Les trois colonnes russes chargées d'attaquer Telnitz et Sokolnitz

s'étaient ébranlées dès sept heures du matin. Elles étaient sous les

ordres immédiats des généraux Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, et

sous le commandement supérieur du général Buxhoewden, officier

médiocre et inactif, tout enorgueilli d'une faveur qu'il devait à un

mariage de cour, commandant aussi peu la gauche de l'armée russe, que

le général en chef Kutusof en commandait l'ensemble. Il marchait de sa

personne avec la colonne du général Doctoroff, formant l'extrémité de

la ligne russe, et appelée à combattre la première. Il ne se souciait

nullement des autres colonnes, et du concert à mettre dans leurs

divers mouvements; ce qui était fort heureux pour nous, car si elles

avaient agi ensemble, et assailli en masse Telnitz et Sokolnitz, la

division Friant n'étant point encore arrivée sur ce point, elles

auraient pu gagner du terrain sur notre droite, beaucoup plus qu'il

n'était utile de leur en livrer.

[En marge: Vive résistance des chasseurs corses à la colonne

Doctoroff.]

[En marge: La colonne de Doctoroff parvient à franchir le Goldbach.]

[En marge: Arrivée de la division Friant à Telnitz, et reprise de ce

village.]

[En marge: Conduite héroïque du général Friant et de sa division.]

La colonne de Doctoroff avait bivouaqué comme les autres sur la

hauteur de Pratzen. Au pied de cette hauteur, dans le bas-fond qui la

séparait de notre droite, se trouvait un village appelé Augezd, et

dans ce village une avant-garde sous les ordres du général Kienmayer,

composée de cinq bataillons et de quatorze escadrons autrichiens.

(Voir la carte nº 33.) Cette avant-garde devait balayer la plaine

entre Augezd et Telnitz, pendant que la colonne Doctoroff descendrait

des hauteurs. Les Autrichiens, jaloux de montrer aux Russes qu'ils se

battaient aussi bien qu'eux, abordèrent le village de Telnitz avec

beaucoup de résolution. Il fallait franchir à la fois le ruisseau,

coulant ici dans des fossés, puis une hauteur couverte de vignes et de

maisons. Nous avions en cet endroit, outre le 3e de ligne, le

bataillon des chasseurs corses, embusqué derrière les accidents du

terrain. Ces adroits tirailleurs, ajustant avec sang-froid les

hussards qu'on avait envoyés en avant, en abattirent un grand nombre.

Ils accueillirent de la même manière le régiment de Szeckler

(infanterie), et en une demi-heure couchèrent à terre une partie de ce

régiment. Les Autrichiens, fatigués de ce combat meurtrier et sans

résultat, assaillirent en masse le village de Telnitz, avec leurs cinq

bataillons réunis, mais ne réussirent pas à y pénétrer, grâce à la

fermeté du 3e de ligne, qui les reçut avec la vigueur d'une troupe

éprouvée. Tandis que l'avant-garde de Kienmayer s'épuisait ainsi en

efforts impuissants, la colonne Doctoroff, forte de vingt-quatre

bataillons, conduite par le général Buxhoewden, parut, après s'être

fait attendre plus d'une heure, et vint aider les Autrichiens à

s'emparer de Telnitz, que le 3e de ligne ne suffisait plus à défendre.

