Napoléon demeura de sa personne au château impérial de Schoenbrunn. Il

confia le commandement de la ville de Vienne au général Clarke, et

laissa le soin d'en faire la police aux milices bourgeoises. Il

ordonna et fit observer la discipline la plus rigoureuse, et ne permit

de toucher qu'aux propriétés publiques, telles que les caisses du

gouvernement et les arsenaux. Le grand arsenal de Vienne contenait des

richesses immenses: cent mille fusils, deux mille pièces de canon,

des munitions de toute espèce. On avait lieu de s'étonner que

l'empereur François ne l'eût pas fait évacuer au moyen du Danube. On

s'empara de tout ce qu'il renfermait pour le compte de l'armée.

Napoléon distribua ensuite ses forces de manière à bien garder la

capitale, et à observer la route des Alpes par laquelle les archiducs

pouvaient arriver prochainement, celle de Hongrie par laquelle ils

pouvaient arriver plus tard, celle enfin de Moravie sur laquelle les

Russes étaient en force.

[En marge: Arrivée du général Marmont à Léoben, et combat du maréchal

Davout à Mariazell.]

On a vu qu'il avait dirigé sur la grande route de Léoben le général

Marmont, pour occuper le passage des Alpes, et sur le chemin de

Saint-Gaming le maréchal Davout, pour tourner la position de

Saint-Polten. M. de Meerfeld, avec le principal détachement

autrichien, avait pris la grande route de Léoben. Se sentant poursuivi

par le général Marmont, il s'était jeté par un col élevé sur le chemin

de Saint-Gaming, que suivait le maréchal Davout. Celui-ci gravissait

péniblement, à travers les neiges et les glaces d'un hiver précoce,

les montagnes les plus escarpées, et grâce au dévouement des soldats,

à l'énergie des officiers, il était parvenu à vaincre tous les

obstacles, lorsque près de Mariazell, sur la grande route de Léoben à

Saint-Polten par Lilienfeld, il rencontra le corps du général

Meerfeld, fuyant le général Marmont. Un combat, du genre de ceux que

Masséna avait autrefois livrés dans les Alpes, s'engagea aussitôt

entre les Français et les Autrichiens. Le maréchal Davout culbuta ces

derniers, leur prit 4 mille hommes, et rejeta le reste en désordre

dans les montagnes. Il descendit ensuite sur Vienne. Le général

Marmont, après avoir atteint Léoben presque sans coup férir, s'y

arrêta, et attendit de nouvelles instructions de la part de

l'Empereur.

[En marge: Conquête du Tyrol par le maréchal Ney.]

Les événements n'étaient pas moins favorables dans le Tyrol et

l'Italie. Le maréchal Ney, chargé d'envahir le Tyrol après

l'occupation d'Ulm, avait heureusement choisi le débouché de

Scharnitz, la _porta Claudia_ des anciens, pour y pénétrer. C'était

l'un des accès les plus difficiles de cette contrée, mais il avait

l'avantage de conduire droit sur Inspruck, au milieu des troupes

disséminées des Autrichiens, qui, s'attendant peu à cette attaque,

étaient répandus depuis le lac de Constance jusqu'aux sources de la

Drave. Le maréchal Ney avait à peine 9 ou 10 mille hommes, soldats

intrépides comme leur chef, et avec lesquels on pouvait tout

entreprendre. Il leur fit escalader dans le mois de novembre les cols

les plus élevés des Alpes, malgré les rochers que les habitants

précipitaient sur leurs têtes, car les Tyroliens, fort dévoués à la

maison d'Autriche, ne voulaient pas, ainsi qu'on les en menaçait,

passer sous la domination de la Bavière. Il franchit les

retranchements de Scharnitz, entra dans Inspruck, dispersa devant lui

les Autrichiens surpris, et rejeta les uns sur le Vorarlberg, les

autres sur le Tyrol italien. Le général Jellachich et le prince de

Rohan se trouvèrent refoulés vers le Vorarlberg, et du Vorarlberg vers

le lac de Constance, sur la route même par laquelle arrivait Augereau.

