pareil lieu.--Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me
force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui
répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de
m'en vouloir.--L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la
situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre
malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins, et lorsqu'il
était exclusivement occupé de l'Angleterre, l'empereur d'Autriche
affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les
projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux
conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa
d'énoncer de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur
François, sans s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon
était disposé par rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord
que l'empereur François séparât sa cause de celle de l'empereur
Alexandre, que l'armée russe se retirât par journées d'étape des États
autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice à cette
condition. Quant à la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la
réglerait plus tard, car cette paix le regardait seul.--Croyez-moi,
dit Napoléon à l'empereur François, ne confondez pas votre cause avec
celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire
en Europe _une guerre de fantaisie_. Vaincue, elle se retire dans ses
déserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la
guerre.--
[En marge: Napoléon convient d'un armistice avec l'empereur
d'Autriche, et exige que l'armée russe se retire immédiatement par
journées d'étapes.]
Les spirituelles expressions de Napoléon ne rendaient que trop bien la
situation des choses en Europe, entre ce grand empire et le reste du
continent. L'empereur François lui engagea sa parole d'homme et de
souverain de ne plus recommencer la guerre, et surtout de ne plus
céder aux suggestions de puissances qui n'avaient rien à perdre dans
la lutte. Il convint d'un armistice pour lui et pour l'empereur
Alexandre, armistice dont la condition était que les Russes se
retireraient par journées d'étape, et que le cabinet autrichien
enverrait sur-le-champ à Brünn des négociateurs chargés de signer une
paix séparée avec la France.
Les deux empereurs se quittèrent avec des marques réitérées de
cordialité. Napoléon mit en voiture ce monarque qu'il venait d'appeler
son frère, et remonta à cheval pour retourner à Austerlitz.
Le général Savary fut envoyé pour suspendre la marche du corps de
Davout. Il se rendit d'abord à Holitsch, à la suite de l'empereur
François, afin de savoir si l'empereur Alexandre accédait aux
conditions proposées. Il vit ce dernier, autour duquel tout était bien
changé depuis la mission qu'il avait remplie quelques jours
auparavant.--Votre maître, lui dit Alexandre, s'est montré bien grand.
Je reconnais toute la puissance de son génie, et quant à moi, je me
retire, puisque mon allié se tient pour satisfait.--Le général Savary
s'entretint quelque temps avec le jeune czar sur la dernière bataille,
lui expliqua comment l'armée française, inférieure en nombre à
l'armée russe, avait cependant paru supérieure sur tous les points,
grâce à l'art de manoeuvrer que Napoléon possédait à un si haut degré.
Il ajouta courtoisement qu'avec l'expérience, Alexandre deviendrait à
son tour homme de guerre, mais que, dans cet art difficile, on n'était
pas maître le premier jour. Après ces flatteries au monarque vaincu,
il partit pour Goeding afin d'arrêter le maréchal Davout, lequel avait
refusé toutes les propositions de suspension d'armes, et était prêt à
assaillir les restes de l'armée russe. On avait vainement affirmé à ce
maréchal, au nom de l'empereur de Russie lui-même, qu'un armistice se
négociait entre Napoléon et l'empereur d'Autriche. Il ne voulait à
aucun prix abandonner sa proie. Mais le général Savary l'arrêta avec
un ordre formel de Napoléon. Ce furent les derniers coups de fusil de
cette immortelle campagne. Les troupes de chaque nation se séparèrent
pour prendre leurs quartiers d'hiver, en attendant ce que décideraient
les négociateurs des puissances belligérantes.
