coalisés, se défiant les uns des

autres, communiquaient peu entre eux. M. d'Haugwitz fréquentait sans

cesse, et exclusivement, la légation française, poussait la flatterie

jusqu'à porter tous les jours dans Vienne le grand cordon de la Légion

d'honneur[12], ne parlait qu'avec admiration d'Austerlitz, du génie de

Napoléon, et ne pouvait se défendre d'une vive agitation en songeant à

l'accueil qu'il allait recevoir.

[Note 12: C'est M. de Talleyrand qui raconte ce détail dans une de ses

lettres à Napoléon.]

[En marge: Entrevue de Napoléon avec M. d'Haugwitz.]

Napoléon, arrivé le 13 décembre à Vienne, fit appeler le soir même M.

d'Haugwitz à Schoenbrunn, et lui donna audience dans le cabinet de

Marie-Thérèse. Il ne savait pas encore tout ce qui avait eu lieu à

Potsdam, cependant il en savait plus que lorsqu'il avait vu M.

d'Haugwitz à Brünn, la veille d'Austerlitz. Il était informé de

l'existence d'un traité signé le 3 novembre, par lequel la Prusse

s'engageait éventuellement à faire partie de la coalition. Il était

vif et s'emportait facilement, mais souvent il affectait la colère

plus qu'il ne la ressentait. Cherchant cette fois à intimider son

interlocuteur, il reprocha très-violemment à M. d'Haugwitz d'avoir,

lui, ministre ami de la paix, lui qui avait placé sa gloire dans le

système de la neutralité, qui avait même voulu convertir cette

neutralité en un projet d'alliance avec la France, il lui reprocha

d'avoir eu la faiblesse de se lier à Potsdam avec la Russie et

l'Autriche, et d'avoir contracté avec ces puissances des engagements

qui ne pouvaient le mener qu'à la guerre. Il se plaignit amèrement de

la duplicité de son cabinet, des hésitations de son roi, de l'empire

des femmes sur sa cour, et lui fit entendre que, débarrassé maintenant

des ennemis qu'il avait naguère sur les bras, il était maître de faire

de la Prusse ce qu'il voudrait. Puis avec véhémence, il lui demanda ce

que désirait enfin le cabinet prussien, quel système il comptait

suivre, et parut exiger sur toutes ces questions des explications

complètes, catégoriques et immédiates.

M. d'Haugwitz, troublé d'abord, se remit bientôt, car il avait autant

de sang-froid que d'esprit. À travers cette bruyante colère, il crut

deviner que Napoléon, au fond, souhaitait un raccommodement, et que si

on rompait bien vite les engagements pris avec la coalition, ce

vainqueur, en apparence si courroucé, consentirait à s'apaiser.

M. d'Haugwitz donna donc des explications adroites, spécieuses,

caressantes, sur les circonstances qui avaient dominé et entraîné la

Prusse, livra, sans inconvenance, ceux qui avaient eu la faiblesse de

se laisser maîtriser par de purs accidents, jusqu'à sortir du vrai

système qui convenait à leur pays, et finit par insinuer assez

clairement, que, si Napoléon le voulait, tout serait réparé

promptement, et même que l'alliance manquée tant de fois pourrait

devenir le prix instantané d'une réconciliation immédiate.

Napoléon, jetant dans l'âme de M. d'Haugwitz un regard pénétrant,

reconnut que les Prussiens ne demandaient pas mieux que de faire

volte-face, et de revenir à lui. À tous les coups qu'il avait déjà

portés à l'Europe, il fut charmé d'ajouter une profonde malice, et il

imagina d'offrir sur-le-champ à M. d'Haugwitz le projet que Duroc

avait été chargé de présenter à Berlin, c'est-à-dire l'alliance

formelle de la Prusse avec la France, à la condition tant de fois

renouvelée du Hanovre. C'était assurément entreprendre beaucoup sur

l'honneur du cabinet prussien, car Napoléon lui proposait, on peut

dire à prix d'argent, l'abandon des liens récemment contractés sur le

tombeau du grand Frédéric; il lui proposait, après avoir fait à

Potsdam défection à la France, au profit de l'Europe, de faire à

Vienne défection à l'Europe, au profit de la France. Napoléon n'hésita

pas, et, en énonçant cette proposition, il tint les yeux longtemps

fixés sur le visage de M. d'Haugwitz.