Comme s'il avait été décidé par le destin qu'aucun des débris de

l'armée d'Ulm n'échapperait aux Français, le général Jellachich,

celui qui, lors de la reddition de Memmingen, s'était dérobé à la

poursuite du maréchal Soult, vint donner sur le corps d'Augereau. Ne

voyant aucune chance de se sauver, il mit bas les armes avec un

détachement de 6 mille hommes. Le prince de Rohan, moins avancé vers

le Vorarlberg, eut le temps de rétrograder. Il exécuta une marche

audacieuse à travers les cantonnements de nos troupes, qui, après la

prise d'Inspruck, gardaient négligemment le Brenner, trompa la

surveillance de Loison, l'un des généraux divisionnaires du maréchal

Ney, passa près de Botzen presque sous ses yeux, vint tomber sur

Vérone et Venise, pendant que Masséna suivait en queue l'archiduc

Charles. Masséna avait chargé le général Saint-Cyr, avec les troupes

ramenées de Naples, de bloquer Venise, dans laquelle l'archiduc

Charles avait laissé une forte garnison. Le général Saint-Cyr, étonné

de la présence d'un corps ennemi sur les derrières de Masséna, lorsque

celui-ci était déjà au pied des Alpes Juliennes, accourut en toute

hâte, enveloppa le prince de Rohan, qui fut obligé, comme le général

Jellachich, de mettre bas les armes. Le général Saint-Cyr en cette

occasion prit environ 5 mille hommes.

[En marge: Les deux archiducs abandonnent le Tyrol et l'Italie pour se

rendre en Hongrie.]

Pendant ce temps l'archiduc Charles continuait sa laborieuse retraite

le long du Frioul, et au delà des Alpes Juliennes. Son frère,

l'archiduc Jean, passant du Tyrol italien dans la Carinthie, suivait

dans l'intérieur des Alpes une ligne tout à fait parallèle à la

sienne. Les deux archiducs, désespérant avec raison d'arriver en

temps utile sur l'une des positions défensives du Danube, et jugeant

trop téméraire de se jeter dans le flanc de Napoléon, s'étaient

décidés à se réunir à Laybach, l'un par Villach, l'autre par Udine,

pour se diriger ensuite sur la Hongrie. Là ils pouvaient en toute

sûreté se joindre aux Russes, qui occupaient la Moravie, et, leur

jonction opérée avec ces derniers, reprendre l'offensive, si aucune

faute n'avait compromis les armées coalisées, et s'il restait encore

aux deux souverains d'Autriche et de Russie le courage de prolonger

cette lutte.

Le général Marmont, placé en avant de Léoben, sur les crêtes qui

séparent la vallée du Danube de celle de la Drave, voyait avec dépit

défiler presque sous ses yeux les troupes de l'archiduc Jean, et

brûlait d'impatience de les combattre. Mais un ordre précis enchaînait

son ardeur, et lui enjoignait de se borner à la garde des défilés des

Alpes.

Masséna, après avoir poursuivi l'archiduc Charles jusqu'aux Alpes

Juliennes, s'était arrêté à leur pied, et n'avait pas cru devoir

s'engager en Hongrie à la suite des archiducs. Il donnait la main au

général Marmont, et attendait les ordres de l'Empereur.

[En marge: Caractère des opérations que venait d'exécuter Napoléon en

deux mois.]

