rive gauche vers leur grande armée.]
Murat fut logé au château de Mittrau, chez un comte de Montecuculli.
Là divers avis lui apprirent que les Russes n'avaient pas l'intention
de tenir à Saint-Polten. Effectivement, ils venaient de prendre une
résolution importante. Après avoir ralenti la marche des Français,
soit en coupant les ponts, soit en livrant des combats
d'arrière-garde, et avoir accédé aux désirs de l'empereur d'Autriche,
qui voulait que l'on disputât le plus longtemps possible la grande
route de Vienne, les Russes crurent en avoir fait assez, et songèrent
à leur propre sûreté. Ils repassèrent le Danube à Krems, à l'endroit
où ce fleuve, terminant son coude au nord, reprend sa direction à
l'est. (Voir la carte nº 32.) Le motif qui les décida surtout à
prendre cette détermination fut la nouvelle qu'une partie de l'armée
française avait passé sur la rive gauche du Danube. Ils pouvaient
craindre, en effet, que Napoléon, par une manoeuvre imprévue, portant
le gros de ses forces sur la rive gauche, ne les coupât de la Bohême
et de la Moravie. En conséquence, ils franchirent le Danube à Krems,
et en brûlèrent le pont après l'avoir passé. Les ouvrages qui auraient
permis de le défendre, et de s'en assurer la possession exclusive,
étant à peine ébauchés, il n'y avait d'autre ressource que de le
détruire. Ils opérèrent leur passage dans la journée du 9, laissant
dans tout l'archiduché d'Autriche d'horribles traces de leur présence.
Ils pillaient, ravageaient, tuaient même, se conduisaient enfin en
vrais barbares, à tel point que les Français étaient presque
considérés comme des libérateurs par les gens du pays. Leur conduite
surtout envers les troupes autrichiennes n'était rien moins
qu'amicale. Ils les traitaient avec une extrême arrogance, affectant
de leur imputer les revers de cette campagne. Le langage des officiers
et des généraux russes était à cet égard d'une hauteur blessante, et
nullement méritée, car si les Autrichiens montraient moins de fermeté
que les fantassins russes, ils leur étaient supérieurs sous tous les
autres rapports.
Les Autrichiens, vivant fort mal avec les Russes, s'en séparèrent,
pour aller concourir à la défense des ponts de Vienne, et M. de
Meerfeld, avec son corps, se retira par la route de Steyer sur Léoben.
Il marcha suivi par le général Marmont sur la route de Waidhofen à
Léoben, et par le maréchal Davout sur celle de Saint-Gaming à
Lilienfeld. Le chemin direct de Vienne se trouvait donc ouvert aux
Français, et ils n'avaient que deux marches à faire pour se trouver
aux portes de cette capitale, sans avoir devant eux aucun ennemi qui
pût leur en disputer l'entrée.
[En marge: Marche précipitée de Murat sur Vienne.]
La tentation devait être grande pour Murat. Il était difficile qu'il
résistât au désir de se jeter en avant, et d'aller montrer à la
capitale de l'Autriche sa personne, toujours la plus apparente dans
les revues comme dans les dangers. Jamais une armée venue de
l'Occident n'avait pénétré dans cette métropole de l'empire
germanique. Moreau en 1800, le général Bonaparte en 1797, avaient
signé des armistices au moment d'y arriver. Les Turcs seuls étaient
parvenus au pied de ses murs sans les franchir. Murat ne résista pas à
cette tentation, et le 10 et le 11 marcha sur Vienne, en pressant les
maréchaux Soult et Lannes de le suivre. Toutefois il se garda d'y
entrer, et s'arrêta à Burkersdorf, dans le défilé montagneux du
Kahlenberg, à deux lieues de Vienne.
C'était une précipitation inutile, et même dangereuse. Un changement
aussi imprévu que celui qui venait de se révéler dans la marche de
l'ennemi valait la peine qu'on s'arrêtât pour attendre les ordres de
l'Empereur. D'ailleurs on devançait trop le corps du maréchal Mortier,
ainsi que la flottille destinée à tenir ce corps en communication avec
l'armée, et on courait à l'aveugle, entre les Russes passés de l'autre
côté du Danube, et les Autrichiens rejetés dans les montagnes.
