négociateurs autrichiens, l'un d'eux, se contenant mal, avait laissé
échapper une parole imprudente, de laquelle il résultait évidemment
que la Prusse était liée par un traité avec la Russie et l'Autriche.
On lui avait bien mandé quelque chose de pareil de Berlin, mais rien
d'aussi précis que ce qu'il venait d'apprendre. Cette découverte lui
inspira de nouvelles réflexions, et le disposa davantage à la paix,
sans le porter toutefois à se désister de ses prétentions
essentielles. Suivre les Russes au delà de la Moravie, c'est-à-dire en
Pologne, ne pouvait lui convenir, car c'était s'exposer à voir les
archiducs couper ses communications avec Vienne. En conséquence il
résolut d'attendre l'arrivée de M. d'Haugwitz, et le développement
ultérieur des projets militaires des Russes. Il était également prêt
ou à traiter, si les conditions proposées lui semblaient acceptables,
ou à trancher dans une grande bataille le noeud gordien de la
coalition, si ses ennemis lui en offraient une occasion favorable. Il
laissa donc passer quelques jours, employant son temps à étudier avec
un soin extrême, et à faire étudier par ses généraux le terrain sur
lequel il se trouvait, et sur lequel un secret pressentiment lui
disait qu'il serait peut-être appelé à livrer une bataille décisive.
En même temps il laissait reposer ses troupes, accablées de fatigue,
souffrant du froid, quelquefois de la faim, et ayant parcouru, en
trois mois, près de cinq cents lieues. Aussi les rangs de ses soldats
étaient-ils fort éclaircis, bien qu'on vît parmi eux moins de
traînards qu'à la suite d'aucune armée. Un cinquième à peu près
manquait à l'effectif, depuis l'entrée en campagne. Tous les
militaires reconnaîtront que c'était bien peu après de telles
fatigues. Du reste, dès qu'on s'arrêtait quelque part, les rangs se
complétaient bientôt, grâce au zèle que les hommes restés en arrière
montraient pour rejoindre leurs corps.
[En marge: Réunion à Olmütz des empereurs d'Allemagne et de Russie.]
De leur côté les deux empereurs de Russie et d'Allemagne, réunis à
Olmütz, employaient leur temps à délibérer sur la conduite qu'ils
devaient tenir. Le général Kutusof, après une retraite dans laquelle
il n'avait essuyé que des défaites d'arrière-garde, ne ramenait
cependant que 30 et quelques mille hommes, déjà habitués à combattre,
mais épuisés de fatigue. Il en avait donc perdu 12 ou 15 mille, en
morts, blessés, prisonniers ou écloppés. Alexandre, avec le corps de
Buxhoewden et la garde impériale russe, en conduisait 40 mille, ce qui
faisait environ 75 mille Russes. Quinze mille Autrichiens, formés des
débris des corps de Kienmayer et de Meerfeld, et d'une belle division
de cavalerie, complétaient l'armée austro-russe sous Olmütz, et la
portaient à une force totale de 90 mille hommes[6].
[Note 6: Les Russes l'ont portée à beaucoup moins le lendemain de leur
défaite, Napoléon à beaucoup plus dans ses bulletins. Après la
confrontation d'un grand nombre de témoignages et d'états
authentiques, nous croyons présenter ici l'assertion la plus exacte.]
[En marge: Force de l'armée austro-russe réunie à Olmütz.]