Tous ces mouvements s'étaient achevés vers le milieu de novembre, à

peu près en même temps que la grande armée exécutait sa marche sur

Vienne. Certes, on aurait imaginé un plan dans le calme du cabinet,

avec les facilités qui abondent en traçant des projets sur la carte,

qu'on n'aurait pas plus aisément disposé toutes choses. En six

semaines, cette armée, passant le Rhin et le Danube, s'interposant

entre les Autrichiens postés en Souabe, et les Russes arrivant sur

l'Inn, avait enveloppé les uns, refoulé les autres vers le bas Danube,

surpris le Tyrol par un détachement, puis occupé Vienne, et débordé la

position des archiducs en Italie, ce qui avait réduit ces derniers à

chercher un refuge en Hongrie! L'histoire n'offre nulle part un tel

spectacle: en vingt jours de l'Océan sur le Rhin, en quarante du Rhin

à Vienne! Et, tandis que la dissémination des forces si dangereuse à

la guerre, n'amène le plus souvent que des revers, on avait vu ici des

corps détachés au loin, qui, sans courir de danger, avaient atteint

leur but, parce qu'au centre une masse puissante, frappant à propos

des coups décisifs sur les principaux rassemblements de l'ennemi,

avait imprimé une impulsion à laquelle tout cédait, et n'avait plus

laissé sur ses derrières ou sur ses ailes que des conséquences faciles

à recueillir: en sorte que cette dispersion apparente n'était en

réalité qu'une habile distribution d'accessoires à côté de l'action

principale, ordonnée avec une merveilleuse justesse! Mais, après avoir

admiré cet art profond, incomparable, qui étonne par sa simplicité

même, il faut admirer aussi dans cette manière d'opérer, une autre

condition, sans laquelle toute combinaison, même la plus habile, peut

devenir un péril, c'est une vigueur telle chez les soldats et les

lieutenants, que, lorsqu'ils étaient surpris par un accident imprévu,

ils savaient par leur énergie, comme les soldats du général Dupont à

Haslach, du maréchal Mortier à Dirnstein, du maréchal Ney à Elchingen,

donner à la pensée suprême qui les dirigeait le temps de venir à leur

secours, et de réparer les erreurs inévitables dans les opérations

même les mieux conduites. Répétons ce que nous avons dit plus haut,

c'est qu'il faut un grand capitaine à de vaillants soldats, et de

vaillants soldats aussi à un grand capitaine. La gloire leur doit être

commune, aussi bien que le mérite des grandes choses qu'ils

accomplissent.

Napoléon à Vienne ne voulait pas s'y repaître de la vaine gloire

d'occuper la capitale de l'empire germanique. Il voulait terminer la

guerre. On pourra lui reprocher dans sa carrière d'avoir abusé de la

fortune, on ne lui reprochera jamais, comme à Annibal, de n'avoir pas

su en profiter et de s'être endormi dans les délices de Capoue. Il se

prépara donc à courir sur les Russes, afin de les battre en Moravie,

avant qu'ils eussent le temps d'opérer leur jonction avec les

archiducs. Ceux-ci, d'ailleurs, n'étaient le 15 novembre qu'à Laybach.

Il leur fallait faire un bien grand circuit pour atteindre la Hongrie,

la traverser ensuite, et gagner la Moravie vers Olmütz. C'était un

trajet de plus de 150 lieues à exécuter. Vingt jours n'y auraient pas

suffi. Napoléon à cette époque se trouvait à Vienne, et n'avait que

quarante lieues à parcourir pour être à Brünn, capitale de la Moravie.

[En marge: Distribution des divers corps de l'armée française autour

de Vienne et sur la route de Moravie.]

