d'étonnement, car c'était de très-bonne foi, et en croyant au maintien
de l'ancien usage, qu'il avait ordonné de traverser les provinces
d'Anspach. Il ne pensait pas que l'irritation de la Prusse fût
sincère, et il était convaincu qu'elle servait à couvrir les
faiblesses de cette cour envers la coalition. Mais rien de ce qu'il
pouvait supposer à ce sujet n'était capable de l'ébranler; et il
montra en cette circonstance toute la grandeur de son caractère.
On connaît déjà le plan général de ses opérations. En présence de
quatre attaques dirigées contre l'empire français, l'une au nord par
le Hanovre, la seconde au midi par la basse Italie, les deux autres à
l'orient par la Lombardie et la Bavière, il n'avait tenu compte que
des deux dernières. Laissant à Masséna le soin de parer à celle de
Lombardie, et de contenir les archiducs pendant quelques semaines, il
s'était réservé la plus importante, celle qui menaçait la Bavière.
Profitant, comme on l'a vu, de la distance qui séparait les
Autrichiens des Russes, il avait, par une marche sans exemple,
enveloppé les premiers, et les avait envoyés prisonniers en France.
Maintenant il allait marcher sur les seconds et les culbuter sur
Vienne. Par ce mouvement l'Italie devait être dégagée, et les attaques
préparées au nord et au midi de l'Europe devenir d'insignifiantes
diversions.
[En marge: Résolutions inspirées à Napoléon par les événements de
Prusse.]
Cependant la Prusse pouvait apporter à ce plan de graves
perturbations, en se jetant par la Franconie ou la Bohême sur les
derrières de Napoléon, pendant qu'il marcherait sur Vienne. Un général
ordinaire, sur la nouvelle de ce qui se passait à Berlin, se serait
arrêté tout à coup, aurait rétrogradé pour prendre une position plus
rapprochée du Rhin, de manière à n'être pas tourné, et aurait attendu
dans cette position, à la tête de ses forces réunies, les conséquences
du traité de Potsdam. Mais, en agissant ainsi, il rendait certains les
dangers qui n'étaient que probables; il donnait aux deux armées russes
de Kutusof et d'Alexandre le temps d'opérer leur jonction, à
l'archiduc Charles le temps de passer de Lombardie en Bavière pour se
joindre aux Russes, aux Prussiens le temps et le courage de lui faire
des propositions inacceptables, et d'entrer en lice. Il pouvait en un
mois avoir sur les bras 120 mille Autrichiens, 100 mille Russes, 150
mille Prussiens, rassemblés dans le haut Palatinat ou la Bavière, et
être accablé par une masse de forces double des siennes. Persister
dans ses idées plus que jamais, c'est-à-dire marcher en avant,
refouler à une extrémité de l'Allemagne les principales armées de la
coalition, écouter dans Vienne les plaintes de la Prusse, et lui
donner ses triomphes pour réponse: telle était la détermination la
plus sage, quoiqu'en apparence la plus téméraire. Ajoutons que ces
grandes résolutions sont faites pour les grands hommes, que les hommes
ordinaires y succomberaient; que, de plus, elles exigent non-seulement
un génie supérieur, mais une autorité absolue, car, pour être en
mesure de s'avancer ou de rétrograder à propos, il faut être le centre
de tous les mouvements, de toutes les informations, de toutes les
volontés, il faut être général et chef d'empire, il faut être Napoléon
et empereur.
[En marge: Langage que tient Napoléon à la Prusse après avoir arrêté
ses résolutions.]
