Brünn et Austerlitz.]
Les montagnes de la Moravie, qui lient les montagnes de la Bohême à
celles de la Hongrie (voir la carte nº 32), vont s'abaissant
successivement vers le Danube, à tel point que près de ce fleuve la
Moravie n'offre plus qu'une large plaine. Aux environs de Brünn,
capitale de la province, ces montagnes n'ont que la hauteur de fortes
collines, et sont couvertes de sombres sapins. Leurs eaux, retenues
par le défaut d'écoulement, forment de nombreux étangs, et se jettent
par divers affluents dans la Morava (ou March), et par la Morava dans
le Danube.
Ces caractères se trouvent tous réunis dans la position entre Brünn et
Austerlitz, que Napoléon a rendue à jamais célèbre. (Voir la carte nº
33.) La grande route de Moravie, en se dirigeant de Vienne à Brünn,
s'élève en ligne droite vers le nord, puis, pour aller de Brünn à
Olmütz, se rabat brusquement à droite, c'est-à-dire à l'est, décrivant
ainsi un angle droit avec sa première direction. C'est dans cet angle
que se trouve comprise la position indiquée. Elle commence à gauche,
vers la route d'Olmütz, à des hauteurs hérissées de sapins; elle se
prolonge ensuite à droite, en obliquant vers la route de Vienne, et,
après s'être abaissée peu à peu, elle se termine à des étangs remplis
d'eaux profondes en hiver. Le long de cette position, et en avant,
coule un ruisseau, qui n'a aucun nom connu en géographie, mais qui,
dans une partie de son cours, est appelé Goldbach par les gens du
pays. Il traverse les petits villages de Girzikowitz, Puntowitz,
Kobelnitz, Sokolnitz et Telnitz, et tantôt formant des marécages,
tantôt encaissé dans des canaux, s'en va finir dans les étangs dont
nous venons de parler, et qu'on appelle étangs de Satschan et de
Menitz.
Concentré avec toutes ses forces sur ce terrain, appuyé d'un côté aux
collines boisées de la Moravie, et particulièrement à un mamelon
arrondi que les soldats d'Égypte avaient nommé le _Santon_, s'appuyant
de l'autre aux étangs de Satschan et de Menitz, couvrant ainsi par sa
gauche la route d'Olmütz, par sa droite la route de Vienne, Napoléon
était en mesure de recevoir avec avantage une bataille défensive.
Cependant il ne voulait pas se borner à se défendre, car il avait
l'habitude de prétendre à de plus grands résultats. Il avait pénétré,
comme s'il les avait lus, les projets longuement rédigés du général
Weirother. Les Austro-Russes, n'ayant aucune chance de lui enlever le
point d'appui qu'il trouvait à gauche dans de hautes collines boisées,
devaient être tentés de tourner sa droite, qui ne joignait pas
exactement les étangs, et de lui enlever la route de Vienne. Il y
avait là de quoi les séduire, car, cette route perdue, Napoléon ne
conservait d'autre ressource que celle de se retirer en Bohême. Le
reste de ses forces, aventuré du côté de Vienne, était réduit à
remonter isolément la vallée du Danube. L'armée française, ainsi
fractionnée, se voyait condamnée à une retraite excentrique,
périlleuse, désastreuse même, si elle rencontrait les Prussiens sur
son chemin.
Napoléon comprit très-bien que tel devait être le plan de l'ennemi.
Aussi, après avoir concentré son armée vers sa gauche et les hauteurs,
laissa-t-il vers sa droite, c'est-à-dire vers Sokolnitz, Telnitz et
les étangs, un espace qui fut à peine gardé. Il invitait ainsi les
Russes à abonder dans leurs idées. Mais ce n'était pas là précisément
qu'il leur préparait le coup mortel. En face de lui, le sol offrait un
accident dont il espérait tirer un parti décisif.