Napoléon se rendit du château d'Austerlitz à Brünn, où il avait mandé
M. de Talleyrand pour régler les conditions de la paix, qui ne pouvait
plus être douteuse désormais, puisque l'Autriche était à bout de
ressources, et que la Russie, pressée d'obtenir un armistice, ramenait
en toute hâte son armée en Pologne. Tandis que la guerre de la
première coalition avait duré cinq ans, celle de la seconde coalition
deux, la guerre que venait de susciter la troisième avait duré trois
mois, tant était devenue irrésistible la puissance de la France
révolutionnaire, concentrée dans une seule main, et tant cette main
était habile et prompte à frapper ceux qu'elle voulait atteindre! Les
événements s'étaient effectivement passés comme Napoléon les avait
tracés d'avance, dans son cabinet à Boulogne. Il avait pris les
Autrichiens à Ulm presque sans coup férir; il avait écrasé les Russes
à Austerlitz, dégagé l'Italie par le seul effet de sa marche offensive
sur Vienne, et réduit à de pures imprudences les attaques sur le
Hanovre et sur Naples. Celle-ci notamment, après la bataille
d'Austerlitz, n'était qu'une folie désastreuse pour la maison de
Bourbon. L'Europe était aux pieds de Napoléon, et la Prusse, entraînée
un moment par la coalition, allait se trouver à la merci du capitaine
qu'elle avait offensé et trahi.
[En marge: Napoléon veut que les négociations pour la paix
s'établissent à Brünn.]
Toutefois, il fallait beaucoup d'habileté pour traiter, car si nos
ennemis, se remettant de leur terreur, et abusant des engagements
qu'ils avaient fait prendre à la Prusse, la forçaient à intervenir
dans les négociations, ils pouvaient encore, à trois contre un,
disputer les conditions de la paix, et dérober au vainqueur une partie
des avantages de la victoire. Aussi Napoléon avait-il voulu que les
négociations s'établissent à Brünn, loin de M. d'Haugwitz, qu'il avait
envoyé à Vienne, et obligé d y rester, en lui donnant rendez-vous dans
cette capitale.
[En marge: Les négociateurs autrichiens voudraient comprendre la
Prusse dans la négociation. Napoléon s'y oppose.]
Tandis que l'on était occupé à combattre, MM. de Giulay et de Stadion
avaient eu à Vienne des pourparlers avec M. de Talleyrand, et ils
avaient demandé à négocier en commun pour la Russie et l'Autriche,
sous la médiation de la Prusse. Depuis l'arrivée de M. d'Haugwitz, ils
l'avaient sommé poliment, mais instamment, d'exécuter la convention de
Potsdam, jugeant bien que, si la Prusse était comprise dans la
négociation, elle serait obligée ou de faire prévaloir les conditions
de paix arrêtées à Potsdam, ou de s'associer à la guerre. M.
d'Haugwitz s'était refusé à traiter de la sorte, en se fondant sur la
nature de sa mission, qui l'obligeait non pas à siéger dans un
congrès, mais à traiter directement avec Napoléon, pour l'amener aux
idées adoptées par le cabinet prussien. Au surplus, M. de Talleyrand
avait coupé court à ces prétentions, en déclarant que l'Autriche
serait seule admise à la négociation. Il signifiait cette résolution à
Vienne, le jour même du 2 décembre, pendant que se livrait la bataille
d'Austerlitz.
[En marge: Sur le voeu exprimé par Napoléon, M. de Stadion est
remplacé dans la négociation par le prince Jean de Lichtenstein.]
[En marge: Les conférences s'ouvrent à Brünn.]
La bataille gagnée, et l'armistice demandé et accordé au bivouac du
vainqueur, la négociation séparée était une condition acceptée
d'avance. Napoléon exigea, comme nous venons de le rapporter, qu'elle
s'ouvrît immédiatement à Brünn avec M. de Talleyrand. Il fit savoir
qu'il voulait bien de M. de Giulay pour traiter, mais non pas de M. de
Stadion, ancien ambassadeur d'Autriche en Russie, tout plein des
préjugés de la coalition, et suscitant par la nature même de son
esprit des difficultés sans cesse renaissantes. Il indiqua, pour
négociateur le prince Jean de Lichtenstein, qui lui avait plu par ses
manières franches et par militaires. On s'empressa d'envoyer celui-ci
à Brünn avec M. de Giulay. L'empereur François étant à Holitsch, on
pouvait communiquer avec lui heures, et s'entendre assez promptement
sur les points contestés. La négociation s'ouvrit donc à Brünn entre
MM. de Talleyrand, de Giulay et de Lichtenstein. Napoléon, après en
avoir établi les bases, se proposait de se rendre ensuite à Vienne,
pour arracher à M. d'Haugwitz l'aveu des faiblesses et des faussetés
de la Prusse, et lui en faire porter la peine.
