Les Français, dans ce renouvellement du combat vers le centre,

allaient se trouver aux prises avec la brigade Kamenski, avec

l'infanterie de Kollowrath et de Miloradovitch, avec la garde

impériale russe. La brigade Thiébault, occupant l'extrême droite du

corps du maréchal Soult, et séparée de la brigade Varé par le village

de Pratzen, se trouvait au milieu d'une équerre de feux, car elle

avait devant elle la ligne reformée des Autrichiens, et en retour sur

sa droite une partie des troupes de Langeron. Cette brigade, composée

du 10e léger, des 14e et 36e de ligne, allait être exposée un moment

au plus grave péril. Comme elle se déployait, et se formait elle-même

en équerre pour faire face à l'ennemi, l'adjudant Labadie, du 36e,

craignant que son bataillon, sous un feu de mousqueterie et de

mitraille reçu à trente pas, ne fut ébranlé dans son mouvement, se

saisit du drapeau, et, se plaçant lui-même en jalon,

s'écrie:--Soldats, voici votre ligne de bataille.--Le bataillon se

déploie avec un parfait aplomb. Les autres l'imitent, la brigade prend

position, et durant quelques instants échange à demi-portée une

fusillade meurtrière. Cependant ces trois régiments auraient

promptement succombé sous une masse de feux croisés, si le combat

s'était prolongé. Le général Saint-Hilaire, admiré de l'armée pour sa

bravoure chevaleresque, s'entretenait avec les généraux Thiébault et

Morand sur le parti à prendre, lorsque le colonel Pouzet du 10e lui

dit: Général, marchons en avant et à la baïonnette, ou nous sommes

perdus.--Oui, en avant! répond le général Saint-Hilaire.--On croise

aussitôt la baïonnette, on se jette à droite sur les Russes de

Kamenski, en face sur les Autrichiens de Kollowrath, et on culbute les

premiers dans les bas-fonds de Sokolnitz et de Telnitz, les seconds

sur les revers du plateau de Pratzen, vers la route d'Austerlitz.

Tandis que la brigade Thiébault, livrée quelque temps à elle-même,

s'en tirait avec tant de bonheur et de vaillance, la brigade Varé et

la division Vandamme, placées de l'autre côté du village de Pratzen,

n'avaient pas à beaucoup près autant de peine à repousser le retour

offensif des Austro-Russes, et les avaient bientôt refoulés au pied du

plateau qu'ils essayaient vainement de gravir. Dans l'ardeur qui

entraînait nos troupes, le premier bataillon du 4e de ligne,

appartenant à la division Vandamme, s'était laissé emporter à la

poursuite des Russes, sur des terrains inclinés et couverts de vignes.

Le grand-duc Constantin avait sur-le-champ envoyé un détachement de

cavalerie de la garde, qui, surprenant ce bataillon au milieu des

vignes, l'avait renversé avant qu'il eût pu se former en carré. Dans

cette confusion, le porte-drapeau du régiment avait été tué. Un

sous-officier, voulant recueillir l'aigle, avait été tué à son tour.

Un soldat l'avait saisi des mains du sous-officier, et, mis lui-même

hors de combat, n'avait pu empêcher les cavaliers de Constantin

d'enlever ce trophée.

[En marge: Combat de cavalerie entre la garde impériale française et

la garde impériale russe.]

Napoléon, qui était venu renforcer le centre avec l'infanterie de sa

garde, tout le corps de Bernadotte et les grenadiers Oudinot, aperçoit

de la hauteur où il est placé l'échauffourée de ce bataillon.--Il y a

là du désordre, dit-il à Rapp, il faut le réparer.--Aussitôt Rapp, à

la tête des mameluks et des chasseurs à cheval de la garde, vole au

secours du bataillon compromis. Le maréchal Bessières suit Rapp avec

les grenadiers à cheval. La division Drouet, du corps de Bernadotte,

formée des 94e et 95e régiments, et du 27e léger, s'avance en seconde

ligne, conduite par le colonel Gérard, aide de camp de Bernadotte, et

officier d'une grande énergie, pour s'opposer à l'infanterie de la

garde russe.