Au delà du ruisseau qui parcourait le front de notre position, le
terrain présentait d'abord, vis-à-vis de notre gauche, une plaine
légèrement ondulée, que traversait la route d'Olmütz, puis, vis-à-vis
de notre centre, il s'élevait successivement, et allait former en face
de notre droite un plateau, appelé plateau de Pratzen, du nom d'un
village qui se trouve situé à mi-côte, dans le creux d'un ravin. Ce
plateau se terminait à droite en pentes rapides vers les étangs, et
sur le revers il s'abaissait doucement du côté d'Austerlitz, dont le
château se montrait à quelque distance.
[En marge: Projet inspiré à Napoléon par la nature du terrain sur
lequel il est appelé à combattre.]
On apercevait là des forces considérables. La nuit, on voyait briller
une multitude de feux; le jour, on découvrait un grand mouvement
d'hommes et de chevaux. Napoléon ne douta plus, à cet aspect, des
projets des Austro-Russes[7]. Ils voulaient, évidemment, descendre de
la position qu'ils occupaient, et, traversant le ruisseau de Goldbach,
entre les étangs et notre droite, nous séparer de la route de Vienne.
Mais, pour ce cas, il était résolu à prendre l'offensive à son tour, à
franchir le ruisseau par les villages de Girzikowitz et de Puntowitz,
à gravir le plateau de Pratzen pendant que les Russes le quitteraient,
et à s'en emparer lui-même. S'il réussissait, l'armée ennemie était
coupée en deux, une partie était rejetée à gauche dans la plaine
traversée par la route d'Olmütz, une partie à droite dans les étangs.
La bataille ne pouvait manquer dès lors d'être désastreuse pour les
Austro-Russes. Mais pour cela il fallait qu'ils ne commissent pas la
faute à demi. L'attitude prudente, timide même de Napoléon, excitant
leur folle confiance, devait les engager à commettre cette faute tout
entière.
[Note 7: Il vient de paraître un écrit traduit du russe par M. Léon de
Narischkine, lequel contient un grand nombre d'assertions inexactes,
quoique publié par un auteur en position d'être bien informé. Dans cet
écrit il est dit que Napoléon eut avant la bataille d'Austerlitz
communication du plan du général Weirother. Cette allégation est tout
à fait erronée. Une pareille communication ne serait explicable que si
le plan, communiqué longtemps d'avance aux divers chefs de corps,
avait pu être exposé à une divulgation. On verra ci-après, par le
rapport d'un témoin oculaire, que c'est seulement dans la nuit qui
précéda la bataille, que le plan fut communiqué aux chefs de corps. Du
reste, tous les détails des ordres et de la correspondance prouvent
que Napoléon prévit et ne connut pas le plan de l'ennemi. Notre
résolution étant d'éviter toute polémique avec les auteurs
contemporains, nous nous bornerons à redresser cette erreur, sans nous
occuper de beaucoup d'autres, que renferme encore l'ouvrage en
question, dont nous reconnaissons d'ailleurs le mérite très-réel, et
jusqu'à un certain point l'impartialité.]
[En marge: Ordres que donne Napoléon pour amener sur le champ de
bataille toutes les troupes dont il peut disposer.]
[En marge: Marche rapide de la division Friant.]
Napoléon arrêta ses dispositions d'après ces idées. (Voir la carte n
32.) S'attendant depuis deux jours à être attaqué, il avait ordonné à
Bernadotte de quitter Iglau sur la frontière de la Bohême, d'y laisser
la division bavaroise qu'il avait emmenée avec lui, et de se diriger à
marches forcées sur Brünn. Il avait ordonné au maréchal Davout de
porter la division Friant, et, s'il était possible, la division Gudin,
vers l'abbaye de Gross-Raigern, placée sur la route de Vienne à Brünn,
à la hauteur des étangs. En conséquence de ces ordres, Bernadotte
s'était mis en marche, et était arrivé dans la journée du 1er
décembre. Le général Friant, seul averti à temps, parce que le général
Gudin se trouvait plus loin vers Presbourg, était parti sur-le-champ,
et en quarante-huit heures avait parcouru les trente-six lieues qui
séparent Vienne de Gross-Raigern. Les soldats tombaient quelquefois
sur la route, épuisés de fatigue; mais au moindre bruit, croyant
entendre le canon, ils se relevaient avec ardeur, pour accourir au
soutien de leurs camarades engagés, disait-on, dans une bataille
sanglante. Le 1er décembre au soir, ils bivouaquaient, par un froid
rigoureux, à Gross-Raigern, à une lieue et demie du champ de bataille.