Mais quelles seraient les bases de la paix? C'est là ce que
discutaient à Brünn Napoléon et M. de Talleyrand, et ce qui était
entre eux le sujet de fréquents et profonds entretiens.
[En marge: Napoléon et M. de Talleyrand arrêtent entre eux les
conditions de la paix.]
Le moment était périlleux pour la sagesse de Napoléon. Victorieux en
trois mois d'une puissante coalition, ayant vu fuir devant ses
soldats, même inférieurs en nombre, les soldats les plus renommés du
continent, n'allait-il pas acquérir de sa puissance un sentiment
exagéré, et prendre en mépris toutes les résistances européennes? Sous
le Consulat, alors qu'il voulait se concilier la France et l'Europe,
on l'avait vu au dedans ménager les partis, au dehors ramener
l'Autriche par la victoire, la Russie par de fines caresses, la Prusse
par l'appât adroitement employé des indemnités germaniques,
l'Angleterre par l'isolement auquel il l'avait réduite, pacifier le
monde d'une manière presque miraculeuse, et déployer la plus admirable
des habiletés, celle de la force qui sait se contenir. Mais bientôt
aussi on l'avait vu, irrité de l'ingratitude des partis, ne plus
garder de mesures avec eux, et les frapper cruellement dans la
personne du duc d'Enghien. On l'avait vu, irrité de la jalousie
provocante de l'Angleterre, lui jeter le gant, qu'elle avait ramassé,
et réunir tous les moyens humains pour l'accabler. Maintenant les
puissances du continent l'ayant, sans motif suffisant, détourné de sa
lutte contre l'Angleterre, et s'étant attiré des défaites qui étaient
de véritables désastres, n'allait-il pas avec elles, comme avec ses
autres ennemis, mettre de côté ces ménagements indispensables même à
la force, et qui composent tout l'art de la politique? Un homme qui
pouvait toujours tirer de son génie et de la bravoure de ses soldats
un événement tel que Marengo ou Austerlitz, compterait-il avec
quelqu'un sur la terre?
M. de Talleyrand, dont nous avons précédemment tracé le caractère et
le rôle sous ce règne, essaya encore, en cette circonstance, quelques
efforts pour modérer Napoléon, mais sans beaucoup de succès. Aimant à
plaire plus qu'à contredire, ayant, en fait de politique européenne,
des penchants plutôt que des opinions, patronant sans cesse
l'Autriche, desservant la Prusse, par une vieille tradition du cabinet
de Versailles, il s'était rendu suspect de complaisance pour l'une,
d'aversion pour l'autre, et n'avait pas auprès de son souverain le
crédit qu'aurait pu obtenir un esprit ferme et convaincu. Du reste,
ici comme en d'autres occasions, s'il n'eut pas le mérite de faire
prévaloir la modération, il eut celui de la conseiller.
M. de Talleyrand, le lendemain de la bataille d'Austerlitz, donna les
conseils que voici au vainqueur enivré de l'Europe.
[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur les conditions à faire à
l'Autriche.]
Il fallait se montrer, suivant lui, modéré et généreux envers
l'Autriche. Cette puissance, considérablement diminuée depuis deux
siècles, devait être beaucoup moins qu'autrefois l'objet de nos
jalousies. Une puissance nouvelle devait prendre sa place dans nos
préoccupations, c'était la Russie; et contre cette dernière,
l'Autriche, loin d'être un danger, était une barrière utile.
L'Autriche, vaste agrégation de peuples étrangers les uns aux autres,
tels que les Autrichiens, les Esclavons, les Hongrois, les Bohêmes,
les Italiens, pourrait facilement se briser, si on affaiblissait le
lien déjà si faible qui retenait les éléments hétérogènes dont elle
était formée, et ses débris auraient plus de tendance à se rattacher à
la Russie qu'à la France. On devait donc s'arrêter dans les coups
portés à l'Autriche, la dédommager même des pertes nouvelles qu'elle
allait subir, et la dédommager d'une manière utile à l'Europe, ce qui
était non-seulement possible, mais facile.