C'est le cas de remarquer combien étaient exagérées alors les
prétentions de la Russie en Europe, en les comparant à l'état réel de
ses forces. Elle voulait tenir la balance entre les puissances, et
voici ce qu'elle présentait de soldats sur les champs de bataille où
se décidaient les destinées du monde. Elle avait acheminé 45 à 50
mille hommes sous Kutusof; elle en amenait 40 mille sous Buxhoewden et
le grand-duc Constantin, 10 mille sous le général Essen. Si on élève à
15 mille ceux qui agissaient dans le Nord de concert avec les Suédois
et les Anglais, à 10 mille ceux qui se préparaient à agir vers Naples,
on aura un chiffre total de 125 mille hommes, figurant en réalité dans
cette guerre, et 100 mille tout au plus, si on en croyait les récits
des Russes après leur défaite. L'Autriche en avait réuni plus de 200
mille, la Prusse en pouvait présenter 150 mille en ligne, la France
300 mille à elle seule. Nous parlons non pas de soldats portés sur les
effectifs (ce qui fait une différence de près de moitié), mais de
soldats présents au feu le jour des batailles. Bien que les Russes
fussent des fantassins solides, ce n'est cependant pas avec cent mille
hommes, braves et ignorants, qu'on devait alors prétendre à dominer
l'Europe.
[En marge: Disette des provinces orientales de l'Autriche, et
privations de l'armée austro-russe à Olmütz.]
Les Russes, toujours fort méprisants pour leurs alliés les
Autrichiens, qu'ils accusaient d'être de lâches soldats, de malhabiles
officiers, continuaient à exercer sur le pays d'horribles ravages. La
disette affligeait les provinces orientales de la monarchie
autrichienne. On manquait du nécessaire à Olmütz, et les Russes se
procuraient des vivres, non pas avec l'adresse du soldat français,
maraudeur intelligent, rarement cruel, mais avec la brutalité d'une
horde sauvage. Ils étendaient leurs pillages à plusieurs lieues à la
ronde, et dévastaient complétement la contrée qu'ils occupaient. La
discipline, ordinairement si dure chez eux, s'en ressentait
visiblement, et ils se montraient peu satisfaits de leur empereur.
[En marge: L'empereur Alexandre tombe sous de nouvelles influences.]
[En marge: Le prince Czartoryski conseille en vain à l'empereur
Alexandre de ne pas se montrer à l'armée.]
On n'était donc pas, dans le camp austro-russe, convenablement disposé
pour prendre de sages déterminations. La légèreté de la jeunesse
s'ajoutait au sentiment d'un grand malaise pour pousser à agir,
n'importe de quelle manière, à changer de place, ne fût-ce que pour en
changer. Nous avons dit que l'empereur Alexandre commençait à tomber
sous des influences nouvelles. Il n'était pas content de la direction
imprimée à ses affaires, car cette guerre malgré les flatteries dont
une coterie l'avait entouré à Berlin, ne semblait pas tourner à bien,
et, suivant l'usage des princes, il rejetait volontiers sur ses
ministres les résultats d'une politique qu'il avait voulue, mais qu'il
ne savait pas soutenir avec la persévérance qui pouvait seule en
corriger le vice. Ce qui s'était passé à Berlin l'avait confirmé
davantage encore dans ses dispositions. Il aurait commis bien d'autres
fautes, disait-il, s'il avait écouté ses amis. En persistant à
violenter la Prusse, il l'aurait jetée dans les bras de Napoléon,
tandis qu'il venait au contraire par son habileté personnelle d'amener
cette cour à prendre des engagements qui étaient l'équivalent d'une
déclaration de guerre à la France. Aussi le jeune empereur ne
voulait-il plus écouter de conseils, car il se croyait plus habile que
tous ses conseillers. Le prince Adam Czartoryski, honnête, grave,
passionné sous des dehors froids, devenu, comme on l'a vu, le censeur
incommode des faiblesses et de la mobilité de son maître, soutenait
une opinion qui devait le lui aliéner complétement. Selon ce ministre,
l'empereur n'avait que faire à l'armée. Ce n'était pas là sa place. Il
n'avait jamais servi, il ne pouvait pas savoir commander. Sa présence
au quartier général, au milieu d'un entourage de jeunes gens légers,
ignorants, présomptueux, annulerait l'autorité des généraux, et en
même temps leur responsabilité. Dans une guerre qu'ils faisaient tous
avec une certaine appréhension, ils ne demandaient pas mieux que de
n'avoir pas d'avis, de ne rien prendre sur eux, et de laisser
commander une jeunesse étourdie, pour n'être pas responsables des
défaites auxquelles ils s'attendaient. Il n'y aurait plus ainsi que le
pire des commandements à l'armée, celui d'une cour. Cette guerre au
surplus serait féconde en batailles perdues. Pour la soutenir il
fallait la constance, et la constance dépendait de la grandeur des
moyens qu'on saurait préparer. Il fallait donc laisser les généraux
remplir le rôle qui leur appartenait à la tête des troupes, et aller
soi-même remplir le sien au centre du gouvernement, en soutenant
l'esprit public, en administrant avec énergie et application, de
manière à fournir aux armées les ressources nécessaires pour prolonger
la lutte, seul moyen, sinon de vaincre, au moins de balancer la
fortune.