Le langage de Napoléon à la Prusse fut conforme à la résolution qu'il
venait de prendre. Loin de présenter des excuses pour la violation du
territoire d'Anspach, il se contenta d'en référer aux conventions
antérieures, disant que si ces conventions étaient périmées, il aurait
fallu l'en avertir; que, du reste, c'étaient là de purs prétextes; que
ses ennemis, il le voyait bien, l'emportaient à Berlin; qu'il ne lui
convenait plus dès lors d'entrer en explications amicales avec un
prince pour lequel son amitié semblait n'avoir aucun prix; qu'il
laisserait au temps et aux événements le soin de répondre pour lui,
mais que sur un seul point il serait inflexible, celui de l'honneur;
que jamais ses aigles n'avaient souffert d'affront; qu'elles étaient
dans l'une des places fortes du Hanovre, celle d'Hameln; que si on
voulait les en arracher, le général Barbou les défendrait jusqu'à la
dernière extrémité, et serait secouru avant d'avoir succombé; qu'avoir
toute l'Europe sur les bras n'était pas pour la France une chose
nouvelle ou effrayante; que lui Napoléon paraîtrait bientôt, si on l'y
appelait, des bords du Danube sur les bords de l'Elbe, et ferait
repentir ses nouveaux ennemis, comme les anciens, d'avoir attenté à la
dignité de son empire. Voici l'ordre donné au général Barbou, et
communiqué au gouvernement prussien.
AU GÉNÉRAL DE DIVISION BARBOU:
«Augsbourg, 24 octobre.
»J'ignore ce qui se prépare, mais, quelle que soit la puissance
dont les armées voudraient entrer en Hanovre, serait-ce même une
puissance qui ne m'eût pas déclaré la guerre, vous devrez vous y
opposer. N'ayant point assez de forces pour résister à une armée,
enfermez-vous dans les forteresses, et ne laissez approcher
personne sous le canon de ces forteresses. Je saurai venir au
secours des troupes renfermées dans Hameln. Mes aigles n'ont
jamais souffert d'affront. J'espère que les soldats que vous
commandez seront dignes de leurs camarades, et sauront conserver
l'honneur, la plus belle et la plus précieuse propriété des
nations.
»Vous ne devez rendre la place que sur un ordre de moi, qui vous
soit porté par un de mes aides de camp.
»NAPOLÉON.»
Napoléon s'était transporté d'Ulm à Augsbourg, d'Augsbourg à Munich,
pour y faire ses dispositions de marche. Avant de le suivre dans cette
longue et immense vallée du Danube, franchissant tous les obstacles
que lui opposaient l'hiver et l'ennemi, il faut jeter un instant les
yeux sur la Lombardie, où Masséna était chargé de contenir les
Autrichiens, en attendant que Napoléon eût fait tomber leur position
sur l'Adige en s'avançant sur Vienne.
[En marge: Événements militaires en Italie.]
[En marge: Plan de conduite que Napoléon avait prescrit à Masséna.]
Napoléon et Masséna connaissaient profondément l'Italie, puisque tous
deux y avaient acquis leur gloire. Les instructions données pour cette
campagne étaient dignes de l'un et l'autre. (Voir la carte nº 31.)
Napoléon avait d'abord posé en principe que cinquante mille Français,
appuyés sur un fleuve, n'avaient rien à craindre de quatre-vingt mille
ennemis quels qu'ils fussent; qu'en tout cas il leur demandait une
seule chose, c'était de garder l'Adige jusqu'à ce que, s'enfonçant
dans la Bavière (laquelle forme le revers septentrional des Alpes,
comme la Lombardie en forme le revers méridional), il eût débordé la
position des Autrichiens, et les eût contraints à rétrograder; que
pour cela il fallait se tenir réunis dans la partie supérieure du
fleuve, l'aile gauche aux Alpes, selon l'exemple qu'il avait toujours
donné, refouler les Autrichiens dans les montagnes s'ils se
présentaient par les gorges du Tyrol, ou bien, s'ils passaient le bas
Adige, les laisser faire, se serrer seulement, et quand ils seraient
engagés dans le pays marécageux du bas Adige et du Pô, de Legnago à
Venise, se jeter dans leur flanc, et les noyer dans les lagunes; qu'en
restant ainsi massé au pied des Alpes, on n'avait rien à craindre,
l'attaque vînt-elle du haut ou du bas; mais que si l'ennemi paraissait
renoncer à l'offensive, il fallait la prendre contre lui, enlever de
nuit le pont de Vérone sur l'Adige, et se porter après à l'attaque des
hauteurs de Caldiero. Les campagnes de Napoléon offraient des modèles
pour toutes les manières de se conduire sur cette partie du théâtre de
la guerre.