M. de Talleyrand proposait une combinaison ingénieuse, prématurée
toutefois dans l'état de l'Europe, c'était de donner à l'Autriche les
bords du Danube, c'est-à-dire la Valachie et la Moldavie. Ces
provinces, disait-il, valaient mieux que l'Italie elle-même; elles
consoleraient l'Autriche de ses pertes, lui aliéneraient la Russie, et
la rendraient à l'égard de celle-ci le boulevard de l'empire ottoman,
comme elle était déjà celui de l'Europe. Ces provinces, après l'avoir
brouillée avec la Russie, la brouilleraient avec l'Angleterre, et la
constitueraient dès lors l'alliée obligée de la France.
Quant à la Prusse, il n'y avait plus à s'imposer de gêne à son égard,
et on était libre de la traiter comme on voudrait. C'était décidément
une cour fausse, peureuse, sur laquelle on ne pouvait jamais compter.
Il ne fallait plus, pour lui complaire, éloigner de soi l'Autriche,
seule alliée à laquelle on pût songer dans l'avenir.
Telles furent les opinions de M. de Talleyrand en cette occasion. Le
conseil de ménager l'Autriche, de la consoler, de la dédommager même
avec des équivalents bien choisis, était excellent, car la vraie
politique de Napoléon aurait dû être de vaincre et de ménager tout le
monde le lendemain de la victoire. Mais le conseil de traiter la
Prusse légèrement était funeste, et partait d'une politique fausse,
que nous avons déjà signalée. Certes il eût été à désirer qu'on pût
donner les provinces du Danube à l'Autriche, et qu'on pût surtout les
lui faire considérer comme un dédommagement suffisant de ses pertes en
Italie; mais il est douteux qu'elle se fût prêtée à cette combinaison,
car la Valachie et la Moldavie, en lui aliénant la Russie et
l'Angleterre, l'auraient mise dans notre dépendance. Il est douteux en
outre qu'on pût à cette époque se distribuer le territoire européen
aussi librement qu'on le fit deux ans après, à Tilsit. Mais, quoi
qu'il en soit, il fallait se résigner, en voulant dominer l'Italie, à
rencontrer l'Autriche pour ennemie, quelques ménagements qu'on gardât
envers elle; et alors quel allié choisir? Nous l'avons déjà dit plus
d'une fois: brouillés avec l'Angleterre par le désir de l'égalité sur
les mers, avec la Russie par le désir de la suprématie sur le
continent, ne pouvant tirer aucun parti de l'Espagne désorganisée,
que nous restait-il, sinon la Prusse, la Prusse vacillante, il est
vrai, mais bien plus par les scrupules de son souverain que par la
fausseté naturelle de son cabinet, la Prusse n'ayant aucun intérêt
contraire au nôtre, puisqu'elle n'avait pas encore les provinces
rhénanes, compromise déjà dans notre système, ayant les mains pleines
de biens d'Église reçus de nous, ne demandant pas mieux que d'en
recevoir encore, et prête à accepter telle conquête qui l'enchaînerait
pour jamais à notre politique?
On se trompait donc gravement, non pas en voulant ménager l'Autriche,
mais en croyant qu'on pourrait se l'attacher sérieusement, et se
l'attacher assez, pour qu'il n'y eût plus de danger à maltraiter ou à
négliger la Prusse.
[En marge: Vues de Napoléon à l'égard de la nouvelle paix
continentale.]
Napoléon ne partageait pas les erreurs de M. de Talleyrand, mais il en
commettait d'autres, par la passion de dominer, que la haine de ses
ennemis, le succès prodigieux de ses armées, commençaient à exciter
chez lui au delà de toutes les bornes raisonnables.
Il n'avait pas cherché querelle au continent; on était venu au
contraire le détourner de sa grande entreprise contre l'Angleterre,
pour lui déclarer la guerre. Ceux qui avaient commencé cette guerre,
et qui s'étaient fait vaincre, devaient, selon lui, en supporter les
conséquences. Il voulait donc obtenir par la paix le complément de
l'Italie, c'est-à-dire les États vénitiens, actuellement possédés par
l'Autriche, et de plus la solution définitive des questions
germaniques au profit de ses alliés, la Bavière, Baden, le
Wurtemberg.
[En marge: Napoléon veut les États vénitiens et l'Italie entière
jusqu'aux Alpes Juliennes.]
[En marge: Il se propose d'enlever à l'Autriche ses possessions en
Souabe, et de plus le Tyrol.]