Rapp, en se montrant, attire la cavalerie ennemie qui sabrait nos

fantassins couchés par terre. Cette cavalerie se dirige sur lui avec

quatre pièces de canon attelées. Malgré une décharge à mitraille, Rapp

s'élance, et enfonce la cavalerie impériale. Il pousse en avant, et

passe au delà du terrain que le bataillon du 4e couvrait de ses

débris. Aussitôt les soldats de ce bataillon se relèvent, et se

reforment pour venger leur échec. Rapp, arrivé jusqu'aux lignes de la

garde russe, est assailli par une seconde charge de cavalerie. Ce sont

les chevaliers-gardes d'Alexandre, qui, dirigés par leur colonel,

prince Repnin, se jettent sur lui. Le brave Morland, colonel des

chasseurs de la garde impériale française, est tué; les chasseurs sont

ramenés. Mais dans ce moment arrivent au galop les grenadiers à

cheval, conduits par le maréchal Bessières au secours de Rapp. Ces

superbes cavaliers, montés sur de grands chevaux, sont jaloux de se

mesurer avec les chevaliers-gardes d'Alexandre. Une mêlée de plusieurs

minutes s'engage entre les uns et les autres. L'infanterie de la garde

russe, témoin de ce rude combat, n'ose pas faire feu, de peur de tirer

sur les siens. Enfin les grenadiers à cheval de Napoléon, vieux

soldats éprouvés en cent batailles, triomphent des jeunes cavaliers

d'Alexandre, les dispersent, après en avoir étendu un certain nombre

sur la terre, et reviennent vainqueurs auprès de leur maître.

[En marge: Napoléon, après avoir assuré la position sur le plateau de

Pratzen, se reporte à droite pour terminer la bataille.]

[En marge: Affreux désastre des trois colonnes de Buxhoewden, prises

entre deux feux et jetées dans les étangs.]

Napoléon, qui assistait à cet engagement, fut enchanté de voir la

jeunesse russe punie de sa jactance. Entouré de son état-major, il

reçut Rapp, qui revenait blessé, couvert de sang, suivi du prince

Repnin prisonnier, et lui donna d'éclatants témoignages de

satisfaction. Pendant ce temps, les trois régiments de la division

Drouet, amenés par le colonel Gérard, poussaient l'infanterie de la

garde russe sur le village de Kreznowitz, enlevaient ce village, et

faisaient beaucoup de prisonniers. Il était une heure de l'après-midi,

la victoire ne présentait plus de doute, car Lannes et Murat étant

maîtres de la plaine à gauche, le maréchal Soult, appuyé par toute la

réserve, étant maître du plateau de Pratzen, il ne restait plus qu'à

se rabattre sur la droite, et à jeter dans les étangs les trois

colonnes russes de Buxhoewden, si vainement obstinées à nous couper de

la route de Vienne. Napoléon, laissant alors le corps de Bernadotte

sur le plateau de Pratzen, et tournant à droite avec le corps du

maréchal Soult, la garde et les grenadiers Oudinot, voulut recueillir

lui-même le prix de ses profondes combinaisons, et vint par la route

qu'avaient suivie les trois colonnes de Buxhoewden en descendant du

plateau de Pratzen, les assaillir par derrière. Il était temps qu'il

arrivât, car le maréchal Davout et son lieutenant le général Friant,

courant sans cesse de Kobelnitz à Telnitz, pour empêcher les Russes de

franchir le Goldbach, allaient finir par succomber. Le brave Friant

avait eu quatre chevaux tués sous lui dans la journée. Mais tandis

qu'il faisait les derniers efforts, Napoléon apparaît tout à coup à la

tête d'une masse de forces écrasante. Une affreuse confusion se

produit alors parmi les Russes surpris et désespérés. La colonne de

Pribyschewski tout entière, et une moitié de celle de Langeron restée

devant Sokolnitz, se voient entourées sans aucun espoir de salut,

puisque les Français arrivent sur leurs derrières par les routes

qu'elles-mêmes ont parcourues le matin. Ces deux colonnes se

dispersent; une partie est faite prisonnière dans Sokolnitz, une autre

se réfugie vers Kobelnitz, et est enveloppée près des marécages de ce

nom. Une troisième enfin s'engage vers Brünn, et est contrainte de

déposer les armes près de la route de Vienne, là même où les Russes

s'étaient donné rendez-vous dans l'espérance de la victoire.