On ne pouvait exprimer un sentiment ni plus sensé, ni plus désagréable
à l'empereur Alexandre. Il avait essayé de jouer un rôle politique en
Europe, et n'y avait pas encore réussi à son gré. Il se voyait
entraîné dans une lutte qui l'aurait rempli d'effroi, si
l'éloignement de son empire ne l'avait rassuré. Il avait besoin de
s'étourdir par le tumulte des camps; il avait besoin, pour faire taire
les murmures de sa raison, de s'entendre appeler à Berlin, à Dresde, à
Weimar, à Vienne, le sauveur des rois. Ce monarque se demandait
d'ailleurs s'il ne pourrait pas à son tour briller sur les champs de
bataille; si, avec son esprit, il n'y serait pas mieux inspiré que ces
vieux généraux, dont une jeunesse imprudente l'encourageait trop à
dédaigner l'expérience; s'il ne pourrait pas enfin avoir sa part de
cette gloire des armes, si chère aux princes, et alors exclusivement
décernée par la fortune à un seul homme et à une seule nation.
[En marge: Le prince Dolgorouki cherche à persuader à Alexandre qu'il
doit se mettre à la tête de l'armée.]
Il était confirmé dans ces idées par la coterie militaire qui
l'entourait déjà, et à la tête de laquelle se trouvait le prince
Dolgorouki. Celle-ci, pour mieux s'emparer de l'empereur, voulait
l'entraîner à l'armée. Elle cherchait à lui persuader qu'il avait les
qualités du commandement, et qu'il n'avait qu'à se montrer pour
changer le destin de la guerre; que sa présence doublerait la valeur
des soldats en les remplissant d'enthousiasme; que ses généraux
étaient des routiniers, sans caractère; que Napoléon avait triomphé de
leur timidité, de leur savoir usé, mais qu'il ne triompherait pas si
aisément d'une jeune noblesse, intelligente et dévouée, conduite par
un empereur adoré. Ces guerriers, si nouveaux dans le métier des
armes, osaient soutenir qu'à Dirnstein, qu'à Hollabrunn, on avait
vaincu les Français, que les Autrichiens étaient des lâches, qu'il n'y
avait de braves que les Russes, et que si Alexandre venait les animer
de sa présence, on arrêterait la prospérité arrogante et peu méritée
de Napoléon.
[En marge: Faiblesse de Kutusof qui n'a pas la force de combattre les
mauvais conseils qu'on donne à Alexandre.]
Le rusé Kutusof se hasardait timidement à dire qu'il n'en était pas
tout à fait ainsi; mais, trop servile pour soutenir courageusement son
avis, il se gardait de contrarier les nouveaux possesseurs de la
faveur impériale, et avait la bassesse de laisser insulter sa vieille
expérience. L'intrépide Bagration, le vicieux, mais brave
Miloradovitch, le sage Doctoroff, étaient des officiers dont l'avis
méritait quelque attention. Aucun de ces hommes n'était compté. Un
Allemand, conseiller de l'archiduc Jean à Hohenlinden, le général
Weirother, avait seul une véritable autorité sur la jeunesse militaire
qui entourait Alexandre.
