[En marge: Les Russes passent le Danube à Krems pour se retirer par la

rive gauche vers leur grande armée.]

Murat fut logé au château de Mittrau, chez un comte de Montecuculli.

Là divers avis lui apprirent que les Russes n'avaient pas l'intention

de tenir à Saint-Polten. Effectivement, ils venaient de prendre une

résolution importante. Après avoir ralenti la marche des Français,

soit en coupant les ponts, soit en livrant des combats

d'arrière-garde, et avoir accédé aux désirs de l'empereur d'Autriche,

qui voulait que l'on disputât le plus longtemps possible la grande

route de Vienne, les Russes crurent en avoir fait assez, et songèrent

à leur propre sûreté. Ils repassèrent le Danube à Krems, à l'endroit

où ce fleuve, terminant son coude au nord, reprend sa direction à

l'est. (Voir la carte nº 32.) Le motif qui les décida surtout à

prendre cette détermination fut la nouvelle qu'une partie de l'armée

française avait passé sur la rive gauche du Danube. Ils pouvaient

craindre, en effet, que Napoléon, par une manoeuvre imprévue, portant

le gros de ses forces sur la rive gauche, ne les coupât de la Bohême

et de la Moravie. En conséquence, ils franchirent le Danube à Krems,

et en brûlèrent le pont après l'avoir passé. Les ouvrages qui auraient

permis de le défendre, et de s'en assurer la possession exclusive,

étant à peine ébauchés, il n'y avait d'autre ressource que de le

détruire. Ils opérèrent leur passage dans la journée du 9, laissant

dans tout l'archiduché d'Autriche d'horribles traces de leur présence.

Ils pillaient, ravageaient, tuaient même, se conduisaient enfin en

vrais barbares, à tel point que les Français étaient presque

considérés comme des libérateurs par les gens du pays. Leur conduite

surtout envers les troupes autrichiennes n'était rien moins

qu'amicale. Ils les traitaient avec une extrême arrogance, affectant

de leur imputer les revers de cette campagne. Le langage des officiers

et des généraux russes était à cet égard d'une hauteur blessante, et

nullement méritée, car si les Autrichiens montraient moins de fermeté

que les fantassins russes, ils leur étaient supérieurs sous tous les

autres rapports.

Les Autrichiens, vivant fort mal avec les Russes, s'en séparèrent,

pour aller concourir à la défense des ponts de Vienne, et M. de

Meerfeld, avec son corps, se retira par la route de Steyer sur Léoben.

Il marcha suivi par le général Marmont sur la route de Waidhofen à

Léoben, et par le maréchal Davout sur celle de Saint-Gaming à

Lilienfeld. Le chemin direct de Vienne se trouvait donc ouvert aux

Français, et ils n'avaient que deux marches à faire pour se trouver

aux portes de cette capitale, sans avoir devant eux aucun ennemi qui

pût leur en disputer l'entrée.

[En marge: Marche précipitée de Murat sur Vienne.]

La tentation devait être grande pour Murat. Il était difficile qu'il

résistât au désir de se jeter en avant, et d'aller montrer à la

capitale de l'Autriche sa personne, toujours la plus apparente dans

les revues comme dans les dangers. Jamais une armée venue de

l'Occident n'avait pénétré dans cette métropole de l'empire

germanique. Moreau en 1800, le général Bonaparte en 1797, avaient

signé des armistices au moment d'y arriver. Les Turcs seuls étaient

parvenus au pied de ses murs sans les franchir. Murat ne résista pas à

cette tentation, et le 10 et le 11 marcha sur Vienne, en pressant les

maréchaux Soult et Lannes de le suivre. Toutefois il se garda d'y

entrer, et s'arrêta à Burkersdorf, dans le défilé montagneux du

Kahlenberg, à deux lieues de Vienne.

C'était une précipitation inutile, et même dangereuse. Un changement

aussi imprévu que celui qui venait de se révéler dans la marche de

l'ennemi valait la peine qu'on s'arrêtât pour attendre les ordres de

l'Empereur. D'ailleurs on devançait trop le corps du maréchal Mortier,

ainsi que la flottille destinée à tenir ce corps en communication avec

l'armée, et on courait à l'aveugle, entre les Russes passés de l'autre

côté du Danube, et les Autrichiens rejetés dans les montagnes.