Le général Langeron, avec les débris de la brigade Kamenski et

quelques bataillons qu'il avait retirés de Sokolnitz avant le

désastre, s'était réfugié vers Telnitz et les étangs, près du lieu où

se trouvait Buxhoewden avec la colonne Doctoroff. L'inepte commandant

de l'aile gauche des Russes, tout fier avec 29 bataillons et 22

escadrons d'avoir disputé le village de Telnitz à cinq ou six

bataillons français, était immobile, attendant le succès des colonnes

Langeron et Pribyschewski. Il portait sur son visage, à en croire un

témoin oculaire, les signes des excès auxquels il se livrait

habituellement. Langeron, accouru sur ce point, lui raconte avec

vivacité ce qui se passe.--Vous ne voyez partout que des ennemis, lui

répond brutalement Buxhoewden.--Et vous, réplique Langeron, vous

n'êtes en état d'en voir nulle part.--Mais dans cet instant le corps

du maréchal Soult paraît sur le versant du plateau vers les lacs, et

se dirige sur la colonne Doctoroff pour la pousser dans les étangs. Il

n'est plus possible de douter du péril. Buxhoewden, avec quatre

régiments qu'il avait eu l'impéritie de laisser inactifs auprès de

lui, essaye de regagner la route par laquelle il était venu, et qui

passait par le village d'Augezd, entre le pied du plateau de Pratzen

et l'étang de Satschan. Il s'y porte précipitamment, ordonnant au

général Doctoroff de se sauver comme il pourrait. Langeron se joint à

lui avec les restes de sa colonne. Buxhoewden traverse Augezd au

moment même où la division Vandamme, descendant la hauteur, y arrive

de son côté. Il essuie en fuyant le feu des Français, et parvient à se

mettre en sûreté, avec une portion de ses troupes. La majeure partie

suivie des débris de Langeron est arrêtée court par la division

Vandamme, maîtresse d'Augezd. Alors tous ensemble se jettent vers les

étangs glacés, et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre

ces étangs, affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut

résister au poids des hommes, des chevaux, des canons. Elle fléchit en

quelques points sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur

quelques autres, et offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en

foule.

[Illustration: BATAILLE D'AUSTERLITZ.]

[En marge: Quelques mille Russes ensevelis sous la glace rompue.]

Napoléon, arrivé sur les pentes du plateau de Pratzen, du côté des

étangs, aperçoit le désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait

tirer à boulet, par une batterie de la garde, sur les parties de la

glace qui résistent encore, et achève la ruine des malheureux qui s'y

étaient réfugiés. Près de deux mille trouvent la mort sous cette glace

brisée.

[En marge: Honorable conduite du général Doctoroff.]

Entre l'armée française et ces inaccessibles étangs, reste encore la

malheureuse colonne Doctoroff, dont un détachement vient de se sauver

avec Buxhoewden, et un autre de s'engloutir sous la glace. Le général

Doctoroff, laissé dans cette cruelle situation, se conduit avec le

plus noble courage. Le terrain, en se rapprochant des lacs, se

relevait de manière à offrir une sorte d'appui. Le général Doctoroff

s'adosse à ce relèvement du terrain, et forme trois lignes de ses

troupes; il place la cavalerie en première ligne, l'artillerie en

seconde, l'infanterie en troisième. Ainsi déployé, il oppose aux

Français une ferme contenance, pendant qu'il envoie quelques escadrons

chercher une route entre l'étang de Satschan et celui de Menitz.

