réduit à cheminer entre le Danube et la chaîne des Alpes, sur une
route resserrée entre le fleuve et les montagnes. (Voir la carte nº
31.) S'avancer avec une armée nombreuse sur cette route étroite, était
une difficulté pour vivre et un danger pour marcher, car, outre
l'archiduc Charles, qui pouvait passer de Lombardie en Bavière et se
jeter dans notre flanc, il y avait en Tyrol 25 mille hommes environ
sous l'archiduc Jean. Napoléon prit donc la sage précaution de confier
au corps de Ney la conquête du Tyrol. Il prescrivit à ce maréchal de
quitter Ulm, de remonter par Kempten, pour pénétrer dans le Tyrol, de
manière à couper en deux les troupes disséminées dans cette longue
contrée. Celles qui seraient à la droite du maréchal Ney devaient être
rejetées sur le Vorarlberg et le lac de Constance, où arrivait le
corps d'Augereau, après avoir traversé toute la France de Brest à
Huningue. Ney, privé de la division Dupont, qui avait concouru avec
Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, était réduit à 10 mille
hommes environ. Mais Napoléon, se confiant en sa vigueur, et dans les
14 mille hommes amenés par Augereau, croyait que c'était assez de
forces pour la tâche qu'il avait à remplir. Le Tyrol ainsi occupé, il
destinait Bernadotte à pénétrer dans le pays de Salzbourg. Il
enjoignit à celui-ci de s'acheminer de Munich vers l'Inn, et d'aller
le franchir ou à Wasserbourg ou à Rosenheim. Le général Marmont devait
appuyer Bernadotte. Napoléon s'assurait ainsi deux avantages, celui de
se couvrir entièrement du côté des Alpes, et celui de se ménager la
possession du cours supérieur de l'Inn, ce qui empêchait les
Austro-Russes d'en défendre le cours inférieur contre le gros de notre
armée. Quant à lui, avec les corps des maréchaux Davout, Soult et
Lannes, avec la réserve de cavalerie et la garde, il aborda de front
la grande barrière de l'Inn, dans l'intention de la franchir de
Mühldorf à Braunau. (Voir la carte nº 15.) Murat avait ordre de partir
le 26 octobre, avec les dragons des généraux Walther et Beaumont, la
grosse cavalerie du général d'Hautpoul, et un équipage de pont, pour
se porter directement sur Mühldorf, en suivant la grande route de
Munich par Hohenlinden, et en traversant ainsi les champs
immortalisés par Moreau. Le maréchal Soult devait l'appuyer à une
marche en arrière. Le maréchal Davout prit la route de gauche par
Freisingen, Dorfen et Neu-Oettingen. Lannes, qui avait contribué avec
Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, dut marcher plus à
gauche encore que Davout, par Landshut, Vilsbibourg et Braunau. Enfin
la division Dupont, qui s'était fort engagée dans la même direction,
descendit le Danube pour aller s'emparer de Passau. Napoléon, avec la
garde, suivit Murat et Soult sur la grande route de Munich.
Avant de quitter Augsbourg, Napoléon y ordonna un système de
précautions dont on le verra toujours plus occupé, à mesure que
l'échelle de ses opérations s'agrandira, et dans lequel il est demeuré
sans pareil, par l'étendue de sa prévoyance et l'activité de ses
soins. Ce système de précautions avait pour but de créer sur sa ligne
d'opération des points d'appui qui lui servissent également à
s'avancer ou à rétrograder, s'il était réduit à ce dernier parti. Ces
points d'appui, outre l'avantage de présenter une certaine force,
devaient avoir celui de contenir des approvisionnements immenses en
tout genre, fort utiles à une armée qui marche en avant,
indispensables à une armée qui se retire. Il choisit en Bavière, sur
le Lech, Augsbourg, qui offrait quelques moyens de défense, et les
ressources propres à une grande population. Il y ordonna les travaux
nécessaires pour la mettre à l'abri d'un coup de main, et voulut qu'on
y réunît des grains, des bestiaux, des draps, des souliers, des
munitions, et surtout des hôpitaux. Il fit des commandes de draps et
de souliers à Nuremberg, à Ratisbonne, à Munich, en les payant, et en
exigeant une prompte exécution, avec ordre de rassembler à Augsbourg
les objets confectionnés. Augsbourg devenant le point principal de la
route de l'armée, tous les détachements durent y passer pour se
pourvoir de ce dont ils manquaient. Ces précautions prises, Napoléon
se mit en route afin de suivre ses corps, qui le devançaient d'une ou
deux marches.