Le ministre prussien ne se montra ni indigné, ni surpris. Il parut

enchanté au contraire de rapporter de Vienne, au lieu d'une

déclaration de guerre, le Hanovre, avec l'alliance de la France, qui

était son système de prédilection. Il faut faire remarquer, pour

l'excuse de M. d'Haugwitz, que, parti de Berlin dans un moment où l'on

se flattait que Napoléon n'arriverait pas jusqu'à Vienne, il avait vu,

même dans cette supposition, le duc de Brunswick, le maréchal

Mollendorf, inquiets des conséquences d'une guerre contre la France,

et insistant pour qu'on ne se déclarât pas avant la fin de décembre.

Or Napoléon avait conquis Vienne, écrasé tous les coalisés à

Austerlitz, et on n'était qu'au 13 décembre. M. d'Haugwitz pouvait

craindre que Napoléon, vainqueur, ne se jetât brusquement sur la

Bohême, et ne tombât comme la foudre à Berlin. Il fut donc heureux de

faire aboutir à une conquête une situation qui menaçait d'aboutir à un

désastre. Quant à la fidélité envers les coalisés, il les traitait

comme ils se traitaient entre eux. Il faut s'en prendre, au surplus,

de la conduite qu'il tint à Vienne, moins à lui qu'à ceux qui, en son

absence, avaient engagé la Prusse dans un défilé sans issue. Il

accepta, séance tenante, l'offre de Napoléon.

Celui-ci, satisfait de voir son idée accueillie, dit à M. d'Haugwitz:

Eh bien, c'est chose décidée, vous aurez le Hanovre. Vous

m'abandonnerez en retour quelques parcelles de territoire dont j'ai

besoin, et vous signerez avec la France un traité d'alliance offensive

et défensive. Mais, arrivé à Berlin, vous imposerez silence aux

coteries, vous les traiterez avec le mépris qu'elles méritent, vous

ferez dominer la politique du ministère sur celle de la cour.--Les

allusions de Napoléon s'adressaient à la reine, au prince Louis et à

l'entourage. Il enjoignit ensuite à Duroc de s'aboucher avec M.

d'Haugwitz, et de rédiger immédiatement le projet de traité.

[En marge: Napoléon, une fois débarrassé de la Prusse, prescrit à M.

de Talleyrand d'exiger le Tyrol de la part de l'Autriche.]

Cet arrangement était à peine conclu, que Napoléon, enchanté de son

ouvrage, écrivit à M. de Talleyrand, pour lui enjoindre de ne rien

terminer à Brünn, de traîner la négociation en longueur quelques jours

encore, car il était assuré d'en finir avec la Prusse, qu'il venait de

conquérir au prix du Hanovre, et il n'avait plus à s'inquiéter

désormais ni des menaces des Anglo-Russes contre la Hollande, ni des

mouvements des archiducs du côté de la Hongrie. Il ajouta qu'il

voulait maintenant le Tyrol péremptoirement, la contribution de guerre

plus résolument que jamais, et que, du reste, il fallait quitter Brünn

pour se transporter à Vienne. La négociation était trop loin de lui à

Brünn, il la désirait plus rapprochée, à Presbourg, par exemple.

[En marge: Traité de Schoenbrunn avec la Prusse.]

C'était le 13 décembre que Napoléon avait vu M. d'Haugwitz. Le traité

fut rédigé le 14, et signé le 15, à Schoenbrunn. Voici quelles en

furent principales conditions.

La France, considérant le Hanovre comme sa propre conquête, le cédait

à la Prusse. La Prusse en retour cédait à la Bavière le marquisat

d'Anspach, cette même province qu'il était si difficile de ne pas

traverser quand on avait la guerre avec l'Autriche. Elle cédait de

plus à la France la principauté de Neufchâtel, le duché de Clèves

contenant la place de Wesel. Les deux puissances se garantissaient

toutes leurs possessions, ce qui signifiait que la Prusse garantissait

à la France ses limites présentes, avec les nouvelles acquisitions

faites en Italie, et les nouveaux arrangements conclus en Allemagne,

et que la France garantissait à la Prusse son état actuel, avec les

additions de 1803, et la nouvelle addition du Hanovre.