Il rapprocha le général Marmont qui était trop éloigné à Léoben, et

lui assigna une position un peu en arrière, sur le faîte même des

Alpes de Styrie, pour garder la grande route d'Italie à Vienne. Il lui

enjoignit, au cas où les archiducs voudraient reprendre cette voie, de

rompre les ponts et les routes, ce qui dans les montagnes permet,

avec un corps peu nombreux, d'arrêter quelque temps un ennemi

supérieur. Il lui défendit de se laisser aller au désir de combattre,

à moins d'y être contraint. Il rapprocha Masséna du général Marmont,

et les mit l'un et l'autre en communication immédiate. Les troupes

conduites par Masséna prirent dès lors le titre de huitième corps de

la grande armée. Napoléon disposa le corps du maréchal Davout tout

autour de Vienne, une division, celle du général Gudin, en arrière de

Vienne vers Neustadt (voir la carte nº 32), pouvant en peu de temps

donner la main à Marmont, une autre, celle du général Friant, dans la

direction de Presbourg, observant les débouchés de la Hongrie; la

troisième, celle du général Bisson (devenue division Caffarelli), en

avant de Vienne, sur la route de la Moravie. Les divisions Dupont et

Gazan furent établies dans Vienne même, pour s'y refaire de leurs

fatigues et de leurs blessures. Enfin les maréchaux Soult, Lannes,

Murat, marchèrent vers la Moravie, tandis que le maréchal Bernadotte,

ayant passé le Danube à Krems, suivait les pas du général Kutusof, et

s'apprêtait à rejoindre, par la route même qu'avait prise ce général,

les trois corps français qui allaient se battre avec les Russes.

Ainsi Napoléon à Vienne, placé au milieu d'un tissu habilement tendu

autour de lui, pouvait accourir partout où la moindre agitation

signalerait la présence de l'ennemi. Si les archiducs tentaient

quelque chose vers l'Italie, Masséna et Marmont, liés l'un à l'autre,

s'adossaient aux Alpes de Styrie (voir la carte nº 32), et Napoléon,

portant le corps de Davout vers Neustadt, était en force pour les

soutenir. Si les archiducs se montraient par Presbourg et la Hongrie,

Napoléon pouvait y porter le corps de Davout tout entier, un peu après

Marmont, qui, à Neustadt, n'en était pas loin, et au besoin accourir

lui-même avec le gros de l'armée. Enfin, s'il fallait faire tête aux

Russes en Moravie, il pouvait, en trois jours, réunir aux corps de

Soult, de Lannes, de Murat, qui s'y trouvaient déjà, celui de Davout,

facile à retirer de Vienne, celui de Bernadotte, tout aussi facile à

ramener de la Bohême. Il était donc en mesure partout, et remplissait

au plus haut degré les conditions de cet art de la guerre, qu'un jour

s'entretenant avec ses lieutenants, il définissait en ces termes:

l'ART DE SE DIVISER POUR VIVRE, ET DE SE CONCENTRER POUR COMBATTRE. On

n'a jamais mieux défini ni mieux pratiqué les préceptes de cet art

redoutable, qui détruit ou fonde les empires.

[En marge: Faux armistice d'Hollabrunn.]

[En marge: Murat trompé par ce faux armistice, comme le comte

d'Auersberg au pont de Vienne.]

Napoléon s'était hâté de profiter de la conquête des ponts de Vienne

pour porter au delà du Danube les maréchaux Soult, Lannes et Murat,

dans l'espérance de couper la retraite au général Kutusof, et

d'arriver avant lui à Hollabrunn, où ce général, qui avait passé le

Danube à Krems, devait rejoindre la route de Moravie. Le général

Kutusof prenait sa direction vers la Moravie et non vers la Bohême,

parce que c'était sur Olmütz, frontière de la Moravie et de la

Gallicie, que la seconde armée russe avait elle-même tourné ses pas.