[En marge: Danger du corps de Mortier sur la rive gauche du Danube.]
Dans cet instant, en effet, une échauffourée menaçait le maréchal
Mortier, placé sur la rive gauche du Danube, en arrivant près de
Stein, en présence des Russes qui avaient franchi le fleuve à Krems.
Le danger du maréchal Mortier n'était pas précisément imputable à
Murat, bien que celui-ci eût contribué à l'amener et à l'aggraver par
son mouvement précipité sur Vienne, mais à une négligence qu'on ne
rencontre presque jamais dans les opérations dirigées par Napoléon, et
qui pourtant se rencontra cette fois, car il y a des lacunes même dans
la vigilance la plus soutenue et la plus infatigable.
Partagé entre mille soins, Napoléon avait manqué à l'une de ses
habitudes les plus invariables, qui consistait à s'assurer toujours de
l'exécution de ses ordres après les avoir donnés. Il avait prescrit
d'une manière générale la réunion en un seul corps des divisions
Gazan, Dupont et Dumonceau, la formation d'une flottille sous le
capitaine Lostanges, pour lier les colonnes qui marchaient sur la rive
gauche avec celles qui marchaient sur la rive droite, et il avait trop
compté sur ses lieutenants pour faire concorder toutes ces choses.
Murat s'était avancé trop vite; Mortier, soit qu'il fût entraîné par
le mouvement de Murat, soit qu'il n'eût pas tracé des instructions
assez précises au général Dupont, avait laissé l'intervalle d'une
marche entre la division Gazan qu'il avait avec lui, et les divisions
Dupont et Dumonceau qui devaient le joindre. La flottille, difficile à
réunir, était restée fort en arrière.
Napoléon cependant, prompt à remarquer ces inexactitudes, courut à
Mölk, et devinant, sans le connaître encore, le danger du maréchal
Mortier, arrêta le corps du maréchal Soult, que Murat avait voulu
attirer à sa suite, et envoya des aides de camp à Murat et à Lannes
pour ralentir leur mouvement. Il craignait non-seulement ce qui
pouvait arriver au corps jeté sur la rive gauche du Danube, mais ce
qui pouvait arriver à l'avant-garde elle-même imprudemment engagée
dans les défilés du Kahlenberg.
[Illustration: LE MARÉCHAL MORTIER AU COMBAT DE DIRNSTEIN.]
[En marge: Les Russes forment le projet d'accabler Mortier.]
Nulle part les fautes ne sont aussitôt punies qu'à la guerre, car
nulle part les causes et les effets ne s'enchaînent aussi rapidement.
Les Russes, guidés sur le sol de l'Autriche par un officier
d'état-major autrichien du premier mérite, le général Schmidt,
s'aperçurent bien vite de l'existence d'une division française isolée
sur la rive gauche du Danube, et résolurent de l'accabler. Rassurés
par la destruction du pont de Krems, qui empêchait l'armée française
de venir au secours de la division compromise, ne découvrant pas une
masse de bateaux qui pût suppléer au pont, ils s'arrêtèrent pour se
procurer un triomphe qui leur semblait facile. La division Gazan
comptait à peine 5 mille hommes; les Russes étaient encore près de 40
mille depuis la séparation des Autrichiens. Le sol se prêtait à leurs
projets. Le Danube sur ce point coule entre des rives escarpées,
resserré par les montagnes de la Bohême, d'une part, et par les Alpes
de Styrie, de l'autre. De Dirnstein à Stein et à Krems, la route de la
rive gauche, étroite, taillée souvent dans le roc, est enfermée entre
le fleuve et les montagnes qui la dominent. Les charrois y sont
difficiles. Aussi le maréchal Mortier, qui la parcourait avec la
division Gazan, avait-il placé sur des bateaux la seule batterie dont
il pût disposer. Les chevaux, conduits à la main, suivaient la
division haut le pied.
[En marge: Combat de Dirnstein.]