Sur ces deux points, Napoléon était absolu, et il n'avait pas tort de
l'être. Il lui fallait Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie, en un
mot l'Italie jusqu'aux Alpes Juliennes, et l'Adriatique avec ses deux
bords, ce qui lui assurait une action sur l'empire ottoman. Quant à
l'Allemagne, il voulait d'abord ramener l'Autriche dans ses frontières
naturelles, l'Inn et la Salza, lui enlever les territoires qu'elle
possédait en Souabe, et qui étaient qualifiés du titre d'AUTRICHE
ANTÉRIEURE, territoires qui étaient pour elle un moyen de tourmenter
les États allemands alliés de la France, et de faire, quand il lui
plaisait, des préparatifs militaires sur le haut Danube. Il voulait
lui enlever les communications du Tyrol avec le lac de Constance et la
Suisse, c'est-à-dire le Vorarlberg. (Voir la carte nº 28.) Il voulait
même, s'il était possible, lui ravir le Tyrol, qui lui donnait la
possession des Alpes, et un passage toujours assuré en Italie. Mais ce
dernier point était difficile à obtenir, parce que le Tyrol était une
vieille possession de l'Autriche, aussi chère à ses affections que
précieuse à ses intérêts. C'était faire subir à l'Autriche une perte
d'environ 4 millions de sujets sur 24, et de 15 millions de florins
sur 103 de revenu. C'étaient donc de cruels sacrifices à exiger
d'elle.
Avec tout ce qu'il allait lui ôter en Allemagne, Napoléon se proposait
de compléter le patrimoine des trois États allemands qui avaient été
ses auxiliaires, la Bavière, Baden et le Wurtemberg. Son intention
était de se ménager, par le moyen de ces trois États, une action sur
la Diète, un chemin vers le Danube, et d'établir d'une manière
éclatante que son alliance profitait à ceux qui l'embrassaient.
Il entendait aussi résoudre favorablement pour ces princes alliés la
question de la noblesse immédiate, et abolir cette noblesse qui leur
créait des ennemis chez eux; il voulait résoudre également toutes les
questions de suzeraineté, et supprimer par ce moyen une foule de
droits d'espèce féodale, fort assujettissants et fort onéreux pour les
États germaniques.
[En marge: Napoléon veut, avec les sacrifices obtenus de l'Autriche,
procurer des agrandissements aux princes de l'Allemagne méridionale,
et contracter avec ceux-ci des alliances de famille.]
Napoléon se proposait enfin, pour s'attacher solidement les trois
princes de l'Allemagne méridionale d'ajouter au lien des bienfaits le
lien des mariages. Il lui fallait des princes et des princesses pour
les unir aux membres de sa dynastie. Il comptait en trouver en
Allemagne, et joindre ainsi à l'avantage d'établissements princiers
l'influence des alliances de famille.
[En marge: Napoléon projette l'union d'Eugène de Beauharnais avec une
princesse de Bavière.]
Le prince Eugène de Beauharnais était cher à son coeur. Il l'avait
fait vice-roi d'Italie; il lui cherchait une épouse. Il avait jeté les
yeux sur la fille de l'électeur de Bavière, princesse remarquable, et
digne de celui auquel elle était destinée. Comme il réservait la plus
grande part des dépouilles de l'Autriche à la Bavière, ce que la
situation et les dangers de cet électorat justifiaient suffisamment,
il voulait que cette part de dépouilles fût la dot du prince français.
Mais la princesse Auguste était promise à l'héritier de Baden, et sa
mère, l'électrice de Bavière, violente ennemie de la Francesco,
alléguait cet engagement pour repousser une alliance qui lui
répugnait. Le général Thiard, ayant contracté des liaisons avec les
petites cours allemandes, lorsqu'il servait dans l'armée de Condé,
avait été envoyé à Munich et à Baden, pour lever les obstacles qui
s'opposaient aux unions projetées. Cet officier, négociateur adroit,
s'était servi de la comtesse d'Hochberg, qui était unie par un mariage
morganatique à l'électeur régnant de Baden, et qui avait besoin de la
France pour faire reconnaître ses enfants. Par l'influence de cette
personne, il avait obtenu de la cour de Baden une démarche délicate,
qui consistait à se désister de toute vue sur la main de la princesse
Auguste de Bavière. Cette démarche obtenue, l'électeur et l'électrice
de Bavière demeuraient sans prétexte pour refuser une alliance qui
leur valait en dot le Tyrol avec une partie de la Souabe.