[En marge: Passage de l'Inn.]
[En marge: Occupation de Braunau.]
Les mouvements de son armée s'exécutèrent tels qu'il les avait tracés.
Le 26 octobre elle s'avançait tout entière vers l'Inn. Les
Austro-Russes n'avaient pas laissé subsister un seul pont. Mais
partout les soldats, se jetant dans des barques, et passant par gros
détachements sous la mousqueterie et la mitraille, allaient faire
évacuer la rive opposée, et préparer le rétablissement des ponts,
rarement détruits en entier par l'ennemi, à cause de la précipitation
de sa retraite. Bernadotte, ne rencontrant que peu d'obstacles, passa
l'Inn le 28 octobre à Wasserbourg. Les maréchaux Soult, Murat et
Davout le passèrent à Mühldorf et à Neu-Oettingen. Lannes se dirigea
vers Braunau, et trouvant le pont coupé, envoya un détachement sur
l'autre rive, au moyen de quelques barques qu'on avait enlevées. Ce
détachement franchit le fleuve, et se présenta aux portes de Braunau.
Quel fut l'étonnement de nos soldats en trouvant ouverte cette place
qui était en parfait état de défense, armée complétement, et pourvue
de ressources considérables! On s'en empara sur-le-champ, et on
conclut d'un fait si étrange que l'ennemi se retirait avec une
précipitation qui tenait du désordre.
Napoléon, enchanté d'une acquisition aussi importante, courut de sa
personne à Braunau, pour s'assurer lui-même de la force de cette
place, et du parti qu'il en pourrait tirer. Après l'avoir vue, il
ordonna d'y transporter une grande portion des ressources qu'il
voulait d'abord réunir à Augsbourg, la jugeant préférable pour l'usage
auquel il la destinait. Il y laissa une garnison, et nomma pour la
commander son aide de camp Lauriston, qui était revenu de la campagne
de mer faite auprès de l'amiral Villeneuve. Ce n'était pas un simple
commandement de place qu'il lui déférait, c'était un gouvernement qui
comprenait tous les derrières de l'armée. Les blessés, les munitions,
les approvisionnements, les recrues qui arrivaient de France, les
prisonniers qu'on y envoyait, tout devait passer par Braunau, sous la
surveillance du général Lauriston.
[En marge: Caractère du pays situé entre l'Inn et la Traun.]
Du 29 au 30 octobre on avait traversé l'Inn, dépassé la Bavière, et
envahi la haute Autriche. On ne pesait plus sur des alliés, mais sur
les États héréditaires de la maison impériale. On marchait en avant,
couvert contre un mouvement des archiducs, par Bernadotte et Marmont à
Salzbourg, par Ney dans le Tyrol. Napoléon, ne perdant pas un instant,
voulut de la ligne de l'Inn se porter sur celle de la Traun. (Voir les
cartes n{os} 14 et 31.) De l'Inn à la Traun, on a, comme toujours dans
cette contrée, le Danube à gauche, les Alpes à droite. C'est un
magnifique pays, semblable à la Lombardie, plus sévère seulement,
puisqu'il est au nord des Alpes au lieu d'être au midi, et qui serait
uni comme une plaine, si une grande montagne, appelée le Hausruck, ne
s'élevait brusquement au milieu. Cette montagne est un pic, détaché
tout à fait des Alpes, et qui formerait une île si le pays était
couvert par les eaux. Mais, le Hausruck dépassé, on n'a plus devant
soi qu'une plaine ondulée et boisée, s'étendant jusqu'au bord de la
Traun, et nommée plaine de Wels. La Traun court, sur des graviers et
entre de beaux arbres, se jeter dans le Danube près de Lintz, ville
capitale de la province, militairement aussi importante que la ville
d'Ulm, et pour ce motif hérissée, depuis nos grandes guerres, de
fortifications conçues dans un nouveau système.