Le lit du ruisseau fut franchi, et le général Kienmayer lança ses

quatorze escadrons dans la plaine au delà de Telnitz, contre la

cavalerie légère du général Margaron. Celle-ci soutint bravement

plusieurs charges, et ne put tenir cependant contre une telle masse de

cavalerie. La division Friant, conduite par le maréchal Davout,

n'étant pas encore arrivée de Gross-Raigern, notre droite se trouva

entièrement débordée. Mais le général Buxhoewden après s'être

longtemps fait attendre, fut obligé d'attendre à son tour la seconde

colonne, que commandait le général Langeron. Cette dernière avait été

retenue par un accident singulier. La masse de la cavalerie, destinée

à occuper la plaine qui était à la droite des Russes et à la gauche

des Français, avait mal compris l'ordre qui lui prescrivait de prendre

cette position; elle était venue s'établir à Pratzen même, au milieu

des bivouacs de la colonne de Langeron. Ayant reconnu son erreur,

cette cavalerie, pour se rendre à sa véritable place, avait coupé et

retardé longtemps les colonnes de Langeron et de Pribyschewski. Le

général Langeron, arrivé enfin devant Sokolnitz, en entreprit

l'attaque. Mais pendant ce temps le général Friant était accouru en

toute hâte avec sa division composée de cinq régiments d'infanterie et

de six régiments de dragons. Le 1er régiment de dragons, attaché pour

cette journée à la division Bourcier, fut dirigé au grand trot sur

Telnitz. Déjà les Austro-Russes, victorieux sur ce point, commençaient

à dépasser le Goldbach, et à déborder le 3e de ligne, ainsi que la

cavalerie légère de Margaron. Les dragons du 1er régiment, en

approchant de l'ennemi, se mirent au galop, et rejetèrent dans Telnitz

tout ce qui avait essayé d'en déboucher. Les généraux Friant et

Heudelet, arrivant avec la première brigade, composée du 108e de ligne

et des voltigeurs du 15e léger, entrèrent dans Telnitz baïonnette

baissée, en chassèrent les Autrichiens et les Russes, les poussèrent

pêle-mêle au delà des fossés qui forment le lit du Goldbach, et

restèrent maîtres du terrain, après l'avoir couvert de morts et de

blessés. Malheureusement le brouillard, quoique dissipé presque

partout, régnait encore dans les bas-fonds. Il enveloppait Telnitz, où

l'on se trouvait dans une sorte de nuage. Le 26e léger, de la division

Legrand, venu au secours du 3e de ligne, apercevant confusément des

masses de troupes au delà du ruisseau, sans distinguer la couleur de

leur uniforme, fit feu sur le 108e, en croyant tirer sur l'ennemi.

Cette attaque inattendue ébranla le 108e, qui se replia dans la

crainte d'être tourné. Profitant de cette circonstance, les Russes et

les Autrichiens, forts en ce point de vingt-neuf bataillons, reprirent

l'offensive, et repoussèrent de Telnitz la brigade Heudelet, pendant

que le général Langeron, abordant avec douze bataillons russes le

village de Sokolnitz, situé sur le Goldbach un peu au-dessus de

Telnitz, avait réussi à y pénétrer. Les deux colonnes ennemies de

Doctoroff et de Langeron commencèrent alors à déboucher l'une de

Telnitz, l'autre de Sokolnitz. Dans ce même temps la colonne du

général Pribyschewski avait attaqué et pris le château de Sokolnitz,

placé au-dessus du village du même nom. À cet aspect, le général

Friant, qui, dans cette journée comme en tant d'autres, se conduisit

en héros, lance le général Bourcier avec ses six régiments de dragons

sur la colonne de Doctoroff, à l'instant où celle-ci se déployait au

delà de Telnitz. Les Russes présentent leurs baïonnettes à nos

dragons, mais les charges de nos cavaliers, répétées à outrance, les

empêchent de s'étendre, et soutiennent la brigade Heudelet qui leur

est opposée. Le général Friant se met ensuite à la tête de la brigade

Lochet, composée du 48e et du 111e de ligne, et fond sur la colonne

Langeron, qui dépassait déjà le village de Sokolnitz, l'y ramène, y

entre à sa suite, l'en expulse, et la rejette au delà du Goldbach.

Sokolnitz occupé, le général Friant en commet la garde au 48e, et

marche avec sa troisième brigade, celle de Kister, composée du 33e de

ligne et du 15e léger, pour disputer à la colonne de Pribyschewski le

château de Sokolnitz. Il réussit encore à refouler celle-ci. Mais,

tandis qu'il est aux prises avec les troupes de Pribyschewski, devant

le château de Sokolnitz, la colonne de Langeron, réattaquant le

village dépendant de ce château, est près d'accabler le 48e qui,

retiré dans les maisons du village, se défend avec une admirable

vaillance. Le général Friant y revient, et dégage le 48e. Ce brave

général, et son illustre chef le maréchal Davout, courant sans cesse

d'un point à l'autre, sur cette ligne du Goldbach si vivement

disputée, se battent avec 7 à 8 mille fantassins et 2,800 chevaux

contre 35 mille Russes. En effet, la division Friant, par la marche de

trente-six lieues qu'elle avait exécutée, était réduite à 6 mille

hommes au plus, et avec le 3e de ligne ne faisait pas plus de 7 à 8

mille combattants. Mais les hommes restés en arrière, arrivant à

chaque instant au bruit du canon, remplissaient successivement les

vides que le feu de l'ennemi opérait dans ses rangs.