Le 11 novembre, pendant que Murat sur la rive droite courait jusqu'aux
portes de Vienne, Mortier sur la rive gauche avait franchi Dirnstein,
lieu où se trouvent les ruines du château dans lequel Richard Coeur de
Lion fut retenu prisonnier. À ce point de Dirnstein, les hauteurs
s'éloignent un peu, et laissent un espace entre leur pied et le
fleuve. La route traverse cet espace, tantôt encaissée dans le sol,
tantôt élevée au-dessus par une chaussée. La division française,
engagée sur cette route, aperçut la fumée du pont de Krems qui brûlait
encore. Bientôt elle reconnut les Russes, et se douta qu'ils avaient
passé le Danube sur ce pont. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle
avait devant elle, par l'ardeur commune qui entraînait toute l'armée,
elle ne songea qu'à pousser en avant, et à combattre. Mortier en
donna l'ordre, qui fut exécuté sur-le-champ. Un officier d'artillerie,
depuis général Fabvier, qui commandait la batterie attachée à la
division Gazan, fit débarquer ses pièces, et les mit en position. Les
Russes se portèrent en masse serrée sur la division française. Le feu
de l'artillerie causa dans leurs rangs de cruels ravages. Ils se
jetèrent sur les canons pour les enlever. L'infanterie des 100e et
103e régiments de ligne les défendit avec une extrême vigueur. Il
s'engagea, dans cette route étroite, un combat corps à corps des plus
acharnés. Les canons furent pris, et repris immédiatement. À peine
arrachés aux Russes, on les tira sur eux presque à bout portant, avec
un effet horriblement meurtrier. Les Français, postés sur les moindres
accidents de terrain, faisaient un feu de tirailleurs qui n'était pas
moins redoutable que celui de leur artillerie. On se battit sur ce
point une demi-journée, et à en juger d'après les blessés trouvés le
lendemain, l'ennemi essuya de grandes pertes. On lui enleva 1,500
prisonniers. Enfin on resta maître du terrain, et on crut pouvoir s'y
reposer.
[En marge: Extrême péril de la division Gazan; noble conduite de cette
division et du maréchal Mortier qui la commande.]
[En marge: La division Dupont, arrivée en toute hâte, sauve la
division Gazan.]
On s'était avancé en combattant jusqu'à Stein. Le 4e léger, répandu
sur les hauteurs qui dominent le lit du fleuve, y entretenait un feu
de tirailleurs très-nourri, et qui d'instant en instant devenait plus
vif. Bientôt on s'en expliqua la cause, qu'on avait d'abord peine à
saisir. Les Russes avaient tourné les hauteurs. Avec deux colonnes
formant une masse de 12 à 15 mille hommes, ils étaient descendus sur
les derrières de la division Gazan, et ils étaient entrés à
Dirnstein, que cette division avait traversé le matin. On était donc
enveloppé, et séparé de la division Dupont, qui avait été laissée à
une marche en arrière. Il ne paraissait aucune portion de la flottille
sur le Danube, et par conséquent il restait bien peu d'espérance de se
sauver. La nuit approchait; la situation était affreuse, et on ne
doutait pas d'avoir sur les bras une armée entière. Dans cette
extrémité évidente à tous les yeux, il ne vint à l'esprit de personne,
officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu'au dernier,
plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à
ces braves gens, tant était héroïque l'esprit qui animait cette armée!
Le maréchal Mortier pensait comme ses soldats, et, comme eux, il était
résolu à mourir plutôt qu'à livrer aux Russes son épée de maréchal. Il
ordonna donc de marcher en colonne serrée, et de se faire jour à la
baïonnette, en rétrogradant sur Dirnstein, où l'on devait être rejoint
par la division Dupont. Il était nuit. On recommença dans l'obscurité
le combat qu'on avait livré le matin contre les Russes, mais en sens
contraire. On lutta encore corps à corps sur cette route étroite, les
hommes étant tellement rapprochés qu'ils se prenaient souvent à la
gorge. On gagna du terrain vers Dirnstein en combattant de la sorte.