C'était un vrai traité d'alliance offensive et défensive, qui de plus

en portait le titre formel, titre repoussé dans tous les traités

antérieurs.

Napoléon avait exigé Neufchâtel, Clèves, et surtout Anspach, qu'il

allait échanger avec la Bavière contre le duché de Berg, afin d'avoir

des dotations à distribuer entre ses meilleurs serviteurs. C'étaient

pour la Prusse de bien faibles sacrifices, et pour lui de précieux

moyens de récompense, car, dans ses vastes desseins, il ne voulait

être grand qu'en rendant tout grand autour de lui, ses ministres, ses

généraux, comme ses parents. Cette négociation était un coup de

maître; elle couvrait de confusion les coalisés, elle mettait

l'Autriche à la discrétion de Napoléon, et, par-dessus tout, elle

assurait à celui-ci la seule alliance désirable et possible,

l'alliance de la Prusse. Mais elle contenait un engagement grave,

celui d'arracher le Hanovre à l'Angleterre, engagement qui pouvait

être un jour fort onéreux, car on devait craindre qu'il n'empêchât la

paix maritime, si dans un temps plus ou moins prochain les

circonstances la rendaient possible.

Napoléon écrivit aussitôt après à M. de Talleyrand que le traité avec

la Prusse était signé, et qu'il fallait quitter Brünn, si les

Autrichiens n'acceptaient pas les conditions qu'il entendait leur

imposer.

M. de Talleyrand, qui aurait voulu que la paix fût déjà conclue, qui

répugnait surtout à maltraiter l'Autriche, éprouva la contrariété la

plus vive. Quant aux négociateurs autrichiens, ils furent atterrés.

Ils rapportaient d'Holitsch de nouvelles concessions, mais pas aussi

étendues que celles qui leur étaient demandées. Ils surent que la

Prusse, pour avoir le Hanovre, les exposait à perdre le Tyrol, et

malgré le danger de différer encore, et de voir Napoléon élever peut

être de nouvelles exigences, danger que M. de Talleyrand s'attachait à

leur faire sentir, ils furent obligés d'en référer à leur souverain.

[En marge: Les négociateurs, réunis à Brünn, se séparent en se donnant

rendez-vous à Presbourg.]

On se sépara donc à Brünn, en se donnant rendez-vous à Presbourg. Le

séjour de Brünn était devenu malsain par les exhalaisons qui

s'échappaient d'une terre chargée de cadavres, et d'une ville remplie

d'hôpitaux.

M. de Talleyrand retourna à Vienne, et trouva Napoléon disposé à

recommencer la guerre, si on ne cédait pas. Il avait en effet ordonné

au général Songis de réparer le matériel de l'artillerie, et de

l'augmenter aux dépens de l'arsenal de Vienne. Il avait même adressé

une réprimande sévère au ministre de la police Fouché, pour avoir

laissé annoncer trop tôt la paix comme certaine.

[En marge: Événements de Naples.]

[En marge: Soudaine violation du traité de neutralité conclu avec la

France.]

Une circonstance toute récente avait contribué à l'animer davantage.

Il venait, d'être informé des événements qui se passaient à Naples.

Cette cour insensée, après avoir stipulé (par le conseil de la Russie,

il est vrai) un traité de neutralité, avait tout à coup levé le

masque, et pris les armes. En apprenant la bataille de Trafalgar, et

les engagements contractés par la Prusse, la reine Caroline avait cru

Napoléon perdu, et s'était décidée à appeler les Russes. Le 19

novembre, une division navale avait déposé sur le rivage de Naples 10

à 12 mille Russes et 6 mille Anglais. La cour de Naples s'était

engagée à joindre 40 mille Napolitains à l'armée anglo-russe. Le

projet consistait à soulever l'Italie sur les derrières des Français,

pendant que Masséna se trouvait au pied des Alpes Juliennes, et

Napoléon presque aux frontières de l'ancienne Pologne. Cette cour

d'émigrés avait cédé à la faiblesse ordinaire aux émigrés, qui est de

croire toujours ce qu'ils désirent, et de se conduire en conséquence.