[En marge: Influence du chef d'état-major Weirother.]
Dans le dernier siècle, depuis que Frédéric, à la bataille de Leuthen,
avait battu l'armée autrichienne, en l'abordant par l'une de ses
ailes, on avait inventé la théorie de l'ordre oblique, à laquelle
Frédéric n'avait jamais pensé, et on avait attribué à cette théorie
tous les succès de ce grand homme. Depuis que le général Bonaparte
s'était montré si supérieur dans les hautes combinaisons de la guerre,
depuis qu'on l'avait vu tant de fois surprendre, envelopper les
généraux qui lui étaient opposés, d'autres commentateurs faisaient
consister tout l'art de la guerre dans une certaine manoeuvre, et ils
ne parlaient plus que de tourner l'ennemi. Ils avaient inventé, à les
en croire, une science nouvelle, et pour cette science un mot nouveau
alors, celui de _stratégie_; et ils couraient l'offrir aux princes
qui voulaient se laisser diriger par eux. L'Allemand Weirother avait
persuadé aux amis d'Alexandre qu'il avait un plan des plus beaux, des
plus sûrs pour détruire Napoléon. Il s'agissait d'une grande
manoeuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des
Français, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohême, battu,
et séparé pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie.
L'esprit impressionnable d'Alexandre était tout à ces idées, tout à
l'influence des Dolgorouki, et ne se montrait guère enclin à écouter
le prince Czartoryski, lorsque ce dernier lui conseillait de retourner
à Saint-Pétersbourg, pour aller gouverner, au lieu de venir livrer des
batailles en Moravie.
[En marge: Situation de l'empereur d'Allemagne au camp d'Olmütz.]
Au milieu de cette agitation d'esprit de la jeune cour de Russie, on
ne s'occupait guère de l'empereur d'Allemagne. On ne semblait faire
cas ni de son armée, ni de sa personne. Son armée, disait-on, avait
compromis à Ulm le sort de cette guerre. Quant à lui, on venait à son
secours, il devait s'estimer heureux d'être secouru, et ne se mêler de
rien. Il ne se mêlait pas en effet de beaucoup de choses, et ne
faisait aucun effort pour résister à ce torrent de présomption. Il
s'attendait à de nouvelles batailles perdues, ne comptait que sur le
temps, s'il comptait alors sur quelque chose, et appréciait, sans le
dire, ce que valait le fol orgueil de ses alliés. Ce prince, simple et
de peu d'apparence, avait les deux grandes qualités de son
gouvernement, la finesse et la constance.
[En marge: Opinions diverses sur la convenance de livrer bataille.]
On devine de quelle manière devait être traitée, parmi tant d'esprits
vains, la grave question qu'il s'agissait de résoudre, celle de savoir
s'il fallait ou ne fallait pas livrer bataille à Napoléon. Ces
tableaux immortels que nous a légués l'antiquité, et qui nous
représentent la jeune aristocratie romaine violentant par sa folle
présomption la sagesse de Pompée, et l'obligeant à livrer la bataille
de Pharsale, ces tableaux n'ont rien de plus grand, de plus
instructif, que ce qui se passait à Olmütz, en 1805, autour de
l'empereur Alexandre. Tout le monde avait un avis sur la question de
la bataille à chercher ou à éviter, tout le monde l'exprimait. La
coterie dont les Dolgorouki étaient les chefs n'hésitait pas. Ne pas
livrer bataille, à l'entendre, était une lâcheté et une faute insigne.