Cependant, après avoir enfoncé plusieurs masses d'ennemis, on
désespérait d'arriver au but, et de se rouvrir une route qui se
refermait sans cesse. Quelques officiers de Mortier n'entrevoyant plus
de salut, lui proposaient de s'embarquer seul, et de soustraire au
moins sa personne aux Russes, pour ne pas leur laisser un aussi beau
trophée qu'un maréchal de France.--Non, répondit l'illustre maréchal,
on ne se sépare pas d'aussi braves gens. On se sauve ou on périt avec
eux.--Il était là l'épée à la main, combattant à la tête de ses
grenadiers, et livrant des assauts répétés pour rentrer à Dirnstein,
lorsque tout à coup on entendit sur les derrières de Dirnstein un feu
des plus violents. L'espérance renaquit aussitôt, car, d'après toutes
les probabilités, ce devait être la division Dupont qui arrivait. En
effet, cette brave division, qui avait marché toute la journée, avait
appris en avançant la dangereuse position du maréchal Mortier, et elle
accourait à son secours. Le général Marchand, avec le 9e léger,
soutenu des 96e et 32e régiments de ligne, les mêmes qui avaient
figuré à Haslach, s'enfonça dans cette gorge. Les uns poussaient
directement vers Dirnstein en suivant la grande route, les autres
remontaient les ravins qui descendaient des montagnes, pour y refouler
les Russes. Un combat, tout aussi acharné que celui que livraient en
cet instant les soldats de la division Gazan, s'engagea dans ces
défilés. Enfin le 9e léger pénétra jusqu'à Dirnstein, tandis que le
maréchal Mortier y entrait par le côté opposé. Les deux colonnes se
rejoignirent, et se reconnurent à la lueur du feu. Les soldats
s'embrassèrent, pleins de joie d'échapper à un tel désastre.
Les pertes étaient cruelles des deux côtés, mais la gloire n'était pas
égale, car 5 mille Français avaient résisté à plus de trente mille
Russes, et avaient sauvé leur drapeau en se faisant jour. Ce sont là
des exemples qu'il faut à jamais recommander à une nation. Des
soldats qui sont résolus à mourir peuvent toujours sauver leur
honneur, et réussissent souvent à sauver leur liberté et leur vie.
Le maréchal Mortier retrouva dans Dirnstein les 1500 prisonniers qu'il
avait faits le matin. Les Russes perdirent, en morts, blessés ou
prisonniers, 4 mille hommes environ. Dans le nombre était le colonel
Schmidt. Les ennemis ne pouvaient pas éprouver une perte plus
sensible, et ils eurent bientôt à la regretter amèrement. Les Français
comptèrent 3 mille hommes hors de combat, tant morts que blessés. La
division Gazan avait vu succomber la moitié de son effectif.
[En marge: Dure réprimande adressée par Napoléon à Murat, à l'occasion
du danger couru par Mortier.]
Quand Napoléon, qui était à Mölk, apprit l'issue de cette rencontre,
il fut rassuré, car il avait craint la destruction entière de la
division Gazan. Il fut ravi de la conduite du maréchal Mortier et de
ses soldats, et envoya les plus éclatantes récompenses aux deux
divisions Gazan et Dupont. Il les rappela sur la rive droite du
Danube, afin de leur donner le temps de panser leurs plaies, et
destina Bernadotte à les remplacer sur la rive gauche. Mais il s'en
prit à Murat du décousu qui avait régné dans la marche générale des
diverses colonnes de l'armée. Le caractère de Napoléon était
indulgent, son esprit sévère. Il préférait à la bravoure brillante la
bravoure simple, solide, réfléchie, quoiqu'il les employât toutes,
telles que la nature les lui présentait dans ses armées. Il était
ordinairement rigoureux pour Murat, dont il n'aimait pas la légèreté,
l'ostentation, l'ambition inquiète, tout en rendant justice à son
excellent coeur et à son éclatant courage. Il lui adressa une lettre
cruelle, et pas assez méritée.--«Mon cousin, lui écrivait-il, je ne
puis approuver votre manière de marcher. Vous allez comme un étourdi,
et vous ne pesez pas les ordres que je vous fais donner. Les Russes,
au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems. Cette
circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous
ne pouviez agir sans de nouvelles instructions... Sans savoir quels
projets peut avoir l'ennemi, ni connaître quelles étaient mes volontés
dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon armée sur
Vienne... Vous n'avez consulté que la gloriole d'entrer à Vienne... Il
n'y a de gloire que là où il y a du danger. Il n'y en a pas à entrer
dans une capitale sans défense.» (Mölk, le 11 novembre.)