Napoléon, quand il connut cette scandaleuse violation de la foi jurée,

fut à la fois irrité et satisfait. Son parti était pris, la reine de

Naples devait payer de son royaume la conduite qu'elle venait de

tenir, et laisser vacante une couronne qui serait très-bien placée

dans la famille Bonaparte. Personne en Europe ne pourrait taxer

d'injustice l'acte souverain qui frapperait cette branche de la maison

de Bourbon, et quant à ses protecteurs naturels, la Russie et

l'Autriche, on n'avait plus guère à compter avec eux.

[En marge: Napoléon décide la déchéance des Bourbons de Naples.]

Cependant, à Brünn, les négociateurs autrichiens avaient essayé de

faire insérer dans le traité de paix quelque article qui couvrît la

cour de Naples, dont ils avaient le secret, encore ignoré de Napoléon.

Mais celui-ci, une fois informé, donna l'ordre formel à M. de

Talleyrand de ne rien écouter à ce sujet.--Je serais trop lâche,

dit-il, si je supportais les outrages de cette misérable cour de

Naples. Vous savez avec quelle générosité je me suis conduit envers

elle; mais c'en est fait maintenant, la reine Caroline cessera de

régner en Italie. Quoi qu'il arrive, vous n'en parlerez pas au traité.

C'est ma volonté absolue.--

Les négociateurs attendaient M. de Talleyrand à Presbourg. Il s'y

était rendu. On négociait aux avant-postes des deux armées. Les

archiducs s'étaient rapprochés de Presbourg; ils étaient à deux

marches de Vienne. Napoléon y avait réuni la plus grande partie de ses

troupes. Il y avait amené Masséna par la route de Styrie. Près de deux

cent mille Français se trouvaient concentrés autour de la capitale de

l'Autriche. Napoléon, extrêmement animé, était décidé à reprendre les

hostilités. Mais s'y prêter eût été une trop grande folie de la part

de la cour de Vienne, surtout après la défection de la Prusse, et dans

l'état d'abattement du cabinet russe. Quelque grands que fussent les

sacrifices exigés, le cabinet autrichien, tout en feignant d'abord

d'en repousser l'idée, était résigné à les subir.

[En marge: L'Autriche subit les conditions de Napoléon.]

[En marge: Napoléon obtient l'Italie entière, l'Istrie et la

Dalmatie.]

Il fut donc convenu que l'Autriche abandonnerait l'État de Venise,

avec les provinces de terre ferme, telles que le Frioul, l'Istrie, la

Dalmatie. Ainsi Trieste et les bouches du Cattaro passaient à la

France. Ces territoires devaient être réunis au royaume d'Italie. La

séparation des couronnes de France et d'Italie était de nouveau

stipulée, mais avec un vague d'expressions qui laissait la faculté de

différer cette séparation jusqu'à la paix générale, ou jusqu'à la mort

de Napoléon.

[En marge: La Bavière obtient le Tyrol.]

[En marge: L'archiduc Ferdinand est transporté à Würzbourg.]

La Bavière obtenait le Tyrol, objet de ses éternels désirs, le Tyrol

allemand aussi bien que le Tyrol italien. L'Autriche, en retour,

recevait les principautés de Salzbourg et de Berchtolsgaden, données

en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane; et la

Bavière dédommageait l'archiduc en lui cédant la principauté

ecclésiastique de Würzbourg, qu'elle avait également reçue en 1803 par

suite des sécularisations.

Le territoire de l'Autriche était ainsi mieux tracé, mais elle perdait

avec le Tyrol toute influence sur la Suisse et l'Italie, et l'archiduc

Ferdinand, transporté au milieu de la Franconie, cessait d'être sous

son influence immédiate. L'État qu'on accordait à ce prince n'était

plus comme auparavant une pure annexe de la monarchie autrichienne.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 39 段