[En marge: Danger du corps de Mortier sur la rive gauche du Danube.]

Dans cet instant, en effet, une échauffourée menaçait le maréchal

Mortier, placé sur la rive gauche du Danube, en arrivant près de

Stein, en présence des Russes qui avaient franchi le fleuve à Krems.

Le danger du maréchal Mortier n'était pas précisément imputable à

Murat, bien que celui-ci eût contribué à l'amener et à l'aggraver par

son mouvement précipité sur Vienne, mais à une négligence qu'on ne

rencontre presque jamais dans les opérations dirigées par Napoléon, et

qui pourtant se rencontra cette fois, car il y a des lacunes même dans

la vigilance la plus soutenue et la plus infatigable.

Partagé entre mille soins, Napoléon avait manqué à l'une de ses

habitudes les plus invariables, qui consistait à s'assurer toujours de

l'exécution de ses ordres après les avoir donnés. Il avait prescrit

d'une manière générale la réunion en un seul corps des divisions

Gazan, Dupont et Dumonceau, la formation d'une flottille sous le

capitaine Lostanges, pour lier les colonnes qui marchaient sur la rive

gauche avec celles qui marchaient sur la rive droite, et il avait trop

compté sur ses lieutenants pour faire concorder toutes ces choses.

Murat s'était avancé trop vite; Mortier, soit qu'il fût entraîné par

le mouvement de Murat, soit qu'il n'eût pas tracé des instructions

assez précises au général Dupont, avait laissé l'intervalle d'une

marche entre la division Gazan qu'il avait avec lui, et les divisions

Dupont et Dumonceau qui devaient le joindre. La flottille, difficile à

réunir, était restée fort en arrière.

Napoléon cependant, prompt à remarquer ces inexactitudes, courut à

Mölk, et devinant, sans le connaître encore, le danger du maréchal

Mortier, arrêta le corps du maréchal Soult, que Murat avait voulu

attirer à sa suite, et envoya des aides de camp à Murat et à Lannes

pour ralentir leur mouvement. Il craignait non-seulement ce qui

pouvait arriver au corps jeté sur la rive gauche du Danube, mais ce

qui pouvait arriver à l'avant-garde elle-même imprudemment engagée

dans les défilés du Kahlenberg.

[Illustration: LE MARÉCHAL MORTIER AU COMBAT DE DIRNSTEIN.]

[En marge: Les Russes forment le projet d'accabler Mortier.]

Nulle part les fautes ne sont aussitôt punies qu'à la guerre, car

nulle part les causes et les effets ne s'enchaînent aussi rapidement.

Les Russes, guidés sur le sol de l'Autriche par un officier

d'état-major autrichien du premier mérite, le général Schmidt,

s'aperçurent bien vite de l'existence d'une division française isolée

sur la rive gauche du Danube, et résolurent de l'accabler. Rassurés

par la destruction du pont de Krems, qui empêchait l'armée française

de venir au secours de la division compromise, ne découvrant pas une

masse de bateaux qui pût suppléer au pont, ils s'arrêtèrent pour se

procurer un triomphe qui leur semblait facile. La division Gazan

comptait à peine 5 mille hommes; les Russes étaient encore près de 40

mille depuis la séparation des Autrichiens. Le sol se prêtait à leurs

projets. Le Danube sur ce point coule entre des rives escarpées,

resserré par les montagnes de la Bohême, d'une part, et par les Alpes

de Styrie, de l'autre. De Dirnstein à Stein et à Krems, la route de la

rive gauche, étroite, taillée souvent dans le roc, est enfermée entre

le fleuve et les montagnes qui la dominent. Les charrois y sont

difficiles. Aussi le maréchal Mortier, qui la parcourait avec la

division Gazan, avait-il placé sur des bateaux la seule batterie dont

il pût disposer. Les chevaux, conduits à la main, suivaient la

division haut le pied.

[En marge: Combat de Dirnstein.]