[En marge: Premières opérations de Masséna.]
[En marge: Enlèvement du pont de Vérone.]
Masséna n'était pas homme à hésiter entre l'offensive et la défensive.
Le premier système de guerre convenait seul à son caractère et à son
esprit. Il était arrivé à ce degré de confiance, qu'avec cinquante
mille Français il ne croyait pas être condamné à garder la défensive
devant quatre-vingt mille Autrichiens, même commandés par l'archiduc
Charles. En conséquence, dans la nuit du 17 au 18 octobre, après avoir
reçu la nouvelle des premiers mouvements de la grande armée, il
s'était avancé en silence vers le pont du Château-Vieux, situé dans
l'intérieur de Vérone. Cette ville, comme on le sait, est divisée par
l'Adige en deux portions. L'une appartenait aux Français, l'autre aux
Autrichiens. Les ponts étaient coupés, et leurs abords défendus par
des palissades et des murs. Après avoir fait sauter le mur qui
interdisait l'approche du pont du Château-Vieux, Masséna, parvenu au
bord du fleuve, avait lancé de braves voltigeurs dans des bateaux, les
uns pour reconnaître si les piles du pont étaient minées, les autres
pour se jeter sur la rive opposée. Certain que les piles n'étaient pas
minées, il avait fait établir une espèce de passage avec des madriers,
puis, ayant franchi l'Adige, il avait combattu toute la journée du 18
avec les Autrichiens. Le secret, la vigueur, la promptitude de cette
attaque, avaient été dignes du premier lieutenant de Napoléon dans les
campagnes d'Italie. Masséna se trouvait par cette opération maître du
cours de l'Adige, pouvant au besoin opérer sur les deux rives, et
n'ayant guère à craindre d'être surpris par un passage de vive force,
car il était en mesure d'interrompre une pareille opération sur
quelque point qu'elle fût tentée. Avant de prendre une offensive
prononcée, et de se porter définitivement sur le territoire
autrichien, il voulait recevoir des bords du Danube des nouvelles qui
fussent décisives.
[En marge: Passage de l'Adige par les Français.]
Ces nouvelles arrivèrent le 28 octobre, et remplirent l'armée d'Italie
de joie et d'émulation. Masséna les fit annoncer à ses troupes au
bruit de l'artillerie, et résolut de marcher tout de suite en avant.
Le lendemain, 29 octobre, il porta trois de ses divisions au delà de
l'Adige, les divisions Gardanne, Duhesme et Molitor, culbuta les
Autrichiens, et s'étendit dans la plaine dite de Saint-Michel, entre
la place de Vérone et le camp retranché de Caldiero. Son projet était
d'attaquer ce camp formidable, bien qu'il eût devant lui une armée de
beaucoup supérieure en nombre, et appuyée sur des positions que la
nature et l'art avaient rendues extrêmement fortes. De son côté,
l'archiduc, informé des succès extraordinaires de la grande armée
française, présumant qu'il serait bientôt contraint de rétrograder
pour venir au secours de Vienne, ne croyait pas devoir céder le
terrain en vaincu. Il voulait remporter un avantage décisif, qui lui
permît de se retirer tranquillement, et de prendre la route qui
conviendrait le mieux à la situation générale des coalisés.
Les deux adversaires allaient donc se heurter d'autant plus violemment
qu'ils se rencontraient avec une même résolution de combattre à
outrance.
[En marge: Bataille de Caldiero.]