[En marge: Destruction d'une partie de la colonne Doctoroff.]

Un dernier et rude combat s'engage sur ce terrain. Les dragons de la

division Beaumont, empruntés à Murat, et amenés de la gauche à la

droite, chargent la cavalerie autrichienne de Kienmayer, qui, après

avoir fait son devoir, se retire sous la protection de l'artillerie

russe. Celle-ci, demeurée immobile à ses pièces, couvre de mitraille

les dragons, qui essayent en vain de l'enlever. L'infanterie du

maréchal Soult marche à son tour sur cette artillerie, malgré un feu à

bout portant, s'en empare, et pousse l'infanterie russe sur Telnitz.

De son côté, le maréchal Davout, avec la division Friant, entre dans

Telnitz. Dès lors les Russes n'ont plus pour s'enfuir qu'un étroit

passage entre Telnitz et les étangs. Les uns, s'y précipitant

pêle-mêle, y trouvent la mort comme ceux qui les y ont précédés. Les

autres parviennent à se retirer, par un chemin qu'on a découvert entre

les étangs de Satschan et de Menitz. La cavalerie française les suit

sur cette chaussée, en les harcelant dans leur retraite. La terre

glaise de ces contrées, que le soleil de la journée a convertie de

glace en boue épaisse, cède sous les pas des hommes et des chevaux.

L'artillerie des Russes s'y enfonce. Leurs chevaux, plutôt faits pour

courir que pour tirer, ne pouvant dégager leurs canons, les y

abandonnent. Nos cavaliers recueillent au milieu de cette déroute

trois mille prisonniers et une grande quantité de canons. «J'avais vu

déjà, s'écrie l'un des acteurs de cette scène affreuse, le général

Langeron, quelques batailles perdues; je n'avais pas l'idée d'une

pareille défaite.»

[En marge: Fuite des deux empereurs.]

En effet, d'une aile à l'autre de l'armée russe, il n'y avait en ordre

que le corps du prince Bagration, que Lannes n'avait pas osé

poursuivre, dans l'ignorance où il était de ce qui se passait à la

droite de l'armée. Tout le reste était dans un affreux désordre,

poussant des cris sauvages, pillant les villages épars sur la route,

pour se procurer quelques vivres. Les deux souverains de Russie et

d'Autriche fuyaient ce champ de bataille, sur lequel ils entendaient

les Français crier _vive l'Empereur!_ Alexandre était dans un profond

abattement. L'empereur François, plus tranquille, supportait ce

désastre avec sang-froid. Dans le malheur commun il avait du moins une

consolation: les Russes ne pouvaient plus prétendre que la lâcheté des

Autrichiens faisait toute la gloire de Napoléon. Les deux princes

couraient rapidement à travers les champs de la Moravie, au milieu

d'une obscurité profonde, séparés de leur maison, et exposés à être

insultés par la barbarie de leurs propres soldats. L'empereur

d'Autriche, voyant tout perdu, prit sur lui d'envoyer le prince Jean

de Lichtenstein à Napoléon, pour demander un armistice, avec promesse

de signer la paix sous quelques jours. Il le chargea en outre

d'exprimer à Napoléon le désir d'avoir avec lui une entrevue aux

avant-postes.

[En marge: Le prince Jean de Lichtenstein envoyé à Napoléon le soir

même de la bataille, pour demander un armistice et la paix.]