Le 11 novembre, pendant que Murat sur la rive droite courait jusqu'aux

portes de Vienne, Mortier sur la rive gauche avait franchi Dirnstein,

lieu où se trouvent les ruines du château dans lequel Richard Coeur de

Lion fut retenu prisonnier. À ce point de Dirnstein, les hauteurs

s'éloignent un peu, et laissent un espace entre leur pied et le

fleuve. La route traverse cet espace, tantôt encaissée dans le sol,

tantôt élevée au-dessus par une chaussée. La division française,

engagée sur cette route, aperçut la fumée du pont de Krems qui brûlait

encore. Bientôt elle reconnut les Russes, et se douta qu'ils avaient

passé le Danube sur ce pont. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle

avait devant elle, par l'ardeur commune qui entraînait toute l'armée,

elle ne songea qu'à pousser en avant, et à combattre. Mortier en

donna l'ordre, qui fut exécuté sur-le-champ. Un officier d'artillerie,

depuis général Fabvier, qui commandait la batterie attachée à la

division Gazan, fit débarquer ses pièces, et les mit en position. Les

Russes se portèrent en masse serrée sur la division française. Le feu

de l'artillerie causa dans leurs rangs de cruels ravages. Ils se

jetèrent sur les canons pour les enlever. L'infanterie des 100e et

103e régiments de ligne les défendit avec une extrême vigueur. Il

s'engagea, dans cette route étroite, un combat corps à corps des plus

acharnés. Les canons furent pris, et repris immédiatement. À peine

arrachés aux Russes, on les tira sur eux presque à bout portant, avec

un effet horriblement meurtrier. Les Français, postés sur les moindres

accidents de terrain, faisaient un feu de tirailleurs qui n'était pas

moins redoutable que celui de leur artillerie. On se battit sur ce

point une demi-journée, et à en juger d'après les blessés trouvés le

lendemain, l'ennemi essuya de grandes pertes. On lui enleva 1,500

prisonniers. Enfin on resta maître du terrain, et on crut pouvoir s'y

reposer.

[En marge: Extrême péril de la division Gazan; noble conduite de cette

division et du maréchal Mortier qui la commande.]

[En marge: La division Dupont, arrivée en toute hâte, sauve la

division Gazan.]

On s'était avancé en combattant jusqu'à Stein. Le 4e léger, répandu

sur les hauteurs qui dominent le lit du fleuve, y entretenait un feu

de tirailleurs très-nourri, et qui d'instant en instant devenait plus

vif. Bientôt on s'en expliqua la cause, qu'on avait d'abord peine à

saisir. Les Russes avaient tourné les hauteurs. Avec deux colonnes

formant une masse de 12 à 15 mille hommes, ils étaient descendus sur

les derrières de la division Gazan, et ils étaient entrés à

Dirnstein, que cette division avait traversé le matin. On était donc

enveloppé, et séparé de la division Dupont, qui avait été laissée à

une marche en arrière. Il ne paraissait aucune portion de la flottille

sur le Danube, et par conséquent il restait bien peu d'espérance de se

sauver. La nuit approchait; la situation était affreuse, et on ne

doutait pas d'avoir sur les bras une armée entière. Dans cette

extrémité évidente à tous les yeux, il ne vint à l'esprit de personne,

officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu'au dernier,

plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à

ces braves gens, tant était héroïque l'esprit qui animait cette armée!

Le maréchal Mortier pensait comme ses soldats, et, comme eux, il était

résolu à mourir plutôt qu'à livrer aux Russes son épée de maréchal. Il

ordonna donc de marcher en colonne serrée, et de se faire jour à la

baïonnette, en rétrogradant sur Dirnstein, où l'on devait être rejoint

par la division Dupont. Il était nuit. On recommença dans l'obscurité

le combat qu'on avait livré le matin contre les Russes, mais en sens

contraire. On lutta encore corps à corps sur cette route étroite, les

hommes étant tellement rapprochés qu'ils se prenaient souvent à la

gorge. On gagna du terrain vers Dirnstein en combattant de la sorte.