Napoléon dirigea Lannes par Efferding sur Lintz, les maréchaux Davout
et Soult par la route de Ried et Lambach sur Wels, longeant le pied du
Hausruck. Murat les précédait toujours avec sa cavalerie. La garde
suivait avec le quartier général. Cependant, craignant que la plaine
de Wels ne fût choisie par l'ennemi comme champ de bataille, Napoléon
prescrivit à Marmont de laisser Bernadotte à Salzbourg, et de se
rabattre sur le gros de l'armée, en passant derrière le Hausruck, par
la route de Straswalchen et Wocklabruck sur Wels, de manière à donner
dans le flanc des Austro-Russes, s'ils voulaient s'arrêter pour
combattre.
[En marge: Passage de la Traun.]
[En marge: Entrée à Lintz.]
Le 1er de chasseurs les atteignit en avant de Ried, les chargea
vaillamment, et les culbuta. On marcha sur Lambach, qu'ils firent mine
de défendre, uniquement pour se donner le temps de sauver leurs
bagages. Davout réussit à les joindre, et eut avec eux un brillant
combat d'arrière-garde, mais nulle part on ne trouva les apprêts d'une
bataille. L'ennemi se couvrit de la Traun en la passant à Wels. Nous
entrâmes à Lintz sans coup férir. Quoique les Autrichiens se fussent
servis du Danube pour évacuer leurs principaux magasins, ils nous
laissaient encore de précieuses ressources. Napoléon vint établir son
quartier général à Lintz le 5 novembre.
[En marge: Nouvelles dispositions de Napoléon pour assurer sa marche.]
Établi dans cette ville, Napoléon porta ses corps d'armée de la Traun
à l'Ens, ce qui était facile, car le pays entre ces deux affluents du
Danube n'offrait aucune position dont l'ennemi pût être tenté de faire
usage. Ce pays présente un plateau peu élevé, traversé de ravins,
couvert de bois, ayant deux escarpements, l'un en avant qu'il faut
gravir quand on a passé la Traun, l'autre en arrière qu'il faut
descendre quand on veut passer l'Ens. Ne l'ayant pas défendu du côté
de la Traun, les Austro-Russes ne pouvaient songer à le défendre du
côté de l'Ens, puisqu'ils auraient été partout dominés. L'Ens fut donc
franchi sans obstacle.
Ayant son quartier général à Lintz et ses avant-gardes sur l'Ens,
Napoléon fit des dispositions nouvelles pour la continuation de cette
marche offensive, exécutée, comme nous l'avons dit, sur une route
étroite, entre le Danube et les Alpes. La difficulté de s'avancer
ainsi en une longue colonne, dont la queue ne pouvait guère venir au
secours de la tête si on était surpris par l'ennemi, avec le danger
toujours à craindre d'une attaque de flanc si les archiducs
quittaient subitement l'Italie pour se porter en Autriche, cette
difficulté, accrue encore par la rareté des vivres, déjà dévorés ou
détruits par les Russes, commandait de grandes précautions avant
d'arriver à Vienne.
[En marge: Danger d'une irruption des archiducs Charles et Jean à
travers les Alpes, dans le flanc de la grande armée française.]