[En marge: Le maréchal Soult attaque avec son corps le plateau de

Pratzen, formant le centre des Russes.]

Pendant ce combat acharné vers notre droite, le maréchal Soult au

centre avait assailli la position de laquelle dépendait le sort de la

bataille. Au signal donné par Napoléon, les deux divisions Vandamme et

Saint-Hilaire, formées en colonnes serrées, avaient franchi d'un pas

rapide les pentes du plateau de Pratzen. (Voir la carte nº 33.) La

division Vandamme avait pris à gauche, celle de Saint-Hilaire à droite

du village de Pratzen, qui est profondément encaissé dans un ravin

aboutissant au ruisseau de Goldbach, près de Puntowitz. Tandis que les

Français se portaient en avant, le centre de l'armée ennemie, composé

de l'infanterie autrichienne de Kollowrath et de l'infanterie russe de

Miloradovitch, fort de vingt-sept bataillons, commandé directement par

le général Kutusof et les deux empereurs, était venu se déployer sur

le plateau de Pratzen, pour y prendre la place des trois colonnes de

Buxhoewden, descendues dans les bas-fonds. Nos soldats, sans répondre

à la fusillade qu'ils essuyaient, continuaient à gravir la hauteur,

surprenant par leur allure vive et résolue les généraux ennemis qui

s'attendaient à les trouver en retraite[9].

[Note 9: Le prince Czartoryski, placé entre les deux empereurs, fit

remarquer à l'empereur Alexandre la marche leste et décidée des

Français qui gravissaient le plateau, sans répondre au feu des Russes.

Ce prince ému à cette vue sentit défaillir la confiance qu'il avait

éprouvée jusque-là, et en conçut un pressentiment sinistre qui ne

l'abandonna pas de la journée.]

Arrivés au village de Pratzen, ils le franchissent sans s'y arrêter.

Le général Morand passe outre à la tête du 10e léger, et va se former

sur le plateau. Le général Thiébault[10] le suit avec sa brigade,

composée du 14e et du 36e de ligne, et tandis qu'il s'avance reçoit

tout à coup, par derrière, une décharge de mousqueterie, qui partait

de deux bataillons russes cachés dans le ravin au fond duquel le

village de Pratzen est situé. Le général Thiébault fait alors une

halte d'un instant, rend à bout portant le feu qu'il a reçu, et entre

dans le village avec l'un de ses bataillons. Il disperse ou prend les

Russes qui l'occupaient; puis il revient pour soutenir le général

Morand, déployé sur le plateau. De son côté, la brigade Varé, la

seconde de la division Saint-Hilaire, passant à la gauche du village,

était venue se ranger en face de l'ennemi, tandis que Vandamme, avec

toute sa division, s'étendant plus à gauche encore, prenait position

près d'un petit mamelon appelé Stari-Winobradi, qui domine le plateau

de Pratzen. Les Russes avaient établi sur ce mamelon cinq bataillons

et une nombreuse artillerie.

[Note 10: Celui qui est mort récemment.]

L'infanterie autrichienne de Kollowrath et l'infanterie russe de

Miloradovitch étaient disposées sur deux lignes. Le maréchal Soult,

sans perdre de temps, porte en avant les divisions Saint-Hilaire et

Vandamme. Le général Thiébault, formant avec sa brigade la droite de

la division Saint-Hilaire, avait une batterie de douze pièces. Il les

fait charger à boulet et mitraille, et commence un feu meurtrier sur

l'infanterie qui lui était opposée. Ce feu, dirigé avec justesse et

vivacité, répand bientôt le désordre dans les rangs autrichiens, qui

d'abord rétrogradent, puis se jettent confusément sur le revers du

plateau. Vandamme aborde aussitôt l'ennemi rangé devant lui. Sa brave

infanterie s'avance avec sang-froid, s'arrête, exécute plusieurs

décharges meurtrières, et marche sur les Russes à la baïonnette. Elle

renverse leur première ligne sur la seconde, et les oblige à fuir

l'une et l'autre sur le revers du plateau de Pratzen, en abandonnant

leur artillerie. Dans ce mouvement, Vandamme avait laissé sur sa

gauche le mamelon de Stari-Winobradi, défendu par plusieurs bataillons

russes et tout hérissé d'artillerie. Il y revient, et le faisant

tourner par le général Schiner avec le 24e léger, il y monte lui-même

avec le 4e de ligne. Malgré un feu plongeant, il gravit le mamelon,

culbute les Russes qui le gardaient, et s'empare de leurs canons.