Murat expiait ici les fautes de tout le monde. Il avait marché trop
vite sans doute; mais quand il serait resté devant Krems, sans ponts
et sans bateaux, il n'aurait pas été d'un grand secours pour Mortier,
qui avait été surtout, compromis par la distance laissée entre les
divisions Dupont et Gazan, et par l'éloignement de la flottille. Murat
fut très-affligé. Napoléon, averti par son aide de camp Bertrand du
chagrin de son beau-frère, corrigea par d'aimables paroles l'effet de
cette dure réprimande.
[En marge: Napoléon met à profit la marche précipitée de Murat, en lui
ordonnant d'enlever les ponts de Vienne sur le Danube.]
Napoléon, voulant à l'instant tirer parti de la faute même de Murat,
lui enjoignit, puisqu'il était en vue de Vienne, non d'y entrer, mais
de longer les murs de la ville, et d'enlever le grand pont du Danube,
qui est jeté sur ce fleuve en dehors des faubourgs. Ce pont occupé,
Napoléon ordonnait en outre de s'avancer en toute hâte sur le chemin
de la Moravie, afin d'arriver avant les Russes au point où la route de
Krems vient rejoindre la grande route d'Olmütz. Si on enlevait le
pont, et si on marchait rapidement, il était possible d'intercepter la
retraite du général Kutusof vers la Moravie, et de lui faire subir un
désastre presque égal à celui du général Mack. Murat avait ici de quoi
réparer ses torts, et il se pressa d'en saisir l'occasion.
Cependant il était peu croyable que les Autrichiens eussent commis la
faute de laisser subsister les ponts de Vienne, qui devaient rendre
les Français maîtres des deux rives du fleuve, ou que, s'ils les
avaient laissés subsister, ils n'eussent pas tout préparé pour les
détruire au premier signal. Rien n'était donc plus douteux que
l'opération souhaitée plutôt qu'ordonnée par Napoléon.
Les Autrichiens avaient renoncé à défendre Vienne. Cette belle et
grande capitale a une enceinte régulière, celle qui résista aux Turcs
en 1683, et comme avec le temps elle n'a pu demeurer enfermée dans
cette enceinte, et que de vastes faubourgs se sont élevés tout autour
d'elle, on l'a enveloppée d'une muraille de peu de relief, en forme de
redans, embrassant la totalité des terrains bâtis. Tout cela était de
médiocre défense, car la muraille qui couvre les faubourgs était
facile à forcer; et une fois maître des faubourgs, on pouvait, avec
quelques obusiers, obliger le corps de place à se rendre. L'empereur
François avait chargé le comte de Würbna, homme sage et conciliant, de
recevoir les français, et de se concerter avec eux pour la paisible
occupation de la capitale. Mais il était décidé qu'on leur disputerait
le passage du fleuve.
Vienne est située à une certaine distance du Danube, qui coule à
gauche de cette ville, et à travers des îles boisées. Un grand pont en
bois, traversant les divers bras du fleuve, sert de communication
d'une rive à l'autre. Les Autrichiens avaient disposé des matières
incendiaires sous le tablier du pont, et étaient prêts à le faire
sauter dès que les Français se montreraient. Ils se tenaient sur la
rive gauche avec leur artillerie braquée, et un corps de 7 à 8 mille
hommes, commandés par le comte d'Auersberg.
[En marge: Surprise des ponts de Vienne.]
Murat s'était fort approché du pont sans entrer dans la ville, ce que
les lieux rendaient facile. En ce moment le bruit d'un armistice se
répandait de toutes parts. Napoléon arrivé au château de Schoenbrunn,
qui, sur cette grande route, se présente avant Vienne, avait reçu une
députation des habitants de cette capitale, accourus pour invoquer sa
bienveillance. Il les avait accueillis avec tous les égards qui
étaient dus à un peuple excellent, et que se doivent entre elles les
nations civilisées. Il avait reçu aussi et paru écouter M. de Giulay,
qui était venu pour réitérer les ouvertures déjà faites à Lintz.