Le prince Jean, qui avait bien rempli son devoir dans la journée,

pouvait se présenter honorablement au vainqueur. Il se rendit en toute

hâte au quartier général français. Napoléon, victorieux, était occupé

à parcourir le champ de bataille, pour faire relever les blessés. Il

ne voulait pas prendre de repos avant d'avoir donné à ses soldats les

soins auxquels ils avaient tant de droits. Obéissant à ses ordres,

aucun d'eux n'avait quitté les rangs pour emporter les hommes atteints

de blessures. Aussi le sol en était-il jonché sur un espace de plus de

trois lieues. Il était couvert surtout de cadavres russes. Le champ de

bataille était affreux à voir. Mais ce spectacle touchait peu nos

vieux soldats de la révolution. Habitués aux horreurs de la guerre,

ils regardaient les blessures, la mort, comme une suite naturelle des

combats, et comme peu de chose au sein de la victoire. Ils étaient

ivres de satisfaction, et poussaient des acclamations bruyantes

lorsqu'ils apercevaient le groupe d'officiers qui signalait la

présence de Napoléon. Son retour au quartier général, qu'on avait

établi à la maison de poste de Posoritz, offrit l'aspect d'une marche

triomphale.

Cette âme, dans laquelle de si amères douleurs devaient un jour

succéder à des joies si vives, goûtait en cet instant les délices du

plus magnifique succès, et du mieux mérité, car, si la victoire est

souvent une pure faveur du hasard, elle était ici le prix de

combinaisons admirables. Napoléon, en effet, devinant avec la

pénétration du génie que les Russes voudraient lui enlever la route de

Vienne, et qu'alors ils se placeraient entre lui et les étangs, les

avait, par son attitude même, encouragés à y venir, puis,

affaiblissant sa droite, renforçant son centre, il s'était jeté avec

le gros de son armée sur les hauteurs de Pratzen par eux abandonnées,

les avait ainsi coupés en deux, et précipités dans un gouffre, duquel

ils n'avaient pu sortir. La majeure partie de ses troupes, gardée en

réserve, n'avait presque pas agi, tant une pensée juste rendait sa

position forte, tant aussi la valeur de ses soldats lui permettait de

les présenter en nombre inférieur à l'ennemi. On peut dire que sur 65

mille Français, 40 ou 45 mille au plus avaient combattu, car le corps

de Bernadotte, les grenadiers et l'infanterie de la garde n'avaient

échangé que quelques coups de fusil. Ainsi 45 mille Français avaient

vaincu 90 mille Austro-Russes.

[En marge: Résultats matériels de la bataille d'Austerlitz.]

Les résultats de la journée étaient immenses: 15 mille morts, noyés

ou blessés, environ 20 mille prisonniers, parmi lesquels 10 colonels

et 8 généraux, 180 bouches à feu, une immense quantité de chevaux, de

voitures d'artillerie et de bagages, tels étaient les pertes de

l'ennemi et les trophées des Français. Ceux-ci avaient à regretter

environ 7 mille hommes, tant morts que blessés.

[En marge: Napoléon consent à une entrevue avec l'empereur

d'Autriche.]

Napoléon, rentré à son quartier général de Posoritz, y reçut le prince

Jean de Lichtenstein. Il l'accueillit en vainqueur plein de

courtoisie, et convint d'une entrevue avec l'empereur d'Autriche, aux

avant-postes des deux armées, pour le surlendemain. Il ne devait être

accordé d'armistice qu'après que les deux empereurs de France et

d'Autriche se seraient vus et expliqués.

[En marge: Napoléon s'établit au château d'Austerlitz, et donne à la

grande bataille du 2 décembre le nom de ce château.]

Le lendemain Napoléon porta son quartier général à Austerlitz, château

appartenant à la famille de Kaunitz. Il s'y établit, et voulut donner

le nom de ce château à la bataille, que les soldats appelaient déjà la

bataille des trois empereurs. Elle a porté depuis, et elle portera

dans les siècles, le nom qu'elle a reçu du capitaine immortel qui l'a

gagnée. Il adressa à ses soldats la proclamation qui suit:

«Austerlitz, 12 frimaire.

»SOLDATS,

»Je suis content de vous: vous avez à la journée d'Austerlitz

justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez

décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent

mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et

d'Autriche, a été en moins de quatre heures ou coupée ou

dispersée. Ce qui a échappé a votre fer s'est noyé dans les lacs.

»Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de

Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de

trente mille prisonniers[11] sont le résultat de cette journée à

jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre

supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez

plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième

coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être

éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple avant de passer

le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties, et

assure des récompenses à nos alliés.

»Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le

bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous

ramènerai en France: là vous serez l'objet de mes plus tendres

sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous

suffira de dire: J'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que

l'on vous réponde: Voilà un brave.

»NAPOLÉON.»

[Note 11: Les nombres exacts n'étaient pas encore connus.]

[En marge: Murat se trompe sur la direction que prend l'ennemi dans sa

retraite, et le poursuit sur la route d'Olmütz.]

[En marge: La direction des Russes étant connue, le corps du maréchal

Davout est envoyé à leur poursuite sur la Morava.]

Il fallait suivre l'ennemi, que tous les rapports représentaient comme

étant dans une déroute complète. Dans cette confusion, Napoléon,

trompé par Murat, avait cru que l'armée fugitive se dirigeait sur

Olmütz, et il avait envoyé sur ce point la cavalerie avec le corps de

Lannes. Mais le lendemain, 3 décembre, des renseignements plus exacts,

recueillis par le général Thiard, apprirent que l'ennemi se dirigeait

par la route de Hongrie sur la Morava. Napoléon se hâta de reporter

ses colonnes sur Nasiedlowitz et Goeding. (Voir la carte nº 32.) Le

maréchal Davout, renforcé par le ralliement de toute la division

Friant et par l'arrivée en ligne de la division Gudin, n'avait pas

perdu de temps, grâce à sa position plus rapprochée de la route de

Hongrie. Il se mit à la poursuite des Russes, et les serra de près. Il

voulait les atteindre avant le passage de la Morava, et enlever

peut-être une partie de leur armée. Après avoir marché le 3, il était

le 4 au matin en vue de Goeding, prêt à les joindre. La plus grande

confusion régnait dans Goeding. Au delà était un château de l'empereur

d'Autriche, celui d'Holitsch, où les deux souverains alliés avaient

cherché un asile. Le trouble n'y était pas moins grand qu'à Goeding.

Les officiers russes continuaient à tenir le plus inconvenant langage

sur le compte des Autrichiens. Ils s'en prenaient à eux de la commune

défaite, comme s'ils n'eussent pas dû l'attribuer à leur présomption,

à l'ineptie de leurs généraux et à la légèreté de leur gouvernement.

Les Autrichiens s'étaient d'ailleurs aussi bien comportés que les

Russes sur le champ de bataille.

Les deux monarques vaincus étaient assez froids l'un pour l'autre.

L'empereur François voulut conférer avec l'empereur Alexandre, avant

de se rendre à l'entrevue convenue avec Napoléon. Ils tombèrent

d'accord qu'il fallait demander un armistice et la paix, car il était

impossible de lutter plus longtemps. Alexandre, sans l'avouer,

désirait qu'on sauvât au plus tôt lui et son armée des conséquences

d'une poursuite impétueuse, telle qu'on pouvait la craindre de

Napoléon. Quant aux conditions, il laissait à son allié le soin de les

régler à sa volonté. L'empereur François devant supporter seul les

frais de la guerre, les conditions auxquelles on signerait la paix le

regardaient exclusivement. Quelque temps auparavant, Alexandre, se

prétendant l'arbitre de l'Europe, aurait dit que ces conditions le

regardaient aussi. Son orgueil était moins exigeant depuis la journée

du 2 décembre.

[En marge: Entrevue de Napoléon et de l'empereur d'Autriche aux

avant-postes des deux armées.]

L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à

moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de

Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes

français et autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un

feu de bivouac, allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse

d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le

reçut au bas de sa voiture, et l'embrassa. Le monarque autrichien,

rassuré par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un

long entretien. Les principaux officiers des deux armées se tenaient à

l'écart, et regardaient avec une vive curiosité ce spectacle

extraordinaire, du successeur des Césars, vaincu et demandant la paix

au soldat couronné, que la révolution française avait porté au faîte

des grandeurs humaines.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 39 段