Jamais troupe à pied n'a exécuté une marche aussi étonnante, car c'est
une marche de dix-huit lieues par journée, pendant deux jours de
suite.
Le 1er décembre, Napoléon, renforcé du corps de Bernadotte et de la
division Friant, pouvait compter 65 ou 70 mille hommes présents sous
les armes, contre 90 mille hommes, Russes et Autrichiens, présents
aussi sous les armes.
[En marge: Distribution des divers corps d'armée sur le champ de
bataille d'Austerlitz.]
À sa gauche, il plaça Lannes, dans le corps duquel la division
Caffarelli remplaçait la division Gazan. Lannes, avec les deux
divisions Suchet et Caffarelli, devait occuper la route d'Olmütz, et
combattre dans la plaine ondulée qui s'étend sur l'un et l'autre côté
de la chaussée. (Voir la carte nº 33.) Napoléon lui donna en outre la
cavalerie de Murat, comprenant les cuirassiers des généraux d'Hautpoul
et Nansouty, les dragons des généraux Walther et Beaumont, les
chasseurs des généraux Milhaud et Kellermann. La forme plane du
terrain lui faisait prévoir en cet endroit un vaste engagement de
cavalerie. Sur le mamelon ou _Santon_ qui domine cette partie du
terrain, et que surmonte une chapelle dite de Bosenitz, il établit le
17e léger, commandé par le général Claparède, avec 18 pièces de canon,
et lui fit prêter serment de défendre cette position jusqu'à la mort.
Ce mamelon était, en effet, le point d'appui de la gauche.
Au centre, derrière le ruisseau de Goldbach, il rangea les divisions
Vandamme et Saint-Hilaire, qui appartenaient au corps du maréchal
Soult. Il les destinait à franchir ce ruisseau par les villages de
Girzikowitz et de Puntowitz, et à s'emparer du plateau de Pratzen,
quand le moment en serait venu. Un peu plus loin, derrière le
marécage de Kobelnitz et le château de Sokolnitz, il plaça la
troisième division du maréchal Soult, celle du général Legrand. Il la
renforça de deux bataillons de tirailleurs, connus sous le nom de
chasseurs du Pô et de chasseurs corses, et d'un détachement de
cavalerie légère sous le général Margaron. Cette division ne dut avoir
que le 3e de ligne et les chasseurs corses à Telnitz, point le plus
rapproché des étangs, là même où Napoléon souhaitait attirer les
Russes. Fort en arrière, à une lieue et demie, se trouvait la division
Friant, à Gross-Raigern.
Ayant dix divisions d'infanterie, Napoléon n'en présenta donc que six
en ligne. Derrière les maréchaux Lannes et Soult, il garda en réserve
les grenadiers Oudinot, séparés pour cette fois du corps de Lannes, le
corps de Bernadotte composé des divisions Drouet et Rivaud, et enfin
la garde impériale. Il conservait ainsi sous sa main une masse de 25
mille hommes, pour la porter partout où besoin serait, et
particulièrement sur les hauteurs de Pratzen, afin d'enlever ces
hauteurs à tout prix, si les Russes ne les avaient pas assez
dégarnies. Il bivouaqua lui-même au milieu de cette réserve.