Tandis qu'il s'avançait sur Hollabrunn, ayant le prince Bagration en

tête, il fut tout à coup surpris et consterné en apprenant la présence

des Français sur la grande route qu'il voulait suivre, et en acquérant

ainsi la certitude d'être coupé. Il tendit alors à Murat le piége que

Murat avait tendu aux Autrichiens pour leur enlever les ponts du

Danube. Il avait auprès de lui le général Wintzingerode, le même qui

avait négocié toutes les conditions du plan de campagne. Il le dépêcha

auprès de Murat pour débiter à celui-ci les inventions au moyen

desquelles on avait trompé le comte d'Auersberg, et qui consistaient à

dire qu'il y avait à Schoenbrunn des négociateurs prêts à signer la

paix. En conséquence, il lui fit proposer un armistice, dont la

condition principale serait de s'arrêter les uns et les autres sur le

terrain qu'on occupait, de manière que rien ne fût changé par la

suspension des opérations. On devait, si elles étaient reprises,

s'avertir six heures à l'avance. Murat, adroitement flatté par M. de

Wintzingerode, sensible d'ailleurs à l'honneur d'être le premier

intermédiaire de la paix, accepta l'armistice, sauf l'approbation de

l'Empereur. Il faut ajouter, pour être juste, qu'une considération,

qui n'était pas sans valeur, contribua beaucoup à l'engager dans cette

fausse démarche. Le corps du maréchal Soult n'était pas encore sur le

terrain, et il craignait, avec sa cavalerie et les grenadiers

d'Oudinot, de n'avoir pas assez de forces pour barrer le chemin aux

Russes. Il envoya donc un aide de camp au quartier général avec le

projet d'armistice.

Le lendemain on se visita. Le prince Bagration vint voir Murat,

montra beaucoup d'empressement et de curiosité pour les généraux

français, et surtout pour l'illustre maréchal Lannes. Celui-ci,

très-simple en ses allures, sans avoir pour cela moins de courtoisie

militaire, dit au prince Bagration que s'il avait été seul, ils

seraient actuellement occupés à se battre, au lieu de l'être à

échanger des compliments. Dans le moment, en effet, l'armée russe, se

couvrant de l'arrière-garde de Bagration, qui affectait de demeurer

immobile, marchait rapidement derrière ce rideau, et regagnait la

route de Moravie. Ainsi Murat, devenu dupe à son tour, laissait

prendre à l'ennemi la revanche du pont de Vienne.

[En marge: Combat d'Hollabrunn.]

Bientôt arriva un aide de camp de l'Empereur, le général Lemarrois,

qui apporta une sévère réprimande à Murat, pour la faute qu'il avait

commise[5], et qui lui donna, tant à lui qu'au maréchal Lannes,

l'ordre d'attaquer immédiatement, quelle que fût l'heure à laquelle

leur parviendrait cette communication. Lannes, toutefois, eut soin

d'envoyer un officier au prince Bagration pour le prévenir des ordres

qu'il venait de recevoir. On fit sur-le-champ les dispositions

d'attaque. Le prince Bagration avait 7 à 8 mille hommes. Voulant

achever de couvrir le mouvement de Kutusof, il prit la noble

résolution de se faire écraser plutôt que de céder le terrain. Lannes

poussa sur lui ses grenadiers. La seule disposition qui fût possible

était celle de deux lignes d'infanterie, déployées en face l'une de

l'autre, et s'attaquant sur un terrain peu accidenté. On échangea

pendant quelque temps un feu de mousqueterie fort vif et fort

meurtrier, puis on se chargea à la baïonnette, et, ce qui est rare à

la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent résolument l'une

contre l'autre, sans qu'aucune des deux cédât avant d'être abordée. On

se joignit, puis après un combat corps à corps, les grenadiers

d'Oudinot enfoncèrent les fantassins de Bagration, et les taillèrent

en pièces. On se disputa ensuite, au milieu de la nuit, à la lueur des

flammes, le village incendié de Schoengraben, qui finit par rester aux

mains des Français. Les Russes se conduisirent vaillamment. Ils

perdirent en cette occasion près de la moitié de leur arrière-garde, 3

mille hommes environ, dont plus de 15 cents restèrent étendus sur le

champ de bataille. Le prince Bagration s'était montré par sa

résolution le digne émule du maréchal Mortier à Dirnstein. Ce sanglant

combat fut livré le 16 novembre.

[Note 5:

_Au prince Murat._

«Schoenbrunn, 25 brumaire an XIV (16 novembre 1805),

à huit heures du matin.

«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon

mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous

n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me

faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice

sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que

le général qui a signé cette capitulation n'avait point le droit

de le faire; qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce

droit.