Le plus grave inconvénient de cette marche était certainement la
possibilité d'une apparition subite des archiducs. Les deux masses
belligérantes qui agissaient en Autriche et en Lombardie se
dirigeaient de l'ouest à l'est, l'une sous Napoléon et Kutusof au nord
des Alpes, l'autre au midi sous Masséna et l'archiduc Charles. (Voir
la carte nº 31.) Était-il possible que l'archiduc Charles, se dérobant
tout à coup à Masséna, devant lequel il laisserait une simple
arrière-garde pour le tromper, se portât à travers les Alpes,
recueillît en passant son frère Jean avec le corps du Tyrol, et
pénétrât en Bavière, soit pour se réunir aux Austro-Russes, derrière
l'une des positions défensives qu'on rencontre sur le Danube, soit
pour se jeter tout simplement dans le flanc de la grande armée
française? Quoique possible, cela n'était guère probable. L'archiduc
Charles avait deux routes, la première qui, par le Tyrol, par Vérone,
Trente, Inspruck, l'aurait conduit derrière l'Inn, la seconde, plus
éloignée, qui, par la Carinthie et la Styrie, par Tarvis, Léoben et
Lilienfeld, l'aurait conduit à la position connue de Saint-Polten, en
avant de Vienne. Quant à la première, en supposant que l'archiduc se
fût décidé au moment même de la capitulation de Mack, qui s'exécuta le
20, qui ne fut connue à Vérone des Français que le 28, qui ne put
l'être avant le 25 ou le 26 des Autrichiens, en supposant qu'avant de
quitter l'Italie, l'archiduc ne voulût pas livrer un combat pour
contenir l'armée française, il aurait eu du 25 au 28 pour traverser le
Tyrol et arriver sur l'Inn, que Napoléon passait le 28 et le 29. Il
avait évidemment trop peu de temps pour une telle marche. Quant à la
route de Styrie, qu'il eût pu prendre après la bataille de Caldiero,
il aurait eu à traverser le Frioul, la Carinthie, la Styrie, et à
faire cent lieues dans les Alpes, du 30 octobre, jour de la bataille
de Caldiero, au 6 ou 7 novembre, jour où Napoléon avait franchi l'Ens
pour se porter au delà. Le temps lui aurait encore manqué pour une
telle opération. Si l'archiduc Charles ne pouvait pas devancer
Napoléon sur l'une des positions défensives du Danube, pour lui
opposer 150 mille Autrichiens et Russes réunis, il pouvait sans le
devancer, en se laissant devancer au contraire, traverser la chaîne
des Alpes pour essayer une attaque de flanc contre la grande armée.
Sans doute avec des soldats habitués à vaincre, préparés aux
entreprises audacieuses, capables de se faire jour partout, il aurait
pu essayer une pareille tentative, et apporter un trouble subit et
grave dans la marche de Napoléon, peut-être même changer la face des
événements, mais en courant lui-même la chance d'être enfermé entre
deux armées, celle de Masséna et celle de Napoléon, ainsi qu'il arriva
jadis à Souwarow dans le Saint-Gothard. C'était là une résolution des
plus hasardeuses, et on ne prend pas de ces résolutions quand on a
dans les mains une armée qui est la dernière ressource d'une
monarchie.
[En marge: Position de Saint-Polten en avant de Vienne. Précautions de
Napoléon pour en approcher.]
[En marge: Le corps de Marmont envoyé à Léoben.]
[En marge: Le corps du maréchal Davout envoyé par Saint-Gaming à
Lilienfeld.]
[En marge: Le corps du maréchal Bernadotte ramené vers le centre de
l'armée.]