Ces dispositions terminées, il poussa la confiance jusqu'à les
annoncer à son armée, dans une proclamation toute pleine de la
grandeur des événements qui se préparaient. La voici telle qu'elle fut
lue aux troupes, dans la soirée qui précéda la bataille:
[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats la veille de la
bataille d'Austerlitz.]
«SOLDATS,
»L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée
autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez
battus à Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment
poursuivis jusqu'ici.
»Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant
qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le
flanc.
»Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai
loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le
désordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais si la
victoire était un moment incertaine, vous verriez votre empereur
s'exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hésiter,
dans cette journée surtout où il s'agit de l'honneur de
l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la
nation.
»Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas
les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il
faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés
d'une si grande haine contre notre nation.
»Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre
nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles
armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai
sera digne de mon peuple, de vous et de moi.
»NAPOLÉON.»
Dans cette même journée, il reçut M. d'Haugwitz, arrivé enfin au
quartier général français, entrevit dans sa conversation caressante
toute la fausseté de la cour de Prusse, et sentit plus que jamais le
besoin de remporter une victoire éclatante. Il accueillit
très-gracieusement l'envoyé prussien, lui dit qu'il allait se battre
le lendemain, qu'il le reverrait après s'il n'était pas emporté par un
boulet de canon, et qu'alors il serait temps de s'entendre avec le
cabinet de Berlin. Il l'invita à partir dans la nuit même pour Vienne,
et il l'adressa à M. de Talleyrand, en ayant soin de le faire conduire
à travers le champ de bataille d'Hollabrunn, qui présentait un
spectacle horrible.--Il est bon, écrivait-il à M. de Talleyrand, que
ce Prussien apprenne par ses yeux de quelle manière nous faisons la
guerre.--
[En marge: Napoléon visite ses bivouacs dans la nuit qui précède la
bataille. Accueil que lui font ses soldats.]
Après avoir passé la soirée au bivouac avec ses maréchaux, il voulut
visiter ses soldats, et juger par lui-même de leur disposition morale.
C'était le 1er décembre au soir, veille de l'anniversaire du
couronnement. La rencontre de ces dates était singulière, et Napoléon
ne l'avait pas recherchée, car il recevait la bataille, et ne
l'offrait pas. La nuit était froide et sombre.
Les premiers soldats qui l'aperçurent, voulant éclairer ses pas,
ramassèrent la paille de leur bivouac, et en formèrent des torches
enflammées, qu'ils placèrent au bout de leurs fusils. En quelques
minutes, cet exemple fut imité par toute l'armée, et sur le vaste
front de notre position on vit briller cette illumination singulière.
Les soldats suivaient les pas de Napoléon aux cris de _Vive
l'Empereur!_ lui promettant de se montrer le lendemain dignes de lui
et d'eux-mêmes. L'enthousiasme était dans tous les rangs. On allait
comme il faut aller au danger, le coeur rempli de contentement et de
confiance.
Napoléon se retira pour obliger ses soldats à prendre quelque repos,
et attendit sous sa tente l'aurore d'une journée qui devait être l'une
des plus grandes de sa vie, l'une des plus grandes de l'histoire.
Ces feux, ces cris avaient été facilement distingués des hauteurs
qu'occupait l'armée russe, et y avaient produit, chez un petit nombre
d'officiers sages, un sinistre pressentiment. Ils se demandaient si
c'était là le signe d'une armée abattue et en retraite.
[En marge: Communication du plan de Weirother aux généraux russes le
soir qui précède la bataille.]