«Toutes les fois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait

ladite convention, je la ratifierais; mais ce n'est qu'une ruse;

marchez, détruisez l'armée russe; vous êtes en position de

prendre ses bagages et son artillerie. L'aide de camp de

l'empereur de Russie est un... Les officiers ne sont rien quand

ils n'ont pas de pouvoirs: celui-ci n'en avait point. Les

Autrichiens se sont laissé jouer pour le passage du pont de

Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de

l'empereur...»]

[En marge: Entrée de l'armée à Brünn.]

On s'avança les jours suivants en faisant des prisonniers à chaque

pas, et le 19 on entra enfin dans la ville de Brünn, capitale de la

Moravie. On trouva la place armée et pourvue d'abondantes ressources.

Les ennemis n'avaient pas même songé à la défendre. Ils laissaient

ainsi à Napoléon une position importante, d'où il commandait la

Moravie, et pouvait à son aise observer et attendre les mouvements des

Russes.

Napoléon, en apprenant le dernier combat, voulut se rendre à Brünn,

car les nouvelles d'Italie lui annonçant la retraite allongée

qu'exécutaient les archiducs en Hongrie, il devinait bien que c'était

aux Russes qu'il aurait principalement affaire. Il apporta quelques

légers changements dans la distribution du corps du maréchal Davout

autour de Vienne. Il dirigea sur Presbourg la division Gudin, qui ne

semblait plus nécessaire sur la route de Styrie, depuis la retraite

des archiducs. Il établit la division Friant, du même corps, en avant

de Vienne, sur la route de Moravie. La division Bisson (devenue un

moment division Caffarelli) fut détachée du corps de Davout, et portée

sur Brünn, pour remplacer dans le corps de Lannes la division Gazan,

restée à Vienne.

[En marge: Napoléon porte son quartier général à Brünn, capitale de la

Moravie.]

[En marge: Nouvelle mission de M. de Giulay au quartier général pour y

parler de paix. Il est accompagné de M. de Stadion.]

[En marge: Napoléon renvoie M. de Giulay et M. de Stadion à Vienne,

auprès de M. de Talleyrand.]

Napoléon, arrivé à Brünn, y fixa son quartier général le 20 novembre.

Le générale Giulay, accompagné cette fois de M. de Stadion, vint le

visiter de nouveau, et parler de paix plus sérieusement que dans ses

missions précédentes. Napoléon leur exprima à l'un et à l'autre le

désir de poser les armes et de rentrer en France, mais ne leur laissa

point ignorer à quelles conditions il y consentirait. Il n'admettrait

plus, disait-il, que l'Italie, partagée entre la France et l'Autriche,

continuât d'être entre elles un sujet de défiance et de guerre. Il la

voulait tout entière jusqu'à l'Isonzo, c'est-à-dire qu'il exigeait les

États vénitiens, seule partie de l'Italie qui lui restât à conquérir.

Il ne s'expliqua pas sur ce qu'il aurait à demander pour ses alliés,

les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Baden; mais il déclara

en termes généraux qu'il fallait assurer leur situation en Allemagne,

et mettre fin à toutes les questions demeurées pendantes entre eux et

l'empereur, depuis la nouvelle constitution germanique de 1803. MM. de

Stadion et de Giulay se récrièrent fort contre la dureté de ces

conditions. Mais Napoléon ne montra aucune disposition à s'en

départir, et il leur donna à entendre que, livré sans partage aux

soins de la guerre, il ne désirait pas garder auprès de lui des

négociateurs, qui n'étaient au fond que des espions militaires,

chargés de surveiller ses mouvements. Il les invita donc à se rendre à

Vienne, auprès de M. de Talleyrand, qui venait d'y arriver. Napoléon,

tenant peu de compte des goûts de son ministre, qui n'aimait ni le

travail, ni les fatigues des quartiers généraux, l'avait appelé

d'abord à Strasbourg, puis à Munich, et maintenant à Vienne. Il le

chargeait de ces interminables pourparlers, qui, dans les

négociations, précèdent toujours les résultats sérieux.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 39 段