Napoléon se conduisit néanmoins comme si une telle résolution avait
été probable. La seule position que l'ennemi pût occuper pour couvrir
Vienne, soit que l'armée de Kutusof y fût seule, soit que les
archiducs y fussent avec elle, était celle de Saint-Polten. Cette
position est fort connue. (Voir les cartes n{os} 31 et 32.) Les Alpes
de Styrie poussant le Danube au nord, de Mölk à Krems, projettent un
contre-fort qu'on appelle le Kahlenberg, et qui vient expirer au bord
même du fleuve, au point de n'y presque pas laisser de place pour une
route. Le Kahlenberg couvrant de sa masse la ville de Vienne, il faut
le traverser dans son épaisseur pour arriver à cette capitale. En
avant de ce contre-fort, à mi-côte, se trouve une position assez
étendue, qui a reçu le nom d'un gros bourg placé dans le voisinage,
celui de Saint-Polten, et sur laquelle une armée autrichienne en
retraite pourrait livrer avec avantage une bataille défensive. De la
grande route d'Italie à Vienne, se détache un embranchement, qui, par
Lilienfeld, vient aboutir près de Saint-Polten, et qui aurait pu y
amener les archiducs. Un vaste pont en bois sur le Danube, celui de
Krems, mettait cette position en communication avec les deux rives du
fleuve, et aurait permis aux réserves russes et autrichiennes d'y
accourir par la Bohême. C'était là par conséquent que Napoléon devait
rencontrer une réunion générale des forces coalisées, si une telle
réunion de forces était possible en avant de Vienne. Il prit donc, en
approchant de ce point, les précautions qu'on pouvait attendre d'un
général qui a réuni plus qu'aucun des capitaines connus le calcul à
l'audace. Ayant à sa droite le corps du général Marmont, il résolut de
l'envoyer à Léoben par une route carrossable, laquelle va de Lintz à
Léoben, à travers la Styrie. Le général Marmont, s'il apprenait
l'approche des archiducs, devait se replier sur la grande armée et en
devenir l'extrême droite, ou bien, si les archiducs passaient
directement du Frioul en Hongrie, s'établir à Léoben même, afin de
donner la main à Masséna. Il y avait entre cette route que Marmont
allait prendre, et la grande route du Danube qui suivait le gros de
l'armée, un chemin de montagnes, qui, par Waidhofen et Saint-Gaming,
venait tomber sur Lilienfeld, au delà de la position de Saint-Polten,
et fournissait ainsi le moyen de la tourner. Napoléon y dirigea le
corps du maréchal Davout. Le corps de Bernadotte n'était plus
nécessaire à Salzbourg depuis que Ney occupait le Tyrol. Napoléon lui
enjoignit de se rapprocher du centre de l'armée, en acheminant les
Bavarois vers le corps de Ney, ce qui devait plaire fort à ces
derniers, toujours très-ambitieux de posséder le Tyrol. Il se réserva
pour aborder directement la position de Saint-Polten les corps des
maréchaux Soult, Lannes, Bernadotte, plus la cavalerie de Murat et la
garde, ce qui suffisait, le corps de Davout étant envoyé pour tourner
cette position.
[En marge: Les divisions Dupont et Gazan réunies sur la gauche du
Danube sous le commandement du maréchal Mortier.]
[En marge: Création d'une flottille sur le Danube, pour lier les
colonnes placées sur l'une et l'autre rive.]
Napoléon ne s'en tint pas là, et voulut prendre quelques précautions
sur la rive gauche du Danube. Jusqu'alors il n'avait marché que par la
rive droite en négligeant la rive gauche. On parlait cependant d'un
rassemblement en Bohême, formé par l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm
avec quelques mille chevaux. On parlait aussi de l'approche de la
seconde armée russe, conduite en Moravie par Alexandre. Il fallait
donc se garder également de ce côté. Napoléon, qui avait porté à
Passau la division Dupont, lui enjoignit de s'avancer par la rive
gauche du Danube, en se tenant toujours à la hauteur de l'armée, et en
envoyant des reconnaissances sur les routes de Bohême, pour s'informer
de ce qui s'y passait. Les Hollandais qui avaient quitté Marmont
durent se joindre à la division Dupont. Ne jugeant pas que ce fût
assez, Napoléon détacha la division Gazan du corps de Lannes, et la
fit marcher avec la division Dupont sur la rive gauche. Il les plaça
l'une et l'autre sous le commandement du maréchal Mortier, et pour ne
pas les laisser isolées de la grande armée qui continuait à occuper la
rive droite, il imagina de former avec les bateaux recueillis sur
l'Inn, la Traun, l'Ens, le Danube, une nombreuse flottille qu'il
chargea de vivres, de munitions, de tous les hommes fatigués, et qui,
descendant le Danube avec l'armée, pouvant en une heure jeter à droite
ou à gauche dix mille hommes, liait les deux rives, et servait à la
fois de moyen de communication et de transport. Il mit à la tête de
cette flottille le capitaine Lostanges, officier des marins de la
garde.