Pendant ce temps, les chefs de corps russes, réunis chez le général
Kutusof, dans le village de Kreznowitz, recevaient leurs instructions
pour le lendemain. Le vieux Kutusof sommeillait profondément, et le
général Weirother, ayant étendu une carte du pays sous les yeux de
ceux qui l'écoutaient, lisait avec emphase un mémoire contenant tout
le plan de la bataille[8]. Nous l'avons presque fait connaître
d'avance en rapportant les dispositions de Napoléon. La droite des
Russes, sous le prince Bagration, faisant face à notre gauche, devait
s'avancer contre Lannes, des deux côtés de la route d'Olmütz, nous
enlever le _Santon_, et marcher directement sur Brünn. La cavalerie,
réunie en une seule masse entre le corps de Bagration et le centre de
l'armée russe, devait occuper la plaine même où Napoléon avait placé
Murat, et lier la gauche des Russes avec leur centre. Le gros de
l'armée, composé de quatre colonnes, commandées par les généraux
Doctoroff, Langeron, Pribyschewski et Kollowrath, établi dans le
moment sur les hauteurs de Pratzen, devait en descendre, traverser le
ruisseau marécageux dont il a déjà été parlé, prendre Telnitz,
Sokolnitz et Kobelnitz, tourner la droite des Français, et s'avancer
sur leurs derrières pour leur enlever la route de Vienne. Le
rendez-vous de tous ces corps était fixé sous les murs de Brünn.
L'archiduc Constantin avec la garde russe, forte de 9 à 10 mille
hommes, devait partir d'Austerlitz à la pointe du jour, pour venir se
placer en réserve derrière le centre de l'armée combinée.
[Note 8: Nous croyons utile de citer un fragment des mémoires
manuscrits du général Langeron, témoin oculaire, puisqu'il commandait
l'un des corps de l'armée russe.
Voici le récit de cet officier:
«On a vu que, le 19 novembre (1er décembre), nos colonnes ne
parvinrent à leur destination que vers les dix heures du soir.
»Vers les onze heures, tous les chefs de ces colonnes, excepté le
prince Bagration, qui était trop éloigné, reçurent l'ordre de se
rendre à Kreznowitz, chez le général Kutusof, afin d'entendre la
lecture des dispositions pour la bataille du lendemain.
»À une heure du matin, lorsque nous fûmes tous rassemblés, le
général Weirother arriva, déploya sur une grande table une
immense carte très-exacte des environs de Brünn et d'Austerlitz,
et nous lut ses dispositions, d'un ton élevé et avec un air de
jactance qui annonçaient en lui la persuasion intime de son
mérite et celle de notre incapacité. Il ressemblait à un régent
de collége qui lit une leçon à de jeunes écoliers. Nous étions
peut-être effectivement des écoliers; mais il était loin d'être
un bon professeur. Kutusof, assis et à moitié endormi lorsque
nous arrivâmes chez lui, finit par s'endormir tout à fait avant
notre départ. Buxhoewden, debout, écoutait, et sûrement ne
comprenait rien; Miloradovitch se taisait; Pribyschewski se
tenait en arrière, et Doctoroff seul examinait la carte avec
attention. Lorsque Weirother eut fini de pérorer, je fus le seul
qui pris la parole. Je lui dis: «Mon général, tout cela est fort
bien; mais si les ennemis nous préviennent et nous attaquent près
de Pratzen, que ferons-nous?»--«Le cas n'est pas prévu, me
répondit-il; vous connaissez l'audace de Buonaparte. S'il eût pu
nous attaquer, il l'eût fait aujourd'hui.»--«Vous ne le croyez
donc pas fort? lui dis-je.»--«C'est beaucoup s'il a 40,000
hommes.»--«Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre
attaque; mais je le crois trop habile pour être imprudent, car
si, comme vous le voulez et le croyez, nous le coupons de Vienne,
il n'a d'autre retraite que les montagnes de la Bohême; mais je
lui suppose un autre projet. Il a éteint ses feux, on entend
beaucoup de bruit dans son camp.»--«C'est qu'il se retire ou
qu'il change de position; et même, en supposant qu'il prenne
celle de Turas, il nous épargne beaucoup de peine, et les
dispositions restent les mêmes.»