Ainsi en moins d'une heure, les deux divisions du corps du maréchal

Soult s'étaient rendues maîtresses du plateau de Pratzen, et

poursuivaient les Russes et les Autrichiens jetés pêle-mêle sur les

pentes de ce plateau, qui s'incline vers le château d'Austerlitz.

[En marge: Efforts des deux empereurs et du général Kutusof pour

rallier le centre de l'armée austro-russe.]

Les deux empereurs d'Autriche et de Russie, témoins de cette action

rapide, s'efforçaient en vain d'arrêter leurs soldats. Ils étaient peu

écoutés au milieu de cette confusion, et Alexandre pouvait déjà

s'apercevoir que la présence d'un souverain ne saurait valoir en

pareille circonstance celle d'un bon général. Miloradovitch, toujours

brillant au feu, parcourait à cheval ce champ de bataille labouré par

les boulets, et tâchait de ramener les fuyards. Le général Kutusof,

blessé d'une balle à la joue, voyait se réaliser le désastre qu'il

avait prévu, et qu'il n'avait pas eu la fermeté d'empêcher. Il s'était

hâté d'appeler à lui la garde impériale russe, qui avait bivouaqué en

avant d'Austerlitz, afin de rallier derrière elle son centre en

déroute. Si ce chef de l'armée autro-russe, dont le mérite se

réduisait à beaucoup de finesse cachée sous beaucoup d'indolence,

avait été capable de résolutions justes et promptes, c'était le cas de

courir vers sa gauche engagée dans ce moment avec notre droite, de

tirer les trois colonnes de Buxhoewden des bas-fonds dans lesquels on

les avait engouffrées, de les ramener sur le plateau de Pratzen, et

avec cinquante mille hommes réunis de tenter un effort décisif pour

reprendre une position sans laquelle son armée allait être coupée en

deux. Quand même il n'aurait pas réussi, il se serait au moins retiré

en ordre sur Austerlitz par un chemin sûr, et n'aurait pas laissé sa

gauche adossée à un abîme. Mais, se contentant de parer au mal dont il

était le témoin oculaire, il se bornait à rallier son centre sur la

garde impériale russe, forte de neuf à dix mille hommes, tandis que

Napoléon, au contraire, les yeux toujours fixés sur le plateau de

Pratzen, amenait au soutien du maréchal Soult, déjà victorieux, le

corps de Bernadotte, la garde et les grenadiers Oudinot, c'est-à-dire

vingt-cinq mille hommes d'élite.

Pendant que notre droite disputait ainsi la ligne du Goldbach aux

Russes, et que notre centre leur enlevait le plateau de Pratzen,

Lannes et Murat, à notre gauche, étaient aux prises avec le prince

Bagration, et avec toute la cavalerie des Austro-Russes. (Voir la

carte nº 33.)

[En marge: Lannes et Murat, à la gauche de notre armée, triomphent des

assauts répétés de Bagration et de toute la cavalerie autro-russe.]

Lannes, avec les divisions Suchet et Caffarelli, déployées sur les

deux côtés de la route d'Olmütz, devait marcher directement devant

lui. À gauche de la route, là même où s'élevait le _Santon_, le

terrain se rapprochant des hauteurs boisées de la Moravie, était fort

accidenté, tantôt montueux, tantôt coupé de ravins profonds. C'est là

qu'était placée la division Suchet. À droite, le terrain plus uni,

allait se lier par des pentes assez douces au plateau de Pratzen.

Caffarelli marchait de ce côté, protégé par la cavalerie de Murat

contre la masse de la cavalerie austro-russe.

On s'attendait sur ce point à une sorte de bataille d'Égypte, car on

voyait quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens rangés sur

deux lignes, et commandés par le prince Jean de Lichtenstein. Par ce

motif, les divisions Suchet et Caffarelli présentaient plusieurs

bataillons déployés, et derrière les intervalles de ces bataillons,

d'autres bataillons en colonne serrée, pour appuyer et flanquer les

premiers. L'artillerie était répandue sur le front des deux divisions.

La cavalerie légère du général Kellermann ainsi que les divisions de

dragons se trouvaient à droite dans la plaine, la grosse cavalerie de

Nansouty et d'Hautpoul en réserve en arrière.