C'est par un tel ensemble de précautions que Napoléon pourvut à
l'inconvénient de cette marche offensive, exécutée sur une route
étroite et longue, entre les Alpes et le Danube. Il avait ainsi sur
le sommet des Alpes le corps de Marmont, à moitié de leur hauteur le
corps de Davout, à leur pied, le long du Danube, les corps de Soult,
Lannes, Bernadotte, la garde, la cavalerie de Murat, sur l'autre côté
du Danube, le corps de Mortier, et enfin une flottille pour lier tout
ce qui marchait sur les deux rives du fleuve, et pour porter tout ce
qui était difficile à traîner après soi. C'est dans cet appareil
imposant qu'il s'approcha de Vienne.
[En marge: Arrivée de M. de Giulay à Lintz pour proposer un
armistice.]
[En marge: Napoléon refuse d'écouter toute proposition d'armistice qui
ne serait pas suivie d'une sérieuse négociation de paix.]
Au moment où on allait quitter Lintz, il arriva au quartier général un
émissaire de l'empereur d'Allemagne. C'était le général Giulay, l'un
des officiers pris à Ulm, relâché depuis, et qui, ayant entendu
Napoléon parler de ses dispositions pacifiques, en avait informé son
maître de manière à lui faire quelque impression. En conséquence
l'empereur François l'envoyait pour proposer un armistice. Le général
Giulay ne s'expliquait pas clairement, mais il était évident qu'il
voulait que Napoléon s'arrêtât avant d'entrer à Vienne, et néanmoins
il n'offrait en retour aucune garantie d'une paix prochaine et
acceptable. Napoléon consentait bien à traiter de la paix
sur-le-champ, avec un plénipotentiaire suffisamment accrédité, et
autorisé à consentir les sacrifices nécessaires; mais accorder un
armistice sans garantie d'obtenir ce qui lui était dû pour
dédommagement de la guerre, c'était donner à la seconde armée russe le
temps de rejoindre la première, et aux archiducs le temps de se réunir
aux Russes sous les murs de Vienne. Napoléon n'était pas homme à
commettre une telle faute. Il déclara donc qu'il s'arrêterait aux
portes mêmes de Vienne, et ne les franchirait pas, si on venait à lui
avec des propositions de paix sincères, mais qu'autrement il
marcherait droit à son but, qui était la capitale de l'empire. M. de
Giulay alléguait la nécessité de s'entendre avec l'empereur Alexandre,
avant de fixer des conditions acceptables par toutes les puissances
belligérantes. Napoléon répondit que l'empereur François, qui était en
péril, aurait tort de subordonner ses résolutions à l'empereur
Alexandre, qui n'y était pas; qu'il devait songer au salut de sa
monarchie, et pour cela s'arranger avec la France, en laissant à
l'armée française le soin de ramener les Russes chez eux. Napoléon ne
s'était pas expliqué sur les conditions propres à le satisfaire,
néanmoins tout le monde savait qu'il désirait les États vénitiens. Ces
États formaient le complément de l'Italie; il n'aurait pas provoqué la
guerre pour les acquérir; mais la guerre ayant été suscitée par
l'Autriche, il était naturel qu'il prétendît à ce légitime prix de ses
victoires. Il remit du reste à M. de Giulay une lettre, douce et
polie, pour l'empereur François, suffisamment claire toutefois quant
aux conditions de la paix.