»Kutusof alors, s'étant réveillé, nous congédia en nous ordonnant
de laisser un adjudant pour copier les dispositions que le
lieutenant colonel Toll, de l'état-major, allait traduire de
l'allemand en russe. Il était alors près de trois heures du
matin, et nous ne reçûmes les copies de ces fameuses dispositions
qu'à près de huit heures, lorsque déjà nous étions en marche.»]
Lorsque le général Weirother eut achevé sa lecture, en présence des
commandants des corps russes, dont un seul était attentif, c'était le
général Doctoroff, et un seul enclin à contredire, c'était le général
Langeron, il essuya de la part de ce dernier quelques objections. Le
général Langeron, émigré français qui servait contre sa patrie, qui
était frondeur et bon officier, demanda au général Weirother s'il
croyait que tout se passerait comme il l'écrivait, et se montra quant
à lui fort disposé à en douter. Le général Weirother ne voulut jamais
admettre une autre idée que celle qui était répandue dans l'état-major
russe, c'est que Napoléon se retirait, et que les instructions pour
ce cas étaient excellentes. Mais le général Kutusof mit un terme à
toute discussion, en renvoyant les commandants des corps à leurs
quartiers, et en ordonnant que copie de ces instructions leur fût
expédiée à tous. Ce chef expérimenté savait ce qu'il fallait penser de
cette manière de concevoir et d'ordonner le plan des batailles, et
pourtant il laissait faire, quoique ce fût sous son nom qu'on agît de
la sorte.
[En marge: Bataille d'Austerlitz livrée le 2 décembre 1805.]
[En marge: Napoléon sort de sa tente avant le jour pour observer le
mouvement des Russes.]
[En marge: Joie de Napoléon en jugeant au bruit des canons que les
Russes marchent vers les étangs.]
Dès quatre heures du matin, Napoléon avait quitté sa tente, pour juger
par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il
les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de
Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et
aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de
Pratzen. Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une
marche de gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait
que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance
si bien justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il
avait bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de
bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour
commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la
campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus
saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard
comme des îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française
étaient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient
occupée pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait
des Russes. Mais ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient
cachés par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur, jusqu au
moment opportun pour l'attaque.
[En marge: Le soleil se lève sur le champ de bataille d'Austerlitz.
Napoléon donne le signal de l'attaque.]
Déjà un feu très-vif se faisait entendre à l'extrémité de la ligne
vers les étangs. Le mouvement des Russes contre notre droite se
prononçait. Le maréchal Davout était parti en toute hâte pour diriger
la division Friant de Gross-Raigern sur Telnitz, et appuyer le 3e de
ligne et les chasseurs corses, qui allaient avoir sur les bras une
portion considérable de l'armée ennemie. Les maréchaux Lannes, Murat,
Soult, avec leurs aides de camp entouraient l'Empereur, attendant
l'ordre de commencer le combat au centre et à la gauche. Napoléon
modérait leur ardeur, voulant laisser achever la faute que
commettaient les Russes sur notre droite, de manière qu'ils ne pussent
plus revenir de ces bas-fonds dans lesquels on les voyait s'engager.
Enfin le soleil parut, et, dissipant les brouillards, inonda de clarté
ce vaste champ de bataille. C'était le soleil d'Austerlitz, soleil
dont le souvenir retracé tant de fois à la génération présente, ne
sera sans doute jamais oublié des générations futures. Les hauteurs de
Pratzen se dégarnissaient de troupes. Les Russes, exécutant le plan
convenu, étaient descendus dans le lit du Goldbach, pour s'emparer des
villages de Telnitz et de Sokolnitz, situés le long de ce ruisseau.
Napoléon alors donna le signal de l'attaque, et ses maréchaux
partirent au galop pour aller se placer à la tête de leurs divers
corps d'armée.
[En marge: Marche des trois colonnes russes chargées de tourner
l'armée française vers les lacs.]