[En marge: Napoléon songe à d'autres mariages avec les maisons de
Baden et de Wurtemberg.]
Ce n'était point la seule union allemande à laquelle songeât Napoléon.
L'héritier de Baden, auquel on venait d'enlever la princesse Auguste
de Bavière, restait à marier. Napoléon lui destinait mademoiselle
Stéphanie de Beauharnais, personne douée de grâce et d'esprit, et
qu'il voulait créer princesse impériale. Il chargea M. le général
Thiard de conclure cet autre mariage. Enfin le vieux duc de Wurtemberg
avait une fille, la princesse Catherine, dont le malheur a fait
ressortir depuis les nobles qualités. Napoléon désirait l'obtenir pour
son frère Jérôme. Mais des liens contractés par celui-ci en Amérique,
sans autorisation de sa famille, étaient un obstacle qu'on n'avait pas
pu lever encore. Il fallait donc attendre pour ce dernier
établissement. À tous les agrandissements de territoire qu'il
préparait pour les maisons de Bavière, de Wurtemberg et de Baden,
Napoléon voulait ajouter le titre de roi, en laissant à ces maisons la
place qu'elles avaient dans la Confédération germanique.
Ce sont là les avantages que Napoléon entendait tirer de ses dernières
victoires. Exiger l'Italie tout entière était de sa part naturel et
conséquent. Chercher dans les possessions autrichiennes en Souabe des
moyens d'agrandir les princes ses alliés, était bien entendu, car on
reportait l'Autriche derrière l'Inn, et on rendait l'alliance de la
France manifestement utile. Ôter à l'Autriche le Vorarlberg pour le
donner à la Bavière, était sage encore, car on la séparait ainsi de la
Suisse. Mais lui ôter le Tyrol, bien que ce fut une bonne combinaison
quant à l'Italie, c'était accumuler dans son coeur des ressentiments
implacables; c'était la réduire à un désespoir qui, caché dans le
moment, devait éclater tôt ou tard; c'était dès lors se condamner plus
que jamais à une politique mesurée, habile à trouver et à garder des
alliances, puisqu'on se rendait inconciliable la principale des
puissances du continent. Résoudre la question de la noblesse
immédiate, et plusieurs autres questions féodales, pouvait être une
utile simplification, relativement à l'organisation intérieure de
l'Allemagne. Mais agrandir extraordinairement les princes de Baden, de
Bavière, de Wurtemberg, les lier à la France, au point de les rendre
suspects à l'Allemagne, c'était leur créer une position fausse, dont
ils seraient tentés de sortir un jour en devenant infidèles à leur
protecteur; c'était se faire des ennemis de tous les princes
allemands non favorisés, c'était blesser d'une nouvelle façon
l'Autriche blessée déjà en tant de manières, et, ce qui est plus
fâcheux, désobliger la Prusse elle-même; c'était enfin s'immiscer plus
qu'il ne convenait dans les affaires de l'Allemagne, et se préparer de
grands jaloux et de petits ingrats. Napoléon n'aurait pas dû oublier
qu'il avait fallu braquer ses canons sur les portes de Stuttgard pour
les faire ouvrir, qu'il lui fallait, dans le moment même, se servir
d'une femme étrangère pour obtenir un mariage à Baden, et arracher
presque à l'électeur de Bavière sa fille, qu'on n'avait obtenue qu'en
se présentant les clefs du Tyrol dans une main, l'épée de la France
dans l'autre.
Napoléon dépassait donc la vraie mesure de la politique française en
Allemagne, en se créant des alliés trop détachés du système allemand,
et peu sûrs parce que leur position serait fausse. Mais la mesure est
difficile à garder dans la victoire, et puis il était monarque
nouveau, il était excellent chef de famille, il voulait des alliances
et des mariages.
[En marge: Napoléon, outre tous les sacrifices de territoire imposés à
l'Autriche, exige une contribution de cent millions au profit de
l'armée.]
[En marge: Traités d'alliance signés immédiatement avec Baden, le
Wurtemberg et la Bavière.]