D'abord on ne pouvait plus vivre à Olmütz; l'armée y expirait de
misère, elle se démoralisait. En restant à Olmütz, on abandonnait à
Napoléon, outre l'honneur des armes, les trois quarts de la monarchie
autrichienne, et toutes les ressources dont elle abondait. En
avançant, au contraire, on allait recouvrer d'un seul coup les moyens
de vivre, la confiance, et l'ascendant toujours si puissant de
l'offensive. Et puis, ne voyait-on pas que le moment de changer de
rôle était venu; que Napoléon, ordinairement si prompt, si pressant,
quand il poursuivait ses ennemis, s'était arrêté tout à coup, qu'il
hésitait, qu'il était intimidé, car fixé à Brünn, il n'osait pas venir
à Olmütz, à la rencontre de l'armée russe? C'est qu'il pensait à
Dirnstein, à Hollabrunn; c'est que son armée était comme lui ébranlée.
On savait, à n'en pas douter, qu'elle était abîmée de fatigue,
réduite de moitié, en proie au mécontentement, livrée au murmure!
[En marge: Objections de quelques hommes sages contre l'idée de livrer
bataille.]
C'étaient là les propos que cette jeunesse débitait avec une
incroyable assurance. Quelques hommes sages, le prince Czartoryski
notamment, tout aussi jeune, mais beaucoup plus réfléchi que les
Dolgorouki, leur opposaient un petit nombre de raisons simples, qui
auraient dû être décisives sur des esprits que le plus étrange
aveuglement n'aurait pas complétement égarés. En ne tenant aucun
compte, disaient-ils, de ces soldats, qui après tout étaient restés
maîtres du terrain à Dirnstein comme à Hollabrunn, devant lesquels on
avait toujours reculé depuis Munich jusqu'à Olmütz, en ne tenant aucun
compte de ce général vainqueur de tous les généraux de l'Europe, le
plus expérimenté du moins de tous les capitaines vivants, s'il n'était
le plus grand, car il avait commandé en cent batailles, et ses
adversaires actuels n'avaient jamais commandé dans une seule, en ne
tenant compte ni de ces soldats ni de ce général, il y avait pour ne
pas se hâter deux raisons péremptoires. La première, et la plus
frappante, c'est qu'en attendant quelques jours encore, le mois
stipulé avec la Prusse serait écoulé, et qu'elle serait obligée de se
déclarer. Qui sait, en effet, si, en perdant une grande bataille
auparavant, on ne lui fournirait pas l'occasion de se délier? En
laissant, au contraire, expirer le délai d'un mois, 150 mille
Prussiens entreraient en Bohême, Napoléon serait obligé de
rétrograder, sans qu'on eût à courir avec lui la chance d'une
bataille. La seconde raison pour différer, c'est qu'en donnant un peu
de temps aux archiducs, ils arriveraient avec quatre-vingt mille
Autrichiens de la Hongrie, et on pourrait alors se battre contre
Napoléon, dans la proportion de deux, peut-être de trois contre un. Il
était difficile sans doute de vivre à Olmütz; mais, s'il était vrai
qu'on ne pût pas y passer encore quelques jours, il n'y avait qu'à se
rendre en Hongrie, à la rencontre des archiducs. On trouverait là du
pain, et quatre-vingt mille hommes de renfort. En ajoutant ainsi aux
distances que Napoléon avait à parcourir, on lui opposerait le plus
redoutable de tous les obstacles. On avait la preuve de cette vérité
dans son immobilité même, depuis qu'il occupait Brünn. S'il n'avançait
pas, ce n'était pas qu'il eût peur. Des militaires sans expérience
pouvaient seuls prétendre qu'un tel homme avait peur. S'il n'avançait
pas, c'est qu'il trouvait la distance déjà bien grande. Il était,
effectivement, à 40 lieues au delà, non pas de sa capitale, mais de
celle qu'il avait conquise, et en s'éloignant il la sentait frémir
sous sa main.
[En marge: On se décide à combattre, et on quitte Olmütz pour marcher
sur Brünn.]
Que répondre à de telles raisons? Assurément rien. Mais sur les
esprits prévenus la qualité des raisons n'est d'aucun effet.