Cependant, après avoir enfoncé plusieurs masses d'ennemis, on

désespérait d'arriver au but, et de se rouvrir une route qui se

refermait sans cesse. Quelques officiers de Mortier n'entrevoyant plus

de salut, lui proposaient de s'embarquer seul, et de soustraire au

moins sa personne aux Russes, pour ne pas leur laisser un aussi beau

trophée qu'un maréchal de France.--Non, répondit l'illustre maréchal,

on ne se sépare pas d'aussi braves gens. On se sauve ou on périt avec

eux.--Il était là l'épée à la main, combattant à la tête de ses

grenadiers, et livrant des assauts répétés pour rentrer à Dirnstein,

lorsque tout à coup on entendit sur les derrières de Dirnstein un feu

des plus violents. L'espérance renaquit aussitôt, car, d'après toutes

les probabilités, ce devait être la division Dupont qui arrivait. En

effet, cette brave division, qui avait marché toute la journée, avait

appris en avançant la dangereuse position du maréchal Mortier, et elle

accourait à son secours. Le général Marchand, avec le 9e léger,

soutenu des 96e et 32e régiments de ligne, les mêmes qui avaient

figuré à Haslach, s'enfonça dans cette gorge. Les uns poussaient

directement vers Dirnstein en suivant la grande route, les autres

remontaient les ravins qui descendaient des montagnes, pour y refouler

les Russes. Un combat, tout aussi acharné que celui que livraient en

cet instant les soldats de la division Gazan, s'engagea dans ces

défilés. Enfin le 9e léger pénétra jusqu'à Dirnstein, tandis que le

maréchal Mortier y entrait par le côté opposé. Les deux colonnes se

rejoignirent, et se reconnurent à la lueur du feu. Les soldats

s'embrassèrent, pleins de joie d'échapper à un tel désastre.

Les pertes étaient cruelles des deux côtés, mais la gloire n'était pas

égale, car 5 mille Français avaient résisté à plus de trente mille

Russes, et avaient sauvé leur drapeau en se faisant jour. Ce sont là

des exemples qu'il faut à jamais recommander à une nation. Des

soldats qui sont résolus à mourir peuvent toujours sauver leur

honneur, et réussissent souvent à sauver leur liberté et leur vie.

Le maréchal Mortier retrouva dans Dirnstein les 1500 prisonniers qu'il

avait faits le matin. Les Russes perdirent, en morts, blessés ou

prisonniers, 4 mille hommes environ. Dans le nombre était le colonel

Schmidt. Les ennemis ne pouvaient pas éprouver une perte plus

sensible, et ils eurent bientôt à la regretter amèrement. Les Français

comptèrent 3 mille hommes hors de combat, tant morts que blessés. La

division Gazan avait vu succomber la moitié de son effectif.

[En marge: Dure réprimande adressée par Napoléon à Murat, à l'occasion

du danger couru par Mortier.]

Quand Napoléon, qui était à Mölk, apprit l'issue de cette rencontre,

il fut rassuré, car il avait craint la destruction entière de la

division Gazan. Il fut ravi de la conduite du maréchal Mortier et de

ses soldats, et envoya les plus éclatantes récompenses aux deux

divisions Gazan et Dupont. Il les rappela sur la rive droite du

Danube, afin de leur donner le temps de panser leurs plaies, et

destina Bernadotte à les remplacer sur la rive gauche. Mais il s'en

prit à Murat du décousu qui avait régné dans la marche générale des

diverses colonnes de l'armée. Le caractère de Napoléon était

indulgent, son esprit sévère. Il préférait à la bravoure brillante la

bravoure simple, solide, réfléchie, quoiqu'il les employât toutes,

telles que la nature les lui présentait dans ses armées. Il était

ordinairement rigoureux pour Murat, dont il n'aimait pas la légèreté,

l'ostentation, l'ambition inquiète, tout en rendant justice à son

excellent coeur et à son éclatant courage. Il lui adressa une lettre

cruelle, et pas assez méritée.--«Mon cousin, lui écrivait-il, je ne

puis approuver votre manière de marcher. Vous allez comme un étourdi,

et vous ne pesez pas les ordres que je vous fais donner. Les Russes,

au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems. Cette

circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous

ne pouviez agir sans de nouvelles instructions... Sans savoir quels

projets peut avoir l'ennemi, ni connaître quelles étaient mes volontés

dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon armée sur

Vienne... Vous n'avez consulté que la gloriole d'entrer à Vienne... Il

n'y a de gloire que là où il y a du danger. Il n'y en a pas à entrer

dans une capitale sans défense.» (Mölk, le 11 novembre.)