Dans cet ordre imposant, Lannes s'ébranla dès qu'il entendit le canon

de Pratzen, et traversa au pas, comme il aurait pu le faire sur un

champ de manoeuvre, cette plaine éclairée par un beau soleil d'hiver.

[En marge: Attaque de toute la cavalerie ennemie sur le corps de

Lannes.]

Le prince Jean de Lichtenstein s'était longtemps fait attendre, par

suite de la méprise qui avait exposé la cavalerie austro-russe à

courir inutilement de la droite à la gauche du champ de bataille. En

son absence la garde impériale d'Alexandre avait rempli le vide entre

le centre et la droite de l'armée combinée. Arrivé enfin, il aperçoit

le mouvement du corps de Lannes, et lance les uhlans du grand-duc

Constantin sur la division Caffarelli. Ces hardis cavaliers se jettent

sur cette division, devant laquelle Kellermann était placé avec sa

brigade de cavalerie légère. Le général Kellermann, l'un de nos plus

habiles officiers de cavalerie, jugeant qu'il serait culbuté sur

l'infanterie française, et la mettrait peut-être en désordre, s'il

recevait immobile cette charge redoutable, replie ses escadrons, et

les faisant passer par les intervalles des bataillons de Caffarelli,

s'en va les reformer à gauche, afin de saisir une occasion favorable

pour charger. Les uhlans, lancés au galop, ne trouvent plus notre

cavalerie légère, et rencontrent en place une ligne d'infanterie

inébranlable, qui, sans même se former en carré, les accueille par un

feu meurtrier de mousqueterie. Quatre cents de ces cavaliers sont

aussitôt couchés par terre, sur le front de la division. Le général

russe Essen est atteint d'une blessure mortelle en combattant à leur

tête. Les autres se répandent en désordre à droite et à gauche.

Saisissant l'à-propos, Kellermann, qui avait reformé ses escadrons sur

la gauche de Caffarelli, charge les uhlans, et en sabre un bon nombre.

Le prince Jean de Lichtenstein envoie une nouvelle partie de ses

escadrons au secours des uhlans. Nos divisions de dragons s'ébranlent

à leur tour, fondent sur la cavalerie ennemie, et pendant quelques

instants on n'aperçoit plus qu'une affreuse mêlée où tout le monde

combat corps à corps. Cette nuée de cavaliers se dissipe enfin, chacun

rejoint sa ligne de bataille, laissant le terrain couvert de morts et

de blessés, pour la plupart russes ou autrichiens. Nos deux masses

d'infanterie s'avancent alors, d'un pas ferme et mesuré, sur ce

terrain abandonné par la cavalerie. Les Russes leur opposent quarante

bouches à feu qui vomissent une grêle de projectiles. Une décharge

enlève en entier le groupe de tambours du premier régiment de

Caffarelli. On répond à cette rude canonnade par le feu de toute notre

artillerie. Dans ce combat à coups de canons, le général Valhubert a

une cuisse fracassée par un boulet. Quelques soldats veulent

l'emporter.--Restez à votre poste, leur dit-il, je saurai bien mourir

tout seul. Il ne faut pas pour un homme en perdre six.--On marche

ensuite sur le village de Blaziowitz, qui était à droite de la plaine,

là où le terrain commence à s'élever vers Pratzen. Ce village, comme

tous ceux du pays, profondément encaissé dans un ravin, ne se faisait

voir que par la flamme qui le dévorait. Un détachement de la garde

impériale russe l'avait occupé le matin, en attendant la cavalerie du

prince de Lichtenstein. Lannes ordonne au 13e léger de s'en emparer.

Le colonel Castex, qui commandait le 13e, s'avance avec le premier

bataillon, en colonne d'attaque, et tandis qu'il arrive sur le

village, est frappé d'une balle au front. Le bataillon s'élance, et

venge à coups de baïonnettes la mort de son colonel. On s'empare de

Blaziowitz, et on y ramasse quelques centaines de prisonniers qui sont

envoyés sur les derrières.

À l'autre aile du corps de Lannes, les Russes conduits par le prince

Bagration essayaient d'enlever la petite éminence que nos soldats

appelaient le _Santon_. Ils étaient descendus dans un vallon qui longe

le pied de cette éminence, y avaient pris le village de Bosenitz, et

échangeaient inutilement leurs boulets avec la nombreuse artillerie

qui garnissait la hauteur. Mais ils ne songeaient pas à braver la

mousqueterie du 17e de ligne, trop bien établi pour qu'on osât

l'aborder de si près.