Masséna avait devant lui les derniers escarpements des Alpes du Tyrol,
venant s'effacer dans la plaine de Vérone, près du village de
Caldiero. À sa gauche les hauteurs dites de Colognola étaient
couvertes de retranchements régulièrement construits, et armés d'une
nombreuse artillerie. Au centre et en plaine se trouvait le village de
Caldiero, traversé par la grande route de Lombardie, qui conduit par
le Frioul en Autriche. Sur ce point s'offrait l'obstacle des terrains
clos et bâtis, occupés par une grande partie de l'infanterie
autrichienne. Enfin à sa droite Masséna voyait s'étendre les bords
plats et marécageux de l'Adige, traversés en tous sens par des fossés
et des digues hérissés de canons. Ainsi à gauche des montagnes
retranchées, au centre une grande route bordée de constructions, à
droite des marécages et l'Adige, partout des ouvrages appropriés au
sol, couverts d'artillerie, et 80 mille hommes pour les défendre,
voilà le camp retranché que Masséna devait attaquer avec 50 mille
hommes. Rien n'était capable d'intimider le héros de Rivoli, de Zurich
et de Gênes. Dès le 30 au matin, il s'avança en colonne sur la grande
route. À sa gauche, il chargea le général Molitor d'enlever avec sa
division les formidables hauteurs de Colognola; avec les divisions
Duhesme et Gardanne il se chargea lui-même de l'attaque du centre, le
long de la grande route; et comme il jugeait que pour déloger un
ennemi supérieur en nombre et en position il fallait lui montrer un
danger sérieux sur l'une de ses ailes, il donna mission au général
Verdier de se porter à l'extrême droite de l'armée française, d'y
passer l'Adige avec 10 mille hommes, de déborder l'aile gauche de
l'archiduc, et de fondre ensuite sur ses derrières. Si cette opération
était bien exécutée, elle valait un tel détachement; mais il était
hasardeux de confier un passage de fleuve à un lieutenant, et ces 10
mille hommes, s'ils n'étaient pas très-bien employés à la droite,
allaient être vivement regrettés au centre.
À la naissance du jour, Masséna, se portant sur l'ennemi avec vigueur,
le culbuta sur tous les points. Le général Molitor, l'un des officiers
les plus habiles et les plus fermes de l'armée, s'avança froidement
jusqu'au pied des hauteurs de Colognola, et en franchit les premiers
escarpements malgré un feu épouvantable. Tandis que le colonel Teste
les abordant à la tête du 5e de ligne était prêt à les gravir, le
comte de Bellegarde, sorti des redoutes avec toutes ses forces, se
présenta pour accabler ce régiment. Le général Molitor, appréciant
sur-le-champ la gravité du danger, fondit, sans compter les ennemis,
sur la colonne du général Bellegarde avec le 6e de ligne, seul
régiment qu'il eût sous la main. Il attaqua cette colonne si
violemment qu'il la surprit, et la contraignit à s'arrêter. Pendant ce
temps, le colonel Teste était entré dans l'une des redoutes, et y
avait arboré le drapeau du 5e dont un boulet emporta l'aigle. Mais les
Autrichiens, honteux de se voir arracher de telles positions par un si
petit nombre d'hommes, revinrent à la charge, et reprirent la redoute.
Les Français sur ce point restèrent en face des retranchements ennemis
sans pouvoir s'en emparer. C'était miracle d'avoir autant osé avec si
peu de monde, et sans essuyer de défaite.
Au centre le prince Charles avait placé le gros de ses forces. Il
avait mis en tête une réserve de grenadiers, dans les rangs de
laquelle combattaient trois archiducs. Déjà les généraux Duhesme et
Gardanne, balayant la grande route, et enlevant l'un après l'autre les
enclos qui la bordaient, étaient arrivés près de Caldiero. L'archiduc
Charles choisit cet instant pour prendre l'offensive. Il repoussa les
assaillants, et marcha sur la route en colonne serrée, à la tête de la
meilleure infanterie autrichienne. Cette colonne s'avançant toujours,
comme jadis celle de Fontenoy, dépassait déjà les détachements de
troupes françaises répandus à droite et à gauche dans les enclos, et
pouvait venir s'emparer de Vago, qui était pour les Français ce que
Caldiero était pour les Autrichiens, l'appui de leur centre. Mais
Masséna était accouru sur les lieux. Il rallia ses divisions, plaça
sur la route et en face de l'ennemi tout ce qu'il avait d'artillerie
disponible, fît mitrailler à bout portant les braves grenadiers
autrichiens, puis les fit charger à la baïonnette, assaillir sur les
flancs, et après un combat acharné, dans lequel il fut sans cesse au
milieu du feu comme un simple soldat, il força la colonne à se mettre
en retraite. Il la poussa au delà de Caldiero, et gagna du terrain
jusqu'à pénétrer dans les premiers retranchements autrichiens. Si dans
ce moment le général Verdier, accomplissant sa mission, avait franchi
l'Adige, ou même si Masséna avait eu les 10 mille hommes inutilement
envoyés à son extrême droite, il enlevait le formidable camp de
Caldiero. Mais le général Verdier, dirigeant mal son opération, avait
jeté un de ses régiments au delà du fleuve, sans pouvoir le faire
appuyer, et avait échoué complétement dans son projet de passage. La
nuit seule sépara les combattants, et couvrit de ses ombres l'un des
champs de bataille les plus ensanglantés du siècle.