L'évidence les irrite au lieu de les persuader. On décida donc autour
d'Alexandre qu'il fallait livrer bataille. L'empereur François s'y
prêta pour sa part. Il avait tout à gagner à ce que la question se
décidât promptement, car son pays souffrait horriblement de la guerre,
et il n'était pas fâché de voir les Russes s'essayer contre les
Français, et se faire juger à leur tour. On prit le parti de quitter
la position d'Olmütz, qui était fort bonne, sur laquelle on aurait pu
facilement repousser une armée assaillante, quelque supérieure qu'elle
fût en nombre, pour venir attaquer Napoléon dans la position de Brünn,
qu'il étudiait avec soin depuis plusieurs jours.
[En marge: Surprise d'un détachement français à Wischau.]
[En marge: Ce léger avantage achève de troubler les jeunes têtes qui
entourent Alexandre.]
On marcha sur cinq colonnes, par la route d'Olmütz à Brünn, pour se
rapprocher de l'armée française. Arrivé à Wischau, le 18 novembre, à
une journée de Brünn, on surprit une avant-garde de cavalerie et un
faible détachement d'infanterie, placés dans ce bourg par le maréchal
Soult. On employa trois mille chevaux à les envelopper, et puis, avec
un bataillon d'infanterie, on pénétra dans Wischau même. On y ramassa
une centaine de prisonniers français. L'aide de camp Dolgorouki eut la
plus grande part à cet exploit. On y avait fait assister l'empereur
Alexandre, auquel on persuada que cette escarmouche était la guerre,
et que sa présence avait doublé la valeur de ses soldats. Ce léger
avantage acheva de bouleverser les jeunes têtes de l'état-major russe,
et la résolution de combattre devint dès lors irrévocable. De
nouvelles observations du prince Czartoryski furent fort mal reçues.
Le général Kutusof, sous le nom duquel la bataille allait se livrer,
ne commandait plus, et avait la coupable faiblesse d'accepter des
résolutions qu'il désapprouvait. Il fut donc convenu qu'on attaquerait
Napoléon dans sa position de Brünn, en suivant le plan que tracerait
le général Weirother. On fit une marche de plus, et on vint s'établir
en avant du château d'Austerlitz.
[En marge: Napoléon pénètre les vues de l'état-major russe, et devine
le projet qu'on a de lui livrer bataille.]
[En marge: Napoléon, avant de commettre le sort de la guerre à une
bataille décisive, envoie le général Savary auprès de l'empereur
Alexandre.]
Napoléon, qui avait pour deviner les projets de l'ennemi une rare
sagacité, vit bien que les coalisés cherchaient une rencontre décisive
avec lui, et il en fut fort satisfait. Il était préoccupé cependant
des projets de la Prusse, que des nouvelles récentes de Berlin lui
présentaient comme définitivement hostiles, et des mouvements de
l'armée prussienne qui s'avançait vers la Bohême. Il n'avait pas de
temps à perdre, il lui fallait ou une bataille foudroyante, ou la
paix. Il doutait peu du résultat de la bataille, toutefois la paix
offrait plus de sûreté. Les Autrichiens la proposaient avec une
certaine apparence de sincérité, mais en se référant toujours, quant
aux conditions, à ce que voudrait la Russie. Napoléon désira savoir ce
qui se passait dans la tête d'Alexandre, et envoya au quartier général
russe son aide de camp le général Savary, pour complimenter ce prince,
lier conversation avec lui, et connaître au juste ce qu'il voulait.
[Date: Déc. 1805.]
[En marge: Mission du jeune Dolgorouki auprès de Napoléon, et fâcheux
résultat de cette mission.]