Murat expiait ici les fautes de tout le monde. Il avait marché trop

vite sans doute; mais quand il serait resté devant Krems, sans ponts

et sans bateaux, il n'aurait pas été d'un grand secours pour Mortier,

qui avait été surtout, compromis par la distance laissée entre les

divisions Dupont et Gazan, et par l'éloignement de la flottille. Murat

fut très-affligé. Napoléon, averti par son aide de camp Bertrand du

chagrin de son beau-frère, corrigea par d'aimables paroles l'effet de

cette dure réprimande.

[En marge: Napoléon met à profit la marche précipitée de Murat, en lui

ordonnant d'enlever les ponts de Vienne sur le Danube.]

Napoléon, voulant à l'instant tirer parti de la faute même de Murat,

lui enjoignit, puisqu'il était en vue de Vienne, non d'y entrer, mais

de longer les murs de la ville, et d'enlever le grand pont du Danube,

qui est jeté sur ce fleuve en dehors des faubourgs. Ce pont occupé,

Napoléon ordonnait en outre de s'avancer en toute hâte sur le chemin

de la Moravie, afin d'arriver avant les Russes au point où la route de

Krems vient rejoindre la grande route d'Olmütz. Si on enlevait le

pont, et si on marchait rapidement, il était possible d'intercepter la

retraite du général Kutusof vers la Moravie, et de lui faire subir un

désastre presque égal à celui du général Mack. Murat avait ici de quoi

réparer ses torts, et il se pressa d'en saisir l'occasion.

Cependant il était peu croyable que les Autrichiens eussent commis la

faute de laisser subsister les ponts de Vienne, qui devaient rendre

les Français maîtres des deux rives du fleuve, ou que, s'ils les

avaient laissés subsister, ils n'eussent pas tout préparé pour les

détruire au premier signal. Rien n'était donc plus douteux que

l'opération souhaitée plutôt qu'ordonnée par Napoléon.

Les Autrichiens avaient renoncé à défendre Vienne. Cette belle et

grande capitale a une enceinte régulière, celle qui résista aux Turcs

en 1683, et comme avec le temps elle n'a pu demeurer enfermée dans

cette enceinte, et que de vastes faubourgs se sont élevés tout autour

d'elle, on l'a enveloppée d'une muraille de peu de relief, en forme de

redans, embrassant la totalité des terrains bâtis. Tout cela était de

médiocre défense, car la muraille qui couvre les faubourgs était

facile à forcer; et une fois maître des faubourgs, on pouvait, avec

quelques obusiers, obliger le corps de place à se rendre. L'empereur

François avait chargé le comte de Würbna, homme sage et conciliant, de

recevoir les français, et de se concerter avec eux pour la paisible

occupation de la capitale. Mais il était décidé qu'on leur disputerait

le passage du fleuve.

Vienne est située à une certaine distance du Danube, qui coule à

gauche de cette ville, et à travers des îles boisées. Un grand pont en

bois, traversant les divers bras du fleuve, sert de communication

d'une rive à l'autre. Les Autrichiens avaient disposé des matières

incendiaires sous le tablier du pont, et étaient prêts à le faire

sauter dès que les Français se montreraient. Ils se tenaient sur la

rive gauche avec leur artillerie braquée, et un corps de 7 à 8 mille

hommes, commandés par le comte d'Auersberg.

[En marge: Surprise des ponts de Vienne.]

Murat s'était fort approché du pont sans entrer dans la ville, ce que

les lieux rendaient facile. En ce moment le bruit d'un armistice se

répandait de toutes parts. Napoléon arrivé au château de Schoenbrunn,

qui, sur cette grande route, se présente avant Vienne, avait reçu une

députation des habitants de cette capitale, accourus pour invoquer sa

bienveillance. Il les avait accueillis avec tous les égards qui

étaient dus à un peuple excellent, et que se doivent entre elles les

nations civilisées. Il avait reçu aussi et paru écouter M. de Giulay,

qui était venu pour réitérer les ouvertures déjà faites à Lintz.