[En marge: Retraite de l'archiduc Charles.]
Il fallait le caractère de Masséna pour entreprendre et soutenir sans
échec une telle lutte. Les Autrichiens avaient perdu 3 mille hommes,
tués ou blessés; on leur avait fait 4,000 prisonniers. Les Français,
en morts, blessés ou prisonniers, n'avaient pas perdu plus de 3 mille
hommes. On bivouaqua sur le champ de bataille, mêlés les uns avec les
autres au milieu d'une affreuse confusion. Mais dans la nuit
l'archiduc fit évacuer ses bagages et son artillerie, et le
lendemain, occupant les Français au moyen d'une arrière-garde, il
commença son mouvement rétrograde. Un corps de 5 mille hommes,
commandé par le général Hillinger, fut sacrifié à l'intérêt de sa
retraite. On l'avait fait descendre des hauteurs pour inquiéter Vérone
sur les derrières de notre armée, pendant que l'archiduc se mettait en
marche. Le général Hillinger n'eut pas le temps de revenir de cette
démonstration, peut-être poussée trop loin, et fut pris avec tout son
corps. Ainsi, dans ces trois jours, Masséna avait enlevé à l'ennemi 11
ou 12 mille hommes, dont 8 mille faits prisonniers, et 3 mille laissés
hors de combat.
[En marge: Masséna poursuit vivement les Autrichiens à travers le
Frioul.]
Sur-le-champ il entreprit de poursuivre l'archiduc, l'épée dans les
reins. Mais le prince autrichien avait pour lui les meilleurs soldats
de l'Autriche, au nombre de 70 mille hommes, son expérience, ses
talents, l'hiver, les fleuves débordés, dont il coupait les ponts en
se retirant. Masséna ne pouvait se flatter de lui faire essuyer une
catastrophe; néanmoins il l'occupait assez en le suivant, pour ne pas
lui laisser la facilité de manoeuvrer à volonté contre la grande
armée.
Cette autre partie du plan de Napoléon s'accomplissait donc aussi
ponctuellement que la précédente, car l'archiduc Charles, ramené vers
l'Autriche, était obligé de battre en retraite, pour venir au secours
de la capitale menacée.
[En marge: Marche de Napoléon à travers la Bavière.]
[En marge: L'armée russe.]
[En marge: Le général Kutusof.]
[En marge: Les généraux Bagration et Miloradovitch.]
Napoléon n'avait pas perdu un instant à Munich pour arrêter ses
dispositions. Il était pressé de franchir l'Inn, de battre les
Russes, et de déconcerter les menées de Berlin par de nouveaux succès
aussi prompts que ceux d'Ulm. Le corps du général Kutusof, qu'il avait
devant lui, était à peine de 50 mille hommes, à l'entrée en campagne,
bien qu'il dût être beaucoup plus nombreux d'après les promesses de la
Russie. De la Moravie à la Bavière, ce corps avait laissé en route 5
ou 6 mille traînards et malades, mais il avait été rejoint par le
détachement autrichien de Kienmayer, échappé au désastre d'Ulm avant
l'investissement de cette place. M. de Meerfeld avait ajouté quelques
troupes à ce détachement, et en avait pris le commandement. Le tout
ensemble pouvait s'élever à 65 mille soldats environ, tant Russes
qu'Autrichiens. C'était bien peu pour sauver la monarchie contre 150
mille Français, dont 100 mille au moins marchaient en une seule masse.