Le général Savary partit immédiatement, se présenta en parlementaire
aux avant-postes, et eut quelque peine à parvenir jusqu'à l'empereur
Alexandre. Pendant qu'il attendait le moment d'être introduit, il put
juger des dispositions de cette jeune aristocratie moscovite, de son
fol aveuglement, de son désir d'assister à une grande bataille. Elle
ne prétendait à rien moins qu'à battre les Français, et à les ramener
battus jusqu'aux frontières de France. Le général Savary écouta ces
propos avec beaucoup de sang-froid, pénétra enfin auprès de
l'empereur, lui porta les paroles de son maître, le trouva doux et
poli, mais évasif, et peu en état d'apprécier les chances de la guerre
actuelle. Sur l'assurance réitérée que Napoléon était animé de
dispositions fort pacifiques, Alexandre s'informa des conditions
auxquelles la paix serait possible. Le général Savary n'était pas en
mesure de répondre, et il engagea l'empereur Alexandre à dépêcher un
de ses aides de camp au quartier général français, pour conférer avec
Napoléon. Il affirmait que le résultat de cette démarche serait des
plus satisfaisants. Après bien des pourparlers, dans lesquels le
général Savary, par excès de zèle, en dit plus qu'il n'avait mission
d'en dire, Alexandre lui donna pour l'accompagner le prince Dolgorouki
lui-même, le principal personnage de la nouvelle coterie, qui
disputait à MM. de Czartoryski, de Strogonoff, de Nowosiltzoff, la
faveur du czar. Ce prince Dolgorouki, quoique l'un des plus ardents
déclamateurs de l'état-major russe, n'en fut pas moins
extraordinairement flatté d'avoir une commission à remplir auprès de
l'empereur des Français. Il partit avec le général Savary, et fut
présenté à Napoléon dans un moment où celui-ci, achevant la visite de
ses avant-postes, n'avait dans son costume et son entourage rien
d'imposant pour un esprit vulgaire. Napoléon écouta ce jeune homme,
dépourvu de tact et de mesure, qui, ayant recueilli çà et là
quelques-unes des idées dont se nourrissait le cabinet russe, et que
nous avons fait connaître en exposant le projet du nouvel équilibre
européen, les exprima sans convenance et sans à-propos. Il fallait,
assurait-il, que la France abandonnât l'Italie, si elle voulait avoir
la paix tout de suite; et si elle continuait la guerre, et qu'elle n'y
fût pas heureuse, il faudrait qu'elle rendît la Belgique, la Savoie,
le Piémont, pour constituer, autour d'elle et contre elle, des
barrières défensives. Ces idées, très-maladroitement débitées,
parurent à Napoléon la demande formelle de restituer immédiatement la
Belgique, cédée à la France par tant de traités, et provoquèrent chez
lui une irritation profonde, qu'il contint cependant, ne croyant pas
que sa dignité lui permît de la laisser éclater en présence d'un tel
négociateur. Il le congédia sèchement, en lui disant qu'on viderait
ailleurs que dans des conférences diplomatiques les différends qui
divisaient la politique des deux empires. Napoléon était exaspéré, et
il n'eut plus qu'une pensée, celle de livrer une bataille à outrance.
Depuis la surprise de Wischau, il avait ramené son armée en arrière,
dans une position merveilleusement choisie pour combattre. Il laissait
voir dans ses mouvements une certaine hésitation qui contrastait avec
la hardiesse accoutumée de ses allures. Cette circonstance, jointe à
la démarche du général Savary, contribua encore à exalter les faibles
intelligences qui dominaient l'état-major russe. Ce ne fut bientôt
qu'un cri de guerre autour d'Alexandre. Napoléon reculait, disait-on;
il était en pleine retraite; il fallait fondre sur lui, et l'accabler.
[En marge: De part et d'autre on se prépare à une action décisive.]
De leur côté, les soldats français, chez lesquels l'esprit abondait,
virent bien qu'ils allaient avoir affaire aux Russes, et ils en
conçurent une joie extrême. Des deux parts, on se prépara à une action
décisive.
Napoléon, avec ce tact militaire qu'il avait reçu de la nature, et
qu'il avait tant perfectionné par l'expérience, avait adopté, entre
toutes les positions qu'il aurait pu prendre autour de Brünn, celle
qui devait lui assurer les plus grands résultats, dans l'hypothèse où
il serait attaqué, hypothèse qui était devenue une certitude.