Le prince Bagration avait rangé le reste de son infanterie sur la

route d'Olmütz en face de la division Suchet. Forcé à rétrograder, il

se retirait lentement devant le corps de Lannes, qui marchait sans

précipitation, mais avec un ensemble imposant, et en gagnant toujours

du terrain.

Blaziowitz pris, Lannes fait enlever Holubitz et Kruch, villages

placés le long de la route d'Olmütz, et parvient à joindre

l'infanterie de Bagration. En ce moment il rompt la ligne formée par

ses deux divisions. Il porte la division Suchet obliquement à gauche,

la division Caffarelli obliquement à droite. Par ce mouvement

divergent, il sépare l'infanterie de Bagration de la cavalerie du

prince de Lichtenstein, rejette la première à la gauche de la route

d'Olmütz, la seconde à la droite vers les pentes du plateau de

Pratzen.

Alors cette cavalerie veut faire une dernière tentative, et fond tout

entière sur la division Caffarelli, qui la reçoit avec son aplomb

ordinaire, et l'arrête par le feu de sa mousqueterie. Les nombreux

escadrons de Lichtenstein, d'abord dispersés, puis ralliés par leurs

officiers, sont ramenés sur nos bataillons. Par l'ordre de Lannes les

cuirassiers des généraux d'Hautpoul et Nansouty, qui suivaient

l'infanterie de Caffarelli, défilent au grand trot derrière les rangs

de cette infanterie, se forment sur sa droite, s'y déploient, et

s'élancent au galop. La terre tremble sous les pieds de ces quatre

mille cavaliers chargés de fer. Ils se précipitent le sabre au poing

sur la masse reformée des escadrons austro-russes, les renversent de

leur choc, les dispersent, et les obligent à s'enfuir sur Austerlitz,

où ils se retirent pour ne plus reparaître de la journée.

Pendant le même temps, la division Suchet avait abordé l'infanterie du

prince Bagration. Après avoir dirigé sur les Russes ces feux

tranquilles et sûrs que nos troupes, aussi instruites qu'aguerries,

exécutaient avec une extrême précision, la division Suchet les avait

joints à la baïonnette. Les Russes, cédant à l'impétuosité de nos

bataillons, s'étaient retirés, mais sans se rompre, et sans se rendre.

Ils formaient une masse confuse, hérissée de fusils, qu'on était

réduit à pousser devant soi, sans pouvoir la faire prisonnière.

Lannes, débarrassé des quatre-vingt-deux escadrons du prince de

Lichtenstein, s'était hâté de ramener la grosse cavalerie du général

d'Hautpoul de la droite à la gauche de cette plaine, et l'avait

lancée sur les Russes pour décider leur retraite. Les cuirassiers

chargeant dans tous les sens ces fantassins obstinés qui se retiraient

en gros pelotons, avaient obligé quelques mille d'entre eux à déposer

les armes.

[En marge: Résultat de la bataille livrée à la gauche de Lannes.]

Ainsi, vers notre gauche, Lannes venait de livrer à lui seul une

véritable bataille. Il avait fait quatre mille prisonniers. La terre

était jonchée autour de lui de deux mille morts ou blessés, tant

Russes qu'Autrichiens.

[En marge: Renouvellement de la lutte entre le corps du maréchal

Soult, les réserves amenées par Napoléon, et le centre des Russes

renforcé de la garde d'Alexandre.]

Mais sur le plateau de Pratzen la lutte s'était renouvelée entre le

centre des ennemis et le corps du maréchal Soult, renforcé de toutes

les réserves que Napoléon amenait en personne. Le général Kutusof, au

lieu de songer, comme nous l'avons dit, à rappeler à lui les trois

colonnes de Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, engagées dans les

bas-fonds, n'avait songé qu'à rallier son centre sur la garde

impériale russe. La seule brigade Kamenski du corps de Langeron,

entendant sur ses derrières un feu très-vif, s'était arrêtée, puis

avait rétrogradé spontanément pour remonter sur le plateau de Pratzen.

Le général Langeron averti était venu se mettre à la tête de cette

brigade, laissant dans Sokolnitz le reste de sa colonne.

[En marge: Grave danger de la brigade Thiébault, et belle conduite de

cette brigade.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 39 段