L'idée d'un armistice pouvant conduire à la paix, s'était ainsi

rapidement propagée. Napoléon avait en même temps envoyé le général

Bertrand, pour renouveler à Murat et à Lannes l'ordre d'enlever les

ponts, s'il était possible. Murat et Lannes n'avaient pas besoin

d'être aiguillonnés. Ils avaient placé les grenadiers Oudinot derrière

les plantations touffues qui bordent le Danube, et s'étaient avancés

eux-mêmes avec quelques aides de camp jusqu'à la tête de pont. Le

général Bertrand et un officier du génie, le colonel Dode de la

Brunerie, s'y étaient transportés de leur côté.

Une barrière en bois fermait cette tête de pont. On la fait abattre.

Derrière, à quelque distance, se trouvait un hussard en vedette, qui

tire son coup de carabine, et s'enfuit au galop. On le suit, on

parcourt la ligne longue et sinueuse des petits ponts jetés sur les

divers bras du fleuve, et on arrive au grand pont jeté sur le bras

principal. Au lieu de madriers on ne voyait qu'un lit de fascines

étendu sur le tablier. Au même instant un sous-officier d'artillerie

autrichien se présente une mèche à la main. Le colonel Dode le saisit,

et l'arrête, au moment où il allait mettre le feu aux artifices

disposés sous les arches. On parvient ainsi jusqu'à l'autre bord; on

s'adresse aux canonniers autrichiens, on leur dit qu'un armistice est

signé ou va l'être, que la paix se négocie, et on demande à parler au

général qui commande les troupes.

Les Autrichiens surpris hésitent, et conduisent le général Bertrand au

comte d'Auersberg. Pendant ce temps une colonne de grenadiers

s'avançait par ordre de Murat. On ne pouvait l'apercevoir, grâce aux

grands arbres du fleuve, et aux sinuosités de cette route, qui tour à

tour traversait des ponts et des îles boisées. En attendant leur

arrivée on ne cessait pas de s'entretenir avec les Autrichiens, sous

la bouche de leurs canons. Tout à coup la colonne de grenadiers

longtemps cachée apparaît. À cette vue les Autrichiens, commençant à

se croire trompés, se préparent à faire feu. Lannes et Murat, avec les

officiers qui les accompagnent, se jettent sur les canonniers, leur

parlent, les font hésiter de nouveau, et donnent ainsi à la colonne le

temps d'accourir. Les grenadiers se précipitent enfin sur les canons,

s'en saisissent, et désarment les artilleurs autrichiens.

Sur ces entrefaites le comte d'Auersberg survenait accompagné du

général Bertrand et du colonel Dode. Il fut cruellement surpris en

voyant le pont tombé aux mains des Français, et ceux-ci réunis en

grand nombre sur la rive gauche du Danube. Il lui restait quelques

mille hommes d'infanterie pour disputer ce qu'on lui avait enlevé.

Mais on lui répéta tous les récits à l'aide desquels on avait déjà

contenu les gardiens du pont, et on lui persuada qu'il devait avec ses

soldats se retirer à quelque distance du fleuve. À chaque instant

d'ailleurs de nouvelles troupes françaises arrivaient, et il n'était

plus temps de recourir à la force. M. d'Auersberg s'éloigna donc,

troublé, confondu, paraissant comprendre à peine ce qui venait de se

passer.

C'est au moyen de cette ruse audacieuse, relevée par le courage inouï

de ceux qui la tentèrent et la firent réussir, que tombèrent en notre

pouvoir les ponts de Vienne. Quatre ans plus tard, faute de ces

ponts, le passage du Danube nous coûta des batailles sanglantes, et

qui faillirent être funestes.

La joie de Napoléon fut extrême en apprenant ce succès. Il ne songea

plus à gourmander Murat, et le fit partir sur-le-champ avec la réserve

de cavalerie, le corps de Lannes, et celui du maréchal Soult, pour

aller, par la route de Stockerau et d'Hollabrunn, couper la retraite

du général Kutusof.

Ces ordres expédiés, il donna tous ses soins à la police de Vienne et

à l'occupation militaire de cette capitale. C'était un beau triomphe

que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique, au

sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait dans

les deux derniers siècles soutenu des guerres considérables, gagné,

perdu de mémorables batailles; mais on n'avait pas encore vu un

général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands

États. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des

exemples de résultats aussi vastes.

[En marge: Police établie à Vienne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 39 段