L'idée d'un armistice pouvant conduire à la paix, s'était ainsi
rapidement propagée. Napoléon avait en même temps envoyé le général
Bertrand, pour renouveler à Murat et à Lannes l'ordre d'enlever les
ponts, s'il était possible. Murat et Lannes n'avaient pas besoin
d'être aiguillonnés. Ils avaient placé les grenadiers Oudinot derrière
les plantations touffues qui bordent le Danube, et s'étaient avancés
eux-mêmes avec quelques aides de camp jusqu'à la tête de pont. Le
général Bertrand et un officier du génie, le colonel Dode de la
Brunerie, s'y étaient transportés de leur côté.
Une barrière en bois fermait cette tête de pont. On la fait abattre.
Derrière, à quelque distance, se trouvait un hussard en vedette, qui
tire son coup de carabine, et s'enfuit au galop. On le suit, on
parcourt la ligne longue et sinueuse des petits ponts jetés sur les
divers bras du fleuve, et on arrive au grand pont jeté sur le bras
principal. Au lieu de madriers on ne voyait qu'un lit de fascines
étendu sur le tablier. Au même instant un sous-officier d'artillerie
autrichien se présente une mèche à la main. Le colonel Dode le saisit,
et l'arrête, au moment où il allait mettre le feu aux artifices
disposés sous les arches. On parvient ainsi jusqu'à l'autre bord; on
s'adresse aux canonniers autrichiens, on leur dit qu'un armistice est
signé ou va l'être, que la paix se négocie, et on demande à parler au
général qui commande les troupes.
Les Autrichiens surpris hésitent, et conduisent le général Bertrand au
comte d'Auersberg. Pendant ce temps une colonne de grenadiers
s'avançait par ordre de Murat. On ne pouvait l'apercevoir, grâce aux
grands arbres du fleuve, et aux sinuosités de cette route, qui tour à
tour traversait des ponts et des îles boisées. En attendant leur
arrivée on ne cessait pas de s'entretenir avec les Autrichiens, sous
la bouche de leurs canons. Tout à coup la colonne de grenadiers
longtemps cachée apparaît. À cette vue les Autrichiens, commençant à
se croire trompés, se préparent à faire feu. Lannes et Murat, avec les
officiers qui les accompagnent, se jettent sur les canonniers, leur
parlent, les font hésiter de nouveau, et donnent ainsi à la colonne le
temps d'accourir. Les grenadiers se précipitent enfin sur les canons,
s'en saisissent, et désarment les artilleurs autrichiens.
Sur ces entrefaites le comte d'Auersberg survenait accompagné du
général Bertrand et du colonel Dode. Il fut cruellement surpris en
voyant le pont tombé aux mains des Français, et ceux-ci réunis en
grand nombre sur la rive gauche du Danube. Il lui restait quelques
mille hommes d'infanterie pour disputer ce qu'on lui avait enlevé.
Mais on lui répéta tous les récits à l'aide desquels on avait déjà
contenu les gardiens du pont, et on lui persuada qu'il devait avec ses
soldats se retirer à quelque distance du fleuve. À chaque instant
d'ailleurs de nouvelles troupes françaises arrivaient, et il n'était
plus temps de recourir à la force. M. d'Auersberg s'éloigna donc,
troublé, confondu, paraissant comprendre à peine ce qui venait de se
passer.
C'est au moyen de cette ruse audacieuse, relevée par le courage inouï
de ceux qui la tentèrent et la firent réussir, que tombèrent en notre
pouvoir les ponts de Vienne. Quatre ans plus tard, faute de ces
ponts, le passage du Danube nous coûta des batailles sanglantes, et
qui faillirent être funestes.
La joie de Napoléon fut extrême en apprenant ce succès. Il ne songea
plus à gourmander Murat, et le fit partir sur-le-champ avec la réserve
de cavalerie, le corps de Lannes, et celui du maréchal Soult, pour
aller, par la route de Stockerau et d'Hollabrunn, couper la retraite
du général Kutusof.
Ces ordres expédiés, il donna tous ses soins à la police de Vienne et
à l'occupation militaire de cette capitale. C'était un beau triomphe
que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique, au
sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait dans
les deux derniers siècles soutenu des guerres considérables, gagné,
perdu de mémorables batailles; mais on n'avait pas encore vu un
général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands
États. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des
exemples de résultats aussi vastes.
[En marge: Police établie à Vienne.]