Le général Kutusof commandait cette armée. C'était un homme assez âgé,
privé de l'usage d'un oeil par suite d'une blessure à la tête, fort
gros, paresseux, dissolu, avide, mais intelligent, délié d'esprit
autant qu'il était lourd de corps, heureux à la guerre, habile à la
cour, et assez capable de commander dans une situation où il fallait
de la prudence et de la bonne fortune. Ses lieutenants étaient
médiocres, sauf trois, le prince Bagration, les généraux Doctoroff et
Miloradovitch. Le prince Bagration était un Géorgien d'un courage
héroïque, suppléant par l'expérience à l'instruction première qui lui
manquait, et toujours chargé, soit à l'avant-garde, soit à
l'arrière-garde, du rôle le plus difficile. Le général Doctoroff
était un officier sage, modeste, instruit et ferme. Le général
Miloradovitch était un Serbe, d'une valeur brillante, mais absolument
dépourvu de connaissances militaires, désordonné dans ses moeurs,
réunissant tous les vices de la civilisation à tous les vices de la
barbarie. Le caractère des soldats russes répondait assez à celui de
leurs généraux. Ils avaient une bravoure sauvage et mal dirigée. Leur
artillerie était lourde, leur cavalerie médiocre. En tout, généraux,
officiers, soldats, composaient une armée ignorante, mais
singulièrement redoutable par son dévouement. Les troupes russes ont
depuis appris la guerre en la faisant contre nous, et ont commencé à
joindre le savoir au courage.
[En marge: Le général Kutusof opère sa retraite plus lentement qu'il
ne l'aurait voulu, afin de condescendre aux désirs de l'empereur
d'Autriche.]
Le général Kutusof avait ignoré jusqu'au dernier le désastre d'Ulm,
car l'archiduc Ferdinand et le général Mack, la veille encore de leur
malheur, ne lui annonçaient que des succès. La vérité ne fut connue
que par l'arrivée du général Mack, qui vint en personne annoncer la
destruction de la principale armée autrichienne. Kutusof, désespérant
alors avec raison de sauver Vienne, ne dissimula point à l'empereur
François, accouru au quartier général russe, qu'il fallait faire le
sacrifice de cette capitale. Il aurait voulu se tirer le plus tôt
possible du péril qui le menaçait lui-même, en passant sur la rive
gauche du Danube, pour se réunir aux réserves russes qui arrivaient
par la Bohême et la Moravie. Cependant l'empereur François et son
conseil tenaient à ne faire le sacrifice de Vienne qu'à la dernière
extrémité, et se flattaient qu'en retardant la marche de Napoléon par
tous les moyens que la guerre défensive peut offrir, on donnerait le
temps à l'archiduc Charles de passer en Autriche, aux réserves russes
d'arriver sur le Danube, et d'opérer une jonction générale des forces
alliées, pour livrer une bataille qui serait peut-être le salut de la
capitale et de la monarchie. Le général Kutusof, se conformant aux
désirs du principal allié de son maître, promit d'opposer aux Français
toute résistance qui n'irait pas jusqu'à engager une action générale,
et résolut, pour ralentir leur mouvement, de se servir de tous les
affluents du Danube, qui viennent des Alpes se précipiter dans ce
grand fleuve. Il suffisait pour cela de couper les ponts, et de gêner
par de fortes arrière-gardes les passages de vive force que
tenteraient les Français, passages difficiles dans une saison où
toutes les eaux étaient hautes, torrentueuses, et chargées de glaçons.
[En marge: Manière dont Napoléon dispose sa marche à travers la vallée
du Danube.]
[En marge: Ney chargé de conquérir le Tyrol.]
[En marge: Les corps de Marmont et Bernadotte dirigés vers le pays de
Salzbourg, dans le double but d'appuyer Ney, et de flanquer la marche
de la grande armée.]