[En marge: Visite de l'électeur de Bavière à Napoléon.]
Avant de partir, Napoléon reçut aussi l'électeur de Bavière, qui, n
ayant pu le joindre à Munich, venait lui exprimer à Lintz sa
reconnaissance, son admiration, sa joie, et surtout ses espérances
d'agrandissement.
[En marge: Combat d'Amstetten.]
Napoléon n'était resté à Lintz que trois jours, c'est-à-dire le temps
exactement nécessaire pour donner ses ordres. Mais ses corps n'avaient
pas cessé de marcher, car, après avoir passé l'Inn les 28 et 29
octobre, la Traun le 31, l'Ens les 4 et 5 novembre, ils s'avançaient
ce même jour sur Amstetten et Saint-Polten. À Amstetten les Russes
voulurent livrer un combat d'arrière-garde, pour se ménager le temps
de sauver leurs bagages. La grande route de Vienne traversait une
forêt de sapins. Les Russes prirent position dans une éclaircie de la
forêt, qui laissait un certain espace libre à droite et à gauche de la
route. Au milieu de cet espace, et en avant, se trouvait l'artillerie
des Russes appuyée par leur cavalerie: en arrière et adossée au bois,
leur meilleure infanterie. Murat et Lannes, en débouchant avec les
dragons et les grenadiers Oudinot, aperçurent ces dispositions.
C'était la première fois qu'ils rencontraient les Russes, et ils
étaient pressés de leur apprendre comment se battaient les Français.
Ils lancèrent les dragons et les chasseurs au galop sur la grande
route, pour enlever l'artillerie et la cavalerie ennemies. Nos braves
cavaliers, malgré la mitraille, eurent bientôt pris les pièces, sabré
la cavalerie russe, et nettoyé le terrain. Mais il fallait enfoncer
l'infanterie adossée aux bois de sapins. Les grenadiers Oudinot se
chargèrent de cette tâche. Après un feu de mousqueterie extrêmement
vif, ils marchèrent la baïonnette en avant sur les Russes. Ceux-ci,
déployant une rare bravoure, se battirent corps à corps, et
profitèrent longtemps de l'épaisseur du bois pour résister. Enfin nos
grenadiers les forcèrent dans cette position, et les mirent en fuite,
après leur avoir tué, blessé ou pris un millier d'hommes.
[En marge: Lannes et Murat arrivés à Saint-Polten y trouvent l'ennemi
en bataille.]
[En marge: Ils se décident à attendre l'Empereur avant de rien
entreprendre.]
Murat et Lannes, cheminant ensemble, le premier avec sa cavalerie
toujours en haleine, quoique accablée de fatigue, le second avec ses
redoutables grenadiers, continuèrent la poursuite de l'ennemi les 6, 7
et 8 novembre, sans pouvoir le joindre nulle part. Les Russes,
écrivait Lannes à Napoléon, fuient encore plus vite que nous ne les
poursuivons; ces misérables ne s'arrêteront pas une fois pour
combattre.--Arrivés le 8 devant Saint-Polten, Lannes et Murat les
trouvèrent en bataille, faisant bonne contenance, comme s'ils avaient
voulu engager une affaire sérieuse. Malgré leur ardeur, les deux chefs
de notre avant-garde n'osèrent se permettre de hasarder une bataille
sans l'Empereur. D'ailleurs ils n'avaient pas de moyens suffisants
pour la livrer. On resta en présence toute la journée du 8. On était
près de la belle abbaye de Mölk. Cette riche abbaye, placée sur la
rive escarpée du Danube, et dominant le large lit du fleuve de ses
dômes magnifiques, présente l'un des plus beaux aspects du monde. On
la réservait pour en faire le quartier général de l'Empereur. Elle
renfermait d'abondantes ressources, surtout pour